The Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti #8 in our series by Pierre Loti Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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Le gite, trop bas pour leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'interieur d'une grande mouette videe; il oscillait faiblement, en rendant une plainte monotone, avec une lenteur de sommeil. Dehors, ce devait etre la mer et la nuit, mais on n'en savait trop rien: une seule ouverture coupee dans le plafond etait fermee par un couvercle en bois, et c'etait une vieille lampe suspendue qui les eclairait en vacillant. Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vetements mouilles sechaient, en repandant de la vapeur qui se melait aux fumees de leurs pipes de terre. Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait tres exactement la forme, et il restait juste de quoi se couler autour pour s'asseoir sur des caissons etroits scelles au murailles de chene. De grosses poutres passaient au-dessus d'eux, presque a toucher leurs tetes; et, derriere leurs dos, des couchettes qui semblaient creusees dans l'epaisseur de la charpente s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour mettre les morts. Toutes ces boiseries etaient grossieres et frustes, impregnees d'humidite et de sel; usees, polies par les frottements de leurs mains. Ils avaient bu, dans leurs ecuelles, du vin et du cidre, qui etaient franches et braves. Maintenant ils restaient attables et devisaient, en breton, sur des questions de femmes et de mariages. Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faience etait fixee sur une planchette, a une place d'honneur. Elle etait un peu ancienne, la patronne de ces marins, et peinte avec un art encore naif. Mais les personnages en faience se conservent beaucoup plus longtemps que les vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encore l'effet d'une petite chose tres fraiche au milieu de tous les gris sombres de cette pauvre maison de bois. Elle avait du ecouter plus d'une ardente priere, a des heures d'angoisses; on avait cloue a ses pieds deux bouquets de fleurs artificielles et un chapelet. Ces cinq hommes etaient vetus pareillement, un epais tricot de laine bleue serrant le torse et s'enfoncant dans la ceinture du pantalon; sur la tete, l'espece de casque en toile goudronnee qu'on appelle suroit (du nom de ce vent de sud-ouest qui dans notre hemisphere amene les pluies). Ils etaient d'ages divers. Le capitaine pouvait avoir quarante ans; trois autres, de vingt-cinq a trente. Le dernier, qu'ils appelaient Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il etait deja un homme, pour la taille et la force; une barbe noire, tres fine et tres frisee, couvrait ses joues; seulement il avait garde ses yeux d'enfant, d'un gris bleu, qui etaient extremement doux et tout naifs. Tres pres les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient eprouver un vrai bien-etre, ainsi tapis dans leur gite obscur. ... Dehors, ce devait etre la mer et la nuit, l'infinie desolation des eaux noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochee au mur, marquait onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le plafond de bois, on entendait le bruit de la pluie. Ils traitaient tres gaiment entre eux ces questions de mariage, - mais sans rien dire qui fut deshonnete. Non, c"etaient des projets pour ceux qui etaient encore garcons, ou bien des histoires droles arrivees dans le pays, pendant des fetes de noces. Quelquefois ils lancaient bien, avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir d'aimer. Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi trempes, est toujours une chose saine, et dans sa crudite meme il demeure presque chaste. Cependant Sylvestre s'ennuyait, a cause d'un autre appele Jean (un nom que les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, ou etait- il donc ce Yann; toujours a l'ouvrage la-haut? Pourquoi ne descendait-il pas prendre un peu de sa part de la fete? --Tantot minuit, pourtant, dit le capitaine. Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tete le couvercle de bois, afin d'appeler par la ce Yann. Alors une lueur tres etrange tomba d'en haut: --Yann! Yann !... Eh! l'homme! L'homme repondit rudement du dehors. Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pale qui etait entree ressemblait bien a celle du jour. - "Bientot minuit..." Cependant c'etait bien comme une lueur de soleil, comme une lueur crepusculaire renvoyee de tres loin par des miroirs mysterieux. Le trou referme, la nuit revint, la petite lampe se remit a briller jaune, et on entendit l'homme descendre avec de gros sabots par une echelle de bois. Il entra, oblige de se courber en deux comme un gros ours, car il etait presque un geant. Et d'abord il fit une grimace en se pincant le bout du nez a cause de l'odeur acre de la saumure. Il depassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout par sa carrure qui etait droite comme une barre; quand il se presentait de face, les muscles de ses epaules, dessines sous son tricot bleu, formaient comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux bruns tres mobiles, a l'expression sauvage et superbe. Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par tendresse, a la facon des enfants; il etait fiance a sa soeur et le traitait comme un grand frere. L'autre se laissait caresser avec un air de lion calin, en repondant par un bon sourire a dents blanches. Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que chez les autres hommes, etaient un peu espacees et semblaient toutes petites. Ses moustaches blondes etaient assez courtes, bien que jamais coupees; elles etaient frisees tres serre en deux petits rouleaux symetriques au-dessus de ses levres qui avaient des contours fins et exquis; et puis elles s'ebouriffaient aux deux bouts, de chaque cote des coins profonds de sa bouche. Le reste de sa barbe etait tondu ras, et ses joues colorees avaient garde un veloute frais, comme celui des fruits que personne n'a touches. On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le mousse pour rembourrer les pipes et les allumer. Cet allumage etait une maniere pour lui de fumer un peu. C'etait un petit garcon robuste, a la figure ronde, un peu le cousin de tous ces marins qui etaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son travail assez dur, il etait l'enfant gate du bord. Yann le fit boire dans son verre, et puis on l'envoya se coucher. Apres, on reprit la grande conversation des mariages: --Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces? --Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, a vingt-sept ans, pas marie encore! Les filles, qu'est-ce qu'elles doivent penser quand elles le voient? Lui repondit, en secouant d'un geste tres dedaigneux pour les femmes ses epaules effrayantes: --Mes noces a moi, je les fais a la nuit; d'autre fois, je les fais a l'heure; c'est suivant. Il venait de finir ses cinq annees de service a l'Etat, ce Yann. Et c'est la, comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris a parler le francais et a tenir des propos sceptiques. - Alors il commenca de raconter ses noces dernieres qui, parait-il, avaient dure quinze jours. C'etait a Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il etait entre un peu gris dans un Alcazar. Il y avait a la porte une femme qui vendait des bouquets enormes aux prix d'un louis de vingt francs. Il en avait achete un, sans trop savoir qu'en faire, et puis tout de suite en arrivant, il l'avait lance a tour de bras, en plein par la figure, a celle qui chantait sur la scene? - moitie declaration brusque, moitie ironie pour cette poupee peinte qu'il trouvait par trop rose. La femme etait tombee du coup; apres, elle l'avait adore pendant pres de trois semaines. --Meme, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette montre en or. Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un meprisable joujou. C'etait conte avec des mots rudes et des images a lui. Cependant cette banalite de la vie civilisee, detonnait beaucoup au milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par en haut, qui avait apporte la notion des etes mourants du pole. Et puis ces manieres de Yann faisaient de la peine a Sylvestre et le surprenaient. Lui etait un enfant vierge, eleve dans le respect des sacrements par une vieille grand'mere, veuve d'un pecheur du village de Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle reciter un chapelet, a genoux sur la tombe de sa mere. De ce cimetiere, situe sur la falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche ou son pere avait disparu autrefois dans un naufrage. --Comme ils etaient pauvres, sa grand'mere et lui, il avait du de tres bonne heure naviguer a la peche, et son enfance s'etait passee au large. Chaque soir il disait encore ses prieres et ses yeux avaient garde une candeur religieuse. Il etait beau, lui aussi, et, apres Yann, le mieux plante du bord. Sa voix tres douce et ses intonations de petit enfant contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe noire; comme sa croissance s'etait faite tres vite, il se sentait presque embarrasse d'etre devenu tout d'un coup si large et si grand. Il comptait se marier bientot avec la soeur de Yann, mais jamais il n'avait repondu aux avances d'aucune fille. A bord, ils ne possedaient en tout que trois couchettes, - une pour deux - et ils y dormaient a tour de role, en se partageant la nuit. Quand ils eurent fini leur fete, --celebree en l'honneur de l'Assomption de la Vierge leur patronne, - il etait un peu plus de minuit. Trois d'entre eux se coulerent pour dormir dans les petites niches noires qui ressemblaient a des sepulcres, et les trois autres remonterent sur le pont reprendre le grand travail interrompu de la peche; c'etait Yann, Sylvestre, et un de leur pays appele Guillaume. Dehors il faisait jour, eternellement jour. Mais c'etait une lumiere pale, pale, qui ne ressemblait a rien; elle trainait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de suite commencait un vide immense qui n'etait d'aucune couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout semblait diaphane, impalpable, chimerique. L'oeil saisissait a peine ce qui devait etre la mer: d'abord cela prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune image a refleter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours. La fraicheur humide de l'air etait plus intense, plus penetrante que du vrai froid, et, en respirant, on sentait tres fort le gout de sel. Tout etait calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes et incolores semblaient contenir cette lumiere latente qui ne s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et toutes ces paleurs des choses n'etaient d'aucune nuance pouvant etre nommee. Ces trois hommes qui se tenaient la vivaient depuis leur enfance sur ces mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient coutume de le voir jouer autour de leur etroite maison de planches, et leurs yeux y etaient habitues autant que ceux des grands oiseaux du large. Le navire ce balancait lentement sur place; en rendant toujours sa meme plainte, monotone comme une chanson de Bretagne repetee en reve par un homme endormi. Yann et Sylvestre avaient prepare tres vite leurs hamecons et leurs lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son grand couteau, s'asseyait derriere eux pour attendre. Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jete leurs lignes dans cette eau tranquille et froide, ils le releverent avec des poissons lourds, d'un gris luisant d'acier. Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre; c'etait rapide et incessant, cette peche silencieuse. L'autre eventrait, avec son grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui devait faire leur fortune au retour s'empilait derriere eux, toute ruisselante et fraiche. Les heures passaient monotones, et, dans les grandes regions vides du dehors, lentement la lumiere changeait; elle semblait maintenant plus reelle. Ce qui avait ete un crepuscule bleme, une espece de soir d'ete hyperboree, devenait a present, sans intermede de nuit, quelque chose comme une aurore, que tous les miroirs de la mer refletaient en vagues trainees roses... --C'est sur que tu devrais te marier, Yann, dit tout a coup Sylvestre, avec beaucoup de serieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il avait l'air de bien en connaitre quelqu'une en Bretagne qui s'etait laisse prendre aux yeux bruns de son grand frere, mais il se sentait timide en touchant a ce sujet grave.) --Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait, ce Yann, toujours dedaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune des filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite tous, ici tant que vous etes, au bal que je donnerai... Ils continuerent de pecher, car il ne fallait pas perdre son temps en causeries: on etait au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un banc voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer. Ils avaient tous veille la nuit d'avant et attrape, en trente heures, plus de mille morues tres grosses; aussi leurs bras forts etaient las, et ils s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de lui-meme sa manoeuvre de peche, tandis que, par instants, leur esprit flottait en plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient etait vierge comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que, malgre leur fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatee et les joues fraiches. La lumiere matinale, la lumiere vraie, avait fini par venir; comme au temps de la Genese elle s'etait separee d'avec les tenebres qui semblaient s'etre tassees sur l'horizon, et restaient la en masses tres lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien a present qu'on sortait de la nuit, - que cette lueur d'avant avait ete vague et etrange comme celle des reves. Dans ce ciel tres couvert, tres epais, il y avait ca et la des dechirures, comme des percees dans un dome, par ou arrivaient de grands rayons couleur d'argent rose. Les nuages inferieurs etaient disposes en une bande d'ombre intense, faisant tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indecision et d'obscurite. Ils donnaient l'illusion d'un espace ferme, d'une limite; ils etaient comme des rideaux tires sur l'infini, comme des voiles tendus pour cacher de trop gigantesques mysteres qui eussent trouble l'imagination des hommes. Ce matin-la, autour du petit assemblage de planches qui portait Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un aspect de recueillement immense; il s'etait arrange en sanctuaire, et les gerbes de rayons, qui entraient par les trainees de cette voute de temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un parvis de marbre. Et puis, peu a peu, on vit s'eclairer tres loin une autre chimere: une sorte de decoupure rosee tres haute, qui etait un promontoire de la sombre Islande... Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en continuant de pecher sans plus oser rien dire. Il s'etait senti triste en entendant le sacrement du mariage ainsi tourne en moquerie par son grand frere; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il etait superstitieux. Depuis si longtemps il y songeait, a ces noces de Yann! Il avait reve qu'elles se feraient avec Gaud Mevel, - une blonde de Paimpol, - et que, lui, aurait la joie de voir cette fete avant de partir pour le service, avant cet exil de cinq annees, au retour incertain, dont l'approche inevitable commencait a lui serrer le coeur... Quatre heures du matin. Les autres, qui etaient restes couches en bas, arriverent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant a pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, eblouis d'abord par tous ces reflets de lumiere pale. Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier dejeuner du matin avec des biscuits; apres les avoir casses a coups de maillet, ils se mirent a les croquer d'une maniere tres bruyante, en riant de les trouver si durs. Ils etaient redevenus tout a fait gais a l'idee de descendre dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se tenant l'un l'autre par la taille, ils s'en allerent jusqu'a l'ecoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson. Avant de disparaitre par ce trou, ils s'arreterent a jouer avec un certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait d'enormes pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agacaient de la main; l'autre les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du mal. Alors Yann, avec un froncement de colere dans ses yeux changeants, le repoussa d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler. Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature etait restee un peu sauvage, et quand son etre physique etait seul en jeu, une caresse douce etait souvent chez lui tres pres d'une violence brutale. Chapitre II Leur navire s'appelait la Marie, capitaine Guermeur. Il allait chaque annee faire la grande peche dangereuse dans ces regions froides ou les etes n'ont plus de nuits. Il etait tres ancien, comme la Vierge de faience sa patronne. Ses flancs epais, a vertebres de chene, etaient erailles, rugueux, impregnes d'humidite et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec sa membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient, il retrouvait sa vigueur legere, comme les mouettes que le vent reveille. Alors il avait sa facon a lui de s'elever a la lame et de rebondir, plus lestement que bien des jeunes, tailles avec les finesses modernes. Quant a eux, les six hommes et le mousse, ils etaient des Islandais (une race vaillante de marins qui est repandue surtout au pays de Paimpol et de Treguier, et qui s'est vouee de pere en fils a cette peche-la). Ils n'avaient presque jamais vu l'ete de France. A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pecheurs, dans le port de Paimpol, la benediction des departs. Pour ce jour de fete, un reposoir, toujours le meme, etait construit sur le quai; il imitait une grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophees d'ancres, d'avirons et de filets, tronait, douce et impassible, la Vierge, patronne des marins, sortie pour eux de son eglise, regardant toujours, de generation en generation, avec ses memes yeux sans vie, les heureux pour qui la saison allait etre bonne, - et les autres, ceux qui ne devaient pas revenir. Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de meres, de fiancees et de soeurs, faisait le tour du port, ou tous les navires islandais, qui s'etaient pavoises, saluaient du pavillon au passage. Le pretre, s'arretant devant chacun d'eux, disait les paroles et faisait les gestes qui benissent. Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque vide d'epoux, d'amants et de fils. En s'eloignant, les equipages chantaient ensemble, a pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie Etoile-de-la-Mer. Et chaque annee, c'etait le meme ceremonial de depart, les memes adieux. Apres, recommencait la vie du large, l'isolement a trois ou quatre compagnons rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux froides de la mer hyperboree. Jusqu'ici, ont etait revenu; - la Vierge Etoile-de-la-Mer avait protege ce navire qui portait son nom. La fin d'aout etait l'epoque de ces retours. Mais la Marie suivait l'usage de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement a Paimpol, et puis de descendre dans le golfe de Gascogne ou l'on vend bien sa peche, et dans les iles de sable a marais salants ou l'on achete le sel pour la campagne prochaine. Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se repandent pour quelques jours les equipages robustes, avides de plaisir, grises par ce lambeau d'ete, par cet air plus tiede; - par la terre et par les femmes. Et puis, avec les premieres brumes de l'automne, on rentre au foyer, a Paimpol ou dans les chaumieres eparses du pays de Goelo, s'occuper pour un temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque toujours on trouve la des petits nouveau-nes, concus l'hiver d'avant, et qui attendent des parrains pour recevoir le sacrement du bapteme: - il faut beaucoup d'enfants a ces races de pecheurs que l'Islande devore. Chapitre III A Paimpol, un beau soir de cette annee-la, un dimanche de juin, il y avait deux femmes tres occupees a ecrire une lettre. Cela se passait devant une large fenetre qui etait ouverte et dont l'appui, en granit ancien et massif, portait une rangee de pots de fleurs. Penchees sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une coiffe extremement grande, a la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe toute petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptee les Paimpolaises: - deux amoureuses, eut-on dit, redigeant ensemble un message tendre pour quelque bel Islandais. Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tete, cherchant ses idees. Tiens! Elle etait vieille, tres vieille, malgre sa tournure jeunette, ainsi vue de dos sous son petit chale brun. Mais tout a fait vieille: une bonne grand'mere d'au moins soixante-dix ans. Encore jolie par exemple, et encore fraiche, avec les pommettes bien roses, comme certains vieillards ont le don de les conserver. Sa coiffe, tres basse sur le front et sur le sommet de la tete, etait composee de deux ou trois larges cornets en mousseline qui semblaient s'echapper les uns des autres et retombaient sur la nuque. Sa figure venerable s'encadrait bien dans toute cette blancheur et dans ces plis qui avaient un air religieux. Ses yeux, tres doux, etaient pleins d'une bonne honnetete. Elle n'avait plus trace de dents, plus rien, et, quand elle riait, on voyait a la place ses gencives rondes qui avaient un petit air de jeunesse. Malgre son menton, qui etait devenu "en pointe de sabot" (comme elle avait coutume de dire), son profil n'etait pas trop gate par les annees; on devinait encore qu'il avait du etre regulier et pur comme celui des saintes d'eglise. Elle regardait par la fenetre, cherchant ce qu'elle pourrait bien raconter de plus pour amuser son petit-fils. Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi droles a dire sur les uns ou les autres, ou meme sur rien du tout. Dans cette lettre, il y avait deja trois ou quatre histoires impayables, - mais sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'ame. L'autre, voyant que les idees ne venaient plus, s'etait mise a ecrire soigneusement l'adresse: A monsieur Moan, Sylvestre, a bord de la MARIE, capitaine Guermeur, - dans la mer d'Islande par Reykjavik. Apres, elle aussi releva la tete pour demander: --C'est-il fini, grand'mere Moan? Elle etait bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de vingt ans. Tres blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne ou la race est brune; tres blonde, avec des yeux d'un gris de lin a cils presque noirs. Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, etaient comme repeints au milieu d'une ligne plus rousse, plus foncee, qui donnait une expression de vigueur et de volonte. Son profil, un peu court, etait tres noble, le nez prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme dans les visages grecs. Une fossette profonde, creusee sous la levre inferieure, en accentuait delicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand une pensee la preoccupait beaucoup, elle la mordait, cette levre, avec ses dents blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des petites trainees plus rouges. Dans toute sa personne svelte, il y avait quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui venait des hardis marins d'Islande ses ancetres. Elle avait une expression d'yeux a la fois obstinee et douce. Sa coiffe, etait en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux cotes, laissant voir d'epaisses nattes de cheveux roulees en colimacon au-dessus des oreilles - coiffure conservee des temps tres anciens et qui donne encore un air d'autrefois aux femmes paimpolaises. On sentait qu'elle avait ete elevee autrement que cette pauvre vieille a qui elle pretait le nom de grand'mere, mais qui, de fait, n'etait qu'une grand'tante eloignee, ayant eu des malheurs. Elle etait la fille de M. Mevel, un ancien Islandais, un peu forban, enrichi par des entreprises audacieuses sur mer. Cette belle chambre ou la lettre venait de s'ecrire etait la sienne: un lit tout neuf a la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une dentelle au bord; et, sur les epaisses murailles, un papier de couleur claire attenuant les irregularites du granit. Au plafond, une couche de chaux blanche recouvrait des solives enormes qui revelaient l'anciennete du logis; - c'etait une vraie maison de bourgeois aises, et les fenetres donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol ou se tiennent les marches et les pardons. --C'est fini, grand'mere Yvonne? Vous n'avez plus rien a lui dire? --Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au fils Gaos. Le fils Gaos!... autrement dit Yann... Elle etait devenue tres rouge, la belle jeune fille fiere, en ecrivant ce nom-la. Des que ce fut ajoute au bas de la page d'une ecriture courue, elle se leva en detournant la tete, comme pour regarder dehors quelque chose de tres interessant sur la place. Debout elle etait un peu grande; sa taille etait moulee comme celle d'une elegante dans un corsage ajuste ne faisant pas de plis. Malgre sa coiffe, elle avait un air de demoiselle. Meme ses mains, sans avoir cette excessive petitesse etiolee qui est devenue une beaute par convention, etaient fines et blanches, n'ayant jamais travaille a de grossiers ouvrages. Il est vrai, elle avait bien commence par etre une petite Gaud courant pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mere, allant presque a l'abandon pendant ces saisons de peche que son pere passait en Islande; jolie, rose, depeignee, volontaire, tetue, poussant vigoureuse au grand souffle apre de la Manche. En ce temps-la, elle etait recueillie par cette pauvre grand'mere Moan, qui lui donnait Sylvestre a garder pendant ses dures journees de travail chez les gens de Paimpol. Et elle avait une adoration de petite mere pour cet autre tout petit qui lui etait confie, dont elle etait l'ainee d'a peine dix-huit mois; aussi brun qu'elle etait blonde, aussi soumis et calin qu'elle etait vive et capricieuse. Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse ni les villes n'avaient grisee: il lui revenait a l'esprit comme un reve lointain de liberte sauvage, comme un ressouvenir d'une epoque vague et mysterieuse ou les greves avaient plus d'espace, ou certainement les falaises etaient plus gigantesques... Vers cinq ou six ans, encore de tres bonne heure pour elle, l'argent etait venu a son pere qui s'etait mis a acheter et a revendre des cargaisons de navire, elle avait ete emmenee par lui a Saint-Brieuc, et plus tard a Paris. - Alors, de petite Gaud, elle etait devenue une mademoiselle Marguerite, grande, serieuse, au regard grave. Toujours un peu livree a elle-meme dans un autre genre d'abandon que celui de la greve bretonne, elle avait conserve sa nature obstinee d'enfant. Ce qu'elle savait des choses de la vie avait ete revele bien au hasard, sans discernement aucun; mais une dignite innee, excessive, lui avait servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des allures de hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop franches qui surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas toujours devant celui des jeunes hommes; mais il etait si honnete et si indifferent que ceux-ci ne pouvaient guere s'y meprendre, ils voyaient bien tout de suite qu'ils avaient affaire a une fille sage, fraiche de coeur autant que de figure. Dans ces grandes villes, son costume s'etait modifie beaucoup plus qu'elle-meme. Bien qu'elle eut garde sa coiffe, que les Bretonnes quittent difficilement, elle avait vite appris a s'habiller d'une autre facon. Et sa taille autrefois libre de petite pecheuse, en se formant, en prenant la plenitude de ses beaux contours germes au vent de la mer, s'etait amincie par le bas dans de longs corsets de demoiselle. Tous les ans, avec son pere, elle revenait en Bretagne, - l'ete seulement comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses souvenirs d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire Marguerite); un peu curieuse peut-etre de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui n'etaient jamais la, et dont chaque annee quelques-uns de plus manquaient a l'appel; entendant partout causer de cette Islande qui lui apparaissait comme un gouffre lointain - et ou etait a present celui qu'elle aimait... Et puis un beau jour elle avait ete ramenee pour tout a fait au pays de ces pecheurs, par un caprice de son pere, qui avait voulu finir la son existence et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol. La bonne vieille grand'mere, pauvre et proprette, s'en alla en remerciant, des que la lettre fut relue et l'enveloppe fermee. Elle demeurait assez loin, a l'entree du pays de Ploubazlanec, dans un hameau de la cote, encore dans cette meme chaumiere ou elle etait nee, ou elle avait eu ses fils et ses petits-fils. En traversant la ville, elle repondait a beaucoup de monde qui lui disait bonsoir: elle etait une des anciennes du pays, debris d'une famille vaillante et estimee. Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait a paraitre a peu pres bien mise, avec de pauvres robes raccommodees, qui ne tenaient plus. Toujours ce petit chale brun de Paimpolaise, qui etait sa tenue d'habille et sur lequel retombaient depuis une soixantaine d'annees les cornets de mousseline de ses grandes coiffes: son propre chale de mariage, jadis bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et depuis ce temps la menage pour les dimanches, encore bien presentable. Elle avait continue de se tenir droite dans sa marche, pas du tout comme les vieilles; et vraiment malgre ce menton un peu trop remonte, avec ces yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empecher de la trouver bien jolie. Elle etait tres respectee, et cela ce voyait, rien que dans les bonsoirs que les gens lui donnaient. En route elle passa devant chez son galant, un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son etat; octogenaire, qui maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis que les jeunes, ses fils, rabotaient aux etablis. - Jamais il ne s'etait console, disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en premieres ni en secondes noces; mais avec l'age, cela avait tourne en une espece de rancune comique, moitie maligne, et il l'interpellait toujours: --Eh bien! la belle, quand ca donc qu'il faudra aller vous prendre mesure?... Elle remercia, disant que non, qu'elle n'etait pas encore decidee a se faire faire ce costume-la. Le fait est que ce vieux, dans sa plaisanterie un peu lourde, parlait de certain costume en planches de sapin par lequel finissent tous les habillements terrestres... --Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous genez pas, la belle, vous savez... Il lui avait deja fait cette meme facetie plusieurs fois. Et aujourd'hui elle avait peine a en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatiguee, plus cassee par sa vie de labeur incessant, - et elle songeait a son cher petit-fils, son dernier, qui, a son retour d'Islande, allait partir pour le service. - Cinq annees!... S'en aller en Chine peut-etre, a la guerre!... Serait-elle bien la, quand il reviendrait? - Une angoisse la prenait a cette pensee... Non, decidement, elle n'etait pas si gaie qu'elle en avait l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se contractait horriblement comme pour pleurer. C'etait donc possible cela, c'etait donc vrai, qu'on allait bientot le lui enlever, ce dernier petit-fils... Helas! Mourir peut-etre toute seule, sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques demarches (des messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empecher de partir, comme soutien d'une grand'mere presque indigente qui ne pourrait bientot plus travailler. Cela n'avait pas reussi, - a cause de l'autre, Jean Moan le deserteur, un frere aine de Sylvestre dont on ne parlait plus dans la famille, mais qui existait tout de meme quelque part en Amerique, enlevant a son cadet le benefice de l'exemption militaire. Et puis on avait objecte sa petite pension de veuve de marin; on ne l'avait pas trouvee assez pauvre. Quand elle fut rentree, elle dit longuement ses prieres, pour tous ses defunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une confiance ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, songeant au costume en planches, le coeur affreusement serre de se sentir si vieille au moment de ce depart... L'autre, la jeune fille, etait restee assise pres de sa fenetre, regardant sur le granit des murs les reflets jaunes du couchant, et, dans le ciel, les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol etait toujours tres mort, meme le dimanche, par ces longues soirees de mai; des jeunes filles, qui n'avaient seulement personne pour leur faire un peu la cour, se promenaient deux par deux, trois par trois, revant aux galants d'Islande... "... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait beaucoup troublee d'ecrire cette phrase, et ce nom qui, a present, ne voulait plus la quitter. Elle passait souvent ses soirees a cette fenetre, comme un demoiselle. Son pere n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenat avec les autres filles de son age et qui, autrefois, avaient ete de sa condition. Et puis, en sortant du cafe, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec d'autres anciens marins comme lui, il etait content d'apercevoir la-haut, a sa fenetre encadree de granit, entre les pots de fleurs, sa fille installee dans cette maison de riches. Le fils Gaos!... Elle regardait malgre elle du cote de la mer, qu'on ne voyait pas, mais qu'on sentait la tout pres, au bout de ces petites ruelles par ou remontaient des bateliers. Et sa pensee s'en allait dans les infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui devore; sa pensee s'en allait la-bas, tres loin dans les mers polaires, ou naviguait la Marie, capitaine Guermeur. Quel etrange garcon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable maintenant, apres s'etre avance d'une maniere a la fois si osee et si douce. ***** Ensuite, dans sa longue reverie, elle repassait les souvenirs de son retour en Bretagne, qui etait de l'annee derniere. Un matin de decembre, apres une nuit de voyage, le train venant de Paris les avait deposes, son pere et elle, a Guingamp, au petit jour brumeux et blanchatre, tres froid, frisant encore l'obscurite. Alors elle avait ete saisie par une impression inconnue: cette vieille petite ville, qu'elle n'avait jamais traversee qu'en ete, elle ne la reconnaissait plus; elle y eprouvait comme le sensation de plonger tout a coup dans ce qu'on appelle, a la campagne: les temps, les temps lointains du passe. Ce silence, apres Paris! Ce train de vie tranquille de gens d'un autre monde, allant dans la brume a leurs toutes petites affaires! Ces vieilles maisons en granit sombre, noires d'humidite et d'un reste de nuit; toutes ces choses bretonnes - qui lui charmaient a present qu'elle aimait Yann - lui avaient paru ce matin-la d'une tristesse bien desolee. Des menageres matineuses ouvraient deja leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces interieurs anciens, a grande cheminee, ou se tenaient assises, avec des poses de quietude, des aieules en coiffe qui venaient de se lever. Des qu'il avait fait un peu plus jour, elle etait entree dans l'eglise pour dire ses prieres. Et comme elle lui avait semble immense et tenebreuse, cette nef magnifique, - et differente des eglises parisiennes, avec ses piliers rudes uses a la base par les siecles, sa senteur de caveau, de vetuste, de salpetre! Dans un recul profond, derriere les colonnes, un cierge brulait, et une femme se tenait agenouillee devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de cette flammeche grele se perdait dans le vide incertain des voutes... Elle avait retrouve la tout a coup, en elle-meme, la trace d'un sentiment bien oublie: cette sorte de tristesse et d'effroi qu'elle eprouvait jadis, etant toute petite, quand on la menait a la premiere messe des matins d'hiver, dans l'eglise de Paimpol. Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sur, quoiqu'il y eut la beaucoup de choses belles et amusantes. D'abord, elle s'y trouvait presque a l'etroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer. Et puis, elle s'y sentait une etrangere, une deplacee: les Parisiennes, c'etaient ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure artificielle, qui connaissaient une maniere a part de marcher, de se tremousser dans des gaines baleinees: et elle etait trop intelligente pour avoir jamais essaye de copier de plus pres ces choses. Avec ses coiffes, commandees chaque annee a la faiseuse de Paimpol, elle se trouvait mal a l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte que, si on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle etait tres charmante a regarder. Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles, celles- la. Et les autres, celles de plus bas, qui auraient consenti a lier connaissance, elle les tenait dedaigneusement a l'ecart, ne les jugeant pas dignes. Elle avait donc vecu sans amies, presque sans autre societe que celle de son pere, souvent affaire, absent. Elle ne regrettait pas cette vie de depaysement et de solitude. Mais c'est egal, ce jour d'arrivee, elle avait ete surprise d'une facon penible par l'aprete de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la pensee qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture, s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver a Paimpol, l'avait inquietee comme une oppression. Tout l'apres-midi de ce meme jour gris, ils avaient en effet voyage, son pere et elle, dans une vieille petite diligence crevassee, ouverte a tous les vents; passant a la nuit tombante dans des villages tristes, sous des fantomes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines. Bientot il avait fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus rien vu - que deux trainees d'une nuance bien verte de feu de Bengale qui semblaient courir de chaque cote en avant des chevaux, et qui etaient les lueurs de ces deux lanternes jetees sur les interminables haies du chemin. - Comment tout a coup cette verdure si verte, en decembre?... D'abord etonnee, elle se pencha pour mieux voir, puis il lui sembla reconnaitre et se rappeler: les ajoncs, les eternels ajoncs marins des sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le pays de Paimpol. En meme temps commencait a souffler une brise plus tiede, qu'elle croyait reconnaitre aussi, et qui sentait la mer. Vers la fin de la route, elle avait ete tout a fait reveillee et amusee par cette reflexion qui lui etait venue: --Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois, les beaux pecheurs d'Islande. En decembre, ils devaient etre la, revenus tous, les freres, les fiances, les amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites, l'entretenaient tant, a chacun de ses voyages d'ete, pendant les promenades du soir. Et cette idee l'avait tenue occupee, pendant que ses pieds se glacaient dans l'immobilite de la carriole... En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait ete pris par l'un d'eux... Chapitre IV La premiere fois qu'elle l'avait apercu, lui, ce Yann, c'etait le lendemain de son arrivee, au pardon des Islandais, qui est le 8 decembre, jour de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des pecheurs, - un peu apres la procession, les rues sombres encore tendues de draps blancs sur lesquels etaient piques du lierre et du houx, des feuillages et des fleurs d'hiver. A ce pardon, la joie etait lourde et un peu sauvage, sous un ciel triste. Joie sans gaite, qui etait faite surtout d'insouciance et de defi; de vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins deguisee qu'ailleurs, l'universelle menace de mourir. Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de pretres. Chansons rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs a bercer les matelots; vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'ou, de la profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras, zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs apres les longues continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de nonnain, aux belles poitrines serrees et fremissantes, aux beaux yeux remplis des desirs de tout un ete. Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde; vieux toits racontant leurs luttes de plusieurs siecles contre les vents d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que lance la mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils ont abritees, des aventures anciennes d'audace et d'amour. Et un sentiment religieux, une impression de passe, planant sur tout cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protegent, de la Vierge blanche et immaculee. A cote des cabarets, l'eglise au perron seme de feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son odeur d'encens, avec ses cierges dans son obscurite, et ses ex-voto de marins partout accroches a la sainte voute. A cote des filles amoureuses, les fiancees de matelots disparus, les veuves de naufrages, sortant des chapelles des morts, avec leurs longs chales de deuil et leurs petites coiffes lisses; les yeux a terre, silencieuses, passant au milieu de ce bruit de vie, comme un avertissement noir. Et la tout pres, la mer toujours, la grande nourrice et la grande devorante de ces generations vigoureuses, s'agitant elle aussi, faisant son bruit, prenant sa part de la fete... De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse. Excitee et rieuse, avec le coeur serre dans le fond, elle sentait une espece d'angoisse la prendre, a l'idee que ce pays maintenant etait redevenu le sien pour toujours. Sur la place, ou il y avait des jeux et des saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui nommaient, de droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec. Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais" etait arrete, tournant le dos. Et d'abord, frappee par l'un d'eux qui avait une taille de geant et des epaules presque trop larges, elle avait simplement dit, meme avec une nuance de moquerie: --En voila un qui est grand! Il y avait a peu pres ceci de sous-entendu dans sa phrase: --Pour celle qui l'epousera quel encombrement dans son menage, un mari de cette carrure! Lui c'etait retourne comme s'il eut entendue et, de la tete aux pieds, il l'avait enveloppee d'un regard rapide qui semblait dire: --Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si elegante et que je n'ai jamais vue? Et puis, ses yeux s'etaient abaisses vite, par politesse, et il avait de nouveau paru tres occupe des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tete que les cheveux noirs, qui etaient assez longs et tres boucles derriere, sur le cou. Ayant demande sans gene le nom d'une quantite d'autres, elle n'avait pas ose pour celui-la. Ce beau profil a peine apercu; ce regard superbe et un peu farouche; ces prunelles brunes legerement fauves, courant tres vite sur l'opale bleuatre de ses yeux, tout cela l'avait impressionnee et intimidee aussi. Justement c'etait ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez les Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce meme pardon, Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient croises, son pere et elle, et s'etaient arretes pour dire bonjour... ... Ce petit Sylvestre, il etait tout de suite redevenu pour elle une espece de frere. Comme des cousins qu'ils etaient, ils avaient continue de se tutoyer; - il est vrai, elle avait hesite d'abord, devant ce grand garcon de dix-sept ans ayant deja une barbe noire; mais, comme ses bons yeux d'enfant si doux n'avaient guere change, elle l'avait bientot assez reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il venait a Paimpol, elle le retenait a diner le soir; c'etait sans consequence, et il mangeait de tres bon appetit, etant un peu prive chez lui... ... A vrai dire, ce Yann n'avait pas ete tres galant pour elle, pendant cette premiere presentation, - au detour d'une petite rue grise toute jonchee de rameaux verts. Il s'etait borne a lui oter son chapeau, d'un geste presque timide bien que tres noble; puis l'ayant parcourue de son meme regard rapide, il avait detourne les yeux d'un autre cote, paraissant etre mecontent de cette rencontre et avoir hate de passer son chemin. Une grande brise d'ouest qui s'etait levee pendant la procession, avait seme par terre des rameaux de buis et jete sur le ciel des tentures gris noir... Gaud, dans sa reverie de souvenir, revoyait tres bien tout cela: cette tombee triste de la nuit sur cette fin de pardon; ces draps blancs piques de fleurs qui se tordaient au vent le long des murailles; ces groupes tapageurs d'"Islandais", gens de vent et de tempete, qui entraient en chantant dans les auberges, se garant contre la pluie prochaine; surtout ce grand garcon, plante debout devant elle, detournant la tete, avec un air ennuye et trouble de l'avoir rencontree... Quel changement profond s'etait fait en elle depuis cette epoque!... Et quelle difference entre le bruit de cette fin de fete et la tranquillite d'a present! Comme se meme Paimpol etait silencieux et vide ce soir, pendant le long crepuscule tiede de mai qui la retenait a sa fenetre, seule, songeuse et enamouree!... Chapitre V La seconde fois qu'ils s'etaient vus, c'etait a des noces. Ce fils Gaos avait ete designe pour lui donner le bras. D'abord elle s'etait imagine en etre contrariee: defiler dans la rue avec ce garcon, que tout le monde regardait a cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait probablement rien lui dire en route!... Et puis, il l'intimidait, celui- la, decidement, avec son grand air sauvage. A l'heure dite, tout le monde etant deja reuni pour le cortege, ce Yann n'avait point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et deja on parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'etait apercue que, pour lui seul, elle avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces jeunes hommes, la fete, le bal, seraient pour elle manques et sans plaisir... A la fin il etait arrive, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans embarras aupres des parents de la mariee. Voila: de grands bancs de poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient ete signales d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny; alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait appareille en hate. Un emoi dans les villages, les femmes cherchant leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se demenant elles-memes pour hisser les voiles, aider a la manoeuvre, enfin un vrai branle-bas dans le pays... Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une extreme aisance; avec des gestes a lui, des roulements d'yeux, et un beau sourire qui decouvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux la precipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases un certain petit hou! prolonge, tres drole, - qui est un cri de matelot donnant une idee de vitesse et ressemblant au son flute du vent. Lui qui parlait avait ete oblige de se chercher un remplacant bien vite et de le faire accepter par le patron de la barque auquel il s'etait loue pour la saison d'hiver. De la venait son retard, et, pour n'avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa part de peche. Ces motifs avaient ete parfaitement compris par les pecheurs qui l'ecoutaient et personne n'avait songe a lui en vouloir; - on sait bien, n'est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dependant des choses imprevues de la mer, plus ou moins soumis aux changements du temps et aux migrations mysterieuses des poissons. Les autres Islandais qui etaient la regrettaient seulement de n'avoir pas ete avertis assez tot pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette fortune qui allait passer au large. Trop tard a present, tant pis, il n'y avait plus qu'a offrir son bras aux filles. Les violons commencaient dehors leur musique, et gaiment on s'etait mis en route. D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portees, comme on en conte pendant les fetes de mariage aux jeunes filles que l'on connait peu. Parmi ces couples de la noce, eux seuls etaient des etrangers l'un pour l'autre; ailleurs dans le cortege, ce n'etait que cousins et cousines, fiances et fiancees. Des amants, il y en avait bien quelques paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va tres loin en amour, a l'epoque de la rentree d'Islande. (Seulement on a le coeur honnete, et l'on s'epouse apres.) Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie etant revenu entre eux deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue: Il n'y a que vous dans Paimpol, - et meme dans le monde, - pour m'avoir fait manquer cet appareillage; non, sur que pour aucune autre, je ne me serais derange de ma peche, mademoiselle Gaud... Etonnee d'abord que ce pecheur osat lui parler ainsi, a elle qui etait venue a ce bal un peu comme une reine, et puis charmee delicieusement, elle avait fini par repondre: --Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-meme je prefere etre avec vous qu'avec aucun autre. C'avait ete tout. Mais, a partir de ce moment jusqu'a la fin des danses, ils s'etaient mis a se parler d'une facon differente, a voix plus basse et plus douce... On dansait a la vielle, au violon, les memes couples presque toujours ensemble. Quand lui venait la reprendre, apres avoir par convenance danse avec quelque autre, ils echangeaient un sourire d'amis qui se retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui etait tres intime. Naivement, Yann racontait sa vie de pecheur, ses fatigues, ses salaires, les difficultes d'autrefois chez ses parents, quand il avait fallu elever les quatorze petits Gaos dont il etait le frere aine. --A present ils etaient tires de la peine, surtout a cause d'une epave que leur pere avait rencontree en Manche, et dont la vente leur avait rapporte dix mille francs, part faite a l'Etat; cela avait permis de construire un premier etage au-dessus de leur maison, - laquelle etait a la pointe du pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de Pors-Even, dominant la Manche, avec une vue tres belle. --C'etait dur, disait-il, ce metier d'Islande: partir comme ca des le mois de fevrier, pour un tel pays, ou il fait si froid et si sombre, avec une mer si mauvaise... ... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme chose d'hier, la repassait lentement dans sa memoire, en regardant la nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des idees de mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces details d'existence, qu'elle avait ecoutes un peu comme fiancee; il n'avait pourtant pas l'air d'un garcon banal aimant a communiquer ses affaires a tout le monde... -... Le metier est assez bon tout de meme, avait-il dit, et pour moi je n'en changerais toujours pas. Des annees, c'est huit cents francs; d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte a notre mere. --Que vous portez a votre mere, monsieur Yann? --Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude comme ca, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due et toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque jamais d'argent. Le dimanche c'est notre mere qui m'en donne un peu quand je viens a Paimpol. Pour tout c'est la meme chose. Ainsi cette annee notre pere m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans quoi je n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sur, je ne serais pas venu vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier... Pour elle, accoutumee a voir des Parisiens, ils n'etaient peut-etre pas tres elegants, ces habits neufs d'Yann, cette veste tres courte, ouverte sur un gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se moulait dessous etait irreprochablement beau, et alors le danseur avait grand air tout de meme. En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et comme son regard restait bon et honnete, tandis qu'il racontait tout cela pour qu'elle fut bien prevenue qu'il n'etait pas riche! Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face; repondant tres peu de chose, mais ecoutant avec toute son ame, toujours plus etonnee et attiree vers lui. Quel melange il etait, de rudesse sauvage et d'enfantillage calin! Sa voix grave, qui avec d'autres etait brusque et decidee, devenait, quand il lui parlait, de plus en plus fraiche et caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer avec une extreme douceur, comme une musique voilee d'instruments a cordes. Et quelle chose singuliere et inattendue, ce grand garcon avec ses allures desinvoltes, sons aspect terrible, toujours traite chez lui en petit enfant et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette soumission respectueuse, absolue. Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris, commis, ecrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait etre ce qu'elle avait connu de meilleur, en meme temps qu'il etait le plus beau. Pour se mettre davantage a sa portee, elle avait raconte que, chez elle aussi, on ne s'etait pas toujours trouve a l'aise comme a present; que son pere avait commence par etre pecheur d'Islande, et gardait beaucoup d'estime pour les Islandais; qu'elle-meme se rappelait avoir couru pieds nus, etant toute petite, - sur la greve, - apres la mort de sa pauvre mere... ...Oh! cette nuit de bal, la nuit delicieuse, decisive et unique dans sa vie, - elle etait deja presque lointaine, puisqu'elle datait de decembre et qu'on etait en mai. Tous les beaux danseurs d'alors pechaient a present la-bas, epars sur la mer d'Islande - y voyant clair, au pale soleil, dans leur solitude immense, tandis que l'obscurite se faisait tranquillement sur la terre bretonne. Gaud restait a sa fenetre. La place de Paimpol, presque fermee de tous cotes par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit; on n'entendait guere de bruit nulle part. Au-dessus des maisons, le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'elever, se separer davantage des choses terrestres, - qui maintenant, a cette heure crepusculaire, se tenaient toutes en une seule decoupure noire de pignons et de vieux toits. De temps en temps une porte se fermait, ou une fenetre; quelque ancien marin, a la demarche roulante, sortait d'un cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien quelques filles attardees rentraient de la promenade avec des bouquets de fleurs de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien haut vers elle au bout de son bras une gerbe d'aubepine comme pour la lui faire sentir; on voyait encore un peu dans l'obscurite transparente ces legeres touffes de fleurettes blanches. Il y avait du reste une autre odeur douce qui etait montee des jardins et des cours, celle des chevrefeuilles fleuris sur le granit des murs, - et aussi une vague senteur de goemon, venue du port. Les dernieres chauves-souris glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les betes des reves. Gaud avait passe bien de soirees a cette fenetre, regardant cette place melancolique, songeant aux Islandais qui etaient partis, et toujours a ce meme bal... ... Il faisait tres chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de tetes de valseurs commencaient a tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec d'autres, des filles ou des femmes dont il avait du etre plus ou moins l'amant; elle se rappelait sa condescendance dedaigneuse pour repondre a leurs appels... Comme il etait different avec celles-la!... Il etait un charmant danseur, droit comme un chene de futaie, et tournant avec une grace a la fois legere et noble, la tete rejetee en arriere. Ses cheveux bruns, qui etaient en boucles, retombaient un peu sur son front et remuaient au vent des danses; Gaud, qui etait assez grande, en sentait le frolement sur sa coiffe, quand il se penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses rapides. De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et Sylvestre, les deux fiances, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un air tres bon, en les voyant tous deux si jeunes, si reserves l'un pres de l'autre, se faisant des reverences, prenant des figures timides pour se dire bien bas des choses sans doute tres aimables. Il n'aurait pas permis qu'il en fut autrement, bien sur; mais c'est egal, il s'amusait, lui, coureur et entreprenant qu'il etait devenu, de les trouver si naifs; il echangeait alors avec Gaud des sourires d'intelligence intime qui disaient: "Comme ils sont gentils et droles a regarder, nos deux petits freres!..." On s'embrassait beaucoup a la fin de la nuit: baisers de cousins, baisers de fiances, baisers d'amants, qui conservaient malgre tout un bon air franc et honnete, la, a pleine bouche, et devant tout le monde. Lui ne l'avait pas embrassee, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec la fille de M. Mevel; peut-etre seulement la serrait-il un peu plus contre sa poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne resistait pas, s'appuyait au contraire, s'etant donnee de toute son ame. Dans ce vertige subit, profond, delicieux, qui l'entrainait tout entiere vers lui, ses sens de vingt ans etaient bien pour quelque chose, mais c'etait son coeur qui avait commence le mouvement. --Avez-vous vu cette effrontee, comme elle le regarde? Disaient deux ou trois belles filles, aux yeux chastement baisses sous des cils blonds ou noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins ou bien deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette excuse, c'est qu'il etait le premier, l'unique des jeunes hommes a qui elle eut jamais fait attention dans sa vie. En se quittant le matin, quand tout le monde etait parti a la debandade, au petit jour glace, ils s'etaient dit adieu d'une facon a part, comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, pour rentrer, elle avait traverse cette meme place avec son pere, nullement fatiguee, se sentant alerte et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume gelee du dehors et cette aube triste, trouvant tout exquis et tout suave. ... La nuit de mai etait tombee depuis longtemps; les fenetres s'etaient toutes peu a peu fermees, avec de petits grincements de leurs ferrures. Gaud restait toujours la, laissant la sienne ouverte. Les rares derniers passants, qui distinguaient dans le noir la forme blanche de sa coiffe, devaient dire: "Voila une fille, qui, pour sur, reve a son galant." Et c'etait vrai, qu'elle y revait, - avec une envie de pleurer par exemple; ses petites dents blanches mordaient ses levres, defaisaient constamment ce pli qui soulignait en bas le contour de sa bouche fraiche. Et ses yeux restaient fixes dans l'obscurite, ne regardant rien des choses reelles... ... Mais, apres ce bal, pourquoi n'etait-il pas revenu? Quel changement en lui? Rencontre par hasard, il avait l'air de la fuir, en detournant ses yeux dont les mouvements etaient toujours si rapides. Souvent elle en avait cause avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non plus: --C'est pourtant bien avec celui-la que tu devrais te marier, Gaud, disait-il, si ton pere le permettait, car tu n'en trouverais pas dans le pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est tres sage, sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien un peu son tetu quelquefois, mais dans le fond il est tout a fait doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! A chaque saison de peche les capitaines se disputent pour l'avoir... La permission de son pere, elle etait bien sure de l'obtenir, car jamais elle n'avait ete contrariee dans ses volontes. Cela lui etait donc bien egal qu'il ne fut pas riche. D'abord, un marin comme ca, il suffirait d'un peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de cabotage, et il deviendrait un capitaine a qui tous les armateurs voudraient confier des navires. Cela lui etait egal aussi qu'il fut un peu un geant; etre trop fort, ca peut devenir un defaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit pas du tout a la beaute. Par ailleurs elle s'etait informee, sans en avoir l'air, aupres des filles du pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui connaissait point d'engagements; sans paraitre tenir a l'une plus qu'a l'autre, il allait de droite et de gauche, a Lezardrieux aussi bien qu'a Paimpol, aupres des belles qui avaient envie de lui. Un soir de dimanche, tres tard, elle l'avait vu passer sous ses fenetres, reconduisant et serrant de pres une certaine Jeannie Caroff, qui etait jolie assurement, mais dont la reputation etait fort mauvaise. Cela, par exemple, lui avait fait un mal cruel. On lui avait assure aussi qu'il etait tres emporte; qu'etant gris, un soir, dans un certain cafe de Paimpol ou les Islandais font leurs fetes, il avait lance une grosse table en marbre au travers d'une porte qu'on ne voulait pas lui ouvrir... Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les marins, quelquefois, quand ca les prend... Mais, s'il avait le coeur bon, pourquoi etait-il venu la chercher, elle qui ne songeait a rien, pour la quitter apres; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit, avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix douce pour lui faire des confidences comme a une fiancee ? A present elle etait incapable de s'attacher a un autre et de changer. Dans ce meme pays, autrefois, quand elle etait tout a fait une enfant, on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle etait une mauvaise petite, entetee dans ses idees comme aucune autre; cela lui etait reste. Belle demoiselle a present, un peu serieuse et hautaine d'allures, que personne n'avait faconnee, elle demeurait dans le fond toute pareille. Apres ce bal, l'hiver dernier s'etait passe dans cette attente de le revoir, et il n'etait meme pas venu lui dire adieu avant le depart d'Islande. Maintenant qu'il n'etait plus la, rien n'existait pour elle; le temps ralenti semblait se trainer - jusqu'a ce retour d'automne pour lequel elle avait forme ses projets d'en avoir le coeur net et d'en finir... ... Onze heures a l'horloge de la mairie, - avec cette sonorite particuliere que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des printemps. A Paimpol, onze heures, c'est tres tard; alors Gaud ferma sa fenetre et alluma sa lampe pour se coucher... Chez ce Yann, peut-etre bien etait-ce seulement de la sauvagerie; ou, comme lui aussi etait fier, etait-ce la peur d'etre refuse, la croyant trop riche?... Elle avait deja voulu le lui demander elle-meme tout simplement; mais c'etait Sylvestre qui avait trouve que ca ne pouvait pas se faire, que ce ne serait pas tres bien pour une jeune fille de paraitre si hardie. Dans Paimpol, on critiquait deja son air et sa toilette... ... Elle enlevait ses vetements avec la lenteur distraite d'une fille qui reve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe elegante, ajustee a la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise. Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus parfaite; n'etant plus comprimee, ni trop amincie par le bas, elle reprit ses lignes naturelles, qui etaient pleines et douce comme celle des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et chacune de ses poses etait exquise a regarder. La petite lampe, qui brulait seule a cette heure avancee, eclairait avec un peu de mystere ses epaules et sa poitrine, sa forme admirable qu'aucun oeil n'avait jamais regardee et qui allait sans doute etre perdue pour tous, se dessecher sans etre jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait pas pour lui... Elle se savait jolie de figure, mais elle etait bien inconsciente de la beaute de son corps. Du reste, dans cette region de la Bretagne, chez les filles des pecheurs islandais, c'est presque de race, cette beaute- la; on ne la remarque plus guere, et meme les moins sages d'entre elles, au lieu d'en faire parade, auraient une pudeur a la laisser voir. Non, ce sont les raffines des villes qui attachent tant d'importance a ces choses pour les mouler ou les peindre... Elle se mit a defaire les especes de colimacons en cheveux qui etaient enroules au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tomberent sur son dos comme deux serpents tres lourds. Elle les retroussa en couronne sur le haut de sa tete, - ce qui etait commode pour dormir; - alors, avec son profil droit, elle ressemblait a une vierge romaine. Cependant ses bras restaient releves, et, en mordant toujours sa levre, elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant a autre chose; apres, les laissant encore retomber, elle se mit tres vite a les defaire pour s'amuser, pour les etendre; bientot elle en fut couverte jusqu'aux reins, ayant l'air de quelque druidesse de foret. Et puis, le sommeil etant venu tout de meme, malgre l'amour et malgre l'envie de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se cachant la figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui etait deployee a present comme un voile... Dans sa chaumiere de Ploubazlanec, la grand'mere Moan, qui etait, elle, sur l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par s'endormir, du sommeil glace des vieillards, en songeant a son petit- fils et a la mort. Et, a cette meme heure, a bord de la Marie, - sur la mer Boreale qui etait ce soir-la tres remuante - Yann et Sylvestre, les deux desires, se chantaient des chansons, tout en faisant gaiment leur peche a la lumiere sans fin du jour... Chapitre VI Environ un mois plus tard. - En juin. Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots appellent le calme blanc; c'est-a-dire que rien ne bougeait dans l'air, comme si toutes les brises etaient epuisees, finies. Le ciel s'etait couvert d'un grand voile blanchatre, qui s'assombrissait par le bas, vers l'horizon, passait aux gris plombes, aux nuances ternes de l'etain. Et la-dessous, les eaux inertes jetaient un eclat pale, qui fatiguait les yeux et qui donnait froid. Cette fois-la, c'etaient des moires, rien que des moires changeantes qui jouaient sur la mer; des cernes tres legers, comme on en ferait en soufflant contre un miroir. Toute l'etendue luisante semblait couverte d'un reseau de dessins vagues qui s'enlacaient et se deformaient, tres vite effaces, tres fugitifs. Eternel soir ou eternel matin, il etait impossible de dire: un soleil qui n'indiquait plus aucune heure, restait la toujours, pour presider a ce resplendissement de choses mortes, il n'etait lui-meme qu'un autre cerne, presque sans contours, agrandi jusqu'a l'immense par un halo trouble. Yann et Sylvestre, en pechant a cote l'un de l'autre, chantaient: Jean- Francois de Nantes, la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa monotonie meme et se regardant du coin de l'oeil pour rire de l'espece de drolerie enfantine avec laquelle ils reprenaient perpetuellement les couplets, en tachant d'y mettre un entrain nouveau a chaque fois. Leurs joues etaient roses sous la grande fraicheur salee; cet air qu'ils respiraient etait vivifiant et vierge; ils en prenaient plein leur poitrine, a la source meme de toute vigueur et de toute existence. Et pourtant, autour d'eux, c'etaient des aspects de non vie, de monde fini ou pas encore cree; la lumiere n'avait aucune chaleur; les choses se tenaient immobiles et comme refroidies a jamais, sous le regard de cette espece de grand oeil spectral qui etait le soleil. La Marie projetait sur l'etendue une ombre qui etait tres longue comme le soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies refletant les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombree qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui se passait sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de myriades, tous pareils, glissant doucement dans la meme direction, comme ayant un but dans leur perpetuel voyage. C'etaient des morues qui executaient leurs evolutions d'ensemble, toutes en long dans le meme sens, bien paralleles, faisant un effet de hachures grises, et sans cesse agitees d'un tremblement rapide, qui donnait un air de fluidite a cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup de queue brusque, toutes se retournaient en meme temps, montrant le brillant de leur ventre argente; et puis le meme coup de queue, le meme retournement, se propageait dans le banc tout entier par ondulations lentes, comme si des milliers de lames de metal eussent jete, entre deux eaux, chacune un petit eclair. Le soleil, deja tres bas, s'abaissait encore; donc s'etait le soir decidement. A mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb qui avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait plus net, plus reel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait pour la lune. Il eclairait pourtant; mais on eut dit qu'il n'etait pas du tout loin dans l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement jusqu'au bout de l'horizon, on eut rencontre la ce gros ballon triste, flottant dans l'air a quelques metres au-dessus des eaux. La peche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposee, on voyait tres bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquees, comme pour mieux se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, a deux mains, les pecheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bete a qui devait l'eventer et l'aplatir. La flottille des Paimpolais etait eparse sur ce miroir tranquille, animant ce desert. Ca et la, paraissaient les petites voiles lointaines, deployees pour la forme puisque rien ne soufflait, et tres blanches, se decoupant en clair sur les grisailles des horizons. Ce jour-la, c'avait l'air d'un metier si calme, si facile, celui de pecheur d'Islande; - un metier de demoiselle... ***** Jean-Francois de Nantes; Jean-Francois. Jean-Francois! Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait bien peu d'etre si beau et d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant seulement avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec celui-la; renferme au contraire avec les autres, et plutot fier et sombre; - tres doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon et serviable quand on ne l'irritait pas. Eux chantaient cette chanson-la; les deux autres, a quelques pas plus loin, chantaient autre chose, une autre melopee faite aussi de somnolence, de sante et de vague melancolie. On ne s'ennuyait pas et le temps passait. En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du fourneau de fer, et le couvercle de l'ecoutille etait maintenu ferme pour procurer des illusions de nuit a ceux qui avaient besoin de sommeil. Il leur fallait tres peu d'air pour dormir, et les gens moins robustes, eleves dans les villes, en eussent desire davantage. Mais, quand la poitrine profonde s'est gonflee tout le jour a meme l'atmosphere infinie, elle s'endort elle aussi, apres, et ne remue presque plus; alors on peut se tapir dans n'importe quel petit trou comme font les betes. On se couchait apres le quart, par fantaisie, a des moments quelconques, les heures n'important plus dans cette clarte continuelle. Et c'etaient toujours de bons sommes, sans agitations, sans reves, qui reposaient de tout. Quand par hasard l'idee etait aux femmes, cela par exemple agitait les dormeurs: en se disant que dans six semaines la peche allait finir, et qu'ils en possederaient bientot des nouvelles, ou des anciennes deja aimees, ils rouvraient tout grands leurs yeux. Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutot a la maniere honnete: on se rappelait les epouses, les fiancees, les soeurs, les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi s'endorment - pendant des periodes bien longues... ***** Jean-Francois de Nantes; Jean-Francois. Jean-Francois! ... Ils regardaient a present, au fond de leur horizon gris, quelque chose d'imperceptible. Une petite fumee, montant des eaux comme une queue microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus fonce que celui du ciel. Avec leurs yeux exerces a sonder les profondeurs, ils l'avaient vite apercue: --Un vapeur, la-bas! --J'ai idee, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idee que c'est un vapeur de l'Etat, - le croiseur qui vient faire sa ronde... Cette vague fumee apportait aux pecheurs des nouvelles de France, et, entre autres, certaine lettre de vieille grand'mere, ecrite par une main de belle jeune fille. Il se rapprocha lentement; bientot on vit sa coque noire, - c'etait bien le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest. En meme temps, une legere brise qui s'etait levee, piquante a respirer, commencait a marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle tracait sur le luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient en trainees, s'etendaient comme des eventails, ou se ramifiaient en forme de madrepores; cela se faisait tres vite avec un bruissement, c'etait comme un signe de reveil presageant la fin de cette torpeur immense. Et le ciel, debarrasse de son voile, devenait clair; les vapeurs, retombees sur l'horizon, s'y tassaient en amoncellements d'ouates grises, formant comme des murailles molles autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre lesquelles les pecheurs etaient -celle d'en haut et celle d'en bas - reprenaient leur transparence profonde, comme si on eut essuye les buees qui les avaient ternies. Le temps changeait, mais d'une facon rapide qui n'etait pas bonne. Et, de differents points de la mer, de differents cotes de l'etendue, arrivaient des navires pecheurs: tous ceux de France qui rodaient dans ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient a un rappel, ils se rassemblaient a la suite de se croiseur; il en sortait meme des coins vides de l'horizon, et leurs petites ailes grisatres apparaissaient partout. Ils peuplaient tout a fait le pale desert. Plus de lente derive, ils avaient tendu leurs voiles a la fraiche brise nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher. L'Islande, assez lointaine, etait apparue aussi, avec un air de vouloir s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais ete eclairee que par cote, par en dessous et comme a regret. Elle se continuait meme par une autre Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu a peu; - mais qui etait chimerique, celle-ci, et dont les montagnes plus gigantesques n'etaient qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil, toujours bas et trainant, incapable de monter au-dessus des choses, se voyait a travers cette illusion d'ile, tellement, qu'il paraissait pose devant et que c'etait pour les yeux un aspect incomprehensible. Il n'avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des contours tres accuses, il semblait plutot quelque pauvre planete jaune, mourante, qui se serait arretee la, indecise, au milieu d'un chaos... Le croiseur, qui avait stoppe, etait entoure maintenant de la pleiade des Islandais. De tous ces navires se detachaient des barques, en coquille de noix, lui amenant a bord des hommes rudes aux longues barbes, dans des accoutrements assez sauvage. Ils avaient tous quelque chose a demander, un peu comme les enfants, des remedes pour des petites blessures, des reparations, des vivres, des lettres. D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux fers, pour quelque mutinerie a expier; ayant tous ete au service de l'Etat, ils trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont etroit du croiseur fut encombre par quatre ou cinq de ces grands garcons etendus la boucle au pied, le vieux maitre qui les avait cadenasses leur dit: "Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce qu'ils firent docilement, avec un sourire. Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre autres, deux pour la Marie, capitaine Guermeur, l'une a monsieur Gaos, Yann, la seconde a monsieur Moan, Sylvestre (celle-ci arrivee par le Danemark a Reykjavik, ou le croiseur l'avait prise). Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile a voile, leur faisait la distribution, ayant quelque peine souvent a lire les adresses qui n'etaient pas toutes mises par de mains tres habiles. Et le commandant disait: --Depechez-vous, depechez-vous, le barometre baisse. Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix amenees a la mer, et tant de pecheurs assembles dans cette region peu sure. Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble. Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les eclairait du haut de l'horizon toujours avec son meme aspect d'astre mort. Assis tous deux a l'ecart, dans un coin du pont, les bras enlaces et se tenant par les epaules, ils lisaient tres lentement, comme pour se mieux penetrer des choses du pays qui leur etaient dites. Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa petite fiancee; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires droles de la vieille grand'mere Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser les absents; et puis le dernier alinea qui le concernait: "Le bonjour de ma part au fils Gaos". Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne a son grand ami, pour essayer de lui faire apprecier la main qui l'avait tracee: --Regarde, c'est une tres belle ecriture, n'est-ce pas, Yann? Mais Yann qui savait tres bien quelle etait cette main de jeune fille, detourna la tete en secouant ses epaules, comme pour dire qu'on l'ennuyait a la fin avec cette Gaud. Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dedaigne, le remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa poitrine, se disant tout triste: --Bien sur, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut avoir comme ca contre elle?... ... Minuit sonne a la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours la, assis, songeant au pays, aux absents, a mille choses, dans un reve... A ce moment, l'eternel soleil, qui avait un peu trempe son bord dans les eaux, recommenca a monter lentement. Et ce fut le matin... Deuxieme partie Chapitre I ... Il avait aussi change d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande, et il ouvrait cette nouvelle journee par un matin sinistre. Tout a fait degage de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient le ciel comme des jets, annoncant le mauvais temps prochain. Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme eprouvant le besoin de l'eparpiller, d'en debarrasser la mer; et ils commencaient a se disperser, a fuir comme une armee en deroute, - rien que devant cette menace ecrite en l'air, a laquelle on ne pouvait plus se tromper. Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les navires. Les lames, encore petites, se mettaient a courir les unes apres les autres, a se grouper; elles s'etaient marbrees d'abord d'une ecume blanche qui s'etalait dessus en bavures; ensuite, avec un gresillement, il en sortait des fumees; on eut dit que ca cuisait, que ca brulait; - et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en minute. On ne pensait plus a la peche, mais a la manoeuvre seulement. Les lignes etaient depuis longtemps rentrees. Ils se hataient tous de s'en aller, - les uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver a temps; d'autres, preferant depasser la pointe sud d'Islande, trouvant plus sur de prendre le large et d'avoir devant eux de l'espace libre pour filer vent arriere. Ils se voyaient encore un peu les uns les autres; ca et la, dans les creux de lames, des voiles surgissaient, pauvres petites choses mouillees, fatiguees, fuyantes, - mais tenant debout tout de meme, comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se redressent. La grande panne des nuages, qui s'etait condensee a l'horizon de l'ouest avec un aspect d'ile, se defaisait maintenant par le haut, et les lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait inepuisable, cette panne: le vent l'etendait, l'allongeait, l'etirait, en faisait sortir indefiniment des rideaux obscurs, qu'il deployait dans le clair ciel jaune, devenu d'une lividite froide et profonde. Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose. Le croiseur etait parti vers les abris d'Islande; les pecheurs restaient seuls sur cette mer remuee qui prenait un air mauvais et une teinte affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros temps. Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de vue. Les lames, frisees en volutes, continuaient de se courir apres, de se reunir, de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus hautes, et, entre elles, les vides se creusaient. En quelques heures, tout etait laboure, bouleverse dans cette region la veille si calme, et, au lieu du silence d'avant on etait assourdi de bruit. Changement a vue que toute cette agitation d'a present, inconsciente, inutile, qui s'etait faite si vite. Dans quel but tout cela?... Quel mystere de destruction aveugle!... Les nuages achevaient de se deplier en l'air, venant toujours de l'ouest, se superposant, empresses, rapides, obscurcissant tout. Quelques dechirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleil envoyait d'en bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdatre maintenant, etait de plus en plus zebree de baves blanches. A midi, la Marie avait tout a fait pris son allure de mauvais temps; ses ecoutilles fermees et ses voiles reduites, elle bondissait souple et legere; - au milieu du desarroi qui commencait, elle avait un air de jouer comme font les gros marsouins que les tempetes amusent. N'ayant plus que la misaine elle fuyait devant le temps, suivant l'expression de marine qui designe cette allure-la. En haut, c'etait devenu entierement sombre, une voute fermee, ecrasante, - avec quelques charbonnages plus noirs etendus dessus en taches informes, cela semblait presque un dome immobile, et il fallait regarder bien pour comprendre que c'etait au contraire en plein vertige de mouvement: grandes nappes grises, se depechant de passer, et sans cesse remplacees par d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de tenebres, se devidant comme d'un rouleau sans fin... Elle fuyait devant le temps, la Marie, fuyait, toujours plus vite; et le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mysterieux et de terrible. La brise, la mer, la Marie, les nuages, tout etait pris d'un meme affolement de fuite et de vitesse dans le meme sens. Ce qui detalait le plus vite, c'etait le vent; puis les grosses levees de houle, plus lourdes, plus lentes, courant apres lui; puis la Marie entrainee dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec leurs cretes blemes qui se roulaient dans une perpetuelle chute, et elle, - toujours rattrapee, toujours depassee, - leur echappait tout de meme, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait derriere, d'un remous ou leur fureur se brisait. Et dans cette allure de fuite, ce qu'on eprouvait surtout, c'etait une illusion de legerete; sans aucune peine ni effort, on se sentait bondir. Quand la Marie montait sur ces lames, c'etait sans secousse comme si le vent l'eut enlevee; et sa redescente apres etait comme une glissade, faisant eprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les chutes simulees des "chars russes" ou dans celles imaginaires des reves. Elle glissait comme a reculons, la montagne fuyante se derobant sous elle pour continuer de courir, et alors elle etait replongee dans un de ces grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir, elle en touchait le fond horrible, dans un eclaboussement d'eau qui ne la mouillait meme pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et s'evanouissait en avant comme de la fumee, comme rien... Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et apres chaque lame passee, on regardait derriere soi arriver l'autre; l'autre encore plus grande, qui se dressait toute verte par transparence; qui se depechait d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes pretes a se refermer, un air de dire: "Attends que je t'attrape, et je t'engouffre..." ... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement d'epaule on enleverait une plume; et, presque doucement, on la sentait passer sous soi, avec son ecume bruissante, son fracas de cascade. Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours. Ces lames se succedaient, plus enormes, en longues chaines de montagnes dont les vallees commencaient a faire peur. Et toute cette folie de mouvement s'accelerait, sous un ciel de plus en plus sombre, au milieu d'un bruit plus immense. C'etait bien du tres gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant qu'on a devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir! Et puis, justement la Marie, cette annee-la, avait passe sa saison dans la partie la plus occidentale des pecheries d'Islande; alors toute cette fuite dans l'Est etait autant de bonne route faite pour le retour. Yann et Sylvestre etaient a la barre, attaches par la ceinture. Ils chantaient encore la chanson de Jean-Francois de Nantes; grises de mouvement et de vitesse ils chantaient a pleine voix, riant de ne plus s'entendre au milieu de tout ce dechainement de bruits, s'amusant a tourner la tete pour chanter contre le vent et perdre haleine. --Eh ben! Les enfants, ca sent-il le renferme, la-haut? leur demandait Guermeur, passant sa figure barbue par l'ecoutille entrebaillee, comme un diable pret a sortir de sa boite. Oh! non, ca ne sentait pas le renferme, pour sur. Ils n'avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est maniable, ayant confiance dans la solidite de leur bateau, dans la force de leurs bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faience qui, depuis quarante annees de voyages en Islande, avait danse tant de fois cette mauvaise danse-la toujours souriante entre ses bouquets de fausses fleurs... Jean-Francois de Nantes; Jean-Francois. Jean-Francois! En general, on ne voyait pas loin autour de soi; a quelques centaines de metres, tout paraissait finir en especes d'epouvantes vagues, en cretes blemes qui se herissaient, fermant la vue. On se croyait toujours au milieu d'une scene restreinte, bien que perpetuellement changeante; et, d'ailleurs, les choses etaient noyees dans cette sorte de fumee d'eau, qui fuyait en nuage, avec une extreme vitesse, sur toute la surface de la mer. Mais, de temps a autre, une eclaircie se faisait vers le nord-ouest d'ou une saute de vent pouvait venir: alors une lueur frisante arrivait de l'horizon; un reflet trainant, faisant paraitre plus sombre le dome de ce ciel, se repandait sur les cretes blanches agitees. Et cette eclaircie etait triste a regarder; ces lointains entrevus, ces echappees serraient le coeur davantage en donnant trop bien a comprendre que c'etait le meme chaos partout, la meme fureur - jusque derriere ces grands horizons vides et infiniment au dela: l'epouvante n'avait pas de limites, et on etait seul au milieu! Une clameur geante sortait des choses comme un prelude d'apocalypse jetant l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de voix: d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui semblaient presque lointaines a force d'etre immenses: cela c'etait le vent, la grande ame de ce desordre, la puissance invisible menant tout. Il faisait peur, mais il y avait d'autres bruits, plus rapproches, plus materiels, plus menacants de detruire, que rendait l'eau tourmentee, gresillant comme sur des braises... Toujours cela grossissait. Et, malgre leur allure de fuite, la mer commencait a les couvrir, a les manger comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de l'arriere, puis de l'eau a paquets, lancee avec une force a tout briser. Les lames se faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant elles etaient dechiquetees a mesure, on en voyait de grands lambeaux verdatres, qui etaient de l'eau retombante que le vent jetait partout. Il en tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et alors la Marie vibrait tout entiere comme de douleur. Maintenant on ne distinguait plus rien, a cause de toute cette bave blanche, eparpillee; quand les rafales gemissaient plus fort, on la voyait courir en tourbillons plus epais - comme, en ete, la poussiere des routes. Une grosse pluie, qui etait venue, passait aussi tout en biais, horizontale, et ces choses ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient comme des lanieres. Ils restaient tous les deux a la barre, attaches et se tenant ferme, vetus de leurs cirages, qui etaient durs et luisants comme des peaux de requins; ils les avaient bien serres au cou, par des ficelles goudronnees, bien serres aux poignets et aux chevilles pour ne pas laisser d'eau passer, et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait plus dru, en s'arc-boutant bien pour ne pas etre renverses. La peau des joues leur cuisait et ils avaient la respiration a toute minute coupee. Apres chaque grande masse d'eau tombee, ils se regardaient - en souriant, a cause de tout ce sel amasse dans leur barbe. A la longue, pourtant, cela devenait une extreme fatigue, cette fureur, qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours a son meme paroxysme exaspere. Les rages des hommes, celles des betes s'epuisent et tombent vite; - il faut subir longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans cause et sans but, mysterieuses comme la vie et comme la mort. Jean-Francois de Nantes; Jean-Francois. Jean-Francois! A travers leurs levres devenues blanches, le refrain de la vieille chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps a autre inconsciemment. L'exces de mouvement et de bruit les avait rendus ivres, ils avaient beau etre jeunes, leurs sourires grimacaient sur leurs dents entrechoquees par un tremblement de froid; leurs yeux, a demi fermes sous les paupieres brulees qui battaient, restaient fixes dans une atonie farouche. Rives a leur barre comme deux arcs-boutants de marbre, ils faisaient, avec leurs mains crispees et bleuis, les efforts qu'il fallait, presque sans penser, par simple habitude des muscles. Les cheveux ruisselants, la bouche contractee, ils etaient devenus etranges, et en eux repassait tout un fond de sauvagerie primitive. Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'etre encore la, a cote l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que se dressait, derriere, la montagne d'eau nouvelle, surplombante, bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd, une de leurs mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils ne songeaient plus a rien, ni a Gaud, ni a aucune femme, ni a aucun mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de pensees; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait tout dans leur tete. Ils n'etaient plus que deux piliers de chair raidie qui maintenaient cette barre; que deux betes vigoureuses cramponnees la par instinct pour ne pas mourir. Chapitre II ...C'etait en Bretagne, apres la mi-septembre, par une journee deja fraiche. Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans la direction de Pors-Even. Depuis pres d'un mois, les navires islandais etaient rentres, - moins deux qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la Marie ayant tenu bon, Yan et tous ceux du bord etaient au pays tranquillement. Gaud se sentait tres troublees, a l'idee qu'elle se rendait chez ce Yann. Une seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'etait quand on etait alle, tous ensemble, conduire le pauvre petit Sylvestre, a son depart pour le service. (On l'avait accompagne jusqu'a la diligence, lui, pleurant un peu, sa vieille grand'mere pleurant beaucoup, et il etait parti pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, qui etait venu aussi pour embrasser son petit ami, avait fait mine de detourner les yeux quand elle l'avait regarde, et comme il avait beaucoup de monde autour de cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents assembles pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen de se parler. Alors elle avait pris a la fin une grande resolution, et, un peu craintive, s'en allait chez les Gaos. Son pere avait eu jadis des interets communs avec celui d'Yann (de ces affaires compliquees qui, entre pecheurs comme entre paysans, n'en finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente d'une barque qui venait de se faire a la part. --Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon pere; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis jamais allee si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette grande course. Au fond elle avait une curiosite anxieuse de cette famille d'Yann, ou elle entrerait peut-etre un jour, de cette maison, de ce village. Dans une derniere causerie, Sylvestre, avant de partir, lui avait explique a sa maniere la sauvagerie de son ami: --Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier avec personne, par idee a lui; il n'aime bien que la mer, et meme un jour, par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage. Elle lui pardonnerait donc ses manieres d'etre, et, retrouvant toujours dans sa memoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se reprenait a esperer. Si elle le rencontrait la, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sur; son intention n'etait point de se montrer si osee. Mais lui, la revoyant de pres, parlerait peut-etre... Chapitre III Elle marchait depuis une heure, alerte, agitee, respirant la brise saine du large. Il y avait de grands calvaires plantes aux carrefours des chemins. De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui sont toute l'annee battus par le vent, et dont la couleur est celle des rochers. Dans l'un, ou le sentier se retrecissait tout a coup entre des murs sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre chinois", et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des queues, buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien matelot revenu de la-bas... En passant, elle regardait tout; les gens qui sont tres preoccupes par le but de leur voyage s'amusent toujours plus que les autres aux mille details de la route. Le petit village etait loin derriere elle maintenant, et, a mesure qu'elle s'avancait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les arbres se faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste. Le terrain etait ondule, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait la grande mer. Plus d'arbres du tout a present; rien que la lande rase, aux ajoncs verts, et, ca et la, les divins crucifies decoupant sur le ciel leurs grands bras en croix, donnant a tout ce pays l'air d'un immense lieu de justice. A un carrefour, garde par un de ces christs enormes, elle hesita entre deux chemins qui fuyaient entres des talus d'epines. Une petite fille qui arrivait se trouva a point pour la tirer d'embarras: --Bonjour, mademoiselle Gaud! C'etait une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. Apres l'avoir embrassee, elle lui demanda si ses parents etaient a la maison. --Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frere Yann, dit la petite sans aucune malice, qui est alle a Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas tard dehors. Il n'etait pas la, lui! Encore se mauvais sort qui l'eloignait d'elle partout et toujours. Remettre sa visite a une autre fois, elle y pensa bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait parler... Que penserait-on de cela a Pors-Even? Alors elle decida poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le temps de rentrer. A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus desolees. Ce grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le sentier, il y avait des goemons qui trainaient par terre, feuillages d'ailleurs, indiquant qu'un autre monde etait voisin. Ils se repandaient dans l'air leur odeur saline. Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait a longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pecheurs, ils avaient toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, tres males et decidees, sous un bonnet de marin. L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour allonger sa route; ces gens s'etonnaient de la voir marcher si lentement. Ce Yann, que faisait-il a Loguivy? Il courtisait les filles peut-etre... Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en general qu'a se presenter. Les fillettes de Paimpol, comme dit la vieille chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne resistant guere a un garcon aussi beau. Non, tout simplement, il etait alle faire une commande a certain vannier de ce village, qui avait seul dans le pays la bonne maniere pour tresser les casiers a prendre les homards. Sa tete etait tres libre d'amour en ce moment. Elle arriva a une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur. C'etait une chapelle toute grise, tres petite et tres vieille; au milieu de l'aridite d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et deja sans feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveux jetes tous du meme cote, comme par une main qu'on y aurait passee. Et cette main etait celle aussi qui fait sombrer les barques des pecheurs, main eternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des lames et de la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient pousse de travers et echeveles, les vieux arbres, courbant le dos sous l'effort seculaire de cette main-la. Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'etait la chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arreta, pour gagner encore du temps. Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix. Et tout etait de la meme couleur, la chapelle, les arbres et les tombes; le lieu tout entier semblait uniformement hale, ronge par le vent de la mer; un meme lichen grisatre, avec ses taches d'un jaune pale de soufre, couvrait les pierres, les branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient dans les niches du mur. Sur une de ces croix de bois, un nom etait ecris en grosses lettres: Gaos. - Gaos, Joel, quatre-vingts ans. Ah! Oui, le grand-pere; elle savait cela. La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs des parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos, c'etait naturel, et elle aurait du s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui faisait une impression penible. Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une priere sous ce porche antique, tout petit, use, badigeonne de chaux blanche. Mais la elle s'arreta, avec un plus fort serrement de coeur. Gaos! encore ce nom, grave sur une des plaques funeraires comme on en met pour garder le souvenir de ceux qui meurent au large. Elle se mit a lire cette inscription: En memoire de GAOS, Jean-Louis age de 24 ans, matelot a bord de la Marguerite, disparu en Islande, le 3 aout 1877. Qu'il repose en paix! L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, a cette entree de chapelle, etaient clouees d'autres plaques de bois, avec des noms de marins morts. C'etait le coin des naufrages de Pors-Even, et elle regretta d'y etre venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans l'eglise, elle avait vu des inscriptions pareilles; mais ici, dans ce village, il etait plus petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau vide des pecheurs islandais. Il y avait de chaque cote un banc de granit, pour les veuves, pour les meres: et ce lieu bas, irregulier comme une grotte, etait garde par une bonne vierge tres ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux mechants, qui ressemblait a Cybele, deesse primitive de la terre. Gaos! Encore! En memoire de GAOS, Francois epoux de Anne-Marie LE GOASTER, capitaine a bord du Paimpolais, perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877, avec vingt- trois hommes composant son equipage. Qu'ils reposent en paix! Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crane noir avec des yeux verts, peinture naive et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre age. Gaos! partout ce nom! Un autre Gaos s'appelait Yves, enleve du bord de son navire et disparu aux environs de Norden-Fjord, en Islande, a l'age de vingt-deux ans. La plaque semblait etre la depuis de longues annees; il devait etre bien oublie, celui-la... En lisant, il lui venait pour ce Yann des elans de tendresse douce, et un peu desesperee aussi. Jamais, non, jamais il ne serait a elle! Comment le disputer a la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient sombre, des ancetres, des freres, qui devaient avoir avec lui des ressemblances profondes. Elle entra dans la chapelle, deja obscure, a peine eclairee par ses fenetres basses aux parois epaisses. Et la, le coeur plein de larmes qui voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier devant des saints et des saintes enormes, entoures de fleurs grossieres, et qui touchaient la voute avec leur tete. Dehors, le vent qui se levait commencait a gemir, comme rapportant au pays breton la plainte des jeunes hommes morts. Le soir approchait; il fallait pourtant bien se decider a faire sa visite et s'acquitter de sa commission. Elle reprit sa route et, apres s'etre informee dans le village, elle trouva la maison des Gaos, qui etait adossee a une haute falaise; on y montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu a l'idee que Yann pouvait etre revenu, elle traversa le jardinet ou poussaient des chrysanthemes et des veroniques. En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue, et on la fit asseoir tres poliment pour attendre le retour du pere, qui lui signerait son recu. Parmi tout ce monde qui etait la, ses yeux chercherent Yann, mais elle ne le vit point. On etait fort occupe dans la maison. Sur une grande table bien blanche, on taillait deja a la piece, dans du coton neuf, des costumes appeles cirages, pour la prochaine saison d'Islande. --C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut a chacun deux rechanges complets pour la-bas. On lui expliqua comment on s'y prenait apres pour les peindre et les cirer, ces tenues de misere. Et, pendant qu'on lui detaillait la chose, ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos. Il etait amenage a la maniere traditionnelle des chaumieres bretonnes; une immense cheminee occupait le fond, et des lits en armoire s'etageaient sur les cotes. Mais cela n'avait pas l'obscurite ni la melancolie de ces gites des laboureurs, qui sont toujours a demi enfouis au bord des chemins; c'etait clair et propre, comme en general chez les gens de mer. Plusieurs petits Gaos etaient la, garcons ou filles, tous freres d'Yann, - sans compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux autres. --Une que nous avons adoptee l'an dernier, expliqua la mere; nous en avions deja beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! son pere etait de la Marie-Dieu-l'aime, qui s'est perdue en Islande a la saison derniere, comme vous savez, - alors, entre voisins, on s'est partage les cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est echue. Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptee baissait la tete et souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui etait son prefere. Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraiche sante se voyait epanouie sur toutes ces joues roses d'enfants. On mettait beaucoup d'empressement a recevoir Gaud - comme une belle demoiselle dont la visite etait un honneur pour la famille. Par un escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre d'en haut qui etait la gloire du logis. Elle se rappelait bien l'histoire de la construction de cet etage; c'etait a la suite d'une trouvaille de bateau abandonne faite en Manche par le pere Gaos et son cousin le pilote; la nuit du bal, Yann lui avait raconte cela. Cette chambre de l'epave etait jolie et gaie dans sa blancheur toute neuve; il y avait deux lits a la mode des villes, avec des rideaux en perse rose; une grande table au milieu. Par la fenetre, on voyait tout Paimpol, toute la rade, avec les Islandais la-bas, au mouillage, - et la passe par ou ils s'en vont. Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir ou dormait Yann; evidemment, tout enfant, il avait du habiter en bas, dans quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais a present, c'etait peut- etre ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aime etre au courant des details de sa vie, savoir surtout a quoi se passaient ses longues soirees d'hiver... ... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir. Non, ce n'etait pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgre ses cheveux deja blancs, qui avait presque sa haute stature et qui etait droit comme lui: le pere Gaos rentrant de la peche. Apres l'avoir saluee et s'etre enquis des motifs de sa visite, il lui signa son recu, ce qui fut un peu long, car sa main n'etait plus, disait-il, tres assuree. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs comme un payement definitif, le desinteressant de cette vente de barque; non, mais comme un acompte seulement; il en recauserait avec M. Mevel. Et Gaud, a qui l'argent importait peu, fit un petit sourire imperceptible: allons, bon, cette histoire n'etait pas encore finie, elle s'en etait bien doutee; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir encore des affaires melees avec les Gaos. On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on eut trouve plus honnete que toute la famille fut la assemblee pour la recevoir. Le pere avait peut-etre meme devine, avec sa finesse de vieux matelot, que son fils n'etait pas indifferent a cette belle heritiere; car il mettait un peu d'insistance a toujours reparler de lui: --C'est bien etonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il est alle a Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre les homards; comme vous savez, c'est notre grande peche de l'hiver. Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que c'etait trop, et sentant un serrement de coeur lui venir a l'idee qu'elle ne le verrait pas. --Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au cabaret, il n'y est pas, bien sur; nous n'avons pas cela a craindre avec notre fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le dimanche, avec des camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les marins... Eh! mon Dieu, quand on est jeune homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver tout a fait?... Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme sage, nous pouvons le dire. Cependant la nuit venait; on avait replie les cirages commences, suspendu le travail. Les petits Gaos et la petite adoptee, assis sur des bancs, se serraient les un aux autres, attriste par l'heure grise du soir, et regardaient Gaud, ayant l'air de se demander: "A present, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?" Et, dans la cheminee, la flamme commencait a eclairer rouge, au milieu du crepuscule qui tombait. --Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud. Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout a coup au visage a la pensee d'etre restee si tard. Elle se leva et prit conge. Le pere d'Yann s'etait leve lui aussi pour l'accompagner un bout de chemin, jusqu'au dela de certain bas-fond isole ou de vieux arbres font un passage noir. Pendant qu'ils marchaient pres l'un de l'autre, elle se sentait prise pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler comme a un pere, dans des elans qui lui venaient; puis les mots s'arretaient dans sa gorge, et elle ne disait rien. Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer, rencontrant ca et la, sur la rase lande, des chaumieres deja fermees, bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids ou des pecheurs etaient blottis; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres. Comme c'etait loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y etait attardee! Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait chaque fois a lui, a Yann; mais c'etait aise de le reconnaitre a distance et vite elle etait decue. Ses pieds s'embarrassaient dans de longues plantes brunes, emmelees comme des chevelures, qui etaient les goemons trainant a terre. A la croix de Plouezoc'h, elle salue le vieillard, le priant de retourner. Les lumieres de Paimpol se voyaient deja, et il n'y avait plus aucune raison d'avoir peur. Allons, c'etait fini pour cette fois... Et qui sait a present quand elle verrait Yann... Pour retourner a Pors-Even, les pretextes ne lui auraient pas manque, mais elle aurait eu trop mauvais air en recommencant cette visite. Il fallait etre plus courageuse et plus fiere. Si seulement Sylvestre, son petit confident, eut ete la encore, elle l'aurait charge peut-etre d'aller trouver Yann de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il etait parti et pour combien d'annees?... Chapitre IV - Me marier? Disait Yann a ses parents le soir, - me marier? Eh! donc, mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je serai jamais si heureux qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer... Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue a la maison aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir a de pauvres gens comme nous, ca n'est pas assez clair a mon gre. Et puis ni celle-la ni une autre, on, c'est tout reflechi, je ne me marie pas, ca n'est pas mon idee. Ils se regarderent en silence, les deux vieux Gaos, desappointes profondement; car, apres en avoir cause ensemble, ils croyaient etre bien surs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais ils ne tenterent point d'insister, sachant combien ce serait inutile. Sa mere surtout baissa la tete et ne dit plus mot; elle respectait les volontes de ce fils, de cet aine qui avait presque rang de chef de famille: bien qu'il fut toujours tres doux et tres tendre avec elle, soumis plus qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il etait depuis longtemps son maitre absolu pour les grandes, echappant a toute pression avec une independance tranquillement farouche. Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres pecheurs, de se lever avant le jour. Et apres souper, des huit heures, ayant jete un dernier coup d'oeil de satisfaction a ses casiers de Loguivy, a ses filets neufs, il commenca de se deshabiller, l'esprit en apparence fort calme; puis il monta se coucher, dans le lit a rideaux de perse rose qu'il partageait avec Laumec son petit frere. Chapitre V ...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, etait au cartier de Brest; - tres depayse, mais tres sage; portant cranement son col bleu ouvert et son bonnet a pompon rouge; superbe en matelot, avec son allure roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant toujours sa bonne vieille grand'mere et reste l'enfant innocent d'autrefois. Un seul soir il s'etait grise, avec des pays, parce que c'est l'usage: ils etaient rentres au quartier, toute une bande se donnant le bras, en chantant a tue-tete. Un dimanche aussi, il etait alle au theatre dans les galeries hautes. On jouait un de ces grands drames ou les matelots, s'exasperant contre le traitre, l'accueillent avec un hou! qu'ils poussent tous ensemble et qui fait un bruit profond comme le vent d'ouest. Il avait surtout trouve qu'il y faisait tres chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une tentative pour enlever son paletot lui avait valu une reprimande de l'officier de service. Et il s'etait endormi sur la fin. En rentrant a la caserne, passe minuit, il avait rencontre des dames d'un age assez mur, coiffees en cheveux, qui faisaient les cent pas sur leur trottoir. --Ecoute ici, joli garcon, disaient-elles avec des grosses voix rauques. Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'etant point si naif qu'on aurait pu le croire. Mais le souvenir, evoque tout a coup, de sa vieille grand'mere et de Marie Gaos, l'avait fait passer devant elles tres dedaigneux, les toisant du haut de sa beaute et de sa jeunesse avec un sourire de moquerie enfantine. Elles avaient meme ete fort etonnees, les belles, de la reserve de ce matelot: --As-tu vu celui-la!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi, l'on va te manger. Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'etait perdu dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de dimanche. Il se conduisait a Brest comme en Islande; comme au large, il restait vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il etait tres fort, ce qui inspire le respect aux marins. Chapitre VI Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait a lui annoncer qu'il etait designe pour la Chine, pour l'escadre de Formose!... Il se doutait depuis longtemps que ca arriverait, ayant entendu dire a ceux qui lisaient les journaux que, par la-bas, la guerre n'en finissait plus. A cause de l'urgence du depart, on le prevenait en meme temps qu'on ne pourrait pas lui donner la permission accordee d'ordinaire, pour les adieux, a ceux qui vont en campagne: dans cinq jours, il faudrait faire son sac et s'en aller. Il lui vint un trouble extreme: c'etait le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi l'angoisse de tout quitter, avec l'inquietude vague de ne plus revenir. Mille choses tourbillonnaient dans sa tete. Un grand bruit se faisait autour de lui, dans les salles du quartier, ou quantite d'autres venaient d'etre designes aussi pour cette escadre de Chine. Et vite il ecrivit a sa pauvre vieille grand'mere, vite au crayon, assis par terre, isole dans une reverie agitee, au milieu du va-et-vient et de la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient partir. Chapitre VII Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux jours apres, en riant derriere lui; c'est egal, ils ont l'air de bien s'entendre tout de meme. Ils s'amusaient de le voir, pour la premiere fois, se promener dans les rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient l'air tout a fait douces. Une petite personne a la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit chale brun, et une grande coiffe de Paimpolaise. Elle aussi, suspendue a son bras, se retournait vers lui pour le regarder avec tendresse. --Elle est un peu ancienne, l'amoureuse! Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que c'etait une bonne vieille grand'mere, venue de la campagne. ...Venue en hate, prise d'une epouvante affreuse, a la nouvelle du depart de son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait deja coute beaucoup de marins au pays de Paimpol. Ayant reuni toutes ses pauvres petites economies, arrange dans un carton sa belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle etait partie pour l'embrasser au moins encore une fois. Tout droit elle avait ete le demander a la caserne et d'abord l'adjudant de sa compagnie avait refuse de le laisser sortir. --Si vous voulez reclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au capitaine, le voila qui passe. Et carrement, elle y etait allee. Celui-ci s'etait laisse toucher. --Envoyez Moan se changer, avait-il dit. Et Moan, quatre a quatre, etait monte se mettre en toilette de ville, - tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par derriere a cet adjudant une fine grimace impayable, avec une reverence. Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien decollete dans sa tenue de sortie, elle avait ete emerveillee de le trouver si beau: sa barbe noire, qu'un coiffeur lui avait taillee, etait en pointe a la mode des marins cette annee-la, les liettes de sa chemise ouverte etaient frisee menu, et son bonnet avait de longs rubans qui flottaient termines par des encres d'or. Un instant elle s'etait imagine voir son fils Pierre qui, vingt ans auparavant, avait ete lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de ce long passe deja enfui derriere elle, de tous ces morts, avait jete furtivement sur l'heure presente une ombre triste. Tristesse vite effacee. Ils etaient sortis bras dessus bras dessous, dans la joie d'etre ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son amoureuse, on l'avait jugee "un peu ancienne". Elle l'avait emmene diner, en partie fine, dans une auberge tenue par des Paimpolais, qu'on lui avait recommandee comme n'etant pas trop chere. Ensuite, se donnant le bras toujours, ils etaient alles dans Brest, regarder les etalages des boutiques. Et rien n'etait si amusant que tout ce qu'elle trouvait a dire pour faire rire son petit-fils, - en breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre. Chapitre VIII Elle etait restee trois jours avec lui, trois jours de fete sur lesquels pesait un apres bien sombre, autant dire trois jours de grace. Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner a Ploubazlanec. C'est que d'abord elle etait au bout de son pauvre argent. Et puis Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours consignes inexorablement dans les quartiers, la veille des grands departs (un usage qui semble a premiere vue un peu barbare, mais qui est une precaution necessaire contre les bordees qu'ils ont tendance a courir au moment de se mettre en campagne). Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans sa tete pour dire encore des choses droles a son petit-fils, elle n'avait rien trouve, non, mais c'etaient des larmes qui avaient envie de venir, les sanglots qui, a chaque instant, lui montaient a la gorge. Suspendue a son bras, elle lui faisait mille recommandations qui, a lui aussi, donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans une eglise pour dire ensemble leurs prieres. C'est par le train du soir qu'elle s'en etait allee. Pour economiser, ils s'etaient rendus a pied a la gare; lui, portant son carton de voyage et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de tout son poids. Elle etait fatiguee, fatiguee, la pauvre vieille; elle n'en pouvait plus, de s'etre tant surmenee pendant trois ou quatre jours. Le dos tout courbe sous son chale brun, ne trouvant plus la force de se redresser, elle n'avait plus rien de jeunet dans la tournure et sentait bien toute l'accablante lourdeur de ses soixante-seize ans. A l'idee que c'etait fini, que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son coeur se dechirait d'une maniere affreuse. Et c'etait en Chine qu'il s'en allait, la-bas, a la tuerie! Elle l'avait encore la, avec elle: elle le tenait encore de ses deux pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute sa volonte, ni toutes ses larmes ni tout son desespoir de grand'mere ne pourraient rien pour le garder!... Embarrassee de son billet, de son panier de provisions, de ses mitaines, agitee, tremblante, elle lui faisait ses recommandations dernieres auxquelles il repondait tout bas par de petits oui bien soumis, la tete penchee tendrement vers elle, la regardant avec ses bons yeux doux, son air de petit enfant. --Allons, la vieille, il faut vous decider si vous voulez partir! La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose a terre, pour se pendre a son cou dans un embrassement supreme. On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus envie de sourire a personne. Poussee par les employes, epuisee, perdue, elle se jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma brusquement la portiere sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course legere de matelot, decrivait une courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le tour et d'arriver a la barriere, dehors, a temps pour la voir passer. Un grand coup de sifflet, l'ebranlement bruyant des roues, - la grand'mere passa. - Lui, contre cette barriere, agitait avec une grace juvenile son bonnet a rubans flottants, et elle, penchee a la fenetre de son wagon de troisieme, faisant signe avec son mouchoir pour etre mieux reconnue. Si longtemps qu'elle pu, si longtemps qu'elle distingua cette forme bleu-noir qui etait encore son petit-fils, elle le suivait des yeux, lui jetant de toute son ame cet "au revoir" toujours incertain que l'on dit aux marins quand ils s'en vont. Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'a la derniere minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface la-bas pour jamais... Lui, s'en retournant lentement, tete baissee, avec de grosses larmes descendant sur ses joues. La nuit d'automne etait venue, le gaz allume partout, la fete des matelots commencee. Sans prendre garde a rien, il traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier. --"Ecoute ici, joli garcon," disaient deja des vois enrouees de ces dames qui avaient commence leurs cent pas sur les trottoirs. Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant a peine jusqu'au matin. Chapitre IX ...Il avait pris le large, emporte tres vite sur des mers inconnues, beaucoup plus bleues que celle de l'Islande. Le navire qui le conduisait en extreme Asie avait ordre de se hater, de bruler les relaches. Deja il avait conscience d'etre bien loin, a cause de cette vitesse qui etait incessante, egale, qui allait toujours, presque sans souci du vent ni de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mature, perche comme un oiseau, evitant ces soldats entasses sur le pont, cette cohue d'en bas. On s'etait arrete deux fois sur la cote de Tunis, pour prendre encore des zouaves et des mulets; de tres loin il avait apercu des villes blanches sur des sables ou des montagnes. Il etait meme descendu du sa hune pour regarder curieusement des hommes tres bruns, drapes de voiles blancs, qui etaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les autres lui avaient dit que c'etaient ca, les Bedouins. Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgre la saison d'automne, lui donnaient l'impression d'un depaysement extreme. Un jour, on etait arrive a une ville appelee Port-Said. Tous les pavillons d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui donnant un air de Babel en fete, et des sables miroitants l'entouraient comme une mer. On avait mouille la a toucher les quais, presque au milieu des longues rues a maisons de bois. Jamais, depuis le depart, il n'avait vu si clair et de si pres le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette agitation, cette profusion de bateaux. Avec un bruit continuel de sifflets et de sirenes a vapeur, tous ces navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, etroit comme un fosse, qui fuyait en ligne argentee dans l'infini de ces sables. Du haut de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre dans les plaines. Sur ces quais circulaient toute espece de costumes; des hommes en robe de toutes les couleurs, affaires, criant, dans le grand coup de feu du transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, etaient venus se meler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des choses bruyantes, comme pour endormir les regrets dechirants de tous les exiles qui passaient. Le lendemain, des le soleil leve, ils etaient entres eux aussi dans l'etroit ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de tous les pays. Cela avait dure deux jours, cette promenade a la file dans le desert; puis une autre mer s'etait ouverte devant eux, et ils avaient repris le large. On marchait a toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait a sa surface des marbrures rouges et quelquefois l'ecume battue du sillage avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune, se chantant tout bas a lui-meme Jean Francois de Nantes, pour se rappeler son frere Yann, l'Islande, le bon temps passe. Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait apparaitre quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui menaient le navire connaissaient sans doute, malgre l'eloignement et le vague, ces caps avances des continents qui sont comme des points de repere eternels sur les grands chemins du monde. Mais, quand on est gabier, on navigue emporte comme une chose, sans rien savoir, ignorant les distances et les mesures sur l'etendue qui ne finit pas. Lui, n'avait que la notion d'un eloignement effroyable qui augmentait toujours; mais il en avait la notion tres nette, en regardant de haut ce sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derriere; en comptant depuis combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit. En bas, sur le pont, la foule, les hommes entasses a l'ombre des tentes, haletaient ave