The Project Gutenberg EBook of La lutte pour la sante, by Dr. Burlureaux This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: La lutte pour la sante Author: Dr. Burlureaux Release Date: April 21, 2004 [EBook #12105] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LUTTE POUR LA SANTE *** Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team. LA LUTTE POUR LA SANTE DU MEME AUTEUR Considerations sur la folie paralytique Paris, J.-B. Bailliere, 1874. Article Epilepsie du Dictionnaire encyclopedique des Sciences medicales (1886). Pratique de l'antisepsie dans les "maladies" contagieuses (Prix Stansky, de l'Academie de medecine). J.-B Bailliere, editeur (1892). Traitement de la Tuberculose par la creosote (Couronne par l'Institut, Prix Breant). 1 vol. in-8 deg., Rueff, editeur, 1894. _En preparation_: Psychotherapie et Morale religieuse. Dr. BURLUREAUX PROFESSEUR AGREGE LIBRE DU VAL-DE-GRACE LA LUTTE POUR LA SANTE ESSAI DE PATHOLOGIE GENERALE PARIS 1908 A MON CHER LUCIEN CLAUDE EN TEMOIGNAGE DE MA VIVE AFFECTION ET EN SOUVENIR DE NOS CAUSERIES MEDICO-PHILOSOPHIQUES PREFACE La "lutte pour la sante" qui fait le sujet de ce livre n'est pas celle qu'ont entreprise, et que poursuivent avec un succes toujours plus marque, nombre de ligues et societes philanthropiques. Certes, personne n'admire plus que moi l'effort genereux de ces societes. Qu'il s'agisse de combattre la mortalite infantile, ou de repandre et de faire appliquer les regles de l'hygiene, ou encore d'enrayer l'extension de ces trois plaies sociales, la tuberculose, l'alcoolisme, et la syphilis, ce sont la des campagnes infiniment bienfaisantes; et je considere comme un honneur d'avoir pu, modestement, prendre ma part de quelques-unes d'entre elles. Mais a cote de cette grande lutte collective, il y a une autre "lutte pour la sante", tout individuelle, qui se livre tous les jours dans la vie de chacun de nous. Celle-la est une forme de la loi universelle de la lutte pour l'existence. Sans cesse, depuis l'instant ou nous naissons, notre organisme tend a maintenir ou a retablir cet equilibre de ses forces que l'on appelle "la sante"; et sans cesse une foule d'influences, interieures ou venues du dehors, tendent a detruire cet equilibre, eminemment instable. Ces influences varient a l'infini, suivant l'age, le sexe, l'heredite, les conditions de la vie: mais toutes travaillent, en nous, a la meme fin; et l'on peut dire que l'histoire entiere de notre vie physique n'est que l'histoire des peripeties de la "lutte" incessante qui se deroule entre elles et la tendance naturelle de l'etre a perseverer dans son etre. Et si, parmi ces influences hostiles a notre sante, beaucoup ont un caractere fatal et inevitable, s'il y a malheureusement beaucoup de causes de "maladie" contre lesquelles nous sommes desarmes, il y en a aussi un tres grand nombre qui peuvent etre evitees, ou combattues victorieusement. Toute la medecine, en fait, ne consiste qu'a aider la nature dans sa lutte contre elles. Mais la medecine est moins une science qu'un art. De la multiplicite des circonstances, de la diversite des esprits, il resulte que chaque medecin, quand il est parvenu a un certain point de sa carriere, s'apercoit que l'ensemble de ses observations et de ses reflexions l'a amene a se faire une experience propre, personnelle, des conditions generales de la "lutte pour la sante" et des moyens d'aider l'organisme a la bien conduire. C'est le fruit de mon experience particuliere que j'ai essaye de recueillir et de presenter, dans le livre que voici. De longues annees de pratique medicale m'ont donne l'occasion de voir, sous des aspects tres varies, la naissance et l'evolution de la "maladie". J'ai aussi vu a l'oeuvre bien des methodes de traitement, anciennes et nouvelles. Penetre, des le debut, de l'importance de la tache qui m'etait confiee, je me suis efforce de ne subir aucun parti pris d'ecole ni de doctrine, de ne rien rejeter ni de ne rien admettre sans l'avoir controle, de borner toujours mon ambition a empecher ou a soulager la souffrance par tous les moyens,--que l'idee de ces moyens me vint de moi-meme ou d'autrui, qu'ils fussent ou non approuves par les autorites du moment, qu'ils appartinssent a la therapeutique d'hier ou a celle de demain. Et maintenant, ayant parcouru deja une grande partie de ma route, il m'a semble que j'avais le devoir de faire profiter les autres de tout ce que mon experience, ainsi acquise, pouvait contenir d'interessant et d'utile pour eux. C'est dire que ce petit livre s'adresse a tout le monde. Je n'ai pas voulu en faire une these scientifique, mais plutot quelque chose comme ces _Conseillers de la Sante_ que l'on etait assure de trouver, autrefois, au chevet du lit de nos grands-parents. Laissant aux ouvrages speciaux l'etude des "maladies" accidentelles, de ces chocs exterieurs ou notre organisme est sans cesse expose, je m'en suis tenu aux differentes manifestations de ce que j'appellerai, d'un terme general, la "maladie", en entendant par la cette rupture de l'equilibre normal de nos forces, cette depreciation plus ou moins complete de notre capital biologique, qui se produit, tot ou tard, dans l'existence de chaque creature humaine, et s'exprime par une variete infinie de symptomes morbides. J'ai essaye d'indiquer les principales causes qui, aux differents ages, depuis l'enfance jusqu'a la vieillesse, risquent de compromettre ou de detruire la sante; et surtout j'ai essaye de montrer, au fur et a mesure, par quels moyens ces causes peuvent etre evitees, ou leurs mauvais effets heureusement repares. Plusieurs de ces moyens etonneront peut-etre le lecteur, accoutume aux complications savantes de la medecine d'aujourd'hui; et leur simplicite meme lui semblera peut-etre avoir quelque chose de revolutionnaire. C'est un danger que j'ai prevu, et que, certes, je n'affronte pas de gaite de coeur. Mais il n'y a pas une ligne de mon livre qui ne derive, a la fois, d'une experimentation methodique et de reflexions patiemment muries. Si jamais l'on peut etre sur de quelque chose, en une matiere aussi variable et aussi delicate, je suis sur de l'efficacite des avertissements et des conseils qu'on trouvera ici. Puissent-ils seulement etre entendus, et porter leur fruit! Ce livre etait deja sous presse lorsque j'ai recu l'interessant ouvrage de mon confrere et ami le Dr. Sigaud sur _Les Origines de la "maladie"_ (1 vol. Maloine, 1906). Je regrette de n'avoir pas pu en citer certaines pages qui s'accordent avec les idees que j'ai moi-meme exprimees sur plusieurs points, et, notamment, sur le danger qu'il y a a attacher trop d'importance aux symptomes en pathologie. LA LUTTE POUR LA SANTE PREMIERE PARTIE CHAPITRE I LE CAPITAL BIOLOGIQUE L'hypothese joue, dans les progres do toutes les connaissances humaines, un role considerable; ce n'est une nouveaute pour personne, mais cette verite nous a ete recemment rappelee, et exposee avec une clarte nouvelle, par le remarquable travail de M. Poincare, intitule: _La Science et l'Hypothese._ Il y est demontre que ni les mathematiques, ni les sciences physiques ou chimiques, ne pourraient exister si elles n'avaient pour point de depart des hypotheses. "Il y a, dit M. Poincare, plusieurs sortes d'hypotheses: les unes sont verifiables, et, une fois confirmees par l'experience, deviennent des verites fecondes; les autres, sans pouvoir nous induire en erreur, peuvent nous etre utiles en fixant notre pensee; d'autres enfin (comme le _postulatum_ d'Euclide) ne sont des hypotheses qu'en apparence, et se reduisent a des definitions et a des conventions deguisees". Plus encore que les sciences dites exactes, les etudes biologiques ont besoin du secours de l'hypothese, car c'est d'elles que l'on peut surtout dire que "nous n'y savons le tout de rien." Sans avoir aucunement la pretention de bouleverser les sciences biologiques, mais simplement pour m'aider a fixer ma pensee, je demanderai, a mon tour, qu'on m'accorde une sorte de _postulatum_, qui nous aidera a nous rendre compte de la plupart des phenomenes de la biologie et de la pathologie. Voici ce _postulatum_: Je supposerai que chaque etre, en naissant, recoit un certain capital d'energie vitale, de la valeur et de l'emploi duquel dependront et sa sante, et sa longevite: un capital donnant des interets variables suivant chaque individu et suivant chaque periode de la vie. J'ajouterai que ce capital peut etre, a toute periode de la vie, amoindri par une cause accidentelle, et que les interets qu'il produit sont egalement variables aux diverses periodes de la vie. Or, cette hypothese etant accordee, l'objet du present travail sera d'etudier, d'un bout a l'autre de la vie, la meilleure maniere de faire valoir ce capital, et de le defendre contre les influences qui ne cessent pas de le menacer. Ces influences sont ce qu'on appelle les "causes morbigenes", et leurs assauts sont ce qu'on appelle les "maladies". L'homme malade est donc, dans notre hypothese, celui qui vient de subir une de ces diminutions de son capital biologique: d'ou il resulte que, avant d'etudier le malade, et les causes morbigenes, nous devons d'abord envisager le capital initial, et les causes qui en font varier la valeur. Considere au point de vue theorique, c'est-a-dire en negligeant les influences qui peuvent le faire accidentellement diminuer, le capital initial est comparable a la force qui lance un projectile dans l'espace. Or, les mathematiciens savent exactement quelle doit etre la courbe parcourue par le projectile, du moment qu'ils connaissent la vitesse initiale et la masse. Et pareillement nous pourrions, nous aussi, prevoir la courbe que suivra la sante d'un sujet, si nous pouvions connaitre exactement le capital de vie qu'il apporte en naissant. Mais le fait est que, chez les differents etres humains, le capital initial varie dans des proportions si enormes que nous ne pouvons guere nous flatter d'en avoir une notion precise. Pour des causes que nous chercherons a analyser, il y a des etres chez qui le capital initial est nul: ce sont eux qui meurent en naissant, ou un ou deux jours apres leur naissance, sans "maladies" ni lesions appreciables; tels certains enfants de syphilitiques, qui meurent parce qu'il n'ont pas la force de vivre. A l'autre extremite de l'echelle se placent les aristocrates de la sante, doues d'un capital enorme, et qu'on voit atteindre a des ages avances sans avoir jamais ete malades, sans avoir jamais pris de precautions speciales pour conserver leur sante. Ainsi, j'ai connu, non comme medecin, mais comme ami, un general mort a quatre-vingt-douze ans, et qui n'avait jamais ete arrete par la moindre indisposition. On peut meme dire qu'il est mort sans "maladie"; il a tout simplement cesse de vivre, comme le boulet, arrive a la fin de sa course, cesse de progresser et rentre dans l'immobilite. Entre ces deux extremes se trouve une variete infinie d'intermediaires; et l'on peut dire qu'il n'y a pas deux personnes ayant le meme capital biologique initial. Cependant les differences dans le capital initial ne sont pas si grandes qu'on ne puisse, tout au moins, en determiner les causes principales, dont l'etude se trouve etre, ainsi, d'une importance majeure. Ces causes peuvent etre groupees sous trois chefs: 1 deg. Les influences hereditaires; 2 deg. La valeur actuelle des generateurs au moment de la conception; 3 deg. Les influences qui ont pu atteindre le produit pendant la gestation. CHAPITRE II HEREDITE L'heredite tient une place considerable dans tous les problemes de la vie; et, comme l'indique bien l'etymologie du mot _hoerere_, (etre attache), tout etre vivant est relie a un long passe ancestral. Les vegetaux eux-memes n'echappent point a cette loi: le souci des horticulteurs n'est-il pas de creer, par de savants procedes de culture et d'habiles selections, des types capables de transmettre par heredite certaines qualites developpees? Ils y arrivent jusqu'au jour ou, quand ils ont voulu trop profondement ou trop vite forcer la nature, la plante revient a son etat sauvage, ou demeure sterile pour avoir ete trop surmenee. Et les memes observations sont familieres aux eleveurs qui cherchent a perfectionner les races d'animaux domestiques. Heredite est donc un terme de physiologie signifiant que la constitution organique, la maniere d'etre physique ou mentale, se transmet des parents aux enfants ou aux descendants. L'heredite se rencontre partout; c'est elle qui constitue les grands traits de caractere si differents de chaque race; c'est elle qui fait que les vertus, les vices, les passions, les haines, se transmettent dans le sein des familles aussi bien que la beaute, la couleur des yeux, la taille, etc. Souvent elle est directe, c'est-a-dire qu'elle provient du pere ou de la mere; parfois elle saute une ou deux generations; d'autres fois, enfin, elle est indirecte: c'est le type d'un parent de la ligne collaterale qui prend la place. Mais il est rare que, dans le cours de la vie, elle ne se manifeste pas d'une maniere quelconque. Le role de l'heredite a ete reconnu de tout temps. Dans son langage image, la Bible nous dit qu'"il a encore les dents agacees, celui dont l'ancetre de la septieme generation a mange des raisins verts." Si cette parole etait l'expression exacte de la verite, elle serait bien decevante, car elle paralyserait tous les efforts destines a lutter contre les tares ancestrales. Mais deja Ezechiel avait energiquement proteste (chap. XVIII) contre la fatalite des tares hereditaires; et la verite est que l'influence de l'heredite est modifiee grandement par la tendance qu'a tout etre vivant a retourner a son type primitif, comme aussi par les influences du croisement, en vertu desquelles l'un des generateurs peut rectifier la tare transmise par son partenaire. Ce n'est que quand les deux generateurs ont les memes tares que l'heredite sevit avec son maximum d'intensite; et alors non seulement les tares s'ajoutent, mais elles semblent se multiplier l'une par l'autre, au point de rendre l'enfant incapable de soutenir la lutte pour l'existence; ou bien, s'il vit, il n'a pas la force de transmettre la vie. Ainsi s'eteignent les familles par les "maladies" hereditaires, a moins qu'un des membres de la race dechue, revenant pour ainsi dire au type primitif, ne porte en lui une force de reaction insoupconnee,--heritage peut-etre d'un passe plus lointain,--qui lui permette de reconstituer la famille. Telles sont les considerations generales qu'il m'a semble utile d'indiquer, parce qu'il en pourrait sortir un grand nombre de conclusions pratiques pour qui sait reflechir. Mais il faut a present que j'insiste sur quelques details plus particuliers. D'abord, l'heredite de la longevite. Il est des familles ou l'on meurt vieux, de pere en fils. On dirait des horloges remontees pour sonner a peu pres le meme nombre d'heures. Il est d'autres familles ou tout le monde meurt jeune, sans cependant qu'on puisse incriminer des "maladies" speciales. Pourquoi? Force est bien de le dire, nous ne le savons pas. Notons, en passant, combien sont erronees les theories qui attribuent a l'homme moyen une longevite moyenne, calculee d'apres l'epoque de la soudure des epiphyses, ou d'apres la duree de la croissance: suivant les calculs de Flourens, cette moyenne devrait etre de cent ans. Mais c'est la une simple vue de l'esprit, qui ne repose sur aucune observation serieuse. Certes, on peut etablir des moyennes. C'est sur des moyennes de ce genre, et sur le calcul des probabilites, que sont bases les statuts des compagnies d'assurance. De meme, il n'est pas deraisonnable de supputer la longevite probable d'un individu donne, quand on est en mesure d'apprecier son capital biologique et la facon dont il sait s'en servir. Mais dire que l'homme est bati pour vivre cent ans, parce que, dans les especes animales, la longevite a cinq fois la duree de la croissance, et que, chez l'homme, la duree de la croissance est de vingt ans, c'est etablir une theorie sur des bases absolument fragiles. Plus importantes encore que la plus ou moins grande longevite des parents, sont, pour nous, certaines particularites de leur etat pathologique, qui retentissent d'une facon souvent tres profonde sur la valeur de leurs enfants. On sait, par exemple, les influences nefastes de l'alcoolisme hereditaire, qui non seulement restreint la natalite, mais condamne ceux qui naissent a une mort rapide. La syphilis ne reduit pas la natalite; au contraire, elle semble la favoriser, et tout le monde connait, en effet, de ces nombreuses familles fauchees par la syphilis hereditaire. En vain les generateurs s'obstinent a mettre au monde de nouvelles victimes: aucune ne survit, a moins qu'un traitement medical bien compris ne vienne mettre fin a cette lamentable situation [1]. [Note 1: Je ne puis m'empecher de reconnaitre, dans cette polynatalite des heredo-syphilitiques, une affirmation de ce qu'on serait tente d'appeler la loi de protection des faibles. N'est-il pas remarquable, en effet, que, dans la nature, les etres sans defense luttent par leur polynatalite contre les causes de destruction auxquelles les expose leur faiblesse? Voyez dans le monde animal. Les animaux puissants, armes pour la defense ou pour la lutte, sont toujours de mediocres generateurs; l'elephant, par exemple, ne donne naissance qu'a un nombre tres restreint d'individus, la femelle porte longtemps; meme remarque pour le lion. Au contraire, les animaux sans defense, se multiplient avec une rapidite qui les rend parfois redoutables: tels les lapins d'Australie. Il a suffi d'un couple importe par hasard dans cette colonie pour que ces animaux se soient multiplies au dela de toute mesure. A l'heure qu'il est, ils constituent encore un fleau pour l'agriculture. C'est que le lapin est un etre faible, qui n'a de moyens ni d'attaque, ni de defense, ne sachant que fuir et se cacher. Dans l'espece humaine, combien ne voit-on pas de ces couples admirablement bien assortis, de sante parfaite, et qui n'ont pas d'enfants? Nous ne parlons pas de ceux qui n'ont qu'un ou deux, enfants; car ici intervient un autre facteur, la restriction volontaire; mais de ces menages exemplaires, ou la venue d'un enfant serait une joie, et qui restent steriles, sans que rien dans l'etat des conjoints explique cette sterilite. Au contraire, des generateurs de mediocre valeur, au point de vue de la sante, mettent au monde de nombreux enfants, qui bien souvent constituent pour eux une richesse negative. Ces malheureux portent le beau nom de proletaires _(proles, race)_. Mais que dis-je? la loi de protection des faibles s'etend a l'infini. Pourquoi nait-il plus de femmes que d'hommes? Pourquoi tel couple ne donne-t-il naissance qu'a des filles, tel autre qu'a des garcons? C'est que, dans le premier cas, la valeur biologique de la mere etait sensiblement inferieure a celle du pere. Quand il y a une disproportion marquee entre les deux generateurs, l'enfant qui nait a le sexe du generateur qui vaut le moins. Quand un homme vieux et use epouse une jeune femme pleine de vie et de sante, l'enfant qui naitra de leur union sera presque toujours un garcon. Dans le monde vegetal, la meme loi de protection des faibles s'observe pour qui sait ouvrir les yeux. Voyez les plantes sans defense: elles pullulent partout, on les trouve sous toutes les latitudes, a toutes les altitudes; au contraire, celles qui se defendent, ont ce qu'on appelle en botanique des "aires" tres limitees. Dans le monde mineral lui-meme, on observe la meme loi: les metaux qui se defendent sont des metaux rares, et c'est precisement parce qu'ils sont rares et incorruptibles (mais non incorrupteurs) que l'homme les a pris comme representant la valeur du travail. L'or, par exemple, que rien n'attaque, est plus rare que les metaux qui s'oxydent facilement, tels que le fer, le cuivre. Le diamant inalterable, qui defie l'injure du temps, est d'une rarete qui lui donne tout son prix. C'est de cette loi de protection des faibles, faisant contrepoids aux lois darwiniennes (selection, adaptation aux milieux, etc.) que resulte un equilibre presque stable dans le monde des etres crees.] La syphilis est un des principaux facteurs de degenerescence. On commence seulement a connaitre l'etendue de ses ravages. On sait aujourd'hui qu'elle se transmet aux enfants; qu'elle les fait mourir avant leur naissance, ou le jour meme de leur naissance; qu'elle se traduit plus souvent encore, dans les deux premiers mois qui suivent la naissance, par des accidents contagieux; que, dans les premieres annees de la vie, elle entraine la mort par meningite (meningite speciale que l'on prend trop souvent pour une meningite tuberculeuse, et qui serait justiciable d'un energique traitement anti-syphilitique). On sait aussi que, dans les cas exceptionnels, la syphilis des generateurs provoque, a l'age de huit, dix, quinze ans, des dystrophies, parfois des accidents tertiaires (epilepsie, gommes, etc.): mais ce sont la des curiosites scientifiques. Ce qu'on ne sait pas encore, c'est dans quelle proportion la syphilis des parents diminue la valeur biologique des enfants en apparence bien nes, c'est son influence sur les produits de la deuxieme et meme de la troisieme generation. C'est la la science de l'avenir[2]. [Note 2: Nous ne voulons pas insister davantage sur les mefaits de la syphilis, envisagee en tant que peril social, mais nous ne pouvons laisser passer l'occasion d'appeler l'attention du lecteur sur les efforts tentes pour faire connaitre au grand public ces tristes verites. Il existe une _Societe internationale de prophylaxie sanitaire et morale_ contre les "maladies" veneriennes, siegeant a Bruxelles, et ayant comme filiales des societes francaises, allemandes, etc., qui toutes poursuivent un but commun: faire connaitre les mefaits des "maladies" veneriennes, les eteindre dans la mesure du possible et par tous les moyens possibles. La societe francaise est certainement l'une des plus actives: sous la vigoureuse impulsion de son president, M. le professeur Fournier, elle a deja fait beaucoup depuis cinq ans qu'elle est fondee. Elle a etudie la syphilis dans l'armee, dans la marine, les colonies, dans les populations ouvrieres; la syphilis des nourrices et des nourrissons; la syphilis et le mariage, etc. Grace a elle, l'opinion publique commence a s'interesser au redoutable probleme, on ose envisager en face la syphilis, on ose prononcer son nom, et tout fait esperer que l'action de la Societe de prophylaxie sera au moins aussi utile que celle des ligues contre l'alcoolisme et la tuberculose. Car, en realite, que peut-on contre l'alcoolisme? Rien tant qu'on ne modifiera pas nos lois et nos moeurs. Que peut-on contre la tuberculose? Presque rien, tant qu'on ne changera pas notre etat social, tant qu'il y aura l'affreuse misere et la promiscuite. Tandis qu'on peut beaucoup contre la syphilis, "maladie" evitable s'il en fut, "maladie" essentiellement curable. Mais il faut la faire connaitre dans tous les milieux, son danger provenant de l'ignorance. C'est surtout contre cette ignorance que lutte la Societe francaise de prophylaxie sanitaire et morale a laquelle devraient etre affilies tous les gens de bien, toutes les personne soucieuses de l'avenir de la nation.] L'heredite tuberculeuse est-elle aussi redoutable qu'on se plaisait a le dire? Non. Voila, du moins, ce qu'affirment la science experimentale et l'observation des jeunes animaux issus de generateurs tuberculeux. Mais, dans la pratique, il serait sage de se conduire comme si la tuberculose etait hereditaire: 1 deg. parce que les enfants de tuberculeux sont, par cela meme qu'ils vivent dans un milieu contamine, exposes a la contagion[3]; 2 deg. parce que l'enfant, s'il n'herite pas do la tuberculose, herite incontestablement de la predisposition a devenir tuberculeux. Il ne nait pas tuberculeux, mais il nait tuberculisable: de sorte que, au point de vue scientifique, l'apprehension qu'avaient nos peres au sujet de l'heredite de la tuberculose etait parfaitement legitime. [Note 3: Le souci de soustraire au milieu contamine les enfants de tuberculeux a inspire au professeur Grancher une idee geniale: c'est de prendre, dans les familles de tuberculeux, les enfants encore sains, pour les faire elever a la campagne dans des familles saines. C'est ce que realise "l'Oeuvre de preservation de l'enfance contre la tuberculose". (Siege social, 4 rue de Lille.) C'est une oeuvre scientifique, puisque, suivant le precepte de Pasteur, elle cherche a sauver la race en sauvant la graine. C'est une oeuvre pratique; elle a fait ses preuves, et elle ne peut pas satisfaire au dixieme des demandes des parents tuberculeux, qui commencent a comprendre la necessite de se separer de leurs enfants encore sains pour les confier a des familles de braves gens designees par l'oeuvre, surveilles par ses medecins, et offrant toutes garanties de moralite. Cette Oeuvre, bienfaisante a plusieurs titres, est en outre _economique:_ chaque pupille ne coute en effet qu'un franc par jour, parce que tous les devouements sont gratuits. Cette faible somme d'un franc, bien employee, sans aucune fuite, sert ainsi les interets de deux familles et sauve la vie d'un enfant.] L'heredite du cancer est loin d'etre demontree. Tout est obscur dans la question du cancer: son etiologie, ses modes de transmission, ses varietes d'evolution; et la therapeutique se ressent de toutes ces incertitudes, malgre les belles promesses de la serotherapie, de la vaccination anti-cancereuse, et de la radiotherapie. En resume, l'heredite est le principal facteur de la valeur biologique des individus. Chacun, de par son heredite, nait avec une valeur differente: l'inevitable inegalite sociale existe non seulement le jour de la naissance, mais le jour meme de la conception. C'est encore a l'heredite qu'il faut attribuer la differente valeur des differents organes. Beaucoup naissent avec un organe plus faible que les autres, de par la tare ancestrale; et le clinicien doit tenir compte de l'existence de ces points faibles, lorsqu'il se trouve en face d'un malade quelconque. Les organes qui subissent le plus notablement la tare hereditaire sont: le systeme nerveux, le coeur, et les reins. _A_) Les tares nerveuses se transmettent avec une constance redoutable; et c'est a juste titre qu'on craint les alliances avec des sujets dont les parents sont entaches d'alienation mentale, ou de nervosisme exagere. Il ne faut pas, cependant, pousser cette terreur de l'heredite nerveuse a des limites excessives: car, ainsi que je l'ai dit, nous devons compter avec une sorte de tendance naturelle en vertu de laquelle l'etre naissant est debarrasse de sa tare ancestrale; l'heredite n'est jamais absolument fatale. Et nous devons prevoir aussi les attenuations que peuvent amener les croisements. Ainsi l'heredite nerveuse du pere peut tres bien etre attenuee par le bon equilibre nerveux de la mere, le croisement bien compris entrainant une sorte de regeneration. Enfin, il est certaines "maladies" nerveuses qui ne se transmettent jamais par heredite: telle la paralysie generale des alienes. De ce qu'un homme est mort dans un asile, par le fait de la paralysie generale, il ne faut pas conclure que ses descendants soient menaces de folie, ou meme de tares nerveuses. Le paralytique general a pris la "maladie" uniquement pour son compte, et il ne la transmet pas plus que ne transmettrait sa tare nerveuse un homme qui serait, accidentellement, empoisonne par le plomb. Tout ce qu'on peut dire du paralytique general, c'est que, neuf fois sur dix, c'est un syphilitique, et que sa descendance peut etre entachee de syphilis au meme titre que la descendance d'un syphilitique quelconque. _B_) L'heredite des cardiopathies est egalement tres interessante a etudier: elle n'est pas assez connue. Il y a des familles dans lesquelles tous les membres succombent aux affections cardiaques. C'est donc que, la, les enfants apportent, en naissant, un point de plus faible resistance du cote du coeur. Chose curieuse: dans ces familles, la lesion cardiaque ne devient perceptible, chez ses divers membres, qu'a des ages plus ou moins avances. Vers trente ans, l'un d'eux eprouvera de l'arythmie, suivie, six ou sept ans plus tard, de myocardite sclereuse. Un autre, tout en ayant le coeur sain a l'auscultation, succombera par le coeur, dans le cours d'une pneumonie. "La "maladie" etait au poumon, et le danger au coeur" (Huchard). Un troisieme membre mourra a cinquante ans, a son quatrieme acces d'angine de poitrine, sans qu'aucun des trois ait jamais eu la moindre attaque de rhumatisme articulaire, ou autre affection capable de determiner des lesions cardiaques. Enfin un quatrieme aura de la tachycardie paroxystique. Et tout cela parce que la mere des quatre enfants aura eu, avant la naissance du premier, le coeur touche accidentellement par le rhumatisme; je connais meme une famille ou l'heredite remonte a deux generations: presque tous les membres de cette famille sont des cardiopathes. C) Le role de l'heredite pathologique renale merite d'etre signale au meme titre. On connait l'albuminurie hereditaire et familiale: mais les recents travaux de MM. Castaigne et Rathery (1904) ont demontre, en outre, qu'une mere atteinte de nephrite donne naissance a des enfants dont les reins sont moins resistants aux infections et aux intoxications, ou meme sont alteres au point d'entrainer la mort des les premiers jours de la vie. De plus, chacun nait avec une predominance de tel ou tel systeme organique. Chez les uns, c'est le systeme nerveux qui presente un developpement hors de proportion avec les autres systemes organiques; chez d'autres, c'est le systeme musculaire. Ni les uns ni les autres ne sont, a proprement parler, des malades, ni meme des candidats a la "maladie"; ils peuvent avoir un excellent capital biologique. Mais, pour le faire valoir, il ne faut pas commettre de fautes dans la direction a leur conseiller. Et nous retrouverons cette importante donnee quand nous parlerons des grands problemes de l'education. Est-ce encore a l'heredite qu'il faut attribuer cette singuliere predominance d'un des cotes du corps sur l'autre que l'on observe chez la plupart des malades? En general, c'est le cote gauche qui est le plus faible; c'est lui qui est le siege des nevralgies, des pneumonies, des miseres variees que les malades accusent; c'est lui qui est le plus faible au dynamometre; et tout le monde sait que la main gauche est, en general, moins habile que la main droite; le langage courant traduit cette inferiorite, en faisant de "gauche" le synonyme de malhabile. Chez d'autres, au contraire, c'est le cote droit du corps qui est le siege de toutes les douleurs nevralgiques, rhumatismales, sans pour cela que ces malades soient gauchers. J'avoue ne pas avoir recherche la part de l'heredite dans cette repartition inegale de l'influx nerveux, que je ne fais que signaler en passant. Mais ce qui resulte de tout ce que nous venons de voir, et qui doit en former pour nous la conclusion pratique, c'est que, pour difficile que soit la connaissance precise de l'heredite d'un sujet, peut-etre n'y a-t-il pas de point sur lequel l'attention du clinicien doive se porter plus soigneusement! En presence d'un malade, notre premier effort doit etre de determiner ce qu'il a pu recevoir de ses parents; et les resultats de cette premiere enquete doivent toujours nous etre presents a l'esprit, tout dans le cours de la vie pathologique du sujet, mais surtout quand nous aurons a diriger sa sante. CHAPITRE III CONCEPTION L'influence de la valeur actuelle des generateurs, au moment de la conception, est a peine soupconnee, et le fait est qu'il serait bien difficile de la demontrer; elle doit etre, cependant, considerable, et il y a tout lieu de croire que la valeur d'un individu a naitre varie du tout au tout selon qu'il a ete concu dans de bonnes ou de mauvaises conditions. Depuis longtemps, les medecins protestent contre les voyages de noces. On ne saurait trop faire campagne contre cette coutume, tout au moins antihygienique. Considerez, en effet combien s'accumulent les conditions deplorables pour la procreation, chez deux conjoints dont le systeme nerveux a ete mis a l'epreuve par les preoccupations premonitoires du mariage, par la fatigue des journees consacrees a sa celebration, par les emotions inseparables de cet acte important de la vie! Et voila ces jeunes gens qui, aussitot apres, se pressent pour un voyage lointain, qui s'exposent a des fatigues de toute sorte, a la deplorable alimentation de l'hotel, qui s'infligent le souci de changer de residence tous les jours, etc.! C'est dans ces conditions que, sans recueillement, a la legere, ils accomplissent l'acte qui doit donner _la vie_. Dans d'autres milieux moins favorises, l'acte conjugal s'opere a la suite de repas copieux, dans des conditions non moins deplorables. Pour combien ne faut-il pas compter aussi l'emotion de la jeune femme, trop souvent surprise par les conditions nouvelles de l'existence qu'elle a adoptee, ou qui lui a ete imposee? Comme le disait le professeur Pinard: "En plein XXe siecle, nous procreons comme les hommes des cavernes." Que faire a tout cela? C'est deja quelque chose que d'appeler l'attention sur un mal dont presque personne ne soupconne l'importance, en dehors du monde medical. Les remedes viendront, pour ainsi dire, d'eux-memes, a partir du jour ou l'on connaitra le danger. Appelons aussi l'attention sur un point delicat: sur la necessite de faire l'education de la jeune fille, pour qu'elle sache ce qu'est le grand acte de la procreation. Je vois d'ici les meres francaises fremir, et s'armer en guerre les bataillons de ceux qui confondent la pudeur avec la pudibonderie. Nul doute, cependant, qu'il y ait une reforme a operer dans nos moeurs, a cet egard, et dans tous les milieux sociaux. Et pourquoi ne pas rappeler ce que dit la Bible, dans le livre de _Tobie_, chapitre VII? Le fils du vieux Tobie, sur le conseil de l'ange Raphael, allait epouser Sara, fille de Raquel, laquelle avait vu mourir subitement ses sept premiers maris, aussitot qu'ils s'etaient approches d'elle; et, pour lui eviter pareil sort, l'ange donnait au jeune homme les conseils suivants: " Lorsque des personnes s'engagent tellement dans le mariage qu'elles bannissent Dieu de leur coeur et de leur esprit et qu'elles ne pensent qu'a satisfaire leur brutalite, comme les chevaux et les mulets qui sont sans raison, le demon a pouvoir sur elles. Mais pour toi, apres que tu auras epouse cette fille, etant entre dans la chambre, vis avec elle en continence pendant trois jours, et ne pense a autre chose qu'a prier Dieu avec elle! La troisieme nuit etant passee, tu prendras cette fille, dans la crainte du Seigneur, et dans le desir d'avoir des enfants plutot que par un mouvement de passion, afin que vous ayez part a la benediction de Dieu." Dans le cours de la vie conjugale, on ne prend pas, pour procreer, plus de precautions qu'a l'epoque des premieres ardeurs; c'est egalement une faute dont se ressent le produit de la conception. Il y aurait a faire tout un traite sur l'hygiene de la procreation. Ce traite, concu dans un esprit large, liberal, scientifique, qui tiendrait compte de tous les elements du probleme, c'est-a-dire non seulement du point de vue medical, mais aussi de l'element passionnel, repondrait a un veritable besoin. Et un chapitre, et l'un des plus importants, devrait y etre consacre au traitement preventif de la syphilis hereditaire. Combien d'hommes atteints de syphilis huit ans, dix ans avant leur mariage, ignorent les bienfaits d'un traitement specifique, qu'ils suivraient deux ou trois mois avant de se marier, pour preserver leurs enfants de la terrible "maladie"! Combien peu de medecins pensent a instituer ce traitement preventif, alors meme qu'ils savent que le generateur a eu la syphilis! Mais je ne sauvais m'etendre ici davantage sur ce sujet. CHAPITRE IV GESTATION Sur les influences qui atteignent l'enfant pendant la gestation, nous n'avons aucune donnee precise a fournir. Nous n'avons pas remarque, par exemple, qu'une mere ayant eu une grossesse penible, voire meme des vomissements incoercibles, donnat naissance a un enfant plus specialement faible; inversement meme, bien des femmes d'une sante mediocre ont des grossesses superbes. J'etonnai fort une malade, un jour, en lui disant qu'elle ne devait aller bien que pendant ses grossesses. C'est qu'elle avait de la ptose abdominale, et que la grossesse devait lui produire l'effet d'une sangle, en soutenant les organes. Mais il n'est guere vraisemblable qu'un etat de sante aussi artificiel, et aussi transitoire, soit, pour le produit de la conception, un brevet de sante future. Par contre, les "maladies" de la mere pendant la grossesse ont une influence bien connue sur la valeur de l'enfant a naitre. Quand elles ne provoquent pas l'avortement, elles impriment a l'enfant une tare. J'ai observe, a cet egard, un fait bien suggestif. Une jeune femme, au quatrieme mois de sa premiere grossesse, avait eu une appendicite si nettement caracterisee que le confrere qui devait l'accoucher, et moi-meme, avions ete sur le point de provoquer l'intervention d'un chirurgien. La malade avait pu, cependant, etre traitee medicalement: mais l'enfant, ne a terme, a presente des sa naissance une intolerance intestinale veritablement anormale. Une premiere nourrice, choisie par l'accoucheur, lui a donne un lait qui a semble trop fort, car l'enfant a eu, des le deuxieme jour, de la diarrhee verte et des vomissements. Dans l'espace de quatre semaines, trois autres nourrices, toujours choisies avec le plus grand soin, n'ont pas eu plus de succes: a chaque nouvelle nourrice, vomissements, fievre ardente, diminution rapide du poids. Mais, pendant qu'on cherchait a grand prix des nourrices ideales, on etait bien oblige de donner a l'enfant du simple lait de vache coupe; alors il allait mieux, la fievre tombait, le poids augmentait tres vite, la vie revenait: de telle sorte que, apres ces quatre tentatives d'allaitement par le lait de femme, l'accoucheur me dit: "Mais enfin, pourquoi s'obstiner a trouver une nourrice? Cet enfant a probablement un intestin extremement delicat, a cause de l'appendicite de sa mere pendant la gestation; donnons-lui simplement du lait sterilise coupe!" Et il eut raison; grace a d'infinies precautions, a une surveillance methodique, l'enfant put etre eleve. Il est bien clair qu'en rapportant ce fait je n'entends pas faire le panegyrique de l'allaitement artificiel: je ne le cite que pour prouver comment la "maladie" d'un organe de la mere pourrait bien avoir une repercussion sur le fonctionnement du meme organe, chez l'enfant qu'elle porte en son sein. Ce que l'on sait encore, c'est que les emotions de la mere, pendant la grossesse, peuvent avoir un retentissement sur la qualite du produit. Et de la derive le devoir strict, pour la societe, de proteger la femme enceinte. Quelques philanthropes l'ont bien compris; mais cette notion n'a pas assez penetre dans nos moeurs, et l'on peut dire que c'est un scandale, pour une nation civilisee, de voir le peu qui est fait pour assister la femme enceinte, pour lui epargner les soucis de l'avenir prochain et les fatigues des derniers jours de la gestation. Un mot, enfin, sur les enfants nes avant terme. S'ils naissent avant terme par le fait de la "maladie" des generateurs, de la syphilis par exemple, leur valeur biologique est sensiblement reduite, et peut meme etre reduite a zero. Mais s'ils naissent avant terme accidentellement, par exemple a la suite d'une chute de leur mere, ou d'une intervention obstetricale raisonnee, leur sort est beaucoup moins compromis qu'on ne le croit dans le public non medical. Le tout est de leur assurer une temperature qui se rapproche de celle qu'ils avaient dans le sein maternel. Pour ce faire, les inventeurs ont multiplie les modeles de couveuses artificielles. Ces appareils, certes, peuvent rendre des services; mais il ne faut pas oublier qu'on peut tres bien s'en passer, en preservant l'enfant du froid, ce qui s'obtient: 1 deg. en chauffant convenablement sa chambre, et en l'entourant de boules d'eau chaude; et 2 deg. en sachant l'alimenter des sa naissance. Ce second probleme est difficile; pour le resoudre, il faut se rappeler une grande loi que nous retrouverons plusieurs fois dans le cours de cette etude, et qui consiste a proportionner la valeur nutritive de l'aliment, et le nombre de prises alimentaires, a la puissance de l'estomac. Chez l'enfant ne avant terme, on donnera donc, toutes les demi-heures, une cuilleree a cafe de lait, coupe de 2/3 d'eau bouillie sucree. L'enfant va naitre; quel prejudice lui cause l'accouchement au forceps? Nous ne pouvons pas nous defendre de redouter, pour notre part, la compression colossale qu'impose l'application du forceps a la masse cerebrale de l'enfant. Mais l'etude approfondie de cette question, qui aurait pourtant de quoi interesser les neurologistes, n'a pas encore ete faite, a notre connaissance du moins, d'une facon suffisante. En tout cas, on est en droit de considerer comme coupable une intervention au forceps faite pour gagner du temps, ou pour faire valoir l'importance des soins obstetricaux. CHAPITRE V LES INFLUENCES MORBIGENES ET LES SYMPTOMES MORBIDES L'enfant est ne; il vaut ce qu'il vaut. Personne ne le sait, sauf dans les cas extremes ou il vient au monde avec des apparences tellement miserables que, des son premier vagissement, son inferiorite saute aux yeux; c'est ce qui arrive chez les heredo-syphilitiques, et rien n'est aussi navrant que l'apparition du petit monstre aux lieu et place d'un enfant bien vivant, attendu avec une legitime impatience. Il faut avoir assiste a ce spectacle pour en comprendre la poignante horreur. Tout le monde, sauf la mere, s'accorde alors a penser qu'il vaudrait mieux que l'enfant ne fut pas ne. Mais, en dehors de ces cas, il est impossible de savoir le capital de vie que l'enfant apporte avec lui; c'est son secret, qu'il gardera pendant toute la duree de son existence, mais que le medecin parviendra cependant a deviner en partie, s'il sait fouiller l'heredite de son malade et s'inspirer des quelques principes que nous avons esquisses a grands traits dans le chapitre precedent. L'enfant est ne: toute sa vie, desormais, va etre une "lutte pour la sante", une suite d'efforts, volontaires ou instinctifs, pour defendre son capital naturel de sante contre les "influences morbigenes" qui vont le guetter a chaque pas. Ces influences morbigenes, que l'etre vivant va rencontrer sur sa route, depuis le jour de sa naissance jusqu'a la fin de sa carriere, nous allons tout de suite les esquisser a grands traits. Au debut, nous avions assimile, pour les besoins de la theorie, l'etre humain a un projectile lance dans l'espace avec une vitesse initiale determinee; mais, tandis que le projectile parcourt une courbe mathematique, qu'on appelle une parabole, la courbe evolutive de l'etre humain est une courbe irreguliere qui flechit chaque fois qu'une influence morbigene survient, puis remonte pour osciller de nouveau, puis flechir definitivement a partir d'un certain moment de la vie que nous appellerons le debut de la periode de declin, et toujours avec des oscillations a amplitude de moins en moins considerable, jusqu'au moment ou toutes les reserves se trouvent epuisees. La mort peut encore interrompre brusquement la courbe evolutive; c'est ce qui arrive quand la breche faite au capital est irreparable, soit a cause de l'importance de l'assaut perturbateur, soit a cause de l'insuffisance des reserves, ou bien quand ces deux influences se combinent; et le nombre de leurs combinaisons est incalculable. La variete des causes morbigenes est elle-meme infinie; mais la nature n'a qu'un nombre limite de moyens pour exprimer ses plaintes, de sorte que les causes les plus variees peuvent se traduire par les memes symptomes. Aussi accordons-nous relativement peu de valeur a l'etude du symptome. Les symptomes s'associent de mille et une facons, pour constituer autant deformes morbides differentes. Que dis-je? Il n'est pas deux malades qui se ressemblent, Ce n'est que pour la facilite de l'etude que les pathologistes ont cree des cadres posologiques; mais on comprend assez que ces cadres devraient etre aussi elastiques que possible. Le vrai medecin, apres s'en etre servi pour faire d'excellentes etudes, ne craindra pas, dans la pratique, d'en faire abstraction, de penser et d'agir comme si les cadres n'existaient pas. Et un moment viendra meme, quand son experience clinique sera suffisante, ou il aura tout interet a faire table rase des notions qu'il a peniblement accumulees par un travail assidu et prolonge; tout comme l'architecte, qui, une fois la construction terminee, fait enlever les enormes echafaudages qui avaient ete necessaires a la construction de l'edifice. Certes, l'etude approfondie des symptomes morbides est indispensable au clinicien, et l'on ne saurait apporter trop de soins a connaitre, dans tous leurs details, les divers troubles de la sante. Mais il y a un ecueil: c'est que, la theorie du moindre effort s'appliquant naturellement a l'esprit humain, on a une tendance involontaire a attribuer aux symptomes une influence pathologique qu'ils n'ont pas; en d'autres termes, ce qui n'est en realite qu'une manifestation morbide devient, trop aisement, dans l'esprit du medecin, la cause de la "maladie". Prenons comme exemple la constipation: ce n'est en realite qu'un symptome, et qui peut se trouver chez une foule de malades differents. Nous ne parlons pas, bien entendu, de ceux chez qui elle est d'origine mecanique (cancer du rectum, de l'iliaque, etc.). Un mot cependant, en passant, pour dire que le medecin a le tort de ne pas assez penser a ces causes mecaniques, et de traiter par des moyens medicaux des malades dont une intervention chirurgicale aurait pu prolonger la vie ou attenuer les souffrances. Mais chez les malades qui ne sont pas tributaires de la chirurgie, n'est-il pas vrai que la constipation est un symptome banal, pouvant etre attribue a une foule de causes? Parfois, elle est due a des lesions d'organes lointains, par un mecanisme reflexe a long circuit, suivant l'ingenieuse expression de M. Mathieu (appendicite chronique, lesions uterines, etc.). D'autres fois, et plus souvent encore, elle est due a un trouble profond du systeme nerveux, qui, avant l'apparition de la constipation, avait traduit son malaise par des plaintes variees. D'autres fois, elle apparait brusquement, en meme temps que l'entero-colite sa compagne, a la suite d'un choc brutal, moral ou traumatique. De plus, tout le monde sait qu'elle peut etre due tantot a un manque, tantot a un exces d'exercice musculaire. Les hommes qui ont besoin de beaucoup d'exercice, s'ils n'en ont pas assez, deviennent, suivant les predispositions hereditaires, ou des cerebraux, ou des goutteux, ou des lithiasiques, mais toujours des constipes: et leur constipation disparait a partir du jour ou l'on a trouve le dosage precis de l'exercice qui leur convient. Inversement, les hommes qui prennent trop d'exercice deviennent dyspeptiques et constipes, et le lit est leur meilleur laxatif. Enfin la constipation peut tenir a une erreur de regime, soit a l'abus du lait (le cas est frequent), soit a l'usage abusif de la viande: alors le regime semi-vegetarien serait indique, et il suffit de changer de regime pour voir disparaitre la constipation. La constipation n'est donc qu'un symptome. Certes, en vertu de la synergie des fonctions, des repercussions a distance, en vertu de ce principe que le systeme nerveux abdominal a des relations intimes avec le systeme nerveux central, que, d'une facon plus generale, le trouble d'un departement quelconque du systeme nerveux retentit sur les autres departements, la constipation, bien que symptomatique, contribue dans une certaine mesure a entretenir la "maladie", ne fut-ce que par la preoccupation qu'elle cause au malade, et qui peut degenerer quelquefois en veritable obsession. Mais ce qu'il faut se rappeler, quand on aborde le probleme therapeutique, c'est que le systeme nerveux est une chaine sans fin. Or, si l'on veut bien nous accorder que la solidite d'une chaine est egale a celle du plus faible de ses anneaux, on comprendra l'importance qu'il y a a rechercher quel est l'anneau le plus faible; en d'autres termes, quelle est la partie du systeme nerveux qu'il faut viser et consolider, pour guerir le constipe medical. Il n'y a donc pas de remede contre la constipation, et, pour l'atteindre, il faut atteindre la "maladie", dont elle constitue une des manifestations les moins importantes et, disons-le tout de suite, les plus faciles a faire disparaitre. Oui, dusse-je sembler paradoxal, j'affirme que la constipation est, de tous les symptomes observes chez le constipe medical, celui qui disparait le plus vite. Prenez un malade qui souffre, depuis des annees, de ces miseres variees qu'on est convenu de designer sous le nom un peu vague de neurasthenie, et parmi lesquelles la constipation joue un role capital; apres enquete minutieuse, trouvez la formule exacte de son regime, et par regime je n'entends pas seulement le regime alimentaire, mais la reglementation minutieuse de sa vie, le dosage de son exercice et de son travail cerebral, etc.; supprimez les agents therapeutiques qui entretiennent la "maladie" (douches froides, exercice force, medicaments varies, diete lactee); supprimez surtout les influences qui entretiennent le trouble nerveux de son intestin, a savoir les purgatifs, lavages a grande eau, etc.: et vous serez etonne de voir la constipation disparaitre, avant meme toutes les autres miseres. Le malade vous dira, au bout de huit jours: "Chose curieuse, docteur, je souffre encore de la tete, de l'estomac, du dos, d'une faiblesse extreme, mais je commence a retrouver le sommeil, et surtout je vous suis bien reconnaissant parce que ma constipation, si rebelle, est presque entierement vaincue. Je n'ai presque plus de peaux dans les selles, et je commence a reprendre confiance." A partir de ce moment precis vous tenez le malade, il a en vous une foi aveugle, et, si vous continuez a le soigner methodiquement, si surtout des influences etrangeres ne viennent pas contrecarrer la votre, si le malade est assez intelligent pour s'abandonner entierement a votre direction, vous lui rendrez, peu a peu, la sante. Il aura des rechutes inevitables: mais lui annoncer a l'avance ces rechutes, c'est consolider sa foi. Il aura aussi des rechutes, plus ou moins importantes, chaque fois qu'il s'ecartera de la ligne tracee par vous: s'il commet un ecart de regime, un exces d'exercice, ou s'il a une commotion morale, l'odieuse constipation reparaitra, accompagnee d'etat gastrique, de douleurs abdominales, de glaires sanguinolentes, de fievre quelquefois; mais ce sera pour le bien du malade, si vous parvenez a lui faire toucher du doigt la cause de cette rechute, et a lui faire comprendre que cette rechute etait evitable. Si nous prenions une autre manifestation morbide quelconque, nous verrions qu'elle appartient, de meme, a une foule d'affections. Le mal de tete, par exemple, ne se rencontre-t-il pas dans les cas les plus varies, n'est-il pas produit par les influences les plus diverses? Heureusement pour les malades, il n'est encore venu a l'idee de personne de trouver un remede applicable a tous les cas de mal de tete. Nous en connaitrions un, par hasard, que nous nous garderions bien de le divulguer: car, si la medecine "du symptome" est detestable au point de vue de l'etude nosographique, elle l'est encore plus au point de vue therapeutique. Mais qu'on lise une monographie quelconque sur un symptome, ou un ensemble de symptomes (ce qu'on appelle un _syndrome_): on y trouve toujours en germe la pathologie tout entiere. Ainsi dans mon article _Epilepsie_ du _Dictionnaire Encyclopedique_, j'ai essaye de montrer combien il faut se mefier des cadres trop rigides, si l'on veut avoir une conception nette de l'epilepsie, et une therapeutique utile des epileptiques. De meme, en lisant ces jours-ci une interessante etude du Dr Baraduc sur l'entero-colite et son traitement a Chatel-Guyon, j'y voyais une conception qui se rapproche grandement de la mienne. Qu'on en juge par les quelques lignes que voici: "L'entero-colite muco-membraneuse est un syndrome clinique dependant d'un trouble fonctionnel du grand sympathique abdominal, des causes nombreuses et variees etant capables de retentir sur les plexus intestinaux et de troubler leur dynamisme. Mais aucune de ces causes n'est suffisante, a elle seule, pour produire l'entero-colite. Il faut de toute necessite une predisposition speciale du systeme nerveux, et plus particulierement du sympathique abdominal, a se troubler aux chocs qu'il recoit. Cette predisposition necessaire speciale, le plus souvent hereditaire, est l'apanage des neuro-arthritiques." Si l'auteur voulait bien avouer seulement que cette expression de "neuro-arthritiques" ne fait que dissimuler notre ignorance, nous serions tout a fait d'accord avec lui. En resume, si le medecin doit bien connaitre dans tous leurs details, sous tous leurs aspects, dans leurs moindres nuances, les manifestations morbides, il doit surtout chercher leur pathogenie, et ne pas s'hypnotiser sur tel ou tel symptome. En un mot, il doit voir de haut pour voir loin, a condition toutefois de ne pas se perdre dans les nuages. Quelquefois, tous les systemes organiques sont troubles a la fois sous l'influence d'une cause morbigene. C'est ce qui arrive, par exemple, a la suite d'un choc traumatique violent, On voit, du jour au lendemain, le blesse devenir a la fois dyspeptique, desequilibre abdominal, constipe avec enterite muco-membraneuse, desequilibre cerebral; et il peut rester longtemps dans ce miserable etat qu'on designe sous le nom d'_hystero-neurasthenie traumatique._ La fievre typhoide, la grippe infectieuse, impressionnent egalement a la fois, tous les appareils de l'organisme, a des degres divers. Tantot la sideration peut etre telle que le capital vital initial et les reserves anterieures se trouvent tout a coup epuises: c'est la banqueroute totale, c'est la mort. D'autres fois, le capital et les reserves ne sont que profondement entames. C'est la "maladie" grave, aggravee encore par des medications et des pratiques intempestives; a un moment donne, le capital peut etre reduit a si peu de chose, que la moindre depense suffit pour l'aneantir. Le malade est une flamme vacillante que le moindre souffle peut eteindre, mais a laquelle un savant dosage d'oxygene rendra, peu a peu, la vie. Quand le capital est moins profondement atteint, ou quand la cause morbigene est moins importante, les troubles fonctionnels, au lieu d'etre generalises, atteignent plus specialement tel ou tel organe: l'organe le plus faible, qu'il soit plus faible par le fait de l'heredite ou par le fait d'une atteinte anterieure. Mais, en vertu de la synergie qui existe entre tous les organes, le trouble fonctionnel ne reste pas longtemps limite a un organe ou a un systeme organique. Voyez le grand neurasthenique: il est a la fois dyspeptique, enteralgique, cerebral, medullaire. Quel est l'organe qui, chez lui, a ete le premier atteint? Impossible de le dire, apres deux ou trois ans de "maladie". Cependant une enquete bien conduite peut permettre souvent de reconstituer son histoire pathologique, de voir par ou la "maladie" a commence, quel etait le point initial. Et c'est de la connaissance de ce point faible initial que derivera, en grande partie, la therapeutique. Le medecin portera la plupart de ses efforts sur le point faible qu'il aura decouvert, sans negliger, cependant, les perturbations secondaires attribuables a la synergie des fonctions de tout etre vivant. Il arrive meme, quand l'influence morbide est peu intense, ou quand les reserves sont bonnes, que le trouble de la sante ne se traduit que par un nombre tres limite de symptomes, parfois meme par un seul. Ainsi il y a des migraineux qui n'ont que de la migraine, des malades qui n'ont, comme manifestation morbide que le symptome constipation, d'autres qui n'ont que de la sciatique; mais ces cas sont exceptionnels, et, en bonne clinique, et surtout pour faire de la bonne therapeutique, il faut, presque de parti pris, les eliminer, et chercher au dela de la manifestation monosymptomatique. Presque toujours, alors, ou trouvera que la "maladie" n'est monosymptomatique qu'en apparence. De meme que, dans une compagnie de chemins de fer, une irregularite dans le service, minime en apparence, denonce, si elle se renouvelle frequemment, une mauvaise direction generale, de meme, en biologie, il n'est pas d'indispositions insignifiantes, si limitees soient-elles a tel ou tel organe. L'apparition d'une douleur a l'epaule, par exemple, qui parait une affection bien locale, est l'indice d'une perturbation plus profonde qu'on ne le croit du systeme nerveux central. Nous venons de prononcer un grand mot, et c'est toute une doctrine qui est contenue dans cette affirmation; c'est que en effet c'est le systeme nerveux central qui a notre avis est le grand reservoir de l'energie. C'est par lui que nous vivons, que nous nous mouvons, et que nous sommes. C'est lui qui dirige le fonctionnement de tous les organes, de sorte que quand il est perturbe, il n'engendre pas seulement, la nevrose, la neurasthenie, l'hysterie, l'irritation spinale, la folie, la nevropathie generalisee, etc., mais encore les troubles de circulation vaso-motrice des differents organes. En derniere analyse, il est la clef de voute de la pathologie. Ses perturbations se traduisent par les symptomes les plus varies, au point d'egarer presque fatalement le diagnostic qu'on voudrait fonder sur eux seuls. Quelles que soient donc la forme, la gravite, l'apparence de la manifestation morbide, c'est toujours le systeme nerveux central qu'il faudra etudier, c'est sur lui que devra porter le grand effort therapeutique. Ce qu'il faut toujours voir, c'est l'ensemble du malade et surtout la cause ou la serie de causes qui ont fait flechir momentanement son systeme nerveux, qui ont, en d'autres termes, diminue sa valeur biologique. Or, comme nous l'avons dit, ces causes sont multiples. Il en est qui appartiennent a tous les ages, mais d'autres qui appartiennent plus specialement a un age determine. Pour mettre un peu d'ordre dans cette etude, c'est d'apres ce plan que nous passerons en revue les principales de ces causes morbigenes. Nous les etudierons donc suivant l'age de l'etre humain: 1 deg. depuis le jour de la naissance jusqu'au sevrage; 2 deg. du sevrage a la puberte; 3 deg. de la puberte a l'age adulte; 4 deg. pendant l'age adulte; 5 deg. aux differentes phases du declin; 6 deg. pendant la vieillesse. Nous introduirons, en outre, des subdivisions, suivant que les influences pathogenes atteignent plus specialement: 1 deg. le systeme nerveux digestif; 2 deg. le systeme nerveux musculaire; 3 deg. le systeme nerveux central. Enfin, pour chaque age de la vie, nous mentionnerons les affections accidentelles qui portent atteinte a la fois a tous les systemes organiques: nous voulons parler des "maladies" aigues (rougeole, scarlatine, fievre typhoide, etc.), des intoxications (syphilis, intoxications alimentaires, etc.), toutes affections qui, par la brutalite de leurs assauts, ont surtout attire l'attention des gens du monde et de beaucoup de medecins, mais qui, en realite, ne constituent que la partie la moins importante de la pathologie, surtout au point de vue therapeutique. La suite de ce travail demontrera, j'espere, que cette formule n'est paradoxale qu'en apparence[4]. [Note 4: Certes, quelques-unes de ces influences morbigenes sont inevitables et la prudence la plus vigilante n'en preserve pas l'etre vivant. Mais beaucoup seraient evitables: ce sont celles qui constituent le domaine de l'hygiene, de sorte que notre travail, en meme temps qu'il dessinera a grands traits toute la pathologie, effleurera forcement les problemes afferents a l'hygiene et a la therapeutique, en d'autres termes, a la gestion du capital. L'hygiene publique est la gestion de la fortune de la communaute, l'hygiene privee est la gestion de la fortune de chacun, constituee essentiellement par le capital initial, et par les interets qu'il rapporte.] CHAPITRE VI DE LA NAISSANCE AU SEVRAGE (PUERICULTURE) Ainsi donc, suivant que le capital sera fort ou faible et qu'il sera bien ou mal gere, l'etre vivant sera sain ou malade, donnera ou ne donnera pas son maximum de rendement, fournira ou ne fournira pas la carriere qui lui etait originairement devolue. Dans les premieres annees de la vie, la gestion du capital appartient tout entiere aux parents. Bien peu savent elever leurs enfants; et s'il est des connaissances qu'on devrait repandre a profusion dans tous les milieux sociaux, ce sont celles relatives a la "puericulture", d'autant que les regles en sont simples et peu nombreuses, ainsi que le demontre le _Traite de Puericulture_ du professeur Pinard, qui devrait etre entre les mains de toutes les meres de famille. Rien de plus simple, d'ailleurs, que cette science de la puericulture. Surveiller le repos de l'enfant, ne pas l'exciter a tout propos et hors de propos, l'alimenter intelligemment, lui epargner toute medicamentation meurtriere, le preserver du froid et des changements brusques de temperature: et c'est tout. Si seulement on savait la maniere d'economiser les vies d'enfants, on pourrait le faire dans les milieux en apparence les plus defectueux; c'est ainsi qu'au Creusot, grace aux incessants efforts de MM. Schneider, la mortalite des enfants au-dessous d'un an n'est que de 110 p. 1000, alors que, dans le canton de Vaud, renomme pour l'excellence de ses conditions hygieniques, elle atteint 155 p. 1000. Ce magnifique resultat est du surtout a l'elevation des salaires, qui permet aux meres de se consacrer librement a leur mission maternelle. Pres de 80 p. 100 des meres allaitent leurs enfants, toutes font de la puericulture avant la naissance. (_Rapport_ de M. le professeur Pinard, a l'Academie de medecine, 25 juillet 1905.) Il est bien evident que le capital initial ne suffit pour entretenir la vie que pendant quelques jours; il a besoin d'etre sans cesse renouvele et augmente, pour permettre de faire des reserves, de donner a l'individu les moyens de vivre, et, plus tard, de transmettre la vie a son tour. C'est l'aliment qui pourvoit a ce besoin incessant; et par aliment nous entendons non seulement ce qui entre dans le tube digestif, mais aussi l'air, que les anciens definissaient tres justement le _pabulum vitae_. Quand l'aliment peche par sa qualite, par sa quantite, par une repartition vicieuse, la "maladie" ne tarde pas a naitre; c'est la la cause essentielle de toute la pathologie infantile. Et l'on ne saurait croire, en verite, dans quelle mesure une mauvaise alimentation du premier age retentit sur toute la vie pathologique de l'individu. Quelques medecins le disent, le crient meme, mais c'est dans le desert; la plupart le nient, ou passent indifferents a cote de cette verite profonde. Quant aux gens du monde, ils en soupconnent a peine l'importance. La verite est que, quand un enfant a ete mal nourri loin de sa famille, quand il revient de nourrice avec un gros ventre, on peut affirmer que, toute sa vie, il sera un valetudinaire. Quand, pour obeir aux injonctions d'un cenacle de gens incompetents, ou quand, poussee par son medecin, qui veut mettre a l'abri sa responsabilite, une mere consent a abandonner les doux devoirs de la maternite et a confier a une nourrice l'enfant qu'elle aurait du allaiter, quand a cette nourrice en succedent deux ou trois autres, sous des pretextes quelconques, on doit tout craindre pour l'avenir de l'enfant. Il sera, dans sa prime jeunesse, un etre insupportable, puis un ecolier de quatrieme ordre, dans son adolescence un rate, incapable de payer sa dette au pays; toute sa vie, un malheureux. Ces considerations doivent etre presentes a l'esprit du clinicien qui, se trouvant en face d'un malade quelconque, arrive a un age quelconque, doit chercher a connaitre ce que vaut ce malade. On comprend donc l'importance du probleme de l'alimentation dans la premiere enfance. En principe, comme l'a bien dit M. Pinard, "le lait de la mere appartient a l'enfant"; et "si l'on veut faire quelque chose qui soit puissamment efficace et fructueux, il est necessaire, il est indispensable de faire tout d'abord ce que demandait la Convention, et ce qu'ont realise MM. Schneider au Creusot, il faut permettre a la mere de donner ce qu'elle possede." (_Rapport_ du professeur Pinard a l'Academie, juillet 1905.) Mais si la mere ne peut absolument pas nourrir, il faut recourir immediatement a l'alimentation artificielle, soit avec le lait sterilise du commerce,--dont l'innocuite est quotidiennement demontree par les resultats obtenus, a la Goutte de lait de Belleville, au dispensaire tres habilement dirige par M. le Dr Variot,--soit encore avec le lait de vache bien surveille, fraichement et proprement trait, sucre, plus ou moins etendu d'eau, puis sterilise dans la famille, avec des appareils Sosclet, ou mieux encore avec l'appareil "la Tutelaire". C'est ce dernier appareil qui est utilise a cette "Goutte de lait" de Saint-Pol-sur-Mer, qui pourrait servir de modele a toutes les institutions du meme genre, a cause de la simplicite de son organisation. Fondee, en 1902, par M. Georges Vancauwenberghe, maire de Saint-Pol-sur-Mer, a l'aide d'un subside de trente mille francs mis a sa disposition par un autre philanthrope, cette "Goutte de lait" a deja rendu d'importants services: elle a fait tomber la "maladie" des enfants de 0 a 1 an de 288 p. 1000 (c'etait le chiffre de mortalite infantile le plus eleve de toute la France) a 51 p. 1000. La consultation des nourrissons a lieu tous les dimanches matin, dans un local mis a la disposition de l'Oeuvre par la municipalite de Saint-Pol-sur-Mer: 120 enfants, en moyenne, sont presentes tous les dimanches. Les meres arrivent par series, et se reunissent dans une grande salle chauffee ou elles deshabillent leurs enfants. Elles penetrent successivement dans la salle de consultation. Chaque enfant est pese, puis examine par le medecin, qui compare le poids actuel a celui du dimanche precedent, l'inscrit sur la fiche individuelle du nourrisson, et fixe le regime pour la semaine qui va commencer. Toute mere recoit, soit un important secours _en nature,_ si l'enfant est nourri au sein,--car on fait tout ce qu'on peut pour favoriser l'allaitement maternel,--soit des biberons de lait _pasteurise_, si l'enfant est a l'allaitement mixte ou artificiel. Le lait est distribue tous les jours au local de l'Oeuvre. Chaque enfant a l'allaitement artificiel a un double jeu de biberons et de paniers, qui lui sont personnels. En venant chercher les biberons prescrits, la mere remet ceux que l'enfant a vides la veille. Un seul homme suffit pour assurer tout le service. Le lait est distribue gratuitement a tous les enfants indigents. Fourni a l'Oeuvre a son prix coutant, il provient des etables du Sanatorium de Saint-Pol-sur-Mer, ou aucune vache n'entre sans avoir ete prealablement soumise a l'epreuve de la tuberculine. Aussitot recu, il est pasteurise suivant le procede Coutant: c'est-a-dire que, dans le biberon meme ou la mere devra l'utiliser pour son enfant, le lait est porte a 75 deg., puis les flacons sont brusquement refroidis par immersion dans l'eau. Ce refroidissement brusque a ete rendu possible par la contexture meme du verre des flacons. Le lait ainsi traite a perdu tous ses microbes pathogenes, et, a l'inverse du lait sterilise a 110 deg., a conserve toutes ses proprietes digestives et nutritives. Apres la pasteurisation, les biberons restent plonges dans des bacs remplis d'eau froide, jusqu'a la livraison aux meres. La pathologie infantile est relativement simple. Faut-il donc, comme on le propose de divers cotes, faire faire a tous les etudiants en medecine un stage dans les hopitaux d'enfants, pour les initier aux mysteres de cette pathologie? Remarquez que d'autres medecins demandent un stage special pour l'etude des "maladies" veneriennes et cutanees; d'autres encore un stage pour l'etude des "maladies" nerveuses, sans parler de ceux qui voudraient un stage pour les "maladie" des yeux, des organes genito-urinaires. Pourquoi pas un stage, aussi, pour celles des oreilles et du nez? et, a ce compte, combien de temps dureraient les etudes medicales? Tous ces stages successifs seraient excellents s'ils etaient praticables; mais ils auraient pour effet de restreindre plus que de raison le nombre des futurs medecins, et de remplacer la plethore medicale actuelle par une anemie encore plus regrettable. Non, ce qu'il faut apprendre a l'etudiant, c'est qu'il lui reste beaucoup _a apprendre_, c'est que toute sa vie de praticien ne sera pas trop longue pour savoir lire dans le grand livre de la nature. Mais il nous semble que, pour ce qui concerne en particulier la pathologie des enfants, un peu de bon sens, beaucoup de prudence, pas de medicaments, de la patience, suffisent pour faire de bonne therapeutique infantile, quand, par ailleurs, on connait les lois generales de la pathologie. Sans etre specialiste pour les "maladies" d'enfants, je me rappelle avoir ete appele en consultation, en province, pour un enfant de six mois soigne par deux distingues confreres. Il avait, depuis cinq jours, une enterite aigue avec fievre, amaigrissement rapide. Pendant les trois quarts d'heure que dura mon enquete, je vis cet enfant passer successivement des bras de sa mere dans ceux de la nourrice _seche_, puis dans ceux d'une tante affolee, le tout pour calmer les faibles cris qu'il avait encore la force de pousser. J'appris que ce manege durait depuis deux jours, que l'enfant avait pris du calomel, trois fois de grands lavages intestinaux, et qu'on l'alimentait toutes les heures, a grand'peine, avec du lait sterilise! Je proposai simplement de mettre cet enfant dans son berceau et de l'y laisser, de lui appliquer sur le ventre un large cataplasme, de le laisser a la diete absolue pendant quatre heures puis de lui donner de l'eau panee, et de le laisser dormir si le sommeil pouvait venir. Le lendemain, la fievre avait cesse, l'enfant avait dormi; j'autorisai alors, toutes les heures, le lait naturel, ecreme et coupe avec parties egales d'eau de riz; je conseillai de ne pas trop deranger l'enfant, de ne plus explorer son ventre. Le surlendemain, il prenait du lait ecreme pur, et j'appris qu'il avait retrouve sa gaite. Un sommeil prolonge mit fin a la grave alerte, et aussi a la "maladie", qui avait failli rendre Je pauvre enfant victime de soins trop empresses. Dans d'autres cas d'enterite choleriforme, le grand secret de la therapeutique consiste a savoir rechauffer les enfants, tout en les tenant a la diete absolue pendant six ou douze heures, puis au regime "avec restriction des liquides" pendant deux ou trois jours. Avouons cependant que, parfois, les problemes de pathologie infantile sont tres difficiles a resoudre. J'ai parle plus haut de cet enfant qui ne supportait aucun lait de femme, pris en n'importe quelle quantite. D'autres fois, les enfants s'empoisonnent avec le lait meme de leur mere. C'est, tout simplement, parce qu'ils en prennent trop a la fois; mais il faut quelquefois chercher longtemps pour trouver cette cause si simple. On ne se figure pas le nombre d'enfants qui ont des indigestions chroniques, parce qu'ils ne sont pas rationnes, surtout quand ils sont nourris par de plantureuses mercenaires qu'on ne sait comment tonifier, dans la pensee de donner plus de forces au precieux rejeton. Dans certains cas, meme, le diagnostic des "maladies" des enfants est tellement difficile que les specialistes se declarent incompetents. Que d'erreurs de diagnostic commises a propos des meningites! Et comment aussi interpreter le cas suivant? Sans cause connue, un enfant d'un an, bien eleve au sein maternel, eprouve un malaise insolite, devient grognon, refuse de prendre le sein, a de la fievre. Les jours suivants, la fievre augmente, une paleur inquietante s'etend sur la face, un amaigrissement rapide preoccupe a juste titre tout l'entourage; puis, au bout de quelques jours, sans qu'on ait rien fait que de laisser l'enfant bien tranquille, l'appetit revient peu a peu, la fievre diminue, et tout rentre dans l'ordre. Divers confreres appeles en consultation n'ont pas pu etiqueter cette "maladie", ni se prononcer sur son issue; mais, tous ayant eu le bon esprit de ne pas aggraver la situation par une medication intempestive, tout s'est termine pour le mieux, et l'enfant a garde son secret. La faute de ces insuffisances et de ces erreurs de diagnostic n'est pas aux medecins, mais aux difficultes des problemes cliniques. En les denoncant, nous ne voulons nullement denoncer la faillite de la science: bien au contraire, ce que nous voulons dire, c'est qu'en therapeutique infantile il faut avant tout de la sagacite, et que, dans certains cas, il faut que le medecin sache reconnaitre son incompetence. Dans d'autres cas, d'ailleurs, la science prend une revanche eclatante, et c'est alors que le medecin est en droit de se feliciter d'avoir fait de bonnes etudes de pathologie generale. Voyez, par exemple, cet enfant ne a terme, et qui vient bien pendant les six premieres semaines; puis voici que, tout en continuant a prendre ardemment le sein, sans avoir ni diarrhee, ni vomissements, son poids cesse d'augmenter; il diminue de 200, de 300 grammes en quelques jours. Qu'est-ce a dire? Mais c'est que l'enfant est un heredo-syphilitique. Le traitement mercuriel, sous forme de liqueur de Van Swieten, de frictions mercurielles, ou mieux encore d'injections de sublime a la dose de 3 a 5 milligrammes par jour, fait merveille et retablit entierement cet enfant. Nous avons dit plus haut combien souvent la meningite, qu'on croit tuberculeuse, et qui survient de deux a cinq ans, est d'origine syphilitique. Deja en 1872, quand nous faisions nos etudes a Montpellier, le regrette professeur Fonsagrives nous disait qu'il avait sauve beaucoup d'enfants, atteints de meningite tuberculeuse, en leur donnant de l'iodure de potassium. C'est, sans doute, qu'il s'agissait de meningites syphilitiques. Mais pour formuler un diagnostic de meningite syphilitique, pour depister l'heredo-syphilis, soit par l'examen de l'enfant, soit par une enquete sur les parents, ne faut-il pas que le medecin ait beaucoup travaille, beaucoup vu et beaucoup retenu? Son role n'est donc pas inutile, et si, le plus souvent, il doit se contenter de faire de l'expectation armee, il peut, dans beaucoup de cas, rendre aux enfants malades des services inappreciables. Que dire d'un bain chaud donne, en temps utile, a un enfant atteint de pneumonie; de l'immersion alternative dans l'eau chaude et dans l'eau froide d'un enfant nouveau-ne atteint de congestion pulmonaire, sinon que, dans certaines circonstances, le medecin opere ainsi de veritables resurrections? Encore une fois, nous ne voulons ni rabaisser le role social du medecin, bien au contraire, ni introduire dans l'esprit des jeunes confreres un scepticisme infecond: ce que nous voulons, c'est leur dire qu'il ne faut pas se specialiser dans l'etude de la pathologie infantile, et que, pour bien soigner un enfant, il faut savoir beaucoup, mais surtout qu'il faut souvent savoir s'abstenir. En resume, la pathologie de l'enfance, tout en etant compliquee, comme tout ce qui touche au probleme de la vie, nous semble etre relativement simple, l'enfant n'etant, pour ainsi dire, "qu'un tube digestif perce aux deux bouts". Plus nous allons voir l'etre humain avancer dans sa carriere, plus vont devenir nombreux et compliques les problemes de la vie. Le systeme nerveux ne va pas tarder a entrer en scene, les mille et une conditions defavorables qu'impose a l'homme le milieu cosmique vont imprimer a son capital biologique des depenses qu'on ne peut certainement pas evaluer mathematiquement, mais qui se traduiront par une diminution de sa valeur. La vie ne va etre de plus en plus qu'une serie d'oscillations, de luttes entre la tendance a "perseverer dans l'etre" et les causes de destruction de l'etre vivant; bref, un etat d'equilibre instable, la sante n'etant qu'un bel accident passager. CHAPITRE VII DU SEVRAGE A LA PUBERTE Il est logique d'introduire une subdivision dans ce chapitre, et d'etudier d'abord l'enfant de deux a sept ans, d'autant que, a cette periode de la vie, il n'y a pas a tenir compte de la difference des sexes. I Pendant cette periode, la nutrition a son activite maximum, l'enfant ameliore son capital, accumule les reserves; mais il faut bien savoir qu'il a aussi des depenses colossales. Combien d'influx nerveux doit etre depense pour faire connaissance avec le monde exterieur, pour apprendre le sens des mots, la notion des distances, etc.! On est effraye en pensant au travail cerebral que supposent ces acquisitions. De la ce grand principe, qu'il faut eviter a l'enfant toute fuite nerveuse inutile. Il faut presque se borner a le faire "boire, manger, dormir; manger, dormir et boire". Il faut avant tout, que l'enfant de cet age dorme beaucoup. En aucun cas, on ne devrait le reveiller. Pour demontrer combien peu d'enfants ont leur dose _optima_ de sommeil, prenez au hasard un enfant de cinq ans, laissez-le, un premier jour, dormir a volonte; il s'octroiera douze heures de sommeil. Le lendemain, il se reveillera apres onze heures, le surlendemain et les jours suivants apres dix heures. C'est donc que, au moment precis ou l'experience a commence, il avait un arriere de besoin de sommeil. Quant au probleme de l'alimentation, il est relativement simple, et l'experience des meres de famille repond a la plupart des indications. L'enfant doit manger quatre fois par jour; mais, en general, il mange trop vite. Les parents devraient, pour leur usage personnel et pour le bien de leurs enfants, se rappeler qu'il existe des glandes salivaires secretant, chez l'homme adulte, 1 500 grammes de salive par jour, et que, si une bonne digestion commence dans la cuisine, elle se continue dans la bouche. En realite, cet age de la vie est celui ou il y a le moins d'influences nocives; et un peu de surveillance suffit pour que l'enfant se porte bien. Les "maladies" accidentelles elles-memes evoluent, en general, d'une facon benigne, quand elles ne sont pas troublees par une therapeutique incendiaire. De la la faible mortalite afferente a l'age que nous etudions, denoncee par les tables qui servent de base aux calculs des Compagnies d'assurances sur la vie. Quand l'enfant subit un choc accidentel quelconque, scarlatine, rougeole, angine, il se retablit avec une rapidite contrastant avec la lenteur de la convalescence chez l'adulte, et encore bien plus chez le vieillard. Voyez, par exemple, une angine herpetique! Elle occasionne chez l'enfant de tumultueux symptomes: de la fievre, du delire; mais, au bout de quatre jours, tout rentre dans l'ordre, et, quatre jours apres, l'enfant parait aussi bien portant qu'avant. Chez l'adulte, au contraire, le meme nombre de points d'herpes sur la gorge provoque un etat maladif moins tumultueux, mais qui se termine par une convalescence de quinze jours a un mois, pendant laquelle il a besoin de soins, ou tout au moins d'un repos, qui ne sont nullement necessaires a l'enfant convalescent, doue de plus d'elasticite. A partir de sept ans s'esquisse, chez certains enfants, une differenciation qui ira s'accusant d'annee en annee. Un oeil attentif va percevoir si l'enfant appartient au type _musculaire_ ou au type _cerebral_. Le _musculaire_ est cet enfant actif, aimant a jouer, turbulent, ne parvenant pas a fixer son intention pour un quart d'heure de suite, n'ayant, par consequent, aucun gout pour l'etude telle qu'elle lui est imposee. Le _cerebral_ est l'enfant reflechi, n'aimant pas les jeux bruyants, et dont l'esprit est en avance notable sur celui des enfants de son age. A chacun de ces deux enfants conviendrait une education differente; malheureusement, les necessites sociales les soumettent, l'un et l'autre, a la meme discipline pedagogique,--bien comprise, il faut l'avouer, pour les individus moyens. Mais si, pour ces enfants moyens, le systeme pedagogique actuellement en vigueur s'approche autant que possible de la perfection, il faut bien dire qu'il convient moins aux types extremes que nous venons de mentionner. Le petit _musculaire_, condamne a de longues heures d'etude, s'agite, s'inquiete, devient de plus en plus dissipe, et ne tarde pas a entrer dans la categorie des enfants dits "paresseux". Sa sante physique peut ne pas souffrir outre mesure du regime compressif auquel il est soumis; il grandit, se porte bien en apparence; mais son cerveau est, pour ainsi dire, fausse, et ne donnera qu'un rendement inferieur. Chez le petit _cerebral_, au contraire, l'education moyenne peut amener des troubles de la sante physique: les recreations bruyantes et agitees, imposees apres les repas, les longues promenades hebdomadaires, l'insuffisance du sommeil, une alimentation mal adaptee a son tube digestif, tres vulnerable le plus souvent, le fatiguent a la longue; et, d'un enfant qui aurait pu donner les plus belles esperances, la pedagogie officielle fait un etre malingre, nerveux, a terreurs nocturnes, en un mot un malade. Faut-il donc preconiser l'education individuelle? Oui, dans les cas extremes et dans des circonstances exceptionnelles. Une autre classe d'enfants chez lesquels l'education collective et le surmenage cerebral impose par nos programmes amenent les plus facheuses consequences, pour le present et pour l'avenir, c'est celle des enfants que l'heredite n'a pas prepares au travail cerebral. Tels ces fils de cultivateurs qui ont une longue heredite terrienne, et que leur intelligence hative semble designer comme particulierement aptes aux etudes superieures. Ce sont, quelquefois, de tres brillants eleves; ils arrivent aux ecoles superieures: mais ils y arrivent malades, et seront malades toute leur vie. De l'age de sept ans a celui de la puberte, les "maladies" accidentelles sont presque inevitables, a cause de la promiscuite des enfants dans les ecoles; mais elles sont, en general, de peu de gravite. Ce ne sont pas elles qui diminuent sensiblement le capital biologique individuel. Les fautes commises contre l'hygiene alimentaire sont d'une bien plus grande importance. Combien on voit, notamment, de "maladies" aigues qui ressemblent plus ou moins a la fievre typhoide, et qui sont dues a des indigestions! En general, l'hygiene alimentaire de l'enfant n'est pas assez surveillee. Les enfants mangent trop vite, comme nous l'avons dit plus haut; et, tres souvent, ils mangent trop, precisement parce qu'ils mangent trop vite, la sensation de faim n'etant pas calmee par l'introduction brusque, dans l'estomac, d'une masse alimentaire mal elaboree. D'autre part, de trop nombreux parents, oubliant que ce n'est pas ce qu'on mange qui profite, mais ce qu'on assimile, se figurent qu'il faut que l'enfant mange beaucoup pour se donner des forces; et ce prejuge amene chez l'enfant des intoxications chroniques qui retentissent sur son systeme nerveux, sur sa croissance, jusqu'au moment ou l'estomac surmene commence a protester. A partir de ce moment, le cercle vicieux est etabli, et, si un regime alimentaire bien compris n'est pas institue, l'enfant devient un malade, et restera malade indefiniment. C'est ce que M. le Dr Laumonier a tres bien expose dans un article du _Correspondant medical_ de 1905: Voici des enfants qui sont, en apparence, bien portants; ils mangent beaucoup, sont gros et gras, et bien que leur sommeil ne soit pas toujours aussi calme qu'il faudrait, pourtant on ne peut, a premiere vue, les accuser d'aucun trouble evident. Cependant, certains soirs principalement, ils se montrent tantot plus enerves que d'habitude, tantot plus abattus au contraire, et si, a ce moment, on prend leur temperature rectale, on constate 38 deg. C, 38 deg.5, parfois meme 39 deg. et au dela. Cet acces febrile est d'ailleurs passager; le lendemain, il n'y parait plus. On ne lui attribue generalement aucune importance, et les parents se gardent bien, pour si peu de chose, de faire appeler le medecin; ils ont tort, car cette fievre digestive est le symptome de troubles fonctionnels d'assez grande importance, et qu'il est en consequence necessaire de soigner des le debut. Ces enfants, en effet, ne restent pas toujours gras et de belle apparence: peu a peu leur appetit, qui faisait l'admiration de leurs parents, flechit; et aussitot l'embonpoint et les belles couleurs disparaissent. Ils finissent ainsi par se transformer en enfants chetifs, maigres, pales, ayant mauvaise haleine, presentant des alternatives de constipation et de diarrhee, souffrant parfois de douleurs stomacales vives; en un mot ce sont maintenant de veritables dyspeptiques. Or, cette dyspepsie n'est que l'aboutissant fonctionnel extreme, pour ainsi dire, de troubles longtemps existants et dont les acces legers de fievre digestive ont ete l'un des premiers et des plus caracteristiques symptomes. Il suffit, pour s'en convaincre, de suivre avec quelque attention l'evolution progressive des phenomenes. Tres souvent, les enfants qui manifestent ces acces febriles ont ete, pendant leur premiere enfance, mal nourris, sinon comme qualite du lait, au moins comme quantite; en d'autres termes, leur ration a ete trop copieuse. Puis, apres le sevrage, ils ont ete mis rapidement a la nourriture commune de la famille; ils ont mange de tout, et trop; parfois aussi on leur a laisse prendre l'habitude de boire du vin, du cafe. Peu a peu, ainsi, ils sont devenus polyphages et polydipsiques. C'est une grosse erreur de croire que l'enfant,--pas plus que l'homme, du reste--ne mange qu'a sa faim; toujours, ou presque toujours, a ce point de vue, la limite est depassee. La quantite d'aliments ingeres est beaucoup plus une affaire d'habitude que de besoin reel, comme le prouvent manifestement les resultats du traitement impose a ces petits malades. Quoi qu'il en soit, le fait est qu'ils mangent trop, depassent ainsi les limites du pouvoir digestif de l'estomac, dans lequel les aliments, etant insuffisamment elabores par les secretions digestives, stagnent et donnent lieu a des fermentations anormales. D'ou, d'une part, l'insuffisance et l'epuisement des glandes gastriques, la dilatation et l'atonie stomacales, et, d'autre part, la production des substances toxiques qui, resorbees, entrainent l'auto-intoxication et l'elevation thermique qui en est la consequence. Notons d'ailleurs,--et c'est la un point essentiel,--que la fievre digestive peut se produire et se produit ordinairement avant que l'epuisement glandulaire et l'atonie ou l'ectasie gastriques soient completement realises; elle coexiste plutot a la phase de polyphagie et constitue un signe prodromique, avertissant que la limite digestive est depassee, que l'estomac commence a se fatiguer, que l'auto-intoxication d'origine digestive est deja manifeste. Il est inutile d'insister ici sur les signes physiques divers de cet etat, gros ventre, clapotage ou ectasie gastrique, gros foie... etc., ils sont bien connus et faciles a mettre en evidence; d'autres signes, plus incertains, dyspnee, terreurs nocturnes, manifestations cutanees, peuvent exister aussi, qui completent la signification des premiers. Passons donc et arrivons au traitement. La premiere indication est de reduire la ration alimentaire a ce qui est strictement necessaire a l'enfant, suivant l'age, le sexe, le poids, la taille, et de composer cette ration d'aliments faciles a digerer, fournissant le minimum de fermentation, tels que lait, oeufs, pain grille, viande crue, puree de legumes. Sans en arriver au regime sec, qui a beaucoup d'inconvenients, on reduira cependant le plus possible la quantite de la boisson, constituee par de l'eau pure de bonne qualite ou des tisanes chaudes. Enfin, en outre des mesures hygieniques generales, on assurera la liberte du ventre par des habitudes regulieres ou a l'aide de quelques lavements tiedes, mais sans en abuser. DE LA PUBERTE A L'AGE ADULTE I.--CHEZ LA FILLE Chez la petite fille, l'apparition des regles constitue un moment solennel dans l'existence. La plupart des meres de famille le savent, s'en inquietent, mais ne connaissent pas les precautions a prendre. Ces precautions consistent a supprimer plus que jamais les fuites nerveuses. Ainsi, il convient alors de diminuer le travail cerebral, le travail musculaire, d'eviter a l'enfant les emotions, de la mettre a l'abri de toutes les influences qui, par action reflexe, retentissent sur son systeme nerveux (indigestions, coups de froid). Pendant les premieres periodes menstruelles, le repos presque absolu au lit s'imposerait, si les regles etaient douloureuses ou trop abondantes; et un repos relatif s'impose meme quand elles sont correctes. Ce qu'il faut bien savoir, c'est que l'anemie qui accompagne, en general, cette periode de la vie n'est justiciable ni du fer, ni du quinquina, ni de la suralimentation; ce qu'il faut pour la combattre, ce sont les precautions citees plus haut, et, par intervalles, quelques injections de cacodylate de soude, ou mieux, de cacodylate de magnesie. C'est la un des rares medicaments capables de rendre des services, a la condition formelle qu'il ne soit pris ni par l'estomac ni par l'intestin. Une fois la menstruation etablie, il ne faut pas s'inquieter outre mesure si, pendant les premieres annees, les regles ne viennent pas a epoques fixes, et il faut se declarer satisfait si elles ne sont ni douloureuses, ni trop abondantes. Plus tard, vers l'age de dix-huit ans, il est frequent de voir la sante des jeunes filles subir un assaut considerable, qui se traduit par de la chloro-anemie, avec etat nerveux, suppression des regles, troubles dyspeptiques, constipation, etc. Les causes en sont multiples. Chez la jeune ouvriere, c'est, le plus souvent, le surmenage physique, la vie anti-hygienique des ateliers, l'accumulation des privations. Dans d'autre milieux, c'est le fait du surmenage intellectuel pour l'obtention des brevets. Mais, plus souvent encore, ce sont les causes morales qui portent atteinte au systeme nerveux. C'est une vocation contrariee, une suite continue de petits malentendus avec la famille, avec la mere en particulier. La mere, ne se decidant pas a s'apercevoir que sa fille grandit, continue a vouloir exercer sur elle une autorite despotique, contre laquelle l'enfant se cabre en vain pendant de long mois, et dont elle souffre de jour en jour davantage. Dans d'autres cas, enfin, c'est une passion contrariee, un mariage desire qui se trouve rendu impossible par la volonte intransigeante des parents, ou par des circonstances independantes de toute volonte ou meme c'est un vague et obscur besoin du mariage: pour suivre, en somme, les lois de la nature, et donner satisfaction a cette sorte d'instinct de la maternite qui se rencontre chez la femme depuis son plus jeune age, et se traduit, dans la premiere enfance, par le besoin de la poupee. Quelle que soit la cause, le mal se prepare sourdement; puis, un jour, la "maladie" eclate, souvent a la suite d'une affection aigue qui contribue a faire tomber brusquement la force de resistance du systeme nerveux. Si varies que soient les symptomes par lesquels le mal se traduit, la therapeutique doit etre la meme. Elle consiste a ne pas aggraver la "maladie" par une medicamentation intempestive; ce ne sont ni les pilules de fer, ni le drap mouille, ni la douche froide qui pourront faire du bien a une jeune fille ainsi atteinte, ni meme la suralimentation, malgre l'anemie evidente. Non: ce qu'il faut, c'est chercher la cause de la "maladie", et la supprimer ou l'amoindrir autant que possible. Quand c'est le surmenage physique, le repos absolu s'impose, et la jeune malade arrive tres vite a la guerison. Quand le surmenage physique n'est pas la seule cause a invoquer, rien n'est plus difficile que de doser le repos et l'exercice. Le plus souvent, le repos relatif est de rigueur. Dans d'autres cas, au contraire, chez les musculaires en particulier, un exercice modere, et meme pousse assez loin, peut produire d'excellents effets. Le medecin, appele a se prononcer sur l'opportunite de ce moyen therapeutique, basera son jugement sur les resultats de l'enquete qu'il fera au sujet du passe de la malade, et il aura le droit de proceder par tatonnements. J'ajouterai que, dans les cas graves ou le repos absolu s'impose d'abord, rien n'est plus difficile que de doser l'exercice des que la malade est capable de le supporter, mais le principe est de rester en deca de ce que la malade peut donner. Quand la "maladie" de la jeune fille est due au milieu familial, le remede essentiel est de le lui faire quitter. Malheureusement, on attend souvent trop longtemps pour prendre ce parti radical; on attend que la vie soit devenue impossible, que la jeune fille ait perdu le sommeil, les forces, l'appetit, et soit dans un etat d'excitation inquietant. On l'isole alors dans une maison de sante ou d'hydrotherapie, ou on lui impose le plus souvent, a notre avis, une sequestration trop radicale. Car la priver de toute visite, de toute correspondance, la soumettre a une discipline d'une severite exageree, nous semble vraiment excessif. L'enfant se revolte, et ne tire de la cure d'isolement qu'un benefice relativement restreint. Elle prend sur elle pour simuler la guerison, et pour echapper a la tutelle des medecins; elle sort avec les apparences de la sante; mais elle n'est pas guerie, et, comme elle retombe dans le milieu familial hostile, la "maladie" ne tarde pas a renaitre de ses cendres, jusqu'au jour ou une circonstance quelconque amene enfin un changement de vie radical, qui la guerit. Le mieux ne serait-il pas, quand c'est possible, d'eloigner l'enfant, de temps a autre, du milieu familial, des qu'on s'apercoit que c'est lui qui est l'ennemi, en la confiant soit a une parente intelligente, soit meme a une garde bien choisie, jusqu'au moment ou on trouvera a la marier, chose qu'il ne faudra faire qu'apres mure reflexion, mais qui, dans bien des cas, est le remede par excellence? Pendant les absences de la jeune fille, l'etat nerveux du milieu familial lui-meme se calme, ce qui rend la vie commune acceptable par intermittences. Loin de nous, cependant, l'idee de porter atteinte a l'esprit de famille en proposant pareille mesure; nous ne la considerons que comme exceptionnelle et comme un pis-aller, preferable souvent a la maison de sante, et, en definitive, moins onereuse. Chez les gens peu fortunes, on n'a pas la ressource de la separation, meme momentanee. Heureusement, chez eux, les contacts entre parents et enfants ne sont pas incessants. La jeune fille a toujours une certaine independance; elle n'est pas soumise a une tyrannie de tous les instants. En outre, son systeme nerveux est moins vulnerable, de sorte que l'influence nefaste du milieu familial est rarement une cause de "maladie". Nous connaissons cependant de jeunes ouvrieres dont la sante a fini par sombrer, du fait du milieu dans lequel elles etaient condamnees a vivre: pere alcoolique, qui les battait au retour de l'atelier, mere ou belle-mere acariatre, frere debauche, etc. La pauvre victime resiste tant qu'elle peut, jusqu'au jour ou elle quitte avec eclat la maison paternelle, a moins que, victime resignee, elle ne voie peu a peu s'effriter son capital nerveux. Elle devient ainsi une proie toute designee pour la tuberculose, qui met fin a ses miseres; souvent aussi sa decheance se traduit par l'apparition de la folie, et l'asile d'alienes lui ouvre ses portes. D'autres fois, avons-nous dit, c'est une vocation contrariee qui met la jeune fille en etat de "maladie". Il n'y a pas a se le dissimuler, quelle que soit l'opinion que l'on puisse avoir sur la legitimite des vocations religieuses, lorsqu'une vocation est sincere, toutes les entraves qu'on lui apportera ne serviront de rien. La jeune fille souffrira, deviendra de plus en plus malade, et force sera un jour de ceder. Nous avons suivi plusieurs de ces drames intimes et ignores, qui torturent meme les familles chretiennes; et le resultat final a toujours ete le meme: la jeune fille a retrouve la sante des qu'elle a eu gain de cause. Exemple. Une jeune fille de vingt-deux ans luttait respectueusement, depuis trois ans, contre sa famille, pour obtenir l'autorisation d'entrer au Carmel. Elle en etait arrivee a un degre avance de "maladie", restant des huit et quinze jours sans garde-robe, malgre l'hygiene intestinale la plus soignee, ne pouvant plus lire ni supporter une conversation; elle maigrissait a vue d'oeil, et ne pouvait plus quitter son lit, tant les forces physiques etaient diminuees. Gravement preoccupe de l'issue de cette "maladie", dont je connaissais la cause, je crus remplir mon role de medecin en m'instituant l'avocat de la malade. Or, des qu'elle eut obtenu l'autorisation sollicitee depuis si longtemps,--et que, par parenthese, elle avait cesse de demander depuis un an, pour ne pas torturer sa famille,--nous vimes la sante revenir avec une rapidite prodigieuse. Tous les organes inhibes se remirent a fonctionner, et, un mois apres, la jeune fille entrait au Carmel. Quelle ne fut pas notre stupefaction d'apprendre que, le troisieme jour, elle lavait les escaliers a grande eau, pleine d'energie et de bonne humeur! Quelque respectueux que l'on doive etre de l'autorite des parents, il faut que cette autorite sache s'effacer devant la volonte ferme, reflechie, bien arretee d'une jeune fille; la justice le demande, et ajoutons que l'interet l'exige. Les memes considerations s'appliquent au cas ou une jeune fille veut, envers et contre tous, epouser le jeune homme de son choix. Certes, neuf fois sur dix, elle ferait mieux de suivre l'avis de ses parents, qui ont l'experience de la vie. Mais l'experience est semblable a un habit fait sur mesure, et qui ne va bien qu'a celui pour lequel il est fait. Aussi, lorsque, malgre les sages raisonnements, la jeune fille s'obstine et s'entete, estimons-nous qu'il faut lui ceder apres un delai raisonnable. On doit hair la persecution, de quelque part qu'elle vienne. Dans d'autres cas, avons-nous dit encore, la jeune fille est victime de son temperament, qui ne trouve pas dans les joies de la famille une satisfaction suffisante: elle eprouve le _besoin_ de se marier. C'est alors aux parents a l'aider dans son choix, car cet etat d'ame peut amener la "maladie". Mais, dans tous les cas, la jeune fille malade doit, avant de se marier, subir un traitement medical; car elle n'a pas le droit de se marier en etat de "maladie". Le mariage, le plus souvent, ne la guerirait pas. Or il faut bien savoir que, au debut de la vie conjugale surtout, elle n'a pas le droit d'etre malade. C'est donc une raison de plus pour la soigner avant le mariage. En general, d'ailleurs, cette cure est des plus simples: la cause de la "maladie" ayant disparu, et le capital biologique n'etant pas encore gravement entame, le role de la therapeutique se reduit a peu de chose. II.--CHEZ LE GARCON Chez le jeune garcon, de la puberte a l'age adulte, les influences capables d'amener la "maladie" sont egalement multiples. Signalons, parmi les principales : I. Le surmenage scolaire; II. L'abus des sports; III. Les deviations de l'hygiene sexuelle (habitudes solitaires et prematuration). I. Que faut-il penser du surmenage scolaire, dont on a fait si grand bruit il y a quelques annees? Les brillantes discussions de l'Academie de medecine n'ont pas empeche les programmes de se surcharger d'annee en annee; et ils se surchargeront encore davantage, cela est inevitable, c'est la loi meme du progres; vouloir aller contre, c'est vouloir remonter le courant. Mais, a la verite, ce soi-disant surmenage ne nous effraie pas outre mesure, car il faut compter: 1 deg. avec les nouvelles methodes d'enseignement, superieures a celles d'autrefois; 2 deg. avec une adaptation du cerveau des generations actuelles et futures a un travail cerebral plus considerable. N'est-ce pas ce manque d'adaptation qui rend si dangereux le travail cerebral chez les "deracines" dont nous avons dit un mot au chapitre precedent? Est-ce a dire que tout soit pour le mieux dans le meilleur des systemes pedagogiques? Non. Le jeune homme ne travaille pas trop, mais il travaille mal, il n'a pas le respect du temps. En outre, il ne dort pas assez, et on n'a pas assez le respect de son sommeil: du sommeil qui dompte tout, suivant la forte expression d'Homere. Un groupe de medecins anglais vient de commencer une campagne de presse pour obtenir que l'eleve des colleges anglais puisse dormir plus longtemps. Ils avaient ete precedes dans cette voie par le Dr Chaillou[5], directeur de l'hygiene d'un grand etablissement d'instruction, qui des 1903, a eu l'idee excellente d'installer, dans le pensionnat, ce qu'il appelle une "chambre des dormeurs". La, les jeunes gens fatigues momentanement vont, tout simplement, se reposer suivant leurs besoins; et jamais ils n'abusent de la permission. Il est vrai de dire que ce sont de grands jeunes gens, candidats aux ecoles, et que l'intelligente discipline generale de la maison est de nature a prevenir tout abus. [Note 5: _Hygiene, exercices physiques, et services medicaux dans un grand college moderne_, par le Dr Chaillou, attache a l'Institut Pasteur. Paris 1903.] II. _Abus des sports_.--Si pour l'homme sain l'exercice est necessaire a la sante, cet exercice, lorsqu'il est pousse a un degre excessif, devient un facteur important de "maladie". L'exercice, quand il est methodique, bien gradue, peut etre pousse tres loin sans provoquer d'accidents; c'est ainsi que, chez les professionnels des cirques, la sante se maintient excellente, comme j'ai pu m'en rendre compte par une enquete faite chez Barnum. Le medecin attache a la troupe de Barnum jouirait d'une veritable sinecure, s'il n'avait pas a compter avec les accidents d'ordre chirurgical. Mais, remarquons-le, les hommes du cirque sont _selectionnes_, ce sont des professionnels: ils ne font pas autre chose que des tours de force; toute leur activite, physique, intellectuelle, est concentree sur ces questions d'exercice musculaire. Ajoutons que l'exercice est savamment gradue par des gens du metier, qui savent par experience ce que c'est que l'entrainement; disons enfin que les gens des cirques observent une sage hygiene; ils savent que tous les ecarts se payent, et ils sont, a tous egards, d'une sobriete exemplaire. Tout autres sont les conditions dans lesquelles se trouve l'homme du monde qui fait du sport. Parfois il a une profession; c'est donc sur les loisirs qu'elle lui laisse, et souvent sur son sommeil, qu'il prend le temps de faire les exercices qui le passionnent; quand il n'a pas de profession, il est rare qu'il ait la moderation exemplaire signalee plus haut, et, alors, il ne depense pas son influx nerveux qu'en exercice physique. Mais, dans tous les cas, le principal ennemi du sportsman, c'est le _sport_, c'est-a-dire l'emulation qui existe presque fatalement entre ceux qui s'occupent avec passion d'exercices physiques, et qui fait que chacun d'eux veut devancer son voisin. Le bicycliste isole risquerait rarement d'arriver au surmenage; ce qui le fatigue, c'est de voyager en compagnie d'autres camarades, a cause de l'excitation qui se communique des uns aux autres, et qui les porte tous a donner plus qu'ils ne peuvent. L'escrime, souvent, n'aurait pas sa raison d'etre, sans le desir de l'emporter sur ses partenaires; de la le danger special de cet exercice. Si l'on veut bien se rappeler qu'il est pris, en general, dans un air confine, qu'il exige une depense considerable d'influx nerveux, une tension permanente de l'esprit, un exces de rapidite dans les mouvements, on comprendra que c'est plus un exercice cerebral qu'un exercice musculaire, et que les gens qui croient se reposer du travail cerebral en faisant de l'escrime sont bien vite detrompes. Le sage est celui qui, desirant se reposer du travail cerebral par l'exercice, s'attache aux exercices qui ne demandent pas d'attention, aux exercices automatiques dans lesquels la moelle seule intervient; marcher, ou mieux encore courir suivant les bons principes, scier du bois, tourner une roue de pompe, labourer, ramer, etc. L'automobilisme "tient le record" parmi les exercices qui epuisent le systeme nerveux; nous ne parlons pas, bien entendu, des hommes qui se servent de l'automobile comme d'un moyen de locomotion, mais de ceux qui en font un moyen de distraction. Quelques-uns arrivent a une mentalite toute speciale, a un etat de folie qui n'a pas encore recu de nom, et qu'on pourrait appeler la folie de la vitesse: quand ils sont sur leur machine, ils ne voient que le ruban de route qui se deroule devant eux, le reste de la terre a cesse d'exister. Ils ne voient point, ils n'entendent point: ce sont des mangeurs de kilometres, ce ne sont plus des hommes. Et, chose curieuse, l'automobiliste n'a pas besoin d'emulation, il se suggestionne lui-meme, et devient le propre artisan de son delire. Mais les dangers des sports deviennent encore plus considerables quand ils sont pratiques par des organismes en voie de formation, par des jeunes gens, par des ecoliers. Or, il y a quelques annees, avait souffle un vent, venu d'Angleterre, qui avait veritablement tourne la tete a certains hommes s'occupant des problemes de pedagogie,--ou plutot qui avait affole l'opinion publique, et les pedagogues subissaient le courant. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne parlait plus, dans les etablissements scolaires, que de sports et de gymnastique. La culture intellectuelle paraissait devoir etre mise au second plan. Mais on n'a pas tarde a voir qu'il y avait abus. Les excellents travaux du Dr Lagrange et du Dr Legendre, l'intervention des medecins dans la _Ligue des Peres de Famille_, ont mis un frein a cet engouement, qu'on ne rencontre plus que dans quelques institutions ou l'on s'obstine a imiter l'education anglaise, sans se rappeler que nos petits Francais ne sont pas des Anglo-Saxons. Je me demande d'ailleurs si les petits Anglo-Saxons eux-memes de l'age de douze et treize ans se trouveraient bien de faire des courses de 4 et 5 kilometres au pas gymnastique, sans progression et sans entrainement prealable, comme je sais qu'on en impose aux enfants dans les institutions dont je parle. III. _Deviations de l'hygiene sexuelle_.--Tous les pedagogues et tous les peres de famille soucieux de l'avenir de leurs enfants sont, a juste titre, preoccupes de l'important probleme de l'education sexuelle; mais tous sont loin de le resoudre dans le meme sens. Les uns estiment qu'il ne faut rien dire aux enfants, ni meme aux jeunes gens; les autres, qu'il faut au contraire aborder le redoutable probleme en face, et le plus tot possible. La verite, comme en bien d'autres circonstances, se trouve entre ces deux extremes. Il est bien certain qu'il faut que, a un moment donne, le jeune homme soit averti des dangers qu'il court en s'abandonnant a des aberrations de l'instinct genesique, ou encore a l'usage premature des fonctions sexuelles, et qu'il faut aussi qu'il connaisse de bonne heure le peril venerien. Mais quels moyens employer pour l'instruire? Est-ce au pere de famille que revient ce role educateur? Oui, s'il a suffisamment gagne la confiance de ses enfants, et s'il se sent capable de cette mission delicate; dans d'autres cas, c'est au medecin de la famille que doit etre devolu ce soin; et, dans les pensions, lycees, institutions, c'est encore au medecin de la maison, et, dans une certaine mesure, a ceux des professeurs qui vivent le plus avec les eleves. Convient-il de donner a ceux-ci un enseignement collectif? La tentative a ete faite, recemment, dans plusieurs lycees de Paris. Il faut avouer qu'elle est ardue, mais les bons resultats ont depasse toute attente. Cependant je suis avec M. l'abbe Fonsagrives partisan plutot de l'enseignement individuel, compris dans un sens liberal, sous forme de causerie du professeur avec un petit nombre d'eleves. Jusqu'au moment ou il est raisonnable d'aborder devant les enfants ces delicats problemes, le role de l'educateur doit se borner a exercer autour d'eux une surveillance assidue, et a retarder le plus possible l'eclosion de l'instinct sexuel. Pour ce faire, il faut imposer a l'enfant de la fatigue physique, la pousser au maximum de la _tolerance_, dussent les etudes en souffrir momentanement. C'est de la bonne economie, sans cependant qu'on doive verser dans cet abus des sports que nous avons denonce plus haut. Ici se retrouve, comme dans tous les problemes de l'hygiene, cette question de dosage, de mesure, qui comporte un nombre indefini de solutions, d'apres la variete des cas individuels. Les dangers que court l'enfant en s'abandonnant a des aberrations de l'instinct sexuel sont moins grands que ne l'a dit Tissot, mais ils sont neanmoins considerables, et le capital nerveux de l'enfant est vite entame par les habitudes vicieuses. De la ces formes vagues de neurasthenie avec difficulte pour le travail, timidite maladive, manque de confiance en soi, cephalee, traits tires, yeux cernes, amaigrissement, amoindrissement de la valeur du sujet. Un medecin eclaire ne s'y trompe pas. Il doit alors trouver moyen de prendre l'enfant a part, a la fin de la consultation, et lui dire a brule-pourpoint, en le regardant fixement: "Mon ami, je sais la cause de votre mal!" Il faut ensuite provoquer quelques aveux _discrets_, et la consultation doit se terminer par une promesse formelle de l'enfant de se corriger. La psychotherapie, en ce cas, vaut mieux que les medications pharmaceutiques les plus savantes: elle manque bien rarement son effet et elle peut etre grandement aidee, dans certains cas, par la psychotherapie hypnotique, dont nous parlerons plus loin. Quant au danger que fait courir la prematuration des fonctions sexuelles, c'est chose certaine que tout usage de ces fonctions devient un abus, tant que l'organisme n'a pas atteint son complet developpement. L'etre humain ne devrait aborder l'acte destine a perpetuer la vie qu'a partir du moment ou il est, lui-meme, en pleine possession de toute sa vigueur physique. Jusqu'a ce moment, la continence n'est pas prejudiciable. La question a ete etudiee a fond, et resolue dans le meme sens par les moralistes et par les hygienistes. La continence n'est presque pas penible, elle ne le devient que si des excitations factices ont eveille de trop bonne heure l'instinct sexuel. Elle est recommandable au point de vue moral; elle entretient, chez le jeune homme, ce sentiment qu'on ne saurait trop developper, "le respect de la femme"; et, a vrai dire, c'est elle seule qui le met surement a l'abri des contaminations veneriennes. Le grand public commence a connaitre le peril venerien, et, surtout, a oser en parler. On ne saurait croire combien l'ingenieuse trouvaille de M. Brieux, qui a designe sous le nom d'_avarie_ la plus redoutable des "maladies" veneriennes, la syphilis, a fait faire de progres a l'opinion publique. Le mot, d'ailleurs, meritait de faire fortune; et nous aimerions aussi voir employer le terme de "petite avarie" pour designer la blennorragie, dont les mefaits sont plus considerables que ne le croit le public, et meme que ne le croient beaucoup de medecins. Ce que le public ignore encore, c'est l'age auquel les jeunes gens sont le plus souvent contamines. Ainsi que l'a demontre le Dr Ed Fournier, c'est beaucoup plus tot qu'on ne se le figure generalement; et non seulement a Paris, mais partout, ainsi que le demontrent les statistiques de _toutes_ les armees, qui enregistrent beaucoup plus de "maladies" veneriennes a la premiere annee de service qu'aux annees ulterieures, parce que, parmi les malades enregistres a la premiere annee, figurent tous ceux qui etaient contamines avant leur entree au regiment. Nous ne saurions trop recommander a ce sujet la lecture et la meditation de l'excellente brochure du professeur A. Fournier: _Pour nos fils quand ils auront dix-huit ans_. En quelques pages s'y trouvent nettement indiquees, et sans aucune exageration, la gravite du peril venerien, la conduite a tenir pour l'attenuer quand on est atteint, et pour l'eviter. Cette brochure est bonne a lire, elle est necessaire et suffisante aux conferenciers qui veulent repandre la verite. Nous n'avons pas a insister ici sur les mefaits de la syphilis. C'est toujours une "maladie" grave, quelquefois elle est tres grave, et cela des les premiers mois qui suivent son apparition. Elle se traduit alors par les plus importants symptomes de la decheance organique, cephalee violente, anemie aigue, perte des forces, albuminurie, etc.; inutile de dire que, dans ce cas, elle fait subir au capital biologique un dechet enorme. Heureusement le traitement mercuriel intensif est la pour reparer, dans une certaine mesure, le desastre. D'autres fois, la syphilis amene chez le malade de telles preoccupations morales qu'elle devient un danger imminent. L'angoisse peut meme conduire au suicide. Il faut que le medecin et le pere de famille connaissent cette syphilophobie, pour rasserener la victime, dans la mesure necessaire. Mais dans tous les cas la syphilis, cause d'amoindrissement enorme de la valeur du sujet, devra etre traitee energiquement, des le debut et pendant un temps prolonge,--au moins quatre ans,--par des traitements successifs. Chez la jeune fille, la syphilis est egalement a redouter. Nombre de jeunes filles de la classe ouvriere connaissent tout ce qui est relatif aux questions veneriennes; elles n'en ignorent que le danger. C'est a leur usage que j'ai ecrit naguere une petite brochure intitulee: _Pour nos filles_. Les services qu'elle est appelee a rendre ne sont pas comparables a ceux que rendra sa soeur ainee, l'excellente brochure du professeur Fournier; et si je la mentionne, ce n'est certes point par une enfantine vanite d'auteur: c'est que, de divers cotes, on m'a affirme qu'il etait bon de la faire connaitre. III--CAUSES MORBIGENES COMMUNES AUX DEUX SEXES.--"MALADIES" ACCIDENTELLES C'est a dessein que nous placons ces observations a la suite de l'etude consacree aux jeunes garcons, car les jeunes filles, entourees de soins a l'age qui nous occupe, ont relativement peu de "maladies" accidentelles. Chez le jeune homme, au contraire, plus ou moins mal surveille, plus ou moins surmene par un travail cerebral auquel son cerveau n'est pas encore completement adapte, ou par le travail musculaire, pour lequel ses muscles, encore en etat de developpement, ne sont pas suffisamment prepares, la flore microbienne trouve un excellent terrain de culture. Nous ne pouvons pas passer en revue la pathologie de cet age; faisons seulement remarquer que la "maladie" accidentelle ou bien tue l'individu, ou bien laisse un reliquat definitif sur un organe quelconque (endocardite du rhumatisme, etc.): mais il est tres rare que, a cette periode de la vie, elle amene l'amoindrissement prolonge ou definitif de la valeur du sujet. En d'autres termes, souvent, chez les jeunes gens, l'affection aigue aboutit a une convalescence franche, sans ebranler l'organisme; a cet age, comme dans l'enfance, l'organisme est doue d'une grande elasticite, et rebondit facilement. Exception doit etre faite pour la tuberculose; c'est, par excellence, la "maladie" de l'age adulte. Contractee, le plus souvent, dans la plus tendre enfance, elle sommeille jusqu'au moment ou les mauvaises conditions de milieu, la misere physiologique, le surmenage, mettent le terrain en etat de moindre resistance. De la son maximum de frequence de dix-huit a trente-cinq ans. De cette conception, qui n'est pas encore classique, mais qui commence a penetrer dans les esprits, grace aux travaux du professeur Grancher, et a ceux de M. le medecin inspecteur Kelsch, sur la tuberculose dans l'armee, decoule la veritable prophylaxie de la tuberculose. C'est en vain que l'on depenserait beaucoup d'argent pour fonder des sanatoria; le sanatorium ne convient qu'aux riches. C'est peut-etre un bon instrument de cure: surement ce n'est pas le meilleur, et, en tout cas "ce n'est pas le meilleur instrument de la lutte contre la tuberculose en tant que "maladie" sociale" (Grancher). Voyez, en effet, ce qu'il faudrait pour qu'un sanatorium populaire donnat un rendement social appreciable! Il faudrait: 1 deg.a l'entree du sanatorium, un dispensaire de depistage pour ouvrir la porte aux seuls malades legerement atteints; 2 deg. pendant le sejour du malade au sanatorium, une oeuvre de secours pour sa femme et ses enfants; 3 deg. a la sortie du sanatorium, la double ration de repos et la demi-ration de travail pendant un temps presque illimite! Le Congres de la tuberculose de 1905 a d'ailleurs sonne le glas sur les sanatoria populaires, et les medecins de tous les pays, dans une heure de sens commun et de clarte, ont vote la meme formule: "En fait de tuberculose, la preservation domine l'assistance." Nous serons moins severes dans notre appreciation des dispensaires: ils peuvent rendre quelques services pour l'education populaire; mais les veritables oeuvres de l'avenir, on ne saurait trop le repeter, sont les oeuvres de preservation, celles qui arrachent un enfant sain d'un milieu contamine; ce sont les oeuvres d'hopitaux marins, pour les enfants atteints de tuberculose locale et non contagieuse; ce sont les colonies de vacances, etc. Ce sont, surtout, les diverses oeuvres sociales luttant contre la misere: car la misere est le grand, le plus grand facteur de la tuberculose. DEUXIEME PARTIE CHAPITRE I MATURITE Voici l'homme arrive a l'age adulte; il est en pleine possession de tous ses moyens, son capital a ete progressivement ameliore et lui rapporte de gros interets; il s'agit maintenant de l'utiliser, de le faire valoir, d'obtenir de lui son rendement maximum. L'ere des menagements est passee, il faut a tout prix que l'homme travaille et produise. On l'alimentera en consequence: la depense etant considerable, il faudra que l'aliment soit reparateur. Le point essentiel est de ne pas depasser la dose des depenses, d'utiliser le capital, mais non de l'amoindrir, de chauffer la machine, sinon a blanc, du moins a la temperature maxima toleree, pour ne pas l'user trop vite, et surtout pour ne pas la faire eclater. Il faut, en somme, que l'homme produise; et, a s'ecouter vivre avec trop de prudence, il ne ferait que s'empecher de mourir. Bien plus; de meme qu'un capitaliste avise, quand il possede beaucoup de fonds disponibles, quand il a ce qu'on appelle de la "surface", n'a pas peur, de temps a autre, de risquer une somme raisonnable dans une affaire qui n'est pas de tout repos; de meme l'homme bien portant, a capital solide, ne doit pas craindre, a certains moments, de se depenser un peu plus que ne l'exigerait la sage hygiene, a la condition que l'effort ne soit ni trop excessif, ni trop prolonge, et qu'une periode de repos succede a cette periode de travail intensif. (De la la necessite des vacances et du repos hebdomadaire). Soit, dira-t-on, nous acceptons le principe, nous croyons qu'il est bon que l'homme actif, intelligent, bien portant, donne de temps a autre ce qu'on appelle un "coup de collier", quitte a reparer sa depense excessive par un repos plus ou moins prolonge, mais quel est le criterium? a quel signe reconnaitrez-vous que l'homme n'a pas depasse la mesure de ses forces, et qu'il ne court pas a la banqueroute? Le principe general est qu'il faut arriver aux confins de la fatigue, mais ne jamais atteindre la fatigue douloureuse. Quand il s'agit de travail musculaire, le criterium est relativement facile a trouver. On est averti qu'on a depasse la mesure de ses forces par deux symptomes caracteristiques: la diminution d'appetit et la diminution de sommeil. Cette donnee pourrait meme rendre de grands services aux chefs militaires, dont l'ideal, tres legitime, est de faire produire a la machine humaine son maximum de rendement, sans epuiser cependant les forces des soldats. Malheureusement, quelques-uns d'entre eux confondent l'entrainement et l'epuisement; ils arrivent a avoir des troupes qui n'ont pas de valeur reelle, tout en ayant les apparences de la force. Ces troupes, qui se sont presentees sous le plus bel aspect a des manoeuvres de quelques jours, seraient incapables d'entrer en campagne et de supporter des fatigues prolongees. Si les chefs de corps avaient eu la precaution de s'enquerir de la facon dont les soldats mangent, ou de _voir_, apres une marche prolongee, comment ils mangent, de surveiller de temps a autre le tonneau des eaux grasses, qui recueille tous les restes des repas, ils auraient vu que le travail excessif se traduit par une baisse dans l'appetit. S'ils passaient, le soir, dans les chambrees, d'une facon inopinee, ils verraient qu'a la suite de fatigues excessives les hommes ne dorment pas bien. Et rien ne les empecherait, d'ailleurs, de prendre parfois l'avis de leurs medecins. Nous ne dissimulons pas la difficulte du probleme, d'autant que, chez l'homme qui a subi un entrainement methodique, la sensation de _fatigue_ disparait; l'homme entraine ne connait pas la fatigue. L'epuisement, chez lui, se traduit exclusivement par la diminution du poids, de l'appetit et du sommeil, comme aussi, dans le milieu militaire en particulier, par l'apparition des "maladies" dites accidentelles. Et si le probleme est difficile tant qu'il ne s'agit que de depenses musculaires, il devient plus complexe encore quand il s'agit de depenses cerebrales. Voici un commercant oblige de brasser de grosses affaires. Il est reveille, le matin, par le telephone voisin de son lit; pendant toute la journee, il n'a pas un quart d'heure de tranquillite; il sent peser sur lui des responsabilites ecrasantes; sa vie n'est qu'une serie d'inquietudes. Qu'a ce surmenage incessant viennent s'ajouter des chagrins de famille, etc., voici notre homme qui, tout d'un coup, tombe dans la "maladie". Le moindre pretexte suffit pour amener le declanchement: c'est une emotion un peu violente, c'est une perte d'argent, c'est une "maladie" infectieuse plus ou moins legere, qui ouvre la breche, et voila la "maladie" installee! Cet homme aurait-il pu eviter le cataclysme? A-t-il eu, depuis dix ans qu'il surmene son cerveau, un avertissement quelconque lui indiquant qu'il depasse les limites de son elasticite, et qu'il puise a pleines mains dans un capital insuffisamment repare chaque jour? Oui, le plus souvent! C'est, par exemple, un vertige qui est apparu, a un moment donne. Si cet homme avait tenu compte de ce qu'on pourrait appeler "un avertissement sans frais", il aurait immediatement diminue le travail, ou meme l'aurait suspendu pendant quelques jours. Mais il n'en a pas tenu compte, il a pense que _ca passerait_. D'autres fois, c'est une sorte d'endolorissement de la tete, non pas passager, mais permanent, qui constitue l'avertissement, avec bourdonnements de l'oreille gauche. (Cette predominance des bourdonnements a gauche, de la diminution de l'acuite auditive a gauche, se rencontre a toutes les phases de la "maladie".) D'autres fois encore, c'est une sorte de sensation de fatigue permanente, exageree surtout le matin, avec diminution d'appetit, constipation, autrement dit avec les petits symptomes de la grande "maladie". Il est tout a fait exceptionnel que le krach se produise sans de tels phenomenes premonitoires. Cela arrive, cependant, et c'est chez les natures les plus admirablement douees en apparence. Quand le sujet est soumis a un surmenage intellectuel et musculaire a la fois, il realise les conditions les plus parfaites pour arriver a l'epuisement rapide; aussi ne saurait-on protester trop energiquement contre le prejuge des gens du monde, qui se figurent que l'exercice musculaire repose du travail cerebral, et que le surmene cerebral doit, pour bien se porter, faire de l'exercice, de la bicyclette, de la marche forcee, a ses moments disponibles. C'est la une erreur enorme dont la pedagogie commence a faire justice. Certes il est des hommes, admirablement doues, qui peuvent supporter une depense considerable a la fois au point de vue musculaire et au point de vue cerebral: mais ce qu'il faut bien se rappeler, c'est que, des que surviennent les premiers symptomes du surmenage, on doit aussitot reduire la depense totale, et la depense musculaire en particulier; a ce prix seulement on aura chance d'echapper aux griffes, toujours pretes a s'abattre sur nous, de la "maladie". CHAPITRE II CARACTERES GENERAUX DE LA "MALADIE" Plusieurs fois deja, dans le cours de ce travail, j'ai eu l'occasion de parler de la "maladie", sans preciser le sens exact que je donnais a ce mot. Mais le moment est venu de tenter, sinon une definition scientifique de la "maladie",--definition aussi impossible que celles, par exemple, de la richesse, de la vertu, ou de la beaute,--tout au moins une explication sommaire de ce qu'est, a mes yeux, cette chose indefinissable; des principaux caracteres qui lui sont propres; et des traits qui la distinguent de ces manifestations pathologiques bien determinees que l'on appelle communement les "maladies", et que j'appellerais volontiers des "accidents", par opposition a la nature plus generale, plus profonde, et infiniment plus complexe, de la "maladie". Voici quatre personnes qui, dans une meme apres-midi, se presentent a ma consultation. Ce sont quatre malades: il ne faut pas etre grand clerc pour l'affirmer _a priori_. Mais voyons ce que nous enseignera l'etude detaillee, et surtout reflechie, de chacune de ces quatre personnes, qui paraissent se ressembler aussi peu que possible, et n'avoir l'une avec l'autre absolument rien de commun. L'une est grande et forte, l'autre petite et malingre; l'une est obese, l'autre d'une maigreur inquietante. Les souffrances que chacune accuse sonttout a fait differentes, de l'une a l'autre; les causes qui ont paru engendrer ces souffrances semblent opposees: chez l'une l'exces de fatigue, chez une autre l'exces d'oisivete, etc. Essayons a present d'approfondir un peu notre investigation. Ah! ce n'est pas un mince travail que d'etudier un malade, de fouiller son heredite, de le suivre depuis le jour de sa naissance, voire meme de sa conception, de noter tous les incidents pathologiques de son enfance, de sa jeunesse, de son adolescence, d'apprecier son degre de sante pendant les periodes qui ont separe ces divers incidents, de se reconnaitre au milieu du luxe de details avec lequel il decrit ses miseres, en un mot de reconstituer a la fois le bilan complet de son etat present et le tableau du chemin qu'il a suivi pour y parvenir. Mais cette etude meticuleuse est necessaire; sans elle, pas de diagnostic possible, pas de traitement rationnel; d'elle seule pourra resulter la connaissance veritable du malade, c'est-a-dire l'appreciation de ce qu'il vaut, du point precis ou il en est dans son evolution. Et j'ajoute que ce n'est que lorsqu'on a etudie ainsi des centaines et des centaines de malades que l'on commence a avoir une idee nette de ce que c'est que la "maladie". Voici donc une premiere malade, que je connais depuis cinq ans. C'est une femme de trente-deux ans, dont on devine des le premier abord la vivacite d'intelligence, et avec laquelle le medecin comprend tout de suite,--a sa grande satisfaction,--qu'il va pouvoir causer utilement. L'enquete m'apprend qu'elle a eu un capital initial excellent: un grand-