Project Gutenberg's Histoire de St. Louis, Roi de France, by Richard de Bury This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Histoire de St. Louis, Roi de France Author: Richard de Bury Release Date: May 26, 2004 [EBook #12437] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ST. LOUIS, ROI DE FRANCE *** Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. Histoire de St. Louis Roi de France Par De Bury Nouvelle edition revue avec soin _Je suis cet heureux Roi que la France revere, Le Pere des Bourbons...._ Henri. Volt. [Illustration: Couronne de Saint-Louis] Lyon Rolland, Imprimeur Libraire Rue du Perat, n deg.4 1828 * * * * * Louis VIII, roi de France, pere de saint Louis, etait dans la quarantieme annee de son age, et la troisieme de son regne, lorsque, revenant a Paris, apres le siege de la ville d'Avignon, il se sentit vivement presse d'un mal qu'il avait tenu cache jusqu'alors, et fut force de s'arreter au chateau de Montpensier, en Auvergne. Ce fut dans cette occasion que ce prince fit voir qu'il etait veritablement chretien. Quel que fut ce mal, dont l'histoire ne nous a pas appris la veritable cause, les medecins lui proposerent un remede que la loi de Dieu lui defendait. Malgre le refus qu'il fit d'en user, on introduisit aupres de lui, pendant qu'il dormait, une jeune fille. S'etant eveille, il appela l'officier qui le servait, lui ordonna de la faire retirer, en lui disant ces belles paroles: _Qu'il aimait mieux mourir, que de conserver sa vie en commettant un peche mortel_. Cependant le mal ayant augmente, et ce prince sentant les approches de la mort, il ne s'occupa plus que du soin de mettre ordre a ses affaires. Ayant fait venir autour de son lit les eveques et les grands seigneurs qui l'avaient accompagne, il leur declara qu'il nommait la reine Blanche de Castille, son epouse, regente de l'etat pendant la minorite de son fils Louis[1]. Cette nomination fut faite en presence de l'archeveque de Sens, des eveques de Beauvais, de Noyon et de Chartres, et du chancelier Garin, qui la declarerent authentiquement, apres sa mort, par des lettres scellees de leurs sceaux. Il recommanda son fils aux seigneurs francais qui etait presens, et principalement a Matthieu II de Montmorency, connetable de France, a Philippe, comte de Boulogne, au comte de Montfort, aux sires de Coucy et de Bourbon, princes de son sang, et a plusieurs autres seigneurs qui lui promirent que ses intentions seraient exactement executees; qu'ils feraient serment de fidelite au prince son fils, et qu'ils soutiendraient l'autorite de la reine durant sa regence. [Note 1: Il n'avait que douze ans commences; et, dans ce temps, les rois n'etaient declares majeurs qu'a 21 ans.] Pendant que cela se passait a Montpensier, Blanche etait restee a Paris, ou elle attendait avec impatience l'arrivee du roi, pour le feliciter sur ses conquetes: elle n'etait pas instruite de sa maladie. Pressee du desir de le revoir, elle s'etait mise en chemin pour aller le joindre, lorsqu'elle rencontra le jeune Louis, qui revenait precipitamment, accompagne du chancelier et de plusieurs autres seigneurs. Elle reconnut, a la tristesse repandue sur leurs visages, la perte que la France venait de faire. Elle retourna aussitot a Paris, afin de concerter avec les fideles serviteurs du roi, les mesures les plus promptes qu'il convenait de prendre pour le faire couronner. La regente ne fut pas long-temps sans apercevoir des semences de division dans les discours de plusieurs grands vassaux de la couronne, par les demandes qu'ils lui firent, et surtout par le refus de plusieurs d'entre eux de se trouver a la ceremonie du couronnement du roi, qui fut faite le premier dimanche de l'Avent de l'annee 1226. Le nombre des seigneurs qui y assisterent ne fut pas, a beaucoup pres, aussi grand qu'il devait etre, suivant l'usage ordinaire, et en consequence des lettres que la regente leur avait fait ecrire pour les y inviter; mais elle ne laissa pas de faire faire la ceremonie, par les conseils du chancelier et du legat, le retardement paraissant dangereux, surtout dans ces temps-la, ou on la regardait comme essentielle a la royaute. La cour, et tous ceux qui devaient assister a cette ceremonie, s'etaient rendus a Reims. Thibaud, comte de Champagne, etait en chemin pour s'y trouver; mais, comme il approchait de la ville, on l'envoya prier de n'y pas entrer, a cause du bruit faux, mais facheux, qui courait de lui, qu'il avait fait empoisonner le feu roi. La comtesse sa femme fut neanmoins de la fete, ainsi que la comtesse de Flandre, qui se disputerent entre elles le droit de porter l'epee devant le roi, comme representant leurs maris absens. Mais, sur le refus qu'on leur en fit, elles consentirent que Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi, eut cet honneur, sans prejudice de leurs droits, ou plutot de ceux de leurs maris. L'affront qu'on venait de faire au comte de Champagne ne pouvait manquer, vu son caractere brouillon, de le jeter dans le parti des factieux, et il semble qu'il eut ete de la prudence de ne lui en pas donner l'occasion. Mais ou l'on savait qu'il y etait deja, ou la reine regente ne se crut pas assez d'autorite pour obtenir des grands seigneurs assembles qu'il n'en fut pas exclu: peut-etre aussi ne fut-elle pas fachee de voir mortifier un seigneur qui avait eu la hardiesse de lui temoigner de l'amour. Quoi qu'il en soit, il fut un des premiers qui fit ouvertement des preparatifs pour la revolte, de concert avec deux autres seigneurs mecontens: c'etaient Pierre de Dreux, comte de Bretagne, surnomme _Mauclerc_[1], auquel Philippe-Auguste avait fait epouser l'heritiere de ce comte; et Hugues de Lusignan, comte de la Marche, qui avait epouse Isabelle, fille d'Aymard, comte d'Angouleme, veuve de Jean-Sans-Terre, roi d'Angleterre, mere de Henri III, qui y regnait alors. [Note 1: C'est-a-dire, suivant le langage du temps, _homme malin et mechant_.] Comme l'archeveche de Reims etait alors vacant, ce fut de Jacques de Bazoche, son suffragant, eveque de Soissons, que Louis recut cette onction qui rend les rois sacres pour les peuples. Quoiqu'il fut encore bien jeune, il etait deja assez instruit pour ne pas regarder cette action comme une simple ceremonie[2]. Il ne put faire, sans trembler, le serment de n'employer sa puissance que pour la gloire de Dieu, pour la defense de l'Eglise et pour le bien de ses peuples. Il s'appliqua ces paroles qui commencent la messe ce jour-la, et dont David se servait pour dire: _Qu'il mettait en Dieu toute sa confiance, et qu'il s'assurait d'etre exauce_. [Note 2: Joinville, p. 15.] Comme cette ceremonie est trop connue pour nous arreter a la decrire, je dirai seulement que, lorsqu'elle fut finie, on fit asseoir le roi sur un trone richement pare, que l'on mit entre ses mains le sceptre et la main de justice, et qu'ensuite tous les grands seigneurs et prelats, qui etaient presens, lui preterent serment de fidelite, ainsi qu'a la reine sa mere, pour le temps que sa regence durerait. Des le lendemain, la reine partit pour ramener le roi a Paris; elle souhaita qu'il n'y eut aucunes marques de rejouissances, comme il n'y en avait point eu a Reims: car, quelque satisfaction qu'elle eut de voir regner son fils, rien n'effacait de son coeur le regret dont elle etait penetree de la perte qu'elle venait de faire. D'ailleurs l'affliction etait si generale, que les grands et le peuple n'eurent pas de peine a suspendre les mouvemens de leur joie, et la sagesse de la regente ne lui permettait pas de perdre en vains amusemens un temps dont elle avait besoin pour arreter et eteindre les factions qui se formaient dans l'etat. _Caractere de la regente_. Blanche de Castille etait une princesse dont la prudence, la presence d'esprit, l'activite, la fermete, le courage et la sage politique, rendront a jamais la memoire chere et respectable aux Francais. Elle s'appliqua uniquement a dissiper les orages qui se formaient contre l'etat: elle n'eut d'autres vues que de conserver a son fils les serviteurs qui lui etaient restes fideles, de lui en acquerir de nouveaux, et de prevenir les dangereux desseins de ses ennemis. Les seigneurs de la cour se ressentirent de ses bienfaits, et tout le monde de ses manieres obligeantes et naturelles qu'elle employait pour gagner les coeurs qui y etaient d'autant plus sensibles, qu'elle accompagnait ses graces du plus parfait discernement. Comme le comte de Boulogne etait un des plus puissans seigneurs de l'etat, et celui dont le roi pouvait attendre plus de secours ou de traverses, elle n'oublia rien pour le mettre dans ses interets. Philippe-Auguste lui avait donne le comte de Mortain; mais Louis VIII s'en etait reserve le chateau, en confirmant ce don. Blanche commenca par le lui remettre, et lui rendit en meme temps le chateau de l'Isle-Bonne, que le feu roi s'etait pareillement reserve; et, dans la suite, elle lui ceda encore l'hommage du comte de Saint-Pol, comme une dependance de celui de Boulogne. La reine Blanche traita avec la meme generosite Ferrand, comte de Flandre. Philippe-Auguste l'avait fait prisonnier a la bataille de Bouvines, et n'avait pas voulu lui rendre sa liberte, a moins qu'il ne payat une rancon de cinquante mille livres, somme alors tres-considerable, et qu'il ne donnat pour surete Lille, Douai et l'Ecluse. La regente, de l'avis des grands du royaume, rendit au comte sa liberte, et lui fit remise de la moitie de sa rancon, a condition de laisser seulement pendant dix ans, entre les mains du jeune roi, la citadelle de Douai. Ce bienfait l'attacha si fortement aux interets de la reine et de son fils, que rien ne put l'en ecarter, et qu'il resista constamment a toutes les sollicitations des seigneurs mecontens. Cependant le comte de Champagne avait leve le premier l'etendard de la revolte: il avait fait une ligue avec les comtes de Bretagne et de la Marche. Ils avaient commence par faire fortifier et fournir de munitions de guerre et de bouche les chateaux de Beuvron en Normandie, et de Bellesme dans le Perche, dont le feu roi avait confie la garde au comte de Bretagne. La regente, usant de la plus grande diligence, avant que les mecontens fussent en etat de se mettre en campagne, assembla promptement une armee assez nombreuse pour accabler le comte de Champagne. Elle fut parfaitement secondee par Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi; par Robert, comte de Dreux, frere du comte de Bretagne; et par Hugues IV, duc de Bourgogne. Elle marcha avec eux, accompagnee du roi son fils, en Champagne, contre le comte Thibaud. Ce seigneur, surpris de cette diligence, mit les armes bas, et eut recours a la clemence du roi qui lui pardonna, et le recut en ses bonnes graces. C'est sur cette reconciliation si prompte, et principalement sur les discours perfides d'un auteur anglais[1], qu'il a plu a quelques-uns de nos ecrivains d'orner, ou plutot de salir leur histoire de l'episode imaginaire des amours du comte de Champagne et de la reine regente. Le plaisir de mal parler des grands, et de se faire applaudir par des gens corrompus, dont notre siecle n'est pas plus exempt que les autres, donne la vogue a ces sortes de fables; mais celles-la ne furent point capables de fletrir la reputation d'une reine a laquelle notre histoire a, dans tous les temps, rendu la justice qu'elle meritait. D'ailleurs les historiens anglais, et surtout Matthieu Paris, moine benedictin, croyaient, par ces traits de malignite, venger leur roi Henri III des avantages que les Francais, sous la conduite de la reine Blanche, avaient remportes sur lui, lorsqu'ayant pris, comme je le dirai dans la suite, le parti des mecontens, il fut renvoye dans son ile, apres avoir vu detruire son armee, et depense beaucoup d'argent. A la verite, suivant les memoires de ce temps-la, il y a lieu de penser que le comte de Champagne avait concu de l'inclination pour cette princesse; mais on n'y voit rien qui puisse persuader qu'elle y ait jamais repondu, et l'on y trouve meme le contraire. Elle meprisa le comte, le plus volage et le plus frivole seigneur de son temps, et le laissa se consoler par les vers et les chansons dont il ornait les murs de son chateau de Provins. [Note 1: Matthieu Paris.] Le parti revolte, etant fort affaibli par le retour du comte de Champagne sous l'obeissance du roi, la regente fit marcher aussitot l'armee au-dela de la Loire, contre les deux autres chefs. Le roi les fit citer deux fois devant le parlement. N'ayant pas obei, et etant cites une troisieme fois, ils se rendirent a Vendome, ou etait le roi. Comme ils n'avaient point d'autre ressource que la misericorde de ce prince pour eviter le chatiment qu'ils meritaient, ils y eurent recours. La bonte du roi, la necessite de menager les autres seigneurs, parens ou amis des deux comtes, l'esperance de retablir plus promptement, par les voies de la douceur, la tranquillite de l'etat, engagerent la regente a faire obtenir du roi, non seulement leur pardon, mais encore des graces et des conditions tres-avantageuses par un traite que le roi fit avec eux. D'abord, pour ce qui regardait le comte de la Marche, il fut conclu qu'Alfonse de France, frere du roi, epouserait Elisabeth, fille de ce comte, dont le fils aine, Hugues de la Marche, epouserait Elisabeth de France, soeur du roi. Il fut encore convenu que le roi ne pourrait faire la paix avec le roi d'Angleterre, sans y comprendre le comte. Celui-ci, de sa part, ceda ses pretentions sur le Bordelais et sur la ville de Langes, moyennant une somme d'argent payable en plusieurs annees, en dedommagement du douaire de la reine d'Angleterre, femme du comte, saisi par les Anglais. A l'egard du comte de Bretagne, il fut convenu qu'Iolande, sa fille, epouserait Jean de France, frere du roi; que, jusqu'a ce que Jean eut atteint vingt-un ans (il n'en avait alors que huit), le comte de Bretagne aurait la possession d'Angers, de Beauge, de Beaufort et de la ville du Mans; qu'il donnerait en dot a sa fille, Bray, Chateauceau, avec les chateaux de Beuvron, de la Perriere et de Bellesme, a condition qu'il jouirait de ces trois dernieres places le reste de sa vie, et quil ne ferait aucune alliance avec Henri, roi d'Angleterre, ni avec Richard, son frere. Aussitot apres ce traite, le comte de Bretagne, pour prouver son attachement aux interets du roi, marcha avec Imbert de Beaujeu, connetable de France, contre Richard, frere du roi d'Angleterre, l'empecha de rien entreprendre sur les terres de France, et l'obligea de se retirer. Le roi d'Angleterre sollicita en vain les seigneurs de Normandie, d'Anjou et du Poitou, de prendre les armes en sa faveur; mais, comme aucun d'eux n'osa se declarer, il fut oblige de faire une treve pour un an, qu'il obtint par la mediation du pape Gregoire IX, qui venait de succeder a Honore III. Les choses etant ainsi pacifiees, la regente renouvela les traites faits sous les precedens regnes, avec l'empereur Frederic II, et avec Henri son fils, roi des Romains, par lesquels ils s'engageaient a ne prendre aucune liaison avec l'Angleterre contre la France. Elle employa tous ses soins pour se maintenir en bonne intelligence avec les princes allies de la France, pour s'attacher le plus qu'elle pourrait de seigneurs vassaux de la couronne, et elle fut toujours attentive a prevenir et arreter, dans leur naissance, les entreprises des esprits brouillons; car elle ne devait pas compter qu'ils en demeurassent a une premiere tentative; ils en avaient tire trop d'avantages, et l'esprit de faction s'apaise bien moins par les bienfaits, qu'il ne s'anime par l'esperance d'en extorquer de nouveaux. _Education de Louis._ Quoique la conduite des affaires de l'etat donnat beaucoup d'occupation a la reine regente, cependant elle savait encore trouver assez de temps pour donner ses soins a l'education du prince son fils, a laquelle elle presidait elle-meme. Les historiens contemporains ont neglige de nous apprendre quel etait le gouverneur de Louis: nous devons croire que la reine en faisait les principales fonctions. Nous ignorons aussi le nom et les qualites de son precepteur, qu'on ne lui donna que fort tard, suivant l'usage de ce temps-la; mais, quel qu'il fut, il est certain que les voies lui etaient bien preparees par les soins que la reine regente en avait deja pris. Nous voyons dans les Memoires du sire de Joinville, auteur contemporain et confident de Louis, qu'elle n'epargna rien pour mettre aupres de son fils les personnes les plus capables pour la vertu et pour la science. De la part du jeune prince, la docilite, la douceur, le desir de profiter, la droiture de l'esprit, et surtout celle du coeur, rendaient aisee une fonction si epineuse et si difficile. La reine s'attacha surtout a l'instruire, des son bas age, de la connaissance de Dieu, et des veritables vertus dont il est le modele. Aussi n'oublia-t-il jamais ce que sa mere lui avait dit un jour, lorsqu'il etait encore jeune: _Mon fils, vous etes ne roi; je vous aime avec toute la tendresse dont une mere est capable; mais j'aimerais mieux vous voir mort, que de vous voir commettre un peche mortel._ Il grava ces instructions si profondement dans son coeur, qu'il donna toujours a l'exercice de la religion et a la retraite, les momens qu'il derobait aux fonctions de la royaute. On n'oublia pas en meme temps de lui procurer les instructions qui peuvent contribuer a former l'esprit, mais, selon qu'on le pouvait faire dans ce siecle-la, ou l'ignorance etait prodigieuse, meme parmi les ecclesiastiques. On rapporte comme un eloge de ce prince, qu'il savait ecrire (car les plus grands seigneurs ne savaient pas meme signer leur nom), qu'il entendait tres-bien le latin de l'Ecriture-Sainte, et les ouvrages des Peres de l'Eglise, qui ont ecrit dans cette langue. Pour ce qui est de l'histoire, il savait celle des rois ses predecesseurs, rapportee dans les chroniques particulieres de leurs regnes, qui, quoique tres-imparfaites, nous ont neanmoins conserve les actions les plus memorables des princes des deux premieres races de la monarchie. On y trouve la connaissance de leurs vertus et de leurs defauts, qui fournissait des exemples pour apprendre a pratiquer les unes et eviter les autres. On lui proposa surtout pour modele le roi Philippe-Auguste, son aieul, un des plus grands rois de la monarchie. Ce prince etait monte sur le trone, dans un age a peu pres pareil a celui de Louis, et dans les memes circonstances. La reine Blanche, sa mere, lui fit prevoir le mauvais effet que pouvait produire l'idee de sa jeunesse sur les esprits mutins et brouillons de son royaume. Elle s'appliqua a lui faire eviter les defauts des jeunes gens de son age, et surtout l'inapplication, l'amour de l'oisivete et du plaisir. Elle lui donna connaissance de toutes les affaires; elle ne decida jamais rien d'important sans le lui communiquer; et, dans les guerres qu'elle eut a soutenir, elle le fit toujours paraitre a la tete de ses troupes, accompagne des seigneurs les plus braves et les plus experimentes. La reine se donnait en meme temps de pareils soins pour l'education de ses autres enfans. Ils etaient quatre; savoir: Robert, qui fut depuis comte d'Artois; Jean, comte d'Anjou; Alfonse, comte de Poitiers, et Charles, comte de Provence. Chacun recevait les instructions dont son age pouvait etre capable. L'exemple de leur frere aine leur donnait une emulation qui les excitait a lui ressembler, en acquerant les memes connaissances, et pratiquant les memes vertus. La reine Blanche reussit encore a persuader a ses enfans, que leur plus grand bonheur dependait de la parfaite union qui devait regner entre eux: ils profiterent si bien des avis de cette sage mere, que ces princes furent penetres toute leur vie, pour le roi, leur frere aine, de cette amitie tendre et respectueuse qui fait ordinairement la felicite des superieurs et des inferieurs; comme, de sa part, Louis les traita toujours avec la plus grande bonte, moins en roi qu'en ami. Lorsque ses freres commencerent a etre capables d'occupations serieuses, il les admit dans ses conseils; il les consultait dans les affaires qui se presentaient, et prenait leur avis. Ils commandaient dans ses armees des corps particuliers de troupes, a la tete desquels ils ont tres-souvent fait des actions dignes de la noblesse de leur naissance. Ils etaient, pour ainsi dire, les premiers ministres du roi. Ils partageaient avec lui les fonctions penibles de la royaute, et contribuaient unanimement a la gloire de l'Etat et au bonheur des peuples. Pendant que la reine Blanche donnait tous ses soins a l'education de ses enfans, elle etait encore occupee a rendre inutiles les nouvelles entreprises des esprits brouillons, et surtout de ceux dont je viens de parler. Ils n'etaient pas rentres sincerement dans leur devoir; ils avaient ete forces par la prudence et l'activite de la regente de se soumettre, et les graces qu'elle leur avait fait accorder par le roi, au lieu de les satisfaire, n'avaient fait qu'augmenter le desir d'en obtenir de nouvelles. L'union de Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi, avec la reine regente, etait pour eux un frein qui les arretait: ils entreprirent de le rompre, et ils s'y prirent de la maniere qu'il fallait pour y reussir. Ils lui firent representer qu'etant celui de tous les princes qui, apres les freres du roi, etait son plus proche parent, etant fils de Philippe-Auguste, c'etait un affront pour lui que la regence du royaume fut en d'autres mains que les siennes, et surtout en celles d'une femme, et d'une femme etrangere qui, par ces deux raisons, devait etre exclue du gouvernement du royaume de France: ils l'assurerent de leurs services pour soutenir son droit, s'il voulait le faire valoir. Le comte Philippe avait epouse Mathilde, fille du vieux comte de Boulogne, qui avait ete fait et reste prisonnier de Philippe-Auguste, depuis la bataille de Bouvines; et le gendre, pendant la prison de son beau-pere, avait ete investi de tous les biens du comte. C'etait sans doute ce qui avait tenu jusqu'alors le gendre attache aux interets du roi et de la regente: car, si le vieux comte de Boulogne etait sorti de prison en meme temps que le comte de Flandre, il aurait pu causer beaucoup d'embarras a Philippe son gendre, et il est vraisemblable que c'etait cette raison qui avait empeche la regente, apres la mort du roi son epoux, de donner la liberte au vieux comte de Boulogne. Celui-ci en mourut de chagrin, ou de desespoir, car le bruit courut qu'il s'etait donne la mort. Philippe, apres cet evenement, n'ayant plus le motif qui lui avait jusqu'alors fait menager la regente, se trouva dispose a ecouter les mauvais conseils qu'on lui donnait pour s'emparer de la regence. Il concerta avec plusieurs seigneurs le projet de se saisir de la personne du roi, qui se trouvait dans l'Orleanais. Ils avaient resolu d'executer ce complot sur le chemin d'Orleans a Paris, lorsque le roi retournerait dans sa capitale. Ce prince, en ayant ete averti par le comte de Champagne, se refugia a Montlhery, d'ou il fit sur-le-champ avertir la reine sa mere, et les habitans de Paris. Blanche en fit partir promptement tous ceux qui etaient capables de porter les armes, et tout le chemin, depuis Paris jusqu'a Montlhery, fut aussitot occupe par une nombreuse armee et une foule incroyable de peuple, au milieu de laquelle le roi passa comme entre deux haies de ses gardes. Ce n'etait qu'acclamations redoublees, et que benedictions, qui ne cesserent point jusqu'a Paris. Le sire de Joinville rapporte que le roi se faisait toujours un plaisir de se souvenir et de parler de cette journee, qui lui avait fait connaitre l'amour que ses peuples lui portaient. Les seigneurs conjures qui s'etaient rendus a Corbeil pour l'execution de leur dessein, voyant leur coup manque, firent bonne contenance, et, traitant de terreur panique la precaution que le roi avait prise, ils se retirerent pour former un nouveau projet de revolte, qui n'eclata cependant que l'annee suivante. Ce fut pendant la tranquillite que procura dans le royaume l'accommodement avec les seigneurs mecontens, dont je viens de parler, que la regente termina une autre affaire importante, dont la consommation fut tres-glorieuse et fort utile pour le royaume, ayant procure la reunion a la couronne du comte de Toulouse et de ses dependances. Le pape sollicitait vivement la regente de ne point abandonner la cause de la religion, et de continuer a reduire les Albigeois, dont la mort du roi son mari avait arrete la ruine totale. Le legat, pour ce sujet, fit payer par le clerge une grosse contribution que la reine employa utilement. Elle procura des secours a Imbert de Beaujeu, dont la prudence et l'activite avaient conserve les conquetes qu'on avait faites sur ces heretiques. Ayant recu un nouveau renfort, il fatigua tellement les Toulousains par ses courses continuelles aux environs de leur ville, par les alarmes qu'il leur donnait sans cesse, qu'il les mit enfin a la raison, et obligea le comte de Toulouse a rentrer dans le sein de l'Eglise, et a abandonner les Albigeois. Le cardinal de Saint-Ange, qui etait revenu en France depuis quelque temps, profita de la consternation des Toulousains: il leur envoya l'abbe Guerin de Grand-Selve, pour leur offrir la paix. Ils repondirent qu'ils etaient prets a la recevoir; et, sur cette reponse, la regente leur ayant fait accorder une treve, on commenca a traiter a Baziege, aupres de Toulouse, et, peu de temps apres, la ville de Meaux fut choisie pour les conferences. Le comte Raymond s'y rendit avec plusieurs des principaux habitans de Toulouse. Le cardinal-legat et plusieurs prelats s'y trouverent aussi. La negociation ayant ete fort avancee dans diverses conferences, l'assemblee fut transferee a Paris, pour terminer entierement l'affaire en presence du roi. La regente et le legat conclurent enfin un traite par lequel il fut stipule, 1. deg. que le comte de Toulouse donnerait Jeanne sa fille, qui n'avait alors que neuf ans, en mariage a Alfonse de France, un des freres du roi; 2. deg. que le comte de Toulouse jouirait des seuls biens qui lui appartenaient dans les bornes de l'eveche de Toulouse, et de quelques autres dans les eveches de Cahors et d'Agen; qu'il n'en aurait que l'usufruit, et que toute sa succession reviendrait, apres sa mort, a sa fille, a Alfonse son mari, et a leur posterite; et qu'au cas qu'il ne restat point d'enfans de ce mariage, le comte de Toulouse serait reuni a la couronne (comme il arriva en effet, apres la mort de Jeanne et d'Alfonse); 3. deg. que le comte remettrait au roi toutes les places et toutes les terres qu'il possedait au-dela du Rhone et en-deca, hors l'eveche de Toulouse; qu'il lui livrerait la citadelle de cette ville, et quelques autres places des environs, ou le roi tiendrait garnison pendant dix ans; 4. deg. que le comte irait dans dix ans au plus tard dans la Palestine, combattre a ses propres frais contre les Sarrasins pendant cinq ans. Enfin, le comte de Toulouse, pour assurer l'accomplissement de tous les articles du traite, se constitua prisonnier dans la tour du Louvre, jusqu'a ce que les murailles de Toulouse, et de quelques autres villes et forteresses, eussent ete detruites, comme on en etait convenu, et que Jeanne sa fille eut ete remise entre les mains des envoyes de la regente, etc. Ensuite de ce traite, le comte fit amende honorable dans l'eglise de Paris, pieds nus, et en chemise, en presence du cardinal-legat et de tout le peuple de Paris. Apres cette paix conclue, on tint un celebre concile a Toulouse pour reconcilier cette ville a l'Eglise. Il fallut toutefois encore quelques annees pour retablir une parfaite tranquillite dans le pays, ou il se fit de temps en temps quelques soulevemens par les intrigues du comte de la Marche et de quelques autres seigneurs; mais elles n'eurent pas de grandes suites. Ce que je viens de rapporter s'executa pendant la troisieme annee de la minorite du jeune roi, avec beaucoup de gloire pour la reine regente, et beaucoup de chagrin pour les factieux, qui n'osant plus s'attaquer directement au roi, resolurent de tourner leurs armes contre Thibaud, comte de Champagne, pour se venger de ce qu'il les avait empeches de se rendre maitres de la personne de Louis. _Les factieux attaquent le comte de Champagne_. Le comte de Bretagne, auquel il ne coutait pas plus de demander des graces, que de s'en rendre indigne, et le comte de la Marche, etaient toujours les chefs de cette faction, aussi bien que le comte de Boulogne, qui, sans vouloir paraitre d'abord et se mettre en campagne, se contenta de faire fortifier Calais et quelques autres places de sa dependance. Entre les seigneurs ennemis du comte de Champagne, il y en eut quelques-uns qui, faisant ceder la colere ou ils etaient contre lui, a leur haine et a leur jalousie contre la regente, proposerent, pour la perdre, un projet qu'ils crurent infaillible: ce fut de detacher de ses interets ce seigneur, qui, par sa puissance, etait le principal appui de la regente, et aurait ete le plus redoutable ennemi qu'on put lui susciter a cause de la situation de ses etats au milieu du royaume. Il fallait, pour cet effet, lui faire reprendre ses anciennes liaisons. La comtesse de Champagne, Agnes de Beaujeu, etait morte. Thibaud, jeune encore et n'ayant qu'une fille, cherchait a se remarier: on lui offrit la princesse Iolande, fille du comte de Bretagne, quoique, par le traite de Vendome, elle eut ete promise a Jean de France, frere du roi. Thibaud ecouta volontiers cette proposition. Apres quelques negociations, l'affaire fut conclue, et le jour pris pour amener la jeune princesse a l'abbaye du Val-Secret, pres Chateau-Thierry, ou la ceremonie du mariage devait se faire. Le comte de Bretagne etait en chemin pour venir l'accomplir, accompagne de tous les parens de l'une et de l'autre maison. Quoique cette affaire eut ete tenue fort secrete, la regente toujours attentive aux moindres demarches des seigneurs mecontens, fut instruite, par ses espions et par les preparatifs que l'on faisait pour cette fete, de ce qui se passait. Elle en previt les suites, en instruisit le roi son fils, et l'engagea d'ecrire au comte de Champagne la lettre suivante, qu'elle lui fit remettre par Godefroi de la Chapelle, grand pannetier de France[1]: "Sire Thibaud, j'ai entendu que vous aves convenance, et promis prendre a femme la fille du comte de Bretagne: pourtant vous mande que si cher que avez, tout quant que ames au royaume de France, ne le facez pas: la raison pour quoi, vous saves bien. Je jamais n'ai trouve pis qui mal m'ait voulu faire que lui." Cette lettre, et d'autres choses importantes que Godefroi de la Chapelle etait charge de dire au comte, de la part du roi, eurent leur effet. Thibaud changea de resolution, quelque avancee que fut l'affaire; car il ne recut cette lettre que lorsqu'il etait deja en chemin pour l'abbaye du Val-Secret, ou ceux qui etaient invites aux noces se rendaient de tous cotes. Il envoya sur-le-champ au comte de Bretagne et aux seigneurs qui l'accompagnaient, pour les prier de l'excuser, s'il ne se rendait pas au Val-Secret, qu'il avait des raisons de la derniere importance qui l'obligeaient de retirer la parole qu'il avait donnee au comte de Bretagne, dont il ne pouvait epouser la fille. Aussitot il retourna a Chateau-Thierry, ou, peu de temps apres, il epousa Marguerite de Bourbon, fille d'Archambaud, huitieme du nom. [Note 1: Joinville, 2e partie.] Ce changement et cette declaration du comte de Champagne mirent les seigneurs invites dans une plus grande fureur que jamais contre lui. La plupart de ceux qui devaient se trouver au mariage etaient ennemis du roi et de la regente, et cette assemblee etait moins pour la celebration des noces, que pour concerter entre eux une revolte generale, dans laquelle ils s'attendaient bien a engager le comte de Champagne. Ils prirent donc la resolution de lui faire la guerre a toute outrance; mais, pour y donner au moins quelque apparence de justice, ils affecterent de se declarer protecteurs des droits qu'Alix, reine de Chypre, cousine de Thibaud, pretendait avoir sur le comte de Champagne. Ce fut donc sous le pretexte de proteger cette princesse dont les droits etaient fort incertains, qu'ils attaquerent tous ensemble le comte de Champagne, dans le dessein de l'accabler. Ce fut alors que le comte de Boulogne, oncle du roi, se declara ouvertement avec le comte Robert de Dreux, le comte de Brienne, Enguerrand de Coucy, Thomas, son frere, Hugues, comte de Saint-Pol, et plusieurs autres. Ayant assemble toutes leurs troupes aupres de Tonnerre, ils entrerent en Champagne quinze jours apres la saint Jean, mirent tout a feu et a sang, et vinrent se reunir aupres de Troyes, a dessein d'en faire le siege, disant partout qu'ils voulaient exterminer celui qui avait empoisonne le feu roi: car c'etait encore un pretexte dont ils coloraient leur revolte. Le comte de Champagne, n'etant pas assez fort pour resister a tant d'ennemis, parce que ses vassaux etaient entres dans la confederation, eut recours au roi, comme a son seigneur, et le conjura de ne le pas abandonner a la haine de ses ennemis, qu'il ne s'etait attiree que pour lui avoir ete fidele; et cependant il fit lui-meme detruire quelques-unes de ses places les moins fortes, pour empecher les ennemis de s'y loger. Le seigneur Simon de Joinville, pere de l'auteur de l'_Histoire de saint Louis_, se jeta pendant la nuit, avec beaucoup de noblesse, dans la ville de Troyes pour la defendre; et ce secours fit reprendre coeur aux habitans qui parlaient deja de se rendre. Le roi, sur cet avis, envoya aussitot commander, de sa part, aux confederes de mettre bas les armes, et de sortir incessamment des terres de Champagne. Ils etaient trop forts et trop animes pour obeir a un simple commandement. Ils continuerent leurs ravages; mais se voyant prevenus par le seigneur de Joinville, ils s'eloignerent un peu des murailles de Troyes, et allerent se camper dans une prairie voisine, ayant le jeune duc de Bourgogne a leur tete. Louis, qui avait bien prevu qu'il ne serait pas obei, avait promptement assemble son armee; et, s'etant fait joindre par Matthieu II du nom, duc de Lorraine, il vint en personne au secours du comte de Champagne. Les approches du souverain, dont on commencait a ne plus si fort mepriser la jeunesse, etonnerent les rebelles. Ils envoyerent au-devant de lui le supplier de leur laisser vider leur querelle avec le comte de Champagne, le conjurant de se retirer, et de ne point exposer sa personne dans une affaire qui ne le regardait point. Le roi leur repondit qu'en attaquant son vassal, ils l'attaquaient lui-meme, et qu'il le defendrait au peril de sa propre vie. Quand ce jeune prince parlait de la sorte, il etait dans sa quinzieme annee, et commencait deja a developper ce courage et cette fermete qui lui etaient naturels, et dont la reine, sa mere, lui avait donne l'exemple, et lui avait enseigne l'usage qu'on devait en faire. Sur cette reponse, les rebelles lui deputerent de nouveau pour lui dire qu'ils ne voulaient point tirer l'epee contre leur souverain, et qu'ils allaient faire leur possible pour engager la reine de Chypre a entrer en negociation avec le comte Thibaud, sus la discussion de leurs droits. Le roi repliqua qu'il n'etait point question de negociation, qu'il voulait, avant toutes choses, qu'ils sortissent des terres de Champagne; que, jusqu'a ce qu'ils en fussent dehors, il n'ecouterait ni ne permettrait au comte d'ecouter aucune proposition. On vit, en cette occasion, l'impression que fait la fermete d'un souverain arme qui parle en maitre a des sujets rebelles. Ils s'eloignerent des le meme jour d'aupres de Troyes, et allerent se camper a Jully. Le roi les suivit, se posta dans le lieu meme qu'ils venaient d'abandonner, et les obligea de se retirer sous les murs de la ville de Langres, qui n'etait plus des terres du comte de Champagne. Ce qui contribua beaucoup encore a ce respect force qu'ils firent paraitre pour leur souverain, fut la diversion que le comte de Flandre, a la priere de la regente, fit dans le comte de Boulogne, dont le comte, qui etait le chef le plus qualifie des ligues, fut oblige de quitter le camp pour aller defendre son pays. On le sollicita en meme temps de rentrer dans son devoir, en lui representant qu'il etait indigne d'un oncle du roi de paraitre a la tete d'un parti de seditieux, et combien etaient vaines les esperances dont on le flattait pour l'engager a se rendre le ministre de la passion et des vengeances d'autrui. La crainte de voir toutes ses terres desolees, comme on l'en menacait, eut tout l'effet qu'on desirait. Il ecrivit au roi avec beaucoup de soumission, et se rendit aupres de sa personne, sur l'assurance du pardon qu'on lui promit. Pour ce qui est du differend de la reine de Chypre avec le comte de Champagne, le roi le termina de cette maniere: la princesse fit sa renonciation aux droits qu'elle pretendait avoir sur le comte de Champagne, a condition seulement que Thibaud lui donnerait des terres du revenu de deux mille livres par an, et quarante mille livres une fois payees. Le comte n'etant pas en etat de fournir cette somme, le roi la paya pour lui, et le comte lui ceda les comtes de Blois, de Chartres et de Sancerre, avec la vicomte de Chateaudun[1]. Le roi, par ce traite, tira un grand avantage d'une guerre dont il avait beaucoup a craindre; mais elle ne fut pas entierement terminee. [Note 1: L'acte de cette vente est rapporte par Ducange, dans ses _Observations sur l'Histoire de saint Louis_, par Joinville.] Le comte de Bretagne, principal auteur de cette revolte, et dont l'esprit etait tres-remuant, n'oublia rien pour engager le roi d'Angleterre a seconder ses pernicieux desseins. Il lui envoya l'archeveque de Bordeaux, et plusieurs seigneurs de Guyenne, de Gascogne, de Poitou et de Normandie, qui passerent expres en Angleterre pour presser Henri de profiter des conjonctures favorables qui se presentaient de reconquerir les provinces que son pere avait perdues sous les regnes precedens. Ils l'assurerent qu'il lui suffisait de passer en France avec une armee, pour y causer une revolution generale. L'irresolution de ce prince fut le salut de la France. Hubert du Bourg, a qui il avait les plus grandes obligations pour lui avoir conserve sa couronne, etait tout son conseil. Ce ministre, gagne peut-etre par la regente de France, comme on l'en soupconnait en Angleterre, s'opposa, presque seul, a la proposition qu'on fit au roi de passer en France, et son avis fut suivi. Il se fit meme, cette annee, une treve d'un an entre les deux couronnes: ce qui n'empecha pas le roi d'Angleterre d'envoyer un corps de troupes anglaises au comte de Bretagne. Ayant fait avec ces troupes, jointes aux siennes, quelques courses sur les terres de France, il fut cite a Melun, pour comparaitre a la cour des pairs; et, sur le refus qu'il fit de s'y rendre, on le declara dechu des avantages que le roi lui avait faits par le traite de Vendome. Ensuite ce prince partit de Paris avec la reine regente, et marcha avec son armee pour aller punir le comte de Bretagne. Louis vint mettre le siege devant le chateau de Bellesme, place tres-forte, qui avait ete laissee en la garde du comte, par le traite de Vendome. La place fut prise en peu de temps par capitulation. Aussitot apres, les Anglais, mecontens du comte de Bretagne dont les grands projets n'avaient abouti a rien, moins par sa faute que par celle de leur roi, retournerent en Angleterre. Quelque ascendant que le roi, conduit par les conseils de la reine sa mere, eut pris sur ses vassaux par la promptitude avec laquelle il avait reprime leur audace, cependant la France n'en etait pas plus tranquille; et l'on voyait sous ce nouveau regne, comme sous les derniers rois de la seconde race, et sous les premiers de la troisieme, tout le royaume en combustion par les guerres particulieres que les seigneurs se faisaient les uns aux autres pour le moindre sujet; mais elles faisaient un bon effet, en suspendant les suites de la jalousie et de la haine que la plupart avaient contre la regente. Comme l'etat se trouvait assez tranquille cette annee, elle negocia heureusement avec plusieurs seigneurs qu'elle mit dans les interets du roi son fils, en les determinant par ses graces, par ses bienfaits, et par ses manieres agreables et engageantes a lui rendre hommage de leurs fiefs; affermissant par ce moyen, autant qu'il lui etait possible, l'autorite de ce jeune prince; mais elle ne put rien gagner sur le comte de Bretagne. C'etait un esprit indomptable, qui, voyant la plupart des vassaux du roi divises entre eux, ne cessait de cabaler, et fit si bien, par ses intrigues aupres du roi d'Angleterre, que ce prince se determina enfin a prendre la resolution de faire la guerre a la France, et d'y passer en personne. L'annee precedente, il avait assemble a Portsmouth une armee nombreuse. Il s'etait rendu en ce port avec tous les seigneurs qui devaient l'accompagner; mais, lorsqu'il fut question de s'embarquer, il se trouva si peu de vaisseaux, qu'a peine eussent-ils suffit pour contenir la moitie des troupes. Henri en fut si fort irrite contre Hubert du Bourg, son ministre et son favori, qu'il fut sur le point de le percer de son epee, en lui reprochant qu'il etait un traitre qui s'etait laisse corrompre par l'argent de la regente de France. Le ministre se retira pour laisser refroidir la colere de son maitre. Quelques jours apres, le comte de Bretagne etant arrive pour conduire, dans quelqu'un de ses ports, l'armee d'Angleterre, selon qu'on en etait convenu, il se trouva frustre de ses esperances: neanmoins, comme il s'apercut que le roi, apres avoir jete son premier feu, avait toujours le meme attachement pour son ministre, il prit lui-meme le parti de l'excuser, et il reussit si bien qu'il le remit en grace, s'assurant, qu'apres un pareil service, du Bourg ne s'opposait plus a ses desseins. Avant de partir pour retourner en Bretagne, le comte voulut donner une assurance parfaite de son devouement au roi d'Angleterre: il lui fit hommage de son comte de Bretagne, dont il etait redevable au seul Philippe-Auguste, roi de France; et, comme il savait que plusieurs seigneurs de Bretagne etaient fort contraires au roi d'Angleterre, il ajouta, dans son serment de fidelite, qu'il le faisait contre tous les vassaux de Bretagne, qui ne seraient pas dans les interets de l'Angleterre. Henri, en recompense, le remit en possession du comte de Richemont et de quelques autres terres situees en Angleterre, sur lesquelles le comte avait des pretentions. Il lui donna de plus cinq mille marcs d'argent pour l'aider a se soutenir contre le roi de France, et lui promit qu'au printemps prochain il l'irait joindre avec une belle armee. Le comte etant de retour et assure d'un tel appui, ne menagea plus rien: il eut la hardiesse de publier une declaration, dans laquelle il se plaignait de n'avoir jamais pu obtenir justice ni du roi ni de la regente, sur les justes requetes qu'il avait presentees plusieurs fois. Apres avoir exagere l'injustice qu'on lui avait faite par l'arret donne a Melun contre lui, la violence avec laquelle on lui avait enleve le chateau de Bellesme et les domaines qu'il possedait en Anjou, il protestait qu'il ne reconnaissait plus le roi pour son seigneur, et qu'il pretendait n'etre plus desormais son vassal. Cette declaration fut presentee au roi, a Saumur, de la part du comte, par un chevalier du temple. C'etait porter l'audace et la felonie aussi loin qu'elles pouvaient aller. Sa temerite ne demeura pas impunie. Des le mois de fevrier le roi vint assieger Angers, et le prit, apres quarante jours de siege. Il aurait pu pousser plus loin ses conquetes, et meme accabler le comte de Bretagne; mais les seigneurs dont les troupes composaient une partie de son armee, qui n'aimaient pas que le roi fit de si grands progres, lui demanderent apres ce siege leur conge, qu'il ne put se dispenser de leur accorder. Il retira le reste de ses troupes, et fut oblige de demeurer dans l'inaction jusqu'a l'annee suivante. Mais, pendant cet intervalle, la regente ne fut pas oisive: elle regagna le comte de la Marche, et conclut avec lui un nouveau traite a Clisson, par lequel le roi s'obligea de donner en mariage sa soeur Elisabeth au fils aine de ce comte. Elle traita avec Raimond, nouveau comte de Thouars. Ce seigneur fit hommage au roi des terres qu'il tenait en Poitou et en Anjou, et s'engagea de soutenir la regence de la reine contre ceux qui voudraient la lui disputer; et enfin, elle remit dans les interets du roi plusieurs seigneurs qui promirent de le servir envers et contre tous. Elle leva des troupes, et mit le roi en etat de s'opposer vigoureusement au roi d'Angleterre, qui faisait des preparatifs pour passer en France. Effectivement, ce prince etant parti de Portsmouth le dernier avril de l'an 1230, vint debarquer a St-Malo, ou il fut recu avec de grands honneurs par le comte de Bretagne, qui, soutenant parfaitement sa nouvelle qualite de vassal de la couronne d'Angleterre, lui ouvrit les portes de toutes ses places. Louis n'eut pas plutot appris ce debarquement, qu'ayant assemble son armee, il se mit a la tete, vint se poster a la vue de la ville d'Angers, ou il demeura quelque temps, pour voir de quel cote le roi d'Angleterre tournerait ses armes. Louis etait alors dans la seizieme annee de son age. La regente lui avait donne, pour l'accompagner et l'instruire du metier de la guerre, le connetable Mathieu de Montmorency, et plusieurs autres seigneurs qui lui etaient inviolablement attaches. Louis, voyant que les ennemis ne faisaient aucun mouvement, s'avanca jusqu'a quatre lieues de Nantes, et fit le siege d'Ancenis. Plusieurs seigneurs de Bretagne, qui s'etaient fortifies dans leurs chateaux a l'arrivee des Anglais, dont ils haissaient la domination, vinrent trouver le roi pour lui offrir leurs services et lui rendre hommage de leurs terres[1]. [Note 1: Les actes en subsistent encore au tresor des chartres.] Le roi, avant de recevoir ces hommages, avait tenu, comme on le voit par ces actes, une assemblee des seigneurs et des prelats, ou le comte de Bretagne, pour peine de sa felonie, avait ete declare dechu de la garde du comte de Bretagne, qu'il ne possedait qu'en qualite de tuteur de son fils et de sa fille Iolande, auxquels le comte de Bretagne appartenait, du chef de leur mere. Cependant Ancenis fut pris, et les Anglais ne firent aucun mouvement pour le secourir. Le roi s'avanca encore plus pres de Nantes, et fit insulter les chateaux d'Oudun et de Chanteauceau, qu'il emporta aussi sans que l'armee ennemie s'y opposat. On eut dit que le roi d'Angleterre n'etait venu en Bretagne que pour s'y divertir; car ce n'etait que festins, que rejouissances, que fetes dans la ville de Nantes, tandis que les ennemis etaient aux portes. Rien n'etait plus propre que cette inaction pour confirmer le soupcon qu'on avait depuis long-temps, que le favori du roi d'Angleterre etait pensionnaire de la regente de France. Comme la saison s'avancait, et que l'on voyait bien que les Anglais, parmi lesquels les maladies et la disette commencaient a se faire sentir, ne pouvaient desormais executer rien d'important, la regente pensa a mettre la derniere main a un ouvrage qu'elle avait deja fort avance, et qui etait de la derniere importance pour le bien de l'etat. C'etait la reconciliation des grands du royaume entre eux, et leur reunion entiere avec le roi. On laissa sur la frontiere autant de troupes qu'il en fallait pour arreter l'invasion de l'ennemi, et la cour se rendit a Compiegne au mois de septembre 1230. Ce fut la qu'apres beaucoup de difficultes, tant les interets etaient compliques, la regente, bien convaincue que de la dependaient le repos du roi son fils, et la tranquillite de l'etat, eut le bonheur de reussir. Les comtes de Flandre et de Champagne se reconcilierent avec le comte de Boulogne, a qui l'on donna une somme d'argent pour le dedommager des degats qui avaient ete faits sur ses terres par ordre de la cour. Jean, comte de Chalons, reconnut le duc de Bourgogne pour son seigneur, et promit de lui faire hommage. Le duc de Lorraine et le comte de Bar furent reconcilies par le comte de Champagne et par la regente. Tous les seigneurs promirent au roi de lui etre fideles, apres que ce prince et la regente leur eurent assure la confirmation de leurs droits et de leurs privileges, suivant les regles de la justice, les lois et les coutumes de l'etat. Le roi d'Angleterre ne voulant pas qu'il fut dit qu'il n'etait passe en France que pour y donner des fetes, se livrer au plaisir et y ruiner ses affaires, prit l'occasion de l'eloignement du roi, pour conduire ce qui lui restait de troupes en Poitou et en Gascogne, ou il recut les hommages de ceux de ses sujets qui relevaient de lui a cause de son duche de Guyenne. Etant ensuite revenu en Bretagne, et voyant que son sejour en France lui serait desormais inutile, apres ce qui venait de se passer a Compiegne, il repassa la mer et arriva a Portsmouth au mois d'octobre, fort chagrin d'avoir fait une excessive depense, et perdu par les maladies beaucoup de ses officiers. Le depart du roi d'Angleterre laissait le comte de Bretagne expose a toute la vengeance du roi; mais le comte de Dreux, fort empresse a tirer son frere du danger ou il etait, obtint sa grace du roi, qui voulut bien, par bonte, accorder au comte de Bretagne une treve de trois annees, qui fut conclue au mois de juillet 1231. Le roi et l'etat firent, cette annee, deux grandes pertes par la mort des deux seigneurs les plus illustres et les plus distingues pour leur valeur dans les armees, et dans les conseils par leur prudence. Je veux parler de Mathieu II de Montmorency, qui exerca la charge de connetable sous trois rois avec la plus grande fidelite, et du celebre Garin, chancelier de France. Montmorency avait accompagne Philippe-Auguste dans l'expedition qu'il fit en Palestine avec Richard, roi d'Angleterre, contre les infideles. Il contribua beaucoup a la fameuse victoire que Philippe remporta a Bouvines, dans laquelle Montmorency prit seize bannieres, en memoire de quoi, au lieu de quatre alerions qu'il portait dans ses armoiries, Philippe voulut qu'il en mit seize. Montmorency commanda depuis aux sieges de Niort, de Saint-Jean-d'Angely, de La Rochelle, et de plusieurs autres places qu'il prit sur les Anglais. Quoique l'histoire ne nous apprenne pas le nom du gouverneur de saint Louis, pendant sa minorite, il ne faut pas douter, que Montmorency n'en fit les fonctions. Louis VIII, etant au lit de la mort, pria ce seigneur d'assister de ses forces et de ses conseils le jeune Louis: Mathieu le lui promit; et, fidele a sa parole, il reduisit les mecontens, soit par la force, soit par sa prudence, a se soumettre au roi et a la regente sa mere. Quoique Louis n'eut encore que quinze ans, il accompagnait, dans toutes les expeditions militaires, Montmorency, qui lui apprenait le metier de la guerre, dans laquelle ce jeune prince devint un des plus experimentes capitaines de l'Europe. L'histoire nous apprend que Montmorency est le premier connetable de France qui ait ete general d'armee: car, auparavant la charge de connetable repondait a peu pres a celle de grand-ecuyer. Son courage, son credit, son habilete, illustrerent beaucoup sa famille, et commencerent a donner a la charge de connetable l'eclat qu'elle a eu depuis. Le chancelier Garin avait ete d'abord chevalier de Saint-Jean-de-Jerusalem, ensuite garde-des-sceaux, puis eveque de Senlis, et enfin chancelier. Genie universel, d'une prudence et d'une fermete sans exemple; grand homme de guerre avant qu'il fut pourvu de l'episcopat, il se trouva avec Philippe-Auguste a Bouvines, ou il fit les fonctions de marechal de bataille, contribua beaucoup a la victoire par ses conseils et par son courage, et dans laquelle il fit prisonnier le comte de Flandre; eveque digne des premiers siecles, quand il cessa d'etre homme de guerre. Ce fut lui qui eleva la dignite de chancelier au plus haut degre d'honneur, et lui assura le rang au-dessus des pairs de France. Il commenca le _Tresor des chartres_, et fit ordonner que les titres de la couronne ne seraient plus transportes a la suite des rois, mais deposes en un lieu sur. Il continua jusqu'a sa mort a aider de ses conseils la reine Blanche, et conserva, sous sa regence, le credit qu'il avait depuis quarante ans dans les principales affaires de l'etat. La France commenca donc a respirer, apres tant de desordres causes par les guerres civiles. La regente n'oublia rien pour retablir l'ordre et la tranquillite dans tout le royaume; elle continua ses soins pour accommoder encore les differends de quelques seigneurs, qu'on n'avait pu terminer dans le parlement de Compiegne. Elle fit revenir a Paris les professeurs de l'universite, qui s'etaient tous retires de concert, a l'occasion d'une querelle que quelques ecoliers[1], a la suite d'une partie de debauche, avaient eue avec des habitans du faubourg Saint-Marceau, et sur laquelle le roi n'avait pas donne a l'universite la satisfaction qu'elle avait demandee avec trop de hauteur et peu de raison. [Note 1: Les ecoliers n'etaient pas alors, comme aujourd'hui, des enfans a peine sortis de l'adolescence: c'etaient tous des hommes faits, qui causaient souvent des desordres, et que l'universite soutenait trop.] On tint la main a l'execution d'une ordonnance publiee quelque temps auparavant contre les Juifs, dont les usures excessives ruinaient toute la France. On fit fortifier plusieurs places sur les frontieres; et enfin on renouvela les traites d'alliance avec l'empereur et le roi des Romains, pour maintenir la concorde entre les vassaux des deux etats, et empecher qu'aucuns ne prissent des liaisons trop etroites avec l'Angleterre. Les interdits etaient depuis long-temps fort en usage. Les papes les jetaient sur les royaumes entiers, et les eveques, a leur exemple, des qu'ils croyaient avoir recu quelque tort ou du roi, ou de ses officiers, ou de leurs diocesains, faisaient cesser partout le service divin, et fermer les eglises, si on leur refusait satisfaction. Cela fut regarde par la regente, et avec raison, comme un grand desordre. Milon, eveque de Beauvais, et Maurice, archeveque de Rouen, en ayant use ainsi, leur temporel fut saisi au nom du roi, et ils furent obliges de lever l'interdit. Ce prince, tout saint qu'il etait, tint toujours depuis pour maxime de ne pas se livrer a un aveugle respect pour les ordres des ministres de l'eglise, qu'il savait etre sujets aux emportemens de la passion comme les autres hommes[1]. Il balancait toujours, dans les affaires de cette nature, ce que la piete et la religion d'un cote, et ce que la justice de l'autre, demandaient de lui. Le sire de Joinville, dans l'Histoire de ce saint roi, en rapporte un exemple, sans marquer precisement le temps ou le fait arriva, et qui merite d'avoir ici sa place. [Note 1: Daniel, tom. III, edition de 1722, p. 198.] "Je vy une journee, dit-il, que plusieurs prelats de France se trouverent a Paris, pour parler au bon saint Louis, et lui faire une requete, et quand il le scut il se rendit au palais, pour les ouir de ce qu'ils vouloient dire, et quand tous furent assembles, ce fut l'eveque Gui d'Auseure[1], qui fut fils de monseigneur Guillaume de Melot, qui commenca a dire au roi, par le congie et commun assentement de tous les autres prelats: Sire, sachez que tous ces prelats qui sont en votre presence me font dire que vous lesses perdre toute la chretiente, et qu'elle se perd entre vos mains. Alors le bon roi se signe de la croix, et dit: Eveque, or me dites comment il se fait, et par quelle raison? Sire, fit l'eveque, c'est pour ce qu'on ne tient plus compte des excommunies; car aujourd'hui un homme aimeroit mieux morir tout excommunie que de se faire absoudre, et ne veut nully faire satisfaction a l'Eglise. Pourtant, Sire, ils vous requierent tous a un vois, pour Dieu, et pour ce que ainsi le deves faire, qu'il vous plaise commander a tous vos baillifs, prevots, et autres administrateurs de justice, que ou il sera trouve aucun en votre royaume, qui aura ete an et jour continuellement excommunie, qu'ils le contraignent a se faire absoudre, par la prinse de ses biens. Et le saint homme repondit que tres-volontiers le commanderoit faire de ceux qu'on trouveroit etre torconniers a l'eglise et a son preme[2]. Et l'eveque dit qu'il ne leur appartenoit a connoitre de leurs causes. Et a ce repondit le roi, il ne le feroit autrement, et disoit que ce seroit contre Dieu et raison qu'il fit contraindre a soi faire absoudre ceux a qui les clercs feroient tort, et qu'ils ne fussent oiz en leur bon droit. Et de ce leur donna exemple du comte de Bretaigne, qui par sept ans a plaidoye contre les prelats de Bretaigne tout excommunie; et finablement a si bien conduit et mene sa cause, que notre saint pere le pape les a condamnes envers icelui comte de Bretaigne. Parquoi disoit que si, des la premiere annee, il eut voulu contraindre icelui comte de Bretaigne a soi faire absoudre, il lui eut convenu laisser a iceulx prelats, contre raison, ce qu'ils lui demandoient contre son vouloir, et que, en ce faisant, il eut grandement mal fait envers Dieu et envers ledit comte de Bretaigne. Apres lesquelles choses ouyes, pour tous iceulx prelats, il leur suffit de la bonne reponse du roi, et oncques puis ne oi parler qu'il fut fait demande de telles choses." [Note 1: D'Auxerre.] [Note 2: Prochain.] _Mariage du roi_. Le roi etant entre dans sa dix-neuvieme annee, la regente pensa serieusement a le marier. Il est etonnant que la piete solide de ce prince, et la vie exemplaire qu'il menait des lors, ne l'aient point mis a couvert des traits de la plus noire calomnie. Les libertins, dont les cours ne manquent jamais, et dont le plaisir est de pouvoir fletrir la vertu la plus pure, a quoi ils joignirent encore la jalousie qu'ils avaient de la prosperite dont la France jouissait sous la conduite de la regente, oserent faire courir le bruit que ce jeune prince avait des maitresses, que sa mere ne l'ignorait pas, mais qu'elle n'osait pas trop l'en blamer, afin de n'etre point obligee de le marier sitot pour se conserver plus longtemps l'autorite entiere du gouvernement. Ces traits injurieux firent une telle impression dans le public, qu'un bon religieux, pousse d'un zele indiscret, en fit une vive reprimande a la reine. L'innocence est toujours humble, toujours modeste. _J'aime le roi mon fils_, repondit Blanche avec douceur, _mais, si je le voyais pret a mourir, et que, pour lui sauver la vie, je n'eusse qu'a lui permettre d'offenser son Dieu, le ciel m'est temoin que, sans hesiter, je choisirais de le voir perir, plutot que de le voir encourir la disgrace de son Createur par un peche mortel_. La regente, avec sa grandeur d'ame ordinaire, meprisa ces calomnies, et ceux qui les repandaient n'eurent pas la satisfaction de l'en voir touchee; mais elle confondit leur malignite sur ce qui la regardait, en mariant le roi son fils, et en lui faisant epouser la fille ainee du comte de Provence. Il s'appelait Raymond Berenger. Il etait de l'illustre et ancienne maison des comtes de Barcelone, dont on voyait les commencemens sous les premiers rois de la seconde race. Le royaume d'Aragon y etait entre depuis pres de cent ans par une heritiere de cet etat. Le comte de Provence, demembre de la couronne de France, du temps de Charles-le-Simple, etait aussi venu par alliance dans la maison de Barcelone, au moins pour la plus grande partie; car les comtes de Toulouse y avaient des terres et des places, et se disaient marquis de Provence. Ce comte fut le partage de la branche cadette dont Raymond Berenger etait le chef, et cousin-germain de Jacques regnant actuellement en Aragon. Raymond Berenger eut de Beatrix, sa femme, quatre filles, qui, toutes quatre, furent reines. Eleonore, la seconde, fut mariee a Henri II, roi d'Angleterre. Ce prince fit epouser la troisieme, nommee Sancie, a Richard, son frere, qui fut roi des Romains. Beatrix, la cadette de toutes, epousa Charles, comte d'Anjou, depuis roi de Sicile, frere de Louis. Enfin, Marguerite, l'ainee, epousa le roi de France. Ce prince la fit demander par Gaulthier, archeveque de Sens, et par le sire Jean de Nesle. Le comte de Provence, tres-sensible a cet honneur, en accepta la proposition avec la plus grande joie. Il confia sa fille aux ambassadeurs avec un cortege convenable pour la conduire a la cour de France. La naissance et la beaute de Marguerite la rendaient egalement digne de cet honneur. Ses parens lui avaient fait donner une education assez semblable a celle que Louis avait recue de la reine sa mere. Ce prince l'epousa a Sens, ou elle fut en meme temps couronnee par l'archeveque. Cependant la treve de trois annees, que Louis avait accordee au comte de Bretagne, etait sur le point de finir: le comte y avait meme fait des infractions par plusieurs violences exercees sur les terres de Henri d'Avaugour, a cause de l'attachement que ce seigneur avait fait paraitre pour la France. Le comte, toujours en liaison avec le roi d'Angleterre, avait obtenu de lui deux mille hommes qu'il avait mis dans les places les plus exposees de sa frontiere. Le roi, instruit de ses intrigues, resolut de le pousser plus vivement qu'il n'avait encore fait. Le comte de Dreux et le comte de Boulogne etaient morts pendant la treve. Le comte de Bretagne avait perdu, dans le premier, qui etait son frere, un mediateur dont le credit eut ete pour lui une ressource en cas que ses affaires tournassent mal; et dans le second, un homme toujours assez dispose a seconder ses mauvais desseins. Le roi, ayant assemble ses troupes, s'avanca sur les frontieres de Bretagne avec une nombreuse armee. On y porta le ravage partout; de sorte que le comte, se voyant sur le point d'etre accable, envoya au roi pour le prier d'epargner ses sujets, et d'ecouter quelques propositions qu'il esperait lui faire agreer. Le comte lui representa que les engagemens qu'il avait avec le roi d'Angleterre, tout criminels qu'ils etaient, ne pouvaient etre rompus tout d'un coup: il le supplia de vouloir bien lui donner le temps de se degager avec honneur, et de lui accorder une treve jusqu'a la Toussaint, pendant laquelle il demanderait au roi d'Angleterre une chose qu'assurement ce prince n'etait pas en etat de lui accorder; savoir: qu'avant le mois de novembre il vint a son secours en personne, avec une armee capable de resister a celle des Francais, et promit que, sur son refus, il renoncerait a sa protection et a l'hommage qu'il lui avait fait, et remettrait entre les mains du roi toute la Bretagne. Le roi, qui savait qu'en effet le roi d'Angleterre ne pourrait jamais en si peu de temps faire un armement de terre et de mer suffisant pour une telle expedition, accorda au comte ce qu'il lui demandait; mais a condition qu'il lui livrerait trois de ses meilleures places, et qu'il retablirait dans leurs biens les seigneurs bretons, partisans de la France. Le comte de Bretagne accepta ces conditions. Peu de temps apres il passa en Angleterre, ou il exposa a Henri l'etat ou il etait reduit, le pria de venir en Bretagne avec une armee, lui demanda l'argent necessaire pour soutenir la guerre contre un ennemi aussi puissant que celui qu'il avait sur les bras, et lui dit que, faute de cela, il serait oblige de faire sa paix a quelque prix que ce fut. Le roi d'Angleterre lui repondit qu'il lui demandait une chose impossible, lui reprocha son inconstance, et lui fit avec chagrin le detail des grosses depenses que l'Angleterre avait faites pour le soutenir, sans qu'il en eut su profiter. Il lui offrit neanmoins encore quelque secours de troupes s'il voulait s'en contenter. Le comte, de son cote, se plaignit qu'on l'abandonnait apres qu'il s'etait sacrifie pour le service de la couronne d'Angleterre, qu'il etait entierement ruine, et que le petit secours qu'on lui offrait etait moins pour le defendre, que pour l'engager a se perdre sans ressources; et l'on se separa fort mecontent de part et d'autre. Apres ce que nous avons rapporte de la derniere expedition du roi d'Angleterre en Bretagne, il serait bien difficile de decider lequel de lui ou du comte s'etait conduit avec le plus d'imprudence. Le comte de Bretagne n'eut pas plutot repasse la mer, qu'il vint se jeter aux pieds du roi pour lui demander misericorde, en confessant qu'il etait un rebelle, un traitre, qu'il lui abandonnait tous ses etats et sa propre personne pour le punir comme il le jugerait a propos. Le roi, touche de la posture humiliante ou il voyait le comte, fit ceder ses justes ressentimens a sa compassion; et, apres lui avoir fait quelques reproches sur sa conduite passee, il lui dit que, quoiqu'il meritat la mort pour sa felonie, et pour les maux infinis qu'il avait causes a l'etat, il lui donnait la vie; qu'il accordait ce pardon a sa naissance, qu'il lui rendait ses etats, et qu'il consentait qu'ils passassent a son fils, qui n'etait pas coupable des crimes de son pere. Le comte, penetre de la bonte du roi, lui promit de le servir envers tous, et contre tous. Il lui remit ses forteresses de Saint-Aubin, de Chanteauceaux et de Mareuil pour trois ans, et s'obligea de plus a servir a ses frais pendant cinq ans en Palestine, et a retablir la noblesse de Bretagne dans tous ses privileges. Le comte, tres-content d'en etre quitte a si bon marche, retourna en Bretagne, d'ou il envoya declarer au roi d'Angleterre qu'il ne se reconnaissait plus pour son vassal. Henri ne fut point surpris de cette declaration; mais sur-le-champ il confisqua le comte de Richemont et les autres terres que le comte possedait en Angleterre. Le comte, pour s'en venger, fit equiper dans ses ports quelques vaisseaux avec lesquels il fit courir sur les Anglais, troubla partout leur commerce, et remplit par la, dit Matthieu Paris, historien anglais, son surnom de _Mauclerc_, c'est-a-dire d'homme malin et mechant. La soumission du comte de Bretagne fut de la plus grande importance pour affermir l'autorite du jeune roi. La vigueur avec laquelle il l'avait pousse, retint dans le respect les autres grands vassaux de la couronne; mais il ne fut pas moins attentif a prevenir les occasions de ces sortes de revoltes, que vif a les reprimer. _Politique de nos rois sur les mariages des grands_. Les alliances que les vassaux contractaient par des mariages avec les ennemis de l'etat, et surtout avec les Anglais, y contribuaient beaucoup: aussi une des precautions que prenaient les rois, a cet egard, etait d'empecher ces sortes d'alliances autant qu'il etait possible, et dans les traites qu'ils faisaient avec leurs vassaux, cette clause etait ordinairement exprimee, que ni le vassal, ni aucun de sa famille ne pourrait contracter mariage avec etrangers, sans l'agrement du prince. Louis etait tres-exact a faire observer cet article important. Le roi d'Angleterre, dans le dessein d'acquerir de nouvelles terres et de nouvelles places en France, demanda en mariage a Simon, comte de Ponthieu, Jeanne, l'ainee de ses quatre filles, et sa principale heritiere. Le traite du mariage fut fait; elle fut epousee au nom du roi d'Angleterre par l'eveque de Carlile, et le pape meme y avait contribue. Malgre ces circonstances, Louis s'opposa a ce mariage, dont il prevoyait les suites dangereuses pour l'interet de l'etat. Il menaca le comte de Ponthieu de confisquer toutes ses terres, s'il l'accomplissait, et tint si ferme, que le comte, sur le point de se voir beau-pere du roi d'Angleterre, fut oblige de renoncer a cet honneur. Mais un autre mariage, qui fut conclu cette meme annee, recompensa la comtesse Jeanne de la couronne que Louis lui avait fait perdre, en l'obligeant de refuser la main du roi d'Angleterre. Ferdinand, roi de Castille, ecrivit au monarque francais pour le prier d'agreer la demande qu'il voulait faire de cette vertueuse princesse: ce qu'il obtint d'autant plus aisement, qu'il en avait plus coute au coeur de Louis pour arracher un sceptre des mains d'une personne du plus grand merite, et sa proche parente; car elle descendait d'Alix, fille de Louis-le-Jeune. On le vit encore, quelque temps apres, consoler la comtesse Mathilde d'avoir ete contrainte de preferer le bien de l'etat a son inclination pour un gentilhomme. Il lui fit epouser le prince Alphonse, frere de Sanche, roi de Portugal, neveu de la reine Blanche, qui avait fait elever cette jeune demoiselle a la cour de France. Le roi tint la meme conduite a l'egard de Jeanne, comtesse de Flandre, veuve du comte Ferrand. Simon de Montfort, comte de Leicester, et frere cadet d'Amauri de Montfort, connetable de France, s'etait etabli en Angleterre pour y posseder le comte de Leicester, dont il etait heritier du chef de sa grand'mere, et dont le roi d Angleterre n'aurait pas voulu lui accorder la jouissance s'il etait demeure en France. Ce seigneur, homme de beaucoup de merite, etait en etat, par ses grands biens et par le credit ou il etait parvenu en Angleterre, d'epouser la comtesse de Flandre. Le roi, dans un traite fait a Peronne avec elle, quelques annees auparavant, n'avait pas manque d'y faire inserer un article par lequel elle s'engageait de ne point s'allier avec les ennemis de l'etat. Ce fut en vertu de ce traite, qu'il l'obligea de rompre toute negociation sur ce mariage. Il empecha aussi Mathilde, veuve du comte de Boulogne, oncle du roi, dont nous avons deja parle, d'epouser le meme Simon de Montfort. _Majorite de saint Louis_. Cette conduite de Louis faisait connaitre a toute la France combien il avait profite, dans l'art de regner, des instructions que lui avait donnees la reine sa mere. Cette princesse cessa de prendre la qualite de regente du royaume, sitot que le roi eut vingt et un ans accomplis, et ce fut le cinq d'avril 1236. Ce terme de la minorite fut avance depuis par une ordonnance de Charles V, suivant laquelle les rois de France sont declares majeurs des qu'ils commencent leur quatorzieme annee. La premiere affaire importante que Louis eut en prenant le gouvernement de son etat, lui fut suscitee par le comte de Champagne, que sa legerete naturelle ne laissait guere en repos. Il se brouillait tantot avec son souverain, tantot avec ses vassaux, tantot avec ses voisins, et une couronne dont il avait herite depuis deux ans ne contribuait pas a le rendre plus traitable. Il etait fils de Blanche, soeur de Sanche, roi de Navarre. Sanche etant mort en 1234, sans laisser d'heritiers, Thibaud, son neveu, lui succeda au trone de Navarre. Il trouva dans le tresor de son predecesseur 1,700,000 livres, somme qui, reduite au poids de notre monnaie d'aujourd'hui, ferait environ 15,000,000. Avec ces richesses et cet accroissement de puissance, il se crut moins oblige que jamais de menager le roi. Il pretendit que la cession qu'il avait faite des comtes de Blois, de Chartres, de Sancerre et des autres fiefs dont il avait traite avec le roi pour les droits de la reine de Chypre, n'etait point une vente, mais seulement un engagement de ces fiefs avec pouvoir de les retirer en rendant la somme d'argent que le roi avait payee pour lui: il entreprit donc de l'obliger a les lui rendre. Outre son humeur inquiete, il fut encore anime par le comte de la Marche, et encore plus par la comtesse sa femme, qui, apres avoir rabaisse sa qualite de reine d'Angleterre en epousant un simple vassal du roi de France, conservait neanmoins toujours sa fierte a ne pouvoir plier sous le joug de la dependance. Il y avait un an que ces intrigues se tramaient. Des que le roi en fut averti, il en prevint l'effet. Il fit assembler promptement les milices des communes, et celles de ses vassaux. Ses ordres ayant ete executes, son armee se trouva prete a marcher avant que le roi de Navarre eut pu mettre en defense ses places les plus voisines de Paris. Mais Thibaud, qui savait bien qu'avec ses seules forces il ne pourrait resister a la puissance du roi, avait pris l'annee precedente des mesures pour suspendre l'orage. Comme il s'etait croise pour faire le voyage de la Terre-Sainte, il crut pouvoir se prevaloir des privileges accordes aux croises par les papes, dont l'un etait de ne pouvoir etre attaques par leurs ennemis. Il fit entendre au pape Gregoire IX que le roi voulait lui faire la guerre, et le mettrait dans l'impuissance d'accomplir son voeu. Le pape, qui avait cette expedition fort a coeur, ecrivit sur-le-champ au roi, moins pour le prier, que pour lui defendre, sous peine des censures ecclesiastiques, de ne rien entreprendre contre un prince croise pour le soutien de la religion. Le roi, plus eclaire sur cet article que plusieurs de ses predecesseurs, et qui connaissait parfaitement ce qu'il pouvait et ce qu'il devait faire en conscience en cette matiere, n'eut pas beaucoup d'egard aux lettres du pape, mal informe des intrigues et des mauvais desseins du roi de Navarre: il assembla son armee au bois de Vincennes, dans la ferme resolution de fondre incessamment sur la Brie et sur la Champagne. Le roi de Navarre, fort embarrasse, car le roi avait resolu de le punir, prit le parti de la soumission, qui lui avait deja reussi. Il envoya promptement un homme de confiance, qui vint temoigner au roi le regret que le roi de Navarre avait de lui avoir donne lieu de soupconner sa fidelite, et le supplier de lui pardonner sa faute. Le roi, toujours porte a la douceur, pourvu que son autorite n'en souffrit pas, repondit qu'il etait pret de recevoir les soumissions du roi de Navarre a ces conditions: la premiere, qu'il renoncat a ses injustes pretentions sur les fiefs qu'il lui avait cedes par un traite solennel; la seconde, que, pour assurance de sa fidelite, il lui remit incessamment entre les mains quelques places de ses frontieres de Brie et de Champagne; la troisieme, qu'il accomplit au plutot son voeu d'aller a la Terre-Sainte; et la quatrieme, que, de sept ans, il ne remit le pied en France. L'envoye consentit a tout, et le roi de Navarre vint, peu de jours apres, trouver le roi, auquel il livra Bray-sur-Seine et Montereau Faut-Yonne: c'est la ce que son infidelite et son imprudence lui valurent. Peu de temps apres, la reine regente lui envoya ordre de sortir de la cour, choquee sans doute de la liberte qu'il prenait de lui temoigner toujours de la tendresse, lui faisant connaitre par cette conduite le mepris qu'elle faisait d'un homme aussi frivole que lui. L'accommodement fait avec le roi de Navarre etablit la tranquillite dans le royaume, et le fit jouir, pendant cette annee, d'une heureuse paix, durant laquelle le roi fut garanti d'un grand peril qu'il n'etait pas possible de prevoir. On avait appris en Orient que le pape ne cessait d'exciter les princes chretiens a s'unir ensemble pour le secours de la Palestine; que le roi de France, qui joignait a une grande puissance beaucoup de courage et de zele pour sa religion, etait de tous les princes celui sur lequel le pape pouvait le plus compter pour le faire chef d'une de ces expeditions generales qui avaient deja mis plusieurs fois le mahometisme sur le penchant de sa ruine, et qui avaient cause de si grandes pertes aux Musulmans. Un roi de ces contrees, qu'on nommait le _Vieux de la Montagne_, et prince des assassins, crut qu'il rendrait un grand service a son pays, s'il pouvait faire perir Louis. Pour cet effet, il commanda a deux de ses sujets, toujours disposes a executer aveuglement ses ordres, de prendre leur temps pour aller assassiner ce prince. Ils partirent dans cette resolution, mais la providence de Dieu qui veillait a la conservation d'une tete si precieuse, toucha le coeur du prince assassin par le moyen de quelques chevaliers du Temple[1], qui lui firent des representations a ce sujet. Il envoya un contre-ordre; ceux qui le portaient arriverent heureusement en France avant ceux qui etaient charges du premier ordre, et avertirent eux-memes le roi. Ce prince profita de cet avis, et se fit une nouvelle compagnie de gardes, armes de massues d'airain, qui l'accompagnaient partout, persuade que la prudence humaine, renfermee dans ses justes bornes, n'est point opposee a la soumission aux decrets de la Providence. On fit la recherche des deux assassins, et on les decouvrit. On les renvoya sans leur faire aucun mal: on leur donna meme des presens pour leur maitre, que l'aveugle obeissance de ses sujets rendait redoutable. Mais le roi le traita depuis honorablement dans son voyage de la Terre-Sainte, comme je le dirai dans la suite. [Note 1: Nangius in _Historia Ludovici_.] Cette visible protection du Ciel fut un nouveau motif au roi pour redoubler sa ferveur et sa piete. Il les fit paraitre quelque temps apres, en degageant a ses frais la couronne d'epines de Notre-Seigneur, un morceau considerable de la vraie croix, et d'autres precieuses reliques qui avaient ete engagees par Baudouin, empereur de Constantinople, pour une tres-grosse somme d'argent. Ces precieuses reliques furent apportees en France et recues au bois de Vincennes par le roi, qui les conduisit de la a Paris, marchant nu-pieds, aussi bien que les princes ses freres, tout le clerge et un nombre infini de peuple. Ces reliques furent ensuite placees dans la Sainte-Chapelle, ou on les conserva comme un des plus precieux tresors qu'il y eut dans le monde. Ce qui contribua beaucoup a entretenir la paix dans le royaume, fut la resolution que prirent quelques-uns des vassaux du roi, les plus difficiles a gouverner, d'accomplir le voeu qu'ils avaient fait d'aller a la Terre-Sainte. Le roi de Navarre, le comte de Bretagne, Henri, comte de Bar, le duc de Bourgogne, Amauri de Montfort, connetable de France, et quantite d'autres seigneurs, passerent en Palestine, ou plusieurs d'entre eux perirent sans avoir rien fait de memorable, ni de fort avantageux pour la religion. Pendant que ces seigneurs etaient occupes dans la Palestine a faire la guerre aux infideles, les etats de Louis etaient dans la plus grande tranquillite. Ce prince, occupe tout entier de la religion et du bonheur de ses peuples, partageait egalement ses soins entre l'une et les autres. Les mariages des grands etaient alors l'objet le plus important de la politique de nos souverains. Mathilde, veuve de Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi, avait promis par ecrit de ne marier sa fille unique, que de l'agrement de Louis. Elle fut fidele a sa promesse. Le monarque qui, peu de temps auparavant, s'etait oppose a l'union de la mere avec le comte de Leicester, seigneur anglais d'une ambition demesuree, consentit que la fille epousat Gaucher IV, chef de la maison de Chatillon, seigneur francais, aussi distingue par sa fidelite que par sa haute naissance. Ce fut aussi par le meme principe qu'apres avoir force la comtesse de Flandre a renoncer a l'alliance du meme Leicester, il lui permit de s'unir au comte Thomas, cadet de la maison de Savoie, oncle de la reine Marguerite, le cavalier le mieux fait de son temps, plus estimable encore par les qualites de l'esprit et du coeur, mais peu avantage des biens de la fortune. _Mariages des princes Robert et Alphonse, freres du roi_. Mais de tous ces mariages, les plus celebres furent ceux des princes Robert et Alphonse, freres du roi. Le premier avait ete accorde avec la fille unique du feu comte de Flandre. La mort prematuree de cette riche heritiere inspira d'autres vues. Louis choisit, pour la remplacer, Mathilde ou Mahaut, soeur ainee du duc de Brabant, princesse en grande reputation de sagesse. Alphonse, par le traite qui mit fin aux croisades contre les Albigeois, avait ete promis a la princesse Jeanne, fille unique du comte de Toulouse; mais, comme ils n'etaient alors l'un et l'autre que dans la neuvieme annee de leur age, la celebration de leurs noces avait ete differee jusqu'a ce moment. Quelques jours apres, le monarque, qui eut toujours pour ses freres la plus tendre affection, arma ces deux princes chevaliers, l'un a Compiegne, l'autre a Saumur. Alors il donna a Robert pour son apanage le comte d'Artois, et a Alphonse le Poitou et l'Auvergne; et, pour me servir du terme qui etait alors en usage, il les _investit_ de ces provinces, c'est-a-dire, qu'il les en mit en possession. On observe que la ceremonie de leur chevalerie se fit avec une magnificence qui avait peu d'exemples. Ce fut, dit Joinville, _la nonpareille chose qu'on eut oncques vue_. Il y eut toutes sortes de courses et de combats de barriere. C'est ce qu'on appelait tournois. _Demeles de l'empereur Frederic avec les papes_. Pendant que la paix dont la France jouissait, donnait a Louis le temps de s'occuper de ces fetes utiles et agreables; pendant qu'il vivait en bonne intelligence avec les princes ses voisins, il s'etait eleve dans l'Europe une guerre entre le pape Gregoire IX et l'empereur Frederic II, qui causa beaucoup de scandale dans la chretiente. Les deux princes firent tous leurs efforts, chacun de leur cote, pour engager Louis dans leurs interets. Ils voulurent meme le prendre pour mediateur. Ce prince essaya tous les moyens pour les concilier; n'ayant pu y reussir, il se conduisit dans cette affaire avec tant de prudence et de desinteressement; il fit paraitre tant de zele pour la religion et le bien de l'Eglise, tant de generosite et de moderation, qu'il fut regarde comme le prince le plus sage de l'Europe. On en verra la preuve dans l'extrait que je vais donner de cette grande affaire. Frederic II, profitant du malheur d'Othon, son concurrent a l'empire, qui mourut apres la celebre victoire remportee sur lui a Bouvines, en l'annee 1214 par Philippe-Auguste, roi de France, aieul de Louis, fut couronne empereur a Aix-la-Chapelle, et ensuite a Rome par le pape Honore III. Frederic etait un prince d'un genie et d'un courage au-dessus du commun. Son ambition lui fit d'abord tout promettre au pape Honore III, pour parvenir a l'empire. Mais ensuite jaloux a l'exces de son autorite, et toujours attentif a n'y laisser donner aucune atteinte par les papes, il eut de grands demeles avec eux, parce que leurs interets se trouvaient presque toujours opposes aux siens. Mais ce fut sous le pontificat de Gregoire IX, que se firent les grands eclats. L'occasion et le fondement de ces divisions fut l'engagement que Frederic avait pris avec les papes Innocent III et Honore III, de passer la mer avec une armee, pour aller combattre les infideles dans la Palestine. C'etait par cette promesse qu'il avait gagne ces deux pontifes, et ce fut en manquant a sa parole qu'il excita contre lui Gregoire IX, leur successeur. Ce pape excommunia Frederic, conformement au traite fait entre lui et le pape Honore III, par lequel il se soumettait a l'excommunication, si, dans le temps marque, il n'accomplissait pas son voeu. Frederic, outre de la rigueur dont Gregoire usait a son egard, ne pensa plus qu'a satisfaire son ressentiment. Outre les manifestes qu'il repandit dans toute l'Europe pour justifier sa conduite, par les necessites pressantes de son etat, qui l'obligeaient a differer son voyage, il mit plusieurs seigneurs romains dans son parti, en achetant toutes leurs terres argent comptant, et les leur rendant ensuite. Il les fit par ce moyen ses feudataires et princes de l'empire, avec obligation de le servir envers tous et contre tous. Le premier service qu'ils lui rendirent, fut d'exciter dans Rome une sedition contre le pape, qui, ayant ete contraint d'en sortir, fut oblige de se retirer a Perouse. Cependant Frederic, pour convaincre toute l'Europe de la sincerite de ses intentions, se prepara pour le voyage de la Terre-Sainte, et partit en effet en l'annee 1228, avec vingt galeres seulement et peu de troupes, mais suffisantes pour sa surete, ayant confie au duc de Spolette la plus grande partie de celles qu'il laissait en Europe, avec ordre de continuer en son absence la guerre contre le pape. Je n'entrerai pas dans le detail de l'expedition de Frederic dans la Palestine; elle est etrangere a l'histoire du regne de saint Louis. Je dirai seulement que Frederic, ayant fait une treve avec le soudan d'Egypte, alla a Jerusalem avec son armee, qu'il fit ses devotions dans l'eglise du Saint Sepulcre, et que, pretendant avoir accompli son voeu, il revint en Europe. Etant arrive en Italie, il continua a faire la guerre au pape. Apres differens evenemens, toutes ces dissensions furent terminees par une paix que ces deux princes firent entre eux, suivie de l'absolution que le pape donna a Frederic de l'excommunication qu'il avait fulminee contre lui. Plusieurs annees se passerent sans aucune rupture eclatante jusque vers l'annee 1239. Frederic, apres avoir soumis plusieurs villes confederees de la Lombardie, s'empara de l'ile de Sardaigne, que les papes depuis long-temps regardaient comme un fief relevant de l'eglise de Rome. Il en investit Henri son fils naturel, et erigea en royaume feudataire de l'empire cette ile, qu'il pretendait en avoir ete injustement demembree. A cette occasion, le pape fulmina une nouvelle excommunication contre Frederic, et envoya la formule a tous les princes et tous les eveques de la chretiente, avec ordre de la faire publier les dimanches et fetes pendant l'office divin; et il declara tous les sujets de Frederic releves du serment de fidelite qu'ils lui avaient fait. Ce prince _accoutume depuis long-temps au bruit de tous ces foudres_[1], s'en mettait fort peu en peine, et s'en vengeait en toute occasion sur les partisans du pape. Mais Gregoire prevoyant que les armes spirituelles produiraient peu d'effet contre un pareil ennemi, ecrivit a plusieurs souverains, et leur envoya des legats pour demander des secours temporels. Le pape ne trouva pas beaucoup de princes disposes a lui en procurer, car dans ce temps-la il y avait des personnes instruites et sensees, qui ne pensaient pas que les papes pussent excommunier les princes, ou les particuliers, pour des interets civils, parce que Jesus-Christ avait dit, que _son royaume n'etait pas de ce monde_. [Note 1: Ce sont les termes dont se sert le P. Daniel, pag. 209 du 3e vol. de son Histoire de France, edition de 1722.] Le pape ecrivit d'Anagnie une lettre au roi de France dans laquelle, apres de grands eloges des rois ses predecesseurs dont il relevait surtout la piete et le zele a defendre la sainte eglise contre ses persecuteurs, il priait le roi de ne le pas abandonner, et de l'assister de ses troupes dans la necessite facheuse ou il etait de prendre les armes contre l'empereur. Afin de l'y engager plus fortement, il lui fit presenter une autre lettre[1] pour etre lue dans l'assemblee des seigneurs de France, parce qu'elle leur etait adressee aussi bien qu'au roi: elle etait concue en ces termes: [Note 1: Matthieu Paris, _Henric. III, ad ann. 1239_.] "L'illustre roi de France, fils spirituel, bien-aime de l'eglise, et tout le corps de la noblesse francaise, apprendront par cette lettre que du conseil de nos freres, et apres une mure deliberation, nous avons condamne Frederic, soi disant empereur, et lui avons ote l'empire, et que nous avons elu en sa place le comte Robert, frere du roi de France, que nous le soutiendrons de toutes nos forces, et le maintiendrons par toutes sortes de moyens, dans la dignite que nous lui avons conferee. Faites-nous donc connaitre promptement que vous acceptez l'offre avantageuse que nous vous faisons, par laquelle nous punissons les crimes innombrables de Frederic, que toute la terre condamne avec nous, sans lui laisser aucune esperance de pardon." Le pape se flattait que sa lettre serait recue favorablement en France, a cause de l'offre de l'empire qu'il faisait au frere du roi: neanmoins la proposition du pape fut rejetee d'une maniere tres-dure, si la reponse, rapportee par l'historien d'Angleterre fut telle qu'il le dit: car cet auteur, indispose contre les papes, ne doit pas toujours etre cru sur ce qui les regarde. Les termes de cette reponse sont tres-offensans, et nullement du style du roi, qui, plein de respect pour le chef de l'Eglise, n'aurait jamais use de ces expressions outrageantes dont elle est remplie. Il est vrai qu'il supportait, beaucoup plus impatiemment que ses predecesseurs, l'extension de la puissance spirituelle sur la juridiction temporelle; mais on voit par tous les actes de lui sur ce sujet qu'il ne s'emportait jamais contre les papes, ni contre les eveques. Ainsi cette lettre pourrait bien, au lieu d'etre la reponse du roi, avoir ete celle des seigneurs de l'assemblee, irrites la plupart contre les eveques pour leurs entreprises continuelles, et que la deposition d'un empereur aurait indisposes contre le pape. Telles sont les expressions de cette lettre[1]: "Qu'on etait surpris de la temeraire entreprise du pape, de deposer un empereur qui s'etait expose a tant de perils dans la guerre et sur la mer pour le service de Jesus-Christ; qu'il s'en fallait bien qu'ils eussent reconnu tant de religion dans la conduite du pape meme, qui, au lieu de seconder les bons desseins de ce prince, s'etait servi de son absence pour lui enlever ses etats; que les seigneurs francais n'avaient garde de s'engager dans une guerre dangereuse contre un si puissant prince, soutenu des forces de tant d'etats, auxquels il commandait, et surtout de la justice de sa cause; que les Romains ne se mettaient guere en peine de l'effusion du sang francais, pourvu qu'ils satisfissent leur vengeance, et que la ruine de l'empereur entrainerait celle des autres souverains, qu'on foulerait aux pieds. [Note 1: Daniel, tom. III, edition de 1722, p. 210.] "Ils ajoutaient neanmoins que, pour montrer qu'ils avaient quelque egard aux demandes du pape, quoiqu'ils vissent bien que l'offre qu'il faisait, etait plus l'effet de sa haine contre l'empereur, que d'une singuliere affection pour la France, on enverrait vers Frederic pour s'informer de lui s'il etait sincerement catholique. Que s'il l'est en effet, continuent-ils, pourquoi lui ferions-nous la guerre? Que s'il ne l'est pas, nous la lui ferons a outrance, comme nous la ferions au pape meme, et a tout autre mortel, s'ils avaient des sentimens contraires a Dieu et a la veritable religion." En effet ils envoyerent des ambassadeurs a l'empereur, qui, levant les mains au ciel avec des pleurs et des sanglots, protesta qu'il n'avait que des sentimens chretiens et catholiques. Il fit ses remerciemens aux envoyes, de la conduite qu'on avait tenue en France a son egard. Ce qui est tres-certain, c'est que le roi refusa de prendre les armes contre l'empereur, ainsi qu'on le voit par une lettre qu'il ecrivit a ce prince quelque temps apres. Le roi neanmoins, pour contenter le pape, laissa publier en France l'excommunication de l'empereur, selon que les eveques en avaient recu l'ordre de Rome. Le roi d'Angleterre en fit autant; et, dans l'un et l'autre royaume, on permit des levees d'argent pour le pape sur les benefices: mais si nous en croyons l'historien anglais, ces levees furent beaucoup moins fortes en France qu'en Angleterre. Louis refusa meme de laisser sortir de son royaume l'argent qu'on y avait leve, pour empecher qu'il ne servit a continuer une guerre si funeste au christianisme. Le pape en fut tres-mecontent, et parut vouloir s'en venger, quelque temps apres, par l'opposition qu'il fit a l'election de Pierre-Charlot, fils naturel de Philippe-Auguste, a l'eveche de Noyon, sous pretexte qu'il n'etait pas legitime, et que les canons excluaient les batards de l'episcopat. Le roi sentit l'injustice de ce procede; il declara que nul autre que son oncle ne possederait cet eveche: Pierre en fut effectivement mis en possession sous le pontificat d'Innocent IV. Tant de maux qui affligeaient l'Eglise, auraient du toucher le pape et l'empereur; mais ni l'un ni l'autre ne voulaient se relacher. Leurs pretentions etaient si contraires, qu'il n'y avait pas d'apparence de les rapprocher par la negociation, et il n'etait guere possible d'imaginer une voie dont ils pussent convenir. Les lettres de l'empereur aux rois de France et d'Angleterre prouvent manifestement que ces deux princes s'interessaient vivement a la reunion du pape et de l'empereur, et que ce furent les deux rois qui, pour y parvenir, proposerent la convocation d'un concile general, au jugement duquel les deux parties se rapporteraient. Le pape y consentit, et l'empereur fit de vives instances pour qu'il s'assemblat au plus tot. Le pape fit donc expedier des lettres circulaires pour la convocation du concile. Il en envoya a l'empereur de Constantinople, aux rois de France et d'Angleterre, et generalement a tous les princes chretiens, aux patriarches, aux eveques et aux abbes, et il leur marqua le temps auquel ils devaient se rendre a Rome pour l'ouverture du concile, qui fut fixee au jour de Paque 1241. On proposa meme une treve jusqu'a ce temps-la: mais, ou elle ne se fit pas, ou elle dura peu. Les uns en attribuent la faute au pape, les autres a l'empereur. Nonobstant la guerre, le pape ne laissa pas de presser l'assemblee du concile. L'empereur ecrivit au roi pour le prier de defendre aux eveques de France d'aller a Rome, declarant qu'il ne leur donnerait point de sauf-conduit, ni par mer, ni par terre, et qu'il ne serait point responsable des malheurs qui pourraient leur arriver sur le chemin. Cependant le cardinal de Palestine assembla a Meaux un grand nombre d'eveques et d'abbes et leur commanda, en vertu de l'obeissance qu'ils devaient au pape, de quitter toutes autres affaires et de le suivre a Rome, afin d'y arriver au temps marque pour le concile. Il les assura qu'ils trouveraient a l'embouchure du Rhone des vaisseaux tout equipes pour les transporter par mer, le chemin par terre etant impraticable, parce que l'empereur etait maitre de tous les passages. Le roi, apres avoir murement delibere s'il defererait aux prieres de l'empereur, ou aux instances du legat, resolut de demeurer neutre. Il se determina a laisser aux eveques la liberte de prendre le parti qu'ils voudraient. La plupart de ceux qui s'etaient trouves a Meaux, prirent la resolution d'obeir au pape. Ils se rendirent a Vienne avec le legat; mais, lorsqu'ils y furent arrives, ils ne trouverent pas ce qu'on leur avait promis. Il y avait bien a la verite quelques vaisseaux prepares, mais en si petit nombre et si mal armes, que de s'y embarquer, c'etait s'exposer au danger d'etre pris par les armateurs de l'empereur, qui couraient toute la Mediterranee. Sur cela les archeveques de Tours et de Bourges, l'eveque de Chartres, et les deputes de plusieurs autres eveques, qui ne voulaient assister au concile que par procureur, quitterent le legat et s'en retournerent chez eux; d'autres hasarderent le passage, mais pour leur malheur: car Henri, fils naturel de l'empereur, les ayant rencontres, les attaqua a la hauteur de la ville de Pise. Apres quelque resistance, il les obligea de se rendre, et les envoya dans differentes forteresses de la Pouille pour y etre etroitement gardes. Quelques prelats d'Angleterre et d'Italie, qui s'etaient joints aux Francais a Genes, ne furent pas mieux traites. Cet accident et la mort de Gregoire IX, arrivee sur ces entrefaites, rompirent toutes les mesures prises pour le concile. La nouvelle qu'on recut alors de l'emprisonnement des prelats francais par les armateurs de l'empereur, pensa le brouiller avec la France. Le roi, ayant appris le traitement qu'on leur avait fait, ecrivit a Frederic pour se plaindre et demander leur delivrance. "Il lui disait dans sa lettre que, s'il voulait que la bonne intelligence subsistat entre les deux etats, il fallait qu'il mit au plus tot les eveques francais en liberte; qu'ils n'avaient eu aucun mauvais dessein contre lui, mais que l'obeissance qu'ils devaient au Saint-Siege ne leur avait pas permis de manquer d'aller au concile; qu'il devait se souvenir de la conduite qu'on avait tenue en France a son egard, du refus qu'on avait fait au legat du pape du secours qu'il demandait, et des propositions avantageuses qu'on n'avait pas voulu ecouter, pour ne rien faire a son prejudice. Qu'au reste, il lui declarait qu'il regardait l'emprisonnement des eveques comme une injure faite a sa propre personne, et que si on ne les relachait incessamment, il lui ferait connaitre qu'on n'etait point d'humeur en France a se voir impunement insulte." C'etaient la les dernieres paroles de sa lettre. L'empereur repondit assez fierement a cette lettre, et sans rien promettre au roi de ce qu'il lui demandait; il terminait sa reponse en disant que ces prelats avaient conspire contre lui avec le pape; qu'il etait en droit de les regarder comme ses ennemis, de les faire mettre en prison et de les y retenir. Les choses s'adoucirent neanmoins, et l'histoire, sans nous faire le detail des negociations qu'il y eut sur ce sujet, nous apprend que les eveques furent delivres, l'empereur, apres de plus serieuses reflexions, ayant apprehende que le roi ne se liguat avec le pape. Les choses etaient en cet etat, lorsque Gregoire IX mourut. Celestin IV lui succeda, et ne vecut que dix-huit jours apres son exaltation sur le siege pontifical, qui ne fut rempli que vingt mois apres par l'election d'Innocent IV. Le roi, age de vingt-six ans, avait, par les conseils et la prudente conduite de la reine, sa mere, retabli l'autorite royale a peu pres au meme etat ou la sagesse et la fermete de son pere et de son aieul l'avaient portee. Les grands vassaux paraissaient soumis, et il avait pris la resolution de maintenir la tranquillite dans ses etats, au point qu'il put lui-meme conduire dans quelque temps du secours aux chretiens de l'Orient. Mais l'esprit d'independance, suite dangereuse du gouvernement feodal, n'etait pas encore eteint. Il etait difficile que le roi d'Angleterre, le comte de Toulouse et le comte de la Marche, regardassent tranquillement la prosperite de Louis. Le premier, par la felonie de ses ancetres, avait trop perdu sous les regnes precedens, et le second, sous le regne present. Le troisieme etait un esprit inquiet; il avait une femme trop imperieuse, et fiere de sa qualite de reine, qui le gouvernait, et souffrait tres-impatiemment de voir son mari vassal du roi de France. Nul d'eux, separement des autres, eut ete fort a craindre; mais, unis ensemble, ils pouvaient causer beaucoup de desordre. Jacques, roi d'Aragon, qui possedait Montpellier et d'autres fiefs, etait aussi assez dispose a entrer dans leurs intrigues. Il s'etait tenu, l'annee precedente, une conference a Montpellier, entre lui, le comte de Toulouse et le comte de Provence, dans laquelle, entre autres resolutions qu'ils y avaient prises, ils avaient fait avec le roi d'Angleterre une ligue pour attaquer la France. La conduite du comte de Provence paraissait, en cette occasion, pleine d'ingratitude, vu qu'il etait beau-pere du roi, qu'il lui avait de grandes obligations, et meme de toutes recentes pour avoir garanti la Provence, que l'empereur avait voulu faire envahir par le comte de Toulouse. Le roi d'Angleterre avait signe vers l'an 1238, une prolongation de treve, pour quelques annees avec la France: mais cherchant un pretexte plausible pour la rompre, il le trouva dans le dessein que le roi avait d'investir incessamment Alphonse, son frere, du comte de Poitou, parce qu'Henri lui-meme, plusieurs annees auparavant, avait donne l'investiture de ce comte qu'il pretendait lui appartenir, a Richard son frere. Ce traite demeura secret jusqu'a ce qu'on se crut en etat de l'executer: ce fut le comte de la Marche qui, le premier, leva le masque a l'occasion suivante. Le roi, en execution du testament du roi son pere, donnait a ses freres, des qu'ils avaient atteint l'age de vingt et un ans, les apanages qui leur etaient destines. En 1238 il avait fait Robert, son frere, chevalier a Compiegne; il l'avait en meme temps investi du comte d'Artois, et lui avait fait epouser Mathilde, fille du duc de Brabant. Il voulut alors faire aussi chevalier Alphonse, son troisieme frere. La ceremonie s'en fit le jour de Saint-Jean, a Saumur, ou il avait convoque toute la noblesse de France avec un grand nombre d'eveques et d'abbes; et, quelques jours apres, il le mit en possession des comtes de Poitou et d'Auvergne. Entre ceux qui s'y trouverent, les plus considerables furent: Pierre, comte de Bretagne; Thibault, roi de Navarre, l'un et l'autre revenus depuis quelque temps de la Palestine; Robert, comte d'Artois; le jeune comte de Bretagne; le comte de la Marche; le comte de Soissons; Imbert de Beaujeu, connetable de France; Enguerrand de Coucy, et Archambaud de Bourbon. Chacun affecta de s'y distinguer par la magnificence des habits et des equipages, et par une nombreuse suite de gentilshommes. Tout se passa, au moins en apparence, avec une satisfaction universelle, et le roi, au sortir de Saumur, mena le nouveau comte de Poitou dans la capitale de son comte. Le jeune prince y recut les hommages de ses vassaux, et le roi commanda au comte de la Marche de faire le sien comme les autres. Il obeit avec beaucoup de repugnance. Il fit hommage pour son comte de la Marche, et pour les autres domaines qu'il possedait en Poitou, en Saintonge et en Gatinais. A cette occasion, la reine Isabelle, sa femme, qui lui inspirait sans cesse des sentimens de revolte, le fit ressouvenir des engagemens qu'il avait pris avec le roi d'Angleterre et avec le comte de Toulouse. "Ce serait une lachete honteuse, disait-elle sans cesse a son mari, que de se reconnaitre vassal du comte de Poitiers. Le trone n'est pas tellement affermi dans la maison de Louis, qu'il ne puisse etre ebranle. L'Angleterre n'attend que le moment favorable pour se faire justice des usurpations de Philippe-Auguste. L'empereur lui-meme, malgre les obligations qu'il a aux Francais, les comtes d'Armagnac, de Foix, les vicomtes de Lomagne et de Narbonne, tout est pret a se declarer contre _le fils de Blanche_." C'est le nom qu'elle affectait de donner au monarque. Elle lui persuada enfin de reparer, au moins par quelque marque de mecontentement, la honteuse demarche qu'il venait de faire. Apres toutes ces ceremonies, le roi etait parti pour se rendre a Paris, et avait laisse a Poitiers le comte son frere, qui, n'ignorant pas les menees du comte de la Marche, dont toute l'application tendait a soulever la noblesse d'au-dela de la Loire, voulut qu'il lui renouvelat son hommage. Il l'envoya prier de venir a Poitiers aux fetes de Noel. Le comte s'y etant rendu, Alphonse lui declara ses intentions. Il repondit qu'il etait pret a lui donner cette satisfaction, et que des le lendemain il lui ferait son hommage. Mais ayant rendu compte a sa femme de ce qu'on lui avait propose, et de ce qu'il avait promis, elle se moqua de lui, lui disant qu'ayant donne dans un piege qu'il devait avoir prevu, il n'eut pas du avoir la faiblesse d'engager ainsi sa parole, et lui ajouta qu'il etait temps de se declarer, et de rompre ouvertement avec le comte de Poitiers. Ils concerterent ensemble la maniere de le faire, et voici comme ils s'y prirent. _Le comte de la Marche se revolte contre le comte de Poitiers_. Le comte de la Marche, s'etant fait escorter par un grand nombre de gens armes, vint trouver le prince qui l'attendait a diner, et lui parla de la maniere la plus audacieuse. "Vous m'avez surpris et trompe, lui dit-il, pour m'engager malgre moi a vous faire hommage; mais je vous declare et je jure que jamais je ne le ferai. Vous etes un injuste qui avez envahi le comte et le titre de comte sur le comte Richard, fils de la reine mon epouse, tandis qu'il etait occupe a combattre dans la Palestine pour la foi, et a tirer de la captivite et de la tyrannie des infideles la noblesse francaise qui, sans lui, y serait encore." Il ajouta plusieurs menaces en se retirant, monta aussitot sur un cheval qu'on lui tenait tout pret, et sortit de Poitiers, apres avoir mis le feu a la maison ou il avait loge. Il traversa avec grand bruit toute la ville, qu'il laissa dans un grand etonnement d'une si prodigieuse audace. Le prince, surpris de cette incartade, n'aurait pas manque de le faire arreter, s'il avait eu le temps de se reconnaitre; mais le comte avait pris toutes ses suretes, et fut en un moment hors de la ville, avec sa femme et toute sa famille. Alphonse ne tarda pas a informer la cour de ce qui s'etait passe, et le roi comprit qu'il en fallait venir a la guerre. Le comte de la Marche s'y etait bien attendu; il ne pensa plus qu'a mettre ses forteresses en etat de defense, et a lever des troupes. Il envoya en Angleterre demander au roi l'execution de la parole qu'il lui avait donnee de passer incessamment en France. Il lui manda qu'il devait moins se mettre en peine d'amener des troupes, que d'apporter beaucoup d'argent; qu'en arrivant il trouverait une armee prete a lui obeir; qu'il etait assure du comte de Toulouse, du roi d'Aragon, du roi de Navarre, de toute la noblesse de Poitou et de Gascogne, qui n'attendait que son arrivee pour se declarer contre la France, et pour le remettre en possession des provinces que les rois ses predecesseurs avaient perdues sous les derniers regnes. Le roi d'Angleterre, qui attendait avec impatience quelque coup d'eclat de la part du comte, apprit cette nouvelle avec joie. Il promit a l'envoye tout ce que son maitre demandait, et lui dit qu'il assemblerait incessamment son parlement pour se mettre en etat de passer la mer aux fetes de Paques. En effet, il fit expedier des lettres circulaires a tous ceux qui avaient droit d'y assister, par lesquelles il leur ordonnait de se rendre a Londres, afin de lui donner leurs avis sur des affaires de la derniere importance pour le bien de l'etat. Tandis que les membres du parlement se disposaient a s'assembler a Londres, le comte Richard, frere du roi, arriva de son voyage de la Palestine, ou il avait acquis beaucoup plus de gloire que le roi de Navarre et les autres seigneurs francais qui s'y etaient trouves en meme temps que lui, et dont plusieurs lui etaient redevables de leur salut et de leur liberte. Lorsque le roi d'Angleterre eut communique son dessein au prince son frere, voyant qu'il avait son approbation, il resolut de surmonter tous les obstacles qu'on pourrait y apporter. Il avait bien prevu que le parlement n'approuverait pas cette guerre: il en fut encore plus convaincu lorsqu'il apprit que la plupart des membres, etant arrives a Londres, s'etaient mutuellement donne parole, avec serment, de ne consentir a aucune levee d'argent, quelques instances que le roi put faire. Ils tinrent leur parole; car, sur l'exposition que le roi leur fit de son dessein dans la premiere assemblee, en leur representant fortement la gloire et l'avantage que la nation retirerait de cette guerre, ou elle reparerait les pertes que la couronne avait faites depuis plusieurs annees, ils repondirent tous d'une voix que cette entreprise n'etait point de saison, qu'elle ne pouvait reussir sans d'excessives depenses, que le royaume etait epuise par les levees que le roi avait faites depuis long-temps sur le peuple, et qu'on etait dans l'impuissance d'en supporter de nouvelles. Le roi, voyant cette opposition universelle, n'insista pas davantage pour le moment; il les pria seulement de faire attention a ce qu'il leur avait propose, de ne pas oublier le zele qu'ils devaient avoir pour la gloire de la nation, qu'il les rassemblerait le lendemain, et qu'il esperait de les revoir dans de meilleures dispositions. Cependant il vit en particulier chacun des plus accredites du parlement; il les conjura de ne point s'opposer a un si glorieux dessein, les assurant que plusieurs d'entre eux, quoi qu'ils eussent dit dans l'assemblee, lui avaient promis secretement de l'aider. Il leur montrait meme une liste de leurs noms, et des sommes qu'ils s'etaient engages de lui fournir. Quoique ce fut un pur artifice de la part du roi, quelques-uns s'y laisserent surprendre, mais le plus grand nombre s'en tint a la resolution prise le jour precedent. Le parlement s'etant rassemble, et le roi ayant reitere ses representations, plusieurs lui repeterent ce qu'ils lui avaient deja dit touchant l'epuisement du royaume, en ajoutant qu'il s'etait engage dans la ligue contre la France sans les consulter, et qu'il pouvait, s'il voulait soutenir cet engagement, le faire a ses frais; qu'il n'etait ni de son honneur, ni de sa conscience, de faire la guerre a la France avant la fin de la treve, qui subsistait encore, et que les Francais avaient religieusement observee; qu'il avait traite avec des rebelles et des perfides qui le trahiraient lui-meme apres avoir viole, comme ils avaient deja fait, les droits les plus sacres de l'obeissance et de la soumission envers leur souverain; qu'ils n'en voulaient qu'a l'argent de l'Angleterre, comme ils le faisaient assez connaitre, en ne demandant rien autre chose, et qu'il n'etait nullement a propos de l'employer a un pareil usage; enfin que les rois ses predecesseurs etaient un exemple pour lui, qu'il ne devait point oublier; que la plupart de leurs expeditions en France avaient echoue; que la noblesse francaise etait invincible dans son pays; que ce que les rois d'Angleterre y avaient acquis par des alliances et des mariages, ils n'avaient non-seulement pu l'augmenter par la guerre, mais qu'ils n'avaient pu le conserver que par la paix. Ces remontrances mirent Henri dans une colere qu'il ne put contenir. Il repliqua dans des termes pleins d'aigreur et d'amertume, et conclut, en jurant par tous les Saints, qu'il executerait son projet, malgre la lachete de ceux qui l'abandonnaient, et qu'il passerait la mer avec une flotte aux fetes de Paques. Il congedia le parlement, qui neanmoins, avant de se separer, fit mettre par ecrit ce qu'il avait represente au roi, a quoi on ajouta le denombrement des sommes qu'il avait levees depuis plusieurs annees, dont on n'avait vu aucun emploi. Sitot qu'on eut appris a la cour de France la resolution du roi d'Angleterre, Louis convoqua un parlement a Paris, pour demander conseil sur le chatiment que meritait un vassal qui ne voulait point reconnaitre son seigneur. Toute l'assemblee repondit d'une voix, que le vassal etait dechu de ses fiefs, et que le seigneur devait les confisquer, comme un bien qui lui appartenait. En consequence le roi fit, de son cote, tous les preparatifs necessaires: il assembla les troupes des communes et de ses vassaux, et fit faire un tres-grand nombre de machines alors en usage pour les sieges. Tout fut pret pour la fin d'avril, temps marque pour se reunir en Poitou, ou le roi fit la revue de son armee pres de Chinon. Elle se trouva composee de quatre mille chevaliers avec leur suite, ce qui faisait un tres-grand nombre d'hommes, et de vingt mille autres soldats tres-bien armes. Le roi, profitant du temps et du retardement du roi d'Angleterre, que les vents contraires retenaient a Portsmouth, entra sur les terres du comte de la Marche, ou il se vengea des courses que ce comte avait commence de faire sur les terres de France: il s'empara de plusieurs places ou forteresses, telles que Montreuil en Gastine, la Tour-de-Bergue, Montcontour, Fontenay-le-Comte et Vouvant. Hugues, trop faible contre un tel ennemi, n'osait tenir la campagne; mais, pour arreter l'impetuosite francaise, en attendant le secours d'Angleterre, il jeta ses troupes dans ses places, fit le degat partout, brula les fourrages et les vivres, arracha les vignes, boucha les puits, et empoisonna ceux qu'il laissa ouverts. La comtesse Reine, sa femme, cette furie que l'historien de son fils[1] traite d'empoisonneuse et de sorciere, et dont on avait change le nom d'Isabelle en celui de Jezabel, porta la fureur encore plus loin. Desesperee du malheureux succes d'une guerre dont elle etait l'unique cause, elle resolut d'employer plutot les voies les plus laches et les plus honteuses, que de voir retomber sur son mari le juste chatiment de l'insolence qu'elle lui avait fait faire. Pour cet effet, elle prepara de ses propres mains un poison dont elle avait le secret, et envova quelques-uns de ses gens aussi scelerats qu'elle pour le repandre sur les viandes du roi. Deja ces malheureux s'etaient glisses dans les cuisines; mais leurs visages inconnus les firent remarquer: certain air inquiet, embarrasse, acheva de les rendre suspects. On les arreta; ils avouerent leur crime: la corde fut la seule punition d'un attentat qui meritait qu'on inventat de nouveaux supplices[2]. On redoubla depuis la garde du roi, et personne d'inconnu ne l'approcha plus sans etre auparavant visite. [Note 1: Matthieu Paris.] [Note 2: Annales de France.] Sur ces entrefaites le roi d'Angleterre arriva au port de Royan, avec beaucoup d'argent: ce qui fachait beaucoup les Anglais, et ce que les Poitevins, gens dont la foi etait fort decriee, souhaitaient avec le plus de passion. Henri etait accompagne de Richard, son frere, de Simon de Montfort, comte de Leicester, a la tete de trois cents chevaliers, et de plusieurs autres seigneurs anglais, que Henri avait engages a le suivre par ses caresses et par ses presens. La comtesse de la Marche, sa mere, _l'attendait au port_, et, selon la chronique de France, _lui alla a l'encontre, le baisa moult doucement, et lui dit: Biau cher fils, vous etes de bonne nature, qui venes secourir votre mere et vos freres, que les fils de Blanche d'Espagne veulent trop malement defouler et tenir sous pieds_. Il fut accueilli en Saintonge avec beaucoup de joie, par les seigneurs ligues; et, des qu'il fut debarque, il envoya des ambassadeurs au roi, qui faisait le siege de Fontenoi, place alors tres-forte. La garnison, commandee par un fils naturel du comte de la Marche, se defendait avec beaucoup de valeur, et le comte de Poitiers venait d'y etre blesse. Le roi recut les ambassadeurs avec bonte, les fit manger a sa table, et ensuite leur donna audience. Ils lui exposerent le sujet de leur mission, qui se reduisit a dire que le roi leur maitre etait fort surpris qu'on rompit si hautement la treve faite entre les deux etats, et qui ne devait finir que dans deux ans. Le roi les ecouta avec moderation, et repondit qu'il n'avait rien plus a coeur que de garder la treve, et meme de la prolonger, ou faire la paix a des conditions raisonnables, sans demander aucun dedommagement; que c'etait le roi leur maitre qui la rompait manifestement, en venant avec une flotte soutenir la rebellion des vassaux de la couronne de France; qu'il n'appartenait pas au roi d'Angleterre de se meler des differends qu'ils avaient avec leur souverain; que le comte de Toulouse et le comte de la Marche n'etaient en aucune maniere compris dans le traite de treve; que c'etait leur felonie qui leur avait attire sa juste indignation et le chatiment qu'il allait leur faire subir, comme a des traitres et a des parjures. Les ambassadeurs etant retournes vers leur prince, il rejeta toute proposition de paix, anime par les agens du comte et de la comtesse de la Marche, qui l'assurerent que la guerre lui procurerait bientot de plus grands avantages que ceux qu'on lui offrait, et que la conduite du roi de France, en cette occasion, n'etait qu'un effet de la crainte que la presence de Henri et la puissance de la ligue lui inspiraient. Dans cette persuasion, il envoya sur-le-champ deux chevaliers de l'Hopital-de-Jerusalem declarer la guerre au roi. _Le roi d'Angleterre declare la guerre au roi de France_. Louis, sur cette derniere denonciation, protesta, en presence de toute sa cour, que c'etait avec beaucoup de regret qu'il entrait en guerre avec le roi d'Angleterre, dont il aurait voulu acheter l'amitie aux depens de ses propres interets. On pressa donc plus vivement qu'on n'avait fait jusqu'alors le siege de Fontenoi, et la ville fut prise au bout de quinze jours, au grand etonnement des ennemis, qui regardaient cette place comme imprenable. Le fils du comte de la Marche et toute la garnison furent obliges de se rendre a discretion. On conseilla au roi de les faire pendre pour donner de la terreur aux rebelles; mais il n'y voulut pas consentir, disant que le fils du comte de la Marche etait excusable, n'agissant que par les ordres de son pere. Il se contenta de les envoyer dans les prisons de Paris. La bonte du roi, jointe a la valeur avec laquelle il poussait son entreprise, fit plus d'effet que n'en auraient eu les conseils violens qu'on lui donnait: car, apres cette conquete, plusieurs autres forteresses se rendirent a lui sans attendre qu'elles fussent attaquees. Il garda les plus fortes, et fit detruire les autres. Il y en eut quelques-unes qui resisterent et qui furent forcees; par ce moyen le roi s'ouvrit le chemin jusqu'a la Charente, et s'avanca vers Taillebourg, place situee sur cette riviere. Le roi d'Angleterre s'etant mis en marche avec ses troupes, s'etait rendu a Saintes, ou il avait passe quelques jours pour y grossir son armee des troupes du comte de Toulouse, et des autres seigneurs ligues que le comte de la Marche lui avait fait esperer, et qui ne venaient qu'en petit nombre. Cependant il sortit de cette ville, et marcha en descendant la Charente, pour en defendre le passage contre l'armee francaise. Il se campa sous Tonnay-Charente, et ayant appris que le roi prenait la route de Taillebourg, il vint se poster vis-a-vis cette place, qu'il trouva deja rendue au roi: ce prince s'y etait loge avec les principaux seigneurs, et avait fait camper son armee dans la prairie aux environs de la ville. _Bataille de Taillebourg, ou le roi est victorieux_. Les deux armees n'etaient separees que par la riviere, qui en cet endroit est fort profonde, mais peu large. Le roi d'Angleterre avait vingt mille hommes de pied, six cents arbaletriers, et seize cents chevaliers, qui, en comptant leur suite, faisaient un corps tres-considerable de cavalerie. Le roi, en commencant la campagne, avait autant d'infanterie, et presque le double de cavalerie, mais il en avait perdu une partie par les sieges et par les maladies que les grandes chaleurs avaient causees. Son dessein etait de passer la Charente, et celui du roi d'Angleterre de l'en empecher. La profondeur de la riviere etait un grand obstacle pour les Francais. Il y avait devant Taillebourg un pont de pierre, mais si etroit qu'il y pouvait a peine passer quatre hommes de front. Henri s'en etait empare, aussi bien que d'un fort qui etait de son cote a la tete du pont. Louis cependant pensait a forcer ce passage. Il avait fait preparer sur la riviere quantite de bateaux, pour s'en servir a faire passer le plus qu'il pourrait de ses troupes, dans le meme temps qu'il ferait attaquer le pont. L'ardeur du soldat ne lui permit pas de deliberer plus long-temps, et un mouvement que le roi d'Angleterre fit faire a son armee pour l'eloigner du bord de la riviere, de deux portees d'arc, engagea l'affaire lorsque le roi y pensait le moins. Quelques officiers de l'armee francaise prirent ce mouvement pour une retraite. Dans cette pensee, cinq cents hommes, sans en avoir recu l'ordre, se detachent, et attaquent le pont. L'exemple de ceux-ci en entraina d'autres, plusieurs se jeterent dans les bateaux et gagnerent l'autre bord. Les Anglais soutinrent vaillamment l'attaque du pont, et on se battit dans ce defile avec beaucoup de valeur de part et d'autre. Les assaillans n'ayant pu d'abord emporter ce poste, leur ardeur, comme il arrive dans ces attaques brusques, se ralentit par la resistance des ennemis. Le roi, qui etait accouru au bruit, les ranima par sa presence, et encore plus par son exemple. Il s'avanca le sabre a la main, et, se jetant au plus fort de la melee, suivi de plusieurs seigneurs, il poussa les Anglais hors du pont et s'en rendit maitre. Le peril ne fit qu'augmenter par cet avantage: car le roi ayant tres-peu de terrein, et ses soldats n'arrivant qu'a la file par le pont, et peu pouvant passer en meme temps dans les bateaux, il se trouva expose a toute l'armee ennemie, avec une fort petite troupe; mais l'ardeur qu'inspire un premier succes suppleant au nombre, on fit reculer les Anglais, on gagna du terrein; la plupart des troupes passerent, et se rangerent en bataille a mesure qu'elles arrivaient. Les Anglais auxquels on ne donna pas le temps de revenir de leur premiere frayeur, reculerent et ensuite tournerent le dos: on les poursuivit l'epee dans les reins jusqu'a Saintes ou plusieurs Francais, emportes par leur ardeur et par la foule, entrerent meles avec eux, et furent faits prisonniers. Cette action se passa la veille de la Magdelaine de l'annee 1242. Apres cette deroute, le roi d'Angleterre, qui n'avait que tres-peu de troupes reunies, les autres etant dispersees par leur fuite, etait au moment d'etre enveloppe dans la campagne, et d'etre fait prisonnier. Le comte Richard voyant le peril auquel le roi son frere etait expose, trouva le moyen de l'en garantir. Il savait que le roi de France l'estimait, qu'il avait de l'amitie pour lui, et que les grands services qu'il avait rendus dans la Palestine a plusieurs seigneurs francais, en les tirant des mains des Infideles, lui avaient acquis une grande consideration a la cour de France. Il quitta son casque et sa cuirasse; il s'avanca vers l'armee francaise, n'ayant qu'une canne a la main, et demanda a parler au comte d'Artois, frere du roi. Le comte s'etant avance, et l'ayant recu avec beaucoup de civilite, Richard le pria de le conduire au roi. Ce prince, que la moderation n'abandonna jamais, meme au sein de la victoire, fit beaucoup de caresses a Richard, et l'assura de la disposition ou il etait de lui donner toute satisfaction. Richard le supplia de lui accorder une suspension d'armes pour le reste de la journee et jusqu'au lendemain. Le roi, toujours porte a la paix, lui accorda sa demande, et lui dit ces paroles en le congediant: "Monsieur le comte, la nuit porte avis, donnez-en un salutaire au roi d'Angleterre, et faites en sorte qu'il le suive." Le roi voulait lui faire entendre qu'il devait conseiller a Henri de faire une bonne paix avec la France, et de se departir de la protection qu'il donnait a des rebelles contre leur souverain. Mais Richard pensa d'abord a mettre la personne du roi son frere en surete. Il piqua vers le lieu ou il etait, et lui ayant appris qu'il avait obtenu une suspension d'armes pour le reste du jour et pour la nuit, il le pressa de partir, et de se retirer dans la ville de Saintes: ce qu'il fit sans tarder, avec ce qu'il avait pu recueillir de ses troupes. Il y trouva le comte de la Marche, qui etait aussi afflige que lui de cette malheureuse journee. Il lui parla avec beaucoup d'aigreur, lui fit de grands reproches de l'avoir engage mal a propos dans cette guerre, sans lui tenir les paroles qu'il lui avait donnees. Ou sont, lui demanda-t-il en colere, le comte de Toulouse, le roi d'Aragon, les rois de Castille et de Navarre, et toutes ces nombreuses troupes qui devaient accabler le roi de France? Le comte en rejeta toute la faute sur la comtesse reine, sa femme. C'est votre mere, lui repondit-il, dont la rage contre la France, l'ambition insatiable, et le zele aveugle qu'elle a pour votre agrandissement, ont lie toute cette partie, et lui ont fait regarder comme immanquables des desseins chimeriques. J'y perds, et elle aussi, plus que vous. Cependant le roi, pendant la nuit, fit passer le pont de Taillebourg a toute son armee, et etablit son camp au meme lieu ou le roi d'Angleterre avait eu le sien le jour precedent. Des le matin il envoya faire un grand fourrage jusque sous les murailles de Saintes, et l'on en ravagea tous les environs. Le comte de la Marche esperant avoir sa revanche, fit, sans consulter le roi d'Angleterre, une grande sortie sur les fourrageurs qui s'etaient debandes, et les chargea vigoureusement, suivi de ses trois fils et d'un corps considerable de Gascons et d'Anglais, outres de leurs defaite du jour precedent, et de cette nouvelle hardiesse des Francais. Ceux-ci se defendirent avec la meme vigueur qu'ils etaient attaques, et quoiqu'en nombre beaucoup inferieur, ils firent ferme et se battirent en retraite, mais avec grande perte. Trois cents hommes de la commune de Tournai furent tailles en pieces, et le reste etait dans un danger evident d'etre enveloppe; car le roi d'Angleterre, dissimulant sagement son ressentiment, envoyait sans cesse de nouvelles troupes au comte de la Marche, et sortit meme pour le soutenir. L'officier qui commandait le fourrage des Francais, se voyant en cette extremite, envoya promptement demander du secours au camp. Le comte de Boulogne, dont le quartier etait le plus avance, ayant recu cet avis, courut aussitot le porter au roi, et fit en meme temps prendre les armes a toutes les troupes. Chacun se rangea sous ses drapeaux, et le roi fit avancer a grands pas les escadrons et les bataillons qui se trouverent le plus tot en etat de marcher. Ces premieres troupes arreterent la furie de l'ennemi. Le comte de Boulogne tua de sa main le chatelain de Saintes, qui portait la banniere du comte de la Marche, et insensiblement les deux armees s'etant rassemblees, l'action devint generale. Sitot que les deux rois parurent, on entendit crier: _Montjoye! Saint-Denis!_ de la part des Francais; et _Realistes!_ de celle des Anglais. On combattit de part et d'autre avec un acharnement extraordinaire, et tel qu'on devait l'attendre de deux partis animes, l'un par la victoire du jour precedent, et l'autre par le desir de reparer sa perte. On se battait dans un pays fort peu propre a une bataille, embarrasse de vignobles et plein de defiles, ou il etait impossible de s'etendre; de sorte que c'etait plutot une infinite de petits combats qui se donnaient, qu'une bataille reguliere. La victoire fut long-temps douteuse, par l'opiniatre resistance des Anglais, parmi lesquels Simon de Montfort, comte de Leicester, se distingua beaucoup. Mais Louis qui se trouvait partout, seconde par la noblesse de France, presque toujours invincible lorsqu'elle est d'intelligence avec son souverain, combattit avec tant de valeur et de conduite, que l'ennemi plia de tous cotes, et fut repousse jusque sous les murailles de Saintes, ou le roi d'Angleterre se sauva, laissant la victoire et le champ de bataille aux Francais. Le nombre des morts n'est pas connu; mais il dut etre grand, a en juger par la maniere dont les historiens parlent de l'ardeur et de l'opiniatrete des combattans. Le seigneur Henri de Hastinges, vingt autres seigneurs anglais et une grande partie de l'infanterie ennemie, furent fait prisonniers par les Francais. Le seigneur Jean Desbarres avec six chevaliers, et quelques autres, furent pris par les Anglais. Cette seconde victoire, remportee par le roi en personne, reduisit les ennemis a la derniere extremite, et forca le comte de la Marche a songer a la paix. Il envoya secretement un de ses confidens a Pierre, comte de Bretagne, l'ancien complice de ses premieres revoltes, qui etait dans le camp du roi. Il le pria de menager son accommodement tel qu'il plairait a sa majeste de lui accorder, et lui donna ses pleins pouvoirs a cet effet. Le comte de Bretagne, sans rien demander en particulier, obtint le pardon du comte de la Marche, aux conditions qu'il plut au roi de prescrire. Elles furent facheuses; mais en meme temps l'effet d'une grande clemence du roi, qui etait en pouvoir et en droit de depouiller ce seigneur rebelle de tous ses etats. Ces conditions etaient que toutes les places que le roi avait prises sur le comte et la comtesse de la Marche lui demeureraient et au comte de Poitou a perpetuite; que le roi serait quitte de la somme de cinquante mille livres tournois qu'il leur payait tous les ans; qu'il pourrait faire paix ou treve avec le roi d'Angleterre, comme bon lui semblerait, sans leur consentement, et sans qu'ils y fussent compris; que le comte de la Marche ferait au roi hommage pour le comte d'Angouleme, pour Castres, pour la chatellenie de Jarnac, pour tout ce que le roi lui laissait, et pour tout ce qui en dependait; qu'il ferait pareillement hommage-lige au comte de Poitiers pour Lusignan, pour le comte de la Marche et toutes leurs dependances, et cela, contre tous hommes et femmes qui pourraient vivre et mourir[1]. [Note 1: M. Ducange a rapporte cet acte tout au long dans ses Ob