The Project Gutenberg EBook of Contes d'Amerique, by Louis Mullem This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Contes d'Amerique Author: Louis Mullem Release Date: June 14, 2004 [EBook #12620] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES D'AMERIQUE *** Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. LOUIS MULLEM Contes d'Amerique PARIS M DCCC XC _A ALPHONSE DAUDET En toute affection pour l'homme, En toute admiration pour l'ecrivain. L.M._ _L'imagination ne pouvant que retrouver ou prevoir, les historiettes suivantes devraient etre, selon le desir de l'auteur, considerees comme des chimeres susceptibles de devenir reelles ou de l'avoir ete._ UNE NOUVELLE ECOLE --Etrange idee! Nous convoquer ainsi, ce soir meme!... au risque de nous faire expulser comme des bambins par le pere Wallholm! --Il est vrai, Gibb, le vieux gentleman est peu endurant pour les visites en dehors du dimanche. --Et ce sera comme j'ai dit, Fogg: il s'agit tout bonnement de nous servir quelque nouvelle avalanche de prose de M. Wallholm fils. --Oui, Andrew produit beaucoup!... --C'est une rage! Passe encore de fabriquer, comme nous, quelques poesies, entre les heures de bureau. Mais entasser poeme sur prose, roman sur comedie! Il deviendra fou! --Bah! subissons encore cette petite corvee et nous aurons, en revanche, le plaisir d'entrevoir Mlles Kate et Lizzie... L'une d'elles, je crois, ne deplait pas a celui de nous qui ne lui prefere pas sa soeur? Cette insinuation subtile ramena chacun a ses preoccupations personnelles, et les deux interlocuteurs continuerent en silence de gravir la montee. L'automne agrementait la soiree d'un petit froid vif, et de fines nuees dansaient dans l'azur, sur la note gaie du clair de lune. Tout rappelle l'Allemagne, du reste, dans cette region du Kansas ou l'emigration rhenane predomine et impose ses moeurs. La nature elle-meme parait se preter a ce pastiche; elle se joue notamment a l'entour de la petite ville de Humboldt, comme a une seconde edition du grand-duche de Bade, et le faubourg grimpant ou nous avons amene le lecteur imite avec ses maisons en bois sculpte et ses sombres touffes de sapins les plus pittoresques echappees de la Foret Noire. Gibb et Fogg, qui avaient parle tout a l'heure, trahissaient aussi le type tudesque blond, a large face rougeaude. Ils s'etaient exprimes avec une gravite bien digne de citoyens de dix-huit ans, destines au commerce, ouverts pourtant a la litterature et livres de coeur aux mystiques reveries d'un premier amour. Ils etaient sangles dans des redingotes noires tres courtes, ils avaient des casquettes a visieres vernies, ils quittaient a l'instant le tiede cabaret du _Grand Frederic_ ou l'on paie en thalers et ils s'avancaient battant le chemin de leurs bottes sonores. --Merci d'etre venus a l'heure, dit tout a coup quelqu'un dans la nuit... Andrew Wallholm, aux aguets pres de la maison paternelle, avait fait quelques pas au-devant de ses camarades. --Silence, et suivez-moi comme des ombres, ajouta-t-il gaiment, mais a voix basse. Gibb et Fogg entrerent apres Andrew, en assourdissant autant que possible les craquements de leurs cothurnes, et franchirent le vestibule, non sans risquer, devant la porte vitree de la chambre basse, le coup d'oeil convenu sur miss Kate et miss Lizzie, qui brodaient et revassaient a la clarte de la lampe. Dans le fond de la piece, pres de la cheminee flamboyante, se tenaient la grosse dame Wallholm, tricotant, et la seche personne de M. Wallholm, perdu sous son bonnet fourre, absorbe dans la fumee de sa pipe et fixant d'un air de mepris ses lunettes sur le vide. M. Wallholm avait une reputation de misanthropie hargneuse, portee par les mauvaises langues sur le compte d'anciennes pretendues frasques de Mme Wallholm... Gibb et Fogg tremblerent d'avoir ose regarder. Inapercus par bonheur, ils monterent a tatons l'escalier et entrerent avec Andrew dans sa chambre d'etude a l'arriere de la maison. Une lampe encapuchonnee d'un abat-jour illuminait une table surchargee de papiers en desordre. Andrew, decidement, s'accordait la fantaisie de donner une soiree litteraire. Dans la penombre on distinguait, installe deja, M. Johann Schelm, l'associe de M. Wallholm; le nostalgique, l'ironique et assez papelard M. Johann, natif de Darmstadt, en Germanie, dont les melancolies d'antan passaient, encore selon les medisants, pour avoir exerce sur les tendances intimes de Mme Wallholm une attraction decisive... Gibb et Fogg, malgre leur jeunesse, etaient a peu pres instruits de ces cancans locaux... Apres un echange general de poignees de mains, Andrew invita les nouveaux venus a s'asseoir et prit place lui-meme devant le tas de manuscrits. Il tournait le dos a la fenetre, argentee de reflets lunaires, et faisait face a ses invites dans la lueur verte de l'abat-jour qui s'etalait sur une partie de son visage et se coupait sataniquement a son profil yankee, taille dur comme un eclat de granit. Andrew n'etait plus d'allure joyeuse, comme a l'arrivee de ses amis; il affectait, au contraire, une attitude abattue et sombre; la scene devenait morne et glacee, comme une conference au debut. On attendait, muets et intrigues, depuis quelques minutes, lorsque Andrew daigna prendre la parole sur le ton d'un homme aux prises avec les idees les plus noires. --Je me propose, messieurs, vous l'avez devine, de soumettre, cette fois encore, quelques pages a votre appreciation. Pardonnez a mon trouble, a ma fievre pendant cette lecture. Les ressorts les plus douloureux de mon etre sont mis en jeu dans ce que vous allez entendre, mon avenir d'homme et d'artiste dependra du jugement que vous en porterez. Apres ce preambule, passablement obscur, Andrew s'empara d'un feuillet, mais a peine le consultait-il, ayant adopte le parti d'arreter ses yeux gris sur l'auditoire avec une bizarre tenacite. --"Il y a quelques heures, la foret etait triste, commenca-t-il, la brume pleurait sur la verdure noire des pins. Tout pres d'ici, pourtant, deux jeunes gens cheminaient au hasard, le fusil sur l'epaule, comme pour une promenade. Ils etaient freres, presque du meme age, mais on ne l'eut pas soupconne, tant ils differaient de traits et de conformation. "Ils marchaient taciturnes, l'un obsede de pensees difficiles a exprimer, l'autre assombri par le pressentiment d'un entretien orageux. "Ils approchaient du grand etang, dont l'eau dormante, miroitant a la paleur du ciel, deroulait ses plaques d'argent mat entre les roseaux. "Tout a coup, l'aine s'arreta, droit campe, l'arme au pied, l'oeil en flamme. "--Frere, que penses-tu des tiens, interrogea-t-il brusquement. "L'autre hesita, mesurant, stupefait, la portee d'une pareille question. "--Je vous aime tous, dit-il, mon pere, ma mere, mes soeurs et toi-meme... "L'aine, sans flechir, le verbe rude et amer, repondit: "--Tu nous aimes! Tu as tort! Cet amour, on ne saurait te le rendre. "--Voila de dures paroles, frere; que veux-tu dire? demanda le plus jeune, deja des larmes dans la voix. "L'aine se taisait, cherchant a frapper juste. "--Ai-je commis quelque faute, t'aurais-je blesse par megarde? insista l'enfant. "--Non! dit l'aine, dont l'accent passait de la raillerie a la colere grandissante. Non! mais regarde-moi bien en face, tu vas me comprendre. Ne suis-je pas, en realite, comme mon pere, type maigre et rugueux, un descendant direct de la vieille souche americaine? Oui, n'est-ce pas? Je porte au front la paleur jaune du dollar, j'ai le masque rigide de l'eternel chercheur d'or; toi, tu contemples avec de grands yeux bleus la vie comme dans un reve, tu es blanc et rose et blond comme une vierge de ballade..." MM. Fogg et Gibb devinrent, a ces mots, tres perplexes et se designerent, a la derobee, deux photographies encastrees sur la cheminee, dans le joint du miroir. Il semblait clair et d'apres ces portraits qu'Andrew depeignait sa propre image et celle de son frere Harris Wallholm, qu'on etait d'ailleurs surpris de ne pas voir present a cette fete intime. Le recit penetrait donc dans une situation bien delicate... M. Johann Schelm, cependant, demeurait calme et apparemment tres distrait dans son fauteuil, tandis qu'Andrew poursuivait sa narration avec une croissante furie de ton et de geste. "--A quelles miseres t'arretes-tu? dit le plus jeune tout interdit. Qu'importe la figure? Notre ame est pareille. "L'aine haussa les epaules en un mouvement de rage mal maitrisee. "--Notre ame est pareille! Chimere qu'un Americain ne saurait concevoir. "--Ne sommes-nous donc pas de la meme nation et du meme sang! "--Tu vas le savoir. Reponds! Que penses-tu de cet etranger toujours present dans notre maison? "--L'associe de notre pere? Oui, je sais qu'au fond du coeur, tu le hais. "--Oh! de toute ma haine, depuis l'extreme enfance, depuis une scene funeste... qui est l'histoire de ta vie. Le pere, a cette epoque, etait un travailleur obstine, sans cesse anxieux et rude, dont chacun avait peur. L'autre, l'emigre, parlait habituellement a ma mere dans un langage de douceur et de cajolerie sournoise qui soulevait mes repulsions d'instinct. Il y eut drame un jour: Ma mere voilait son front de ses mains, l'etranger montrait une attitude louche, je tremblais et pleurais au bruit des menaces de mon pere. Que s'etait-il passe? Je ne pouvais comprendre alors, mais tu naquis peu apres, tu grandissais, je t'observais avec une persistance d'abord inconsciente, puis volontaire, et enfin la verite se reconstruisit entiere dans mon cerveau: La trahison revivait en toi; elle eclatait dans ta ressemblance exacte, absolue, ridicule, avec cet homme d'autre race. Ton existence etait une honte, un crime et une derision! Me comprends-tu maintenant? "Le plus jeune eut un cri dechirant, il etendit les bras comme s'il eut voulu se retenir sur le bord d'un abime. "Puis il se fit un silence tout fremissant entre ces deux freres qui n'osaient plus lever les yeux l'un vers l'autre..." Andrew, conformement a son recit, fit une pause durant laquelle MM. Gibb et Fogg se sentirent plus cruellement embarrasses que jamais. On eut dit que sur la face somnolente de M. Johann Schelm se dessinait quelque chose d'incomprehensible, comme un melange de confusion, d'incredulite et de defi. Andrew, de son cote, se possedait en une sorte de sang-froid de comedien tout en exhibant une emotion desordonnee. Mystifiait-on MM. Fogg et Gibb? Et pourtant il s'agissait certainement de la famille Wallholm et de l'associe, M. Schelm, dans ce qui venait de se debiter. L'histoire des deux freres etait une suite trop evidente des racontages circonvoisins. Andrew, sous pretexte de litterature, trahissait-il les secrets du foyer paternel? Mais comment pouvait-il broder sur de telles avanies? Comment savait-il ces mysteres; qui donc avait ose les lui devoiler? MM. Gibb et Fogg s'y perdaient. Andrew avait, derechef, consulte le feuillet qu'agitait un tremblement de ses doigts. "On entendait, poursuivit-il, le bruissement des roseaux sur l'etang et les lentes trainees du vent dans le feuillage mouille. "Il fallait en finir, cependant, et l'aine reprit bientot sa resolution premiere. "--Faiblesse d'ame, soins de fortune ou aveuglement, que sais-je? mon pere avait oublie. Mais sans relache, moi, je me suis debattu contre ce secret qu'il m'etait interdit de reveler, j'ai du supporter cette tache a mon honneur hereditaire, devorer l'humiliation, refouler des desirs affoles de vengeance. Le courage de me taire plus longtemps m'a manque. A ton tour donc de subir cette destinee, de mesurer ce que pese a la conscience le recel d'un nom vole par l'adultere, l'hypocrisie d'affections que repousse la voix du sang!... "--Que faire? interrompait le plus jeune, enfant par les pleurs, homme sous l'insults... "L'aine s'approcha du malheureux a qui sa presence repugnait deja et parla vite d'une voix sourde: "--L'etang qui dort a nos pieds est profond, la foret qui nous entoure s'ouvre sur le monde. Choisis. La nuit venue, tu verras a travers les branches une lumiere approcher de ma fenetre. Accomplis alors ta volonte, quelle qu'elle soit. "Ayant dit, l'aine remit le fusil sur l'epaule et partit sans regarder en arriere. "Et maintenant l'heure grave est venue!..." Sur ce dernier paragraphe, Andrew avait saisi la lampe d'une main et s'etait leve tragique, en maniere de poete emporte par son reve, mimant l'action, vivant les personnages: "L'aine ne recule pas,--lisait-il;--inflexible, il veut que justice soit faite, il va vers la fenetre, la lumiere fatale rayonne sur la foret. Ecoutez..." Eclaire de profil, Andrew etait d'une paleur de mort; sa voix s'elevait en eclats desesperes. Le coeur s'etranglait sous les redingotes de MM. Gibb et Fogg; M. Johann Schelm, entrainement du recit ou terreur de la realite, s'etait enfin mis debout et un semblant de menace roulait dans son oeil ahuri. "Ecoutez!" redit Andrew. Il y eut un instant d'attente, puis une lueur sillonna la cime des arbres et une detonation retentit dans le bois. Andrew lanca un coup d'oeil final au manuscrit et s'agenouilla. "Un coup de feu! acheva-t-il; le plus jeune n'est plus! L'aine tombe les mains jointes: "J'ai cru bien faire, sanglote-t-il, que Dieu me pardonne!..." L'emotion et l'angoisse de l'auditoire devinrent indescriptibles. Que dire, que conclure? On regardait avec effarement Andrew prosterne; on entendit une horloge tintant dix heures, en meme temps qu'une voix fougueusement acariatre retentissait au bas de l'escalier: --Ce vacarme finira-t-il? criait le peu accommodant M. Wallholm pere. En depit des navrantes impressions du moment, on ne songea plus qu'a fuir la mechante humeur du vieil ours. --Partez, partez vite! commandait Andrew, redresse comme par un ressort. Les jeunes Gibb et Fogg degringolerent l'etage et purent a peine entrevoir une derniere fois les misses Kate et Lizzie, qui repliaient leurs broderies. Arrives sur la route, ils remarquerent que M. Johann Schelm les suivait a quelques pas. Il n'y avait donc plus de doute! Andrew s'etait montre veridique, une sanglante folie avait ete commise! Ils marcherent quelque temps suffoques, transis, n'osant desserrer les dents, l'imagination hantee deja de l'apparition du suicide flottant sur l'eau; ils songeaient a se rendre au bord de l'etang, quand de l'obscurite se detacha une forme humaine venant en sens inverse et marquant le pas d'une chanson. --Harris! s'ecrierent Gibb et Fogg, ravis. --Ah! chers amis, vous voila! dit Harris Wallholm qui les avait aussi reconnus a la voix. --Eh bien! mes bons! ai-je bien joue mon role? la poudre a-t-elle parle a propos? Et que dites-vous du nouveau procede litteraire de ce fou d'Andrew? --Le nouveau procede?... --Oui! le "naturalisme" dont on parle tant aujourd'hui ne lui suffit plus, il cherche, parait-il, quelque chose au dela. --Et quoi donc?... --Je n'en sais rien; on essaiera la definition un autre jour. --Oui, oui, un autre jour, dit M. Johann Schelm, qui s'etait approche et avait appuye son bras sur l'epaule d'Harris Wallholm.--Rentrons, mon enfant, la soiree est froide, tu pourrais t'enrhumer. L'UNION LIBRE I Une febrile impatience, une impatience veritablement epileptique et enragee, secouait la foule entassee depuis le lever du jour dans la Cent-Vingtieme Rue du Quatorzieme Quartier de San-Francisco. L'agitation allait croissant; la rumeur des milliers de voix de cette multitude avait l'accent d'un ocean qui se fache. C'est qu'on attendait un evenement extraordinaire et de nature, certes, a faire delirer toutes les imaginations. Depuis plus d'un mois, la chose etait quotidiennement annoncee, en caracteres d'affiche, a la premiere page des journaux; on en lisait le prospectus, farci de details et d'illustrations, sur de vastes pancartes, promenees a dos d'homme par la ville; on relisait cette reclame le soir, aux rideaux d'entr'acte des theatres ou sur d'immenses transparents illumines par les entrepreneurs de publicite. Du salon au pave, de l'alcove a la belle etoile, on ne parlait plus que de cette affaire dont le denoument allait enfin se produire. Mais il n'etait encore que dix heures du matin, et c'etait a midi seulement qu'Ellen Kemp, l'heroine de ce fait memorable, devait faire son apparition. Or:--"Ellen Kemp "Ellen Kemp "Ellen Kemp" --ainsi lisait-on sur un gigantesque calicot qui couvrait toute la facade du Septieme Hotel de la Cent-Vingtieme Rue--"Ellen Kemp avait ete prise du desir de se marier; mais, instruite des derniers travaux des statisticiens, elle n'ignorait pas qu'on rencontre a San-Francisco trente hommes environ pour une seule femme, et, par suite, elle craignait le trop grand embarras du choix. D'autre part, elle redoutait, vu son absence de fortune, d'etre contrainte d'accepter une proposition ou d'agreer des hommages indignes de son education, de sa jeunesse et de sa beaute. "Le hasard pouvait seul trancher de pareilles difficultes. Ellen Kemp consentait a s'y confier, mais elle en corrigeait les chances trop aveugles par une ingenieuse combinaison qui lui assurerait, en meme temps, un epoux et une dot. Cette combinaison etait bien simple: la jolie, la belle, la charmante miss Ellen Kemp avait resolu de mettre sa seduisante personne en loterie. "Le prix du billet, lisait-on ensuite, est de un dollar; le nombre des billets est de vingt mille. Le tirage de la tombola aura lieu le 18 juillet a midi precis. A ce jour et a ce moment, miss Ellen se montrera sur la "platform" devant la porte du Septieme Hotel, et s'y laissera voir a loisir pendant l'operation, confiee aux jeunes et innocentes mains de cinq pensionnaires du Troisieme Orphelinat. Le gagnant, quel qu'il soit, possedera legitimement la jeune personne, s'il le veut et s'il le peut; s'il refuse le mariage, miss Ellen Kemp gardera la dot et sa liberte." --Education! beaute! jeunesse! et vingt mille dollars! Tels etaient les cris admiratifs que poussait sans fin l'epaisse masse d'hommes encaisses comme des harengs dans la Cent-Vingtieme Rue dont ils emplissaient litteralement la chaussee, les trottoirs, les cafes, les "bars" de toute espece. Car le public feminin, justifiant la statistique invoquee plus haut, etait en infime minorite. Cet attroupement de peuple et de populace exhalait une penetrante odeur d'eau-de-vie et de tabac. Par-dessus les tetes, sur toute l'etendue de la couche vivante, voltigeait un leger nuage bleuatre de fumee de cigares, a travers laquelle s'elevait, en spirales plus denses et plus grises, la vapeur de quelques pipes et brule-gueules. Mais le ciel etait pur et bleu. Le soleil de juillet lechait de flamme chaque detail et l'on voyait, parmi quelques taches d'ombre, un perpetuel miroitement de lumieres crues et criardes. Il y avait quantite de rigides figures de Yankees, aux grands fronts cordes de veines, aux longs traits secs, a la peau bise, a la bouche railleuse, cynique ou cruelle, faute de poil aux levres. On devinait nombre d'Irlandais a leur physionomie blafarde et alcoolisee, a leur inculte fouillis de cheveux couleur de houblon. Par-ci par-la pivotaient les cranes suants et frais rases des Chinois silencieusement attentifs. Ces tetes de tout genre et de tout age tournoyaient sur une mouvante cohue de torses vetus de drap noir ou gris, de toile blanche, jaune ou rousse, de cravates voyantes, de cols de chemise dilates. Il y avait du luxe, il y avait des guenilles, des mains gantees et des bras nus de travailleurs; c'etait de l'egalite cosmopolite fusionnant en un large flot qui remplissait la Cent-Vingtieme Rue et formait un remous de curieux dans les rues voisines. L'entreprise, on le voit, avait ete bien conduite. Grises depuis si longtemps par les apologies de la presse, allumes d'esperances erotiques ou conjugales, tous les gentlemen presents, sauf de rares exceptions, avaient risque un dollar ou plusieurs sur cette chance, entremetteuse d'une Venus. Ils envisageaient, d'ailleurs, en bons Americains, ce cas etrange, sans marivaudage ni mysticisme; ils exhibaient leurs "tickets" et comparaient les chiffres. On operait des echanges et des reventes, on ouvrait des paris, on concluait d'immoraux compromis visant la dot plus que la femme ou divisant l'une et l'autre. Du milieu de la rue jusque dans l'interieur des tavernes, on negociait comme a la Bourse, avec force hurlements; on se disputait, on se poussait, on se bousculait; quelques luttes a coups de poing violemment assenes commencaient de distance en distance a illustrer la fete. Onze heures et demie sonnerent a l'horloge de la Septieme Chapelle. Alors tout ce qui pouvait encore essayer de poser la moitie de l'orteil sur l'asphalte des trottoirs sortit des buvettes et cabarets. Des grappes vivantes grimperent aux reverberes et se collerent en espaliers aux murailles. On regardait des balcons, des fenetres, des lucarnes; on fit irruption sur les toits environnants, on etouffait, on se tordait, on grillait au soleil et on fremissait a l'unisson. A midi moins un quart, une aigre et detonnante fanfare, masquee par le grand rideau de calicot, fit eclater une demi-douzaine de fois l'air national de _Yankee Doodle_. Des hurras frenetiques saluerent ce charivari. Mais l'enthousiasme ne devait plus avoir de repit, car, decidement, l'exhibition commencait. Les cinq bambins du Troisieme Orphelinat vinrent, selon le programme, se ranger au pied de l'estrade, dans un petit espace qu'une corde isolait de la foule. Ils etaient suivis, ces comparses, d'un gentleman qui fonctionnait, selon toute apparence, en qualite de metteur en scene de la comedie et qui placa sur le bord du theatre cinq corbeilles d'osier dans chacune desquelles il introduisit dix cartons, apres avoir montre distinctement et longuement a l'assistance que ces cartons etaient chiffres en conscience depuis zero jusqu'a neuf. Le gentleman avait une figure impassible et des gestes d'une bouffonnerie rythmee qui trahissaient un clown de cirque momentanement en habit noir. Il agita les corbeilles, puis les disposa symetriquement a la portee des cinq innocentes mains de l'Orphelinat. Midi sonna, mais on eut a peine le temps de pousser le ah! traditionnel. L'air de _Yankee Doodle_ retentit encore; une dechirure sillonna le milieu du grand rideau de calicot et miss Ellen Kemp vint se planter a l'avant de l'estrade. Oui, elle etait jeune; oui, elle etait belle, et le bruit s'en repandit aussitot parmi le populaire, qui pullulait jusqu'aux dernieres limites du Dix-Septieme Quartier. Pour la masse qui admire ou condamne sans phrases, une epithete vaut une description. --Elle est charmante, elle est gracieuse, disait chacun; elle est elegante, fraiche, gentille, jolie, sympathique, oh! sympathique! originale, seduisante, elancee, solide, blonde, rose, rieuse, exquise, adorable, eblouissante, enivrante, proclamait-on au loin. Et les yeux meme de ceux qui ne voyaient rien s'emplissaient d'extase. Aux fenetres, quelques "reporters" griffonnaient des esquisses moins sommaires pour les journaux du soir: "Ellen Kemp, crayonnaient-ils, est une belle blonde, aux yeux bleus, a la taille legerement au-dessus de la moyenne; elle a la poitrine amplement developpee et les manches de barege laissent deviner des bras vigoureux. Son air, toutefois, n'a rien d'une virago, d'une heroine de roman, d'une exaltee, d'une sectaire, ni d'une extravagante. Sa robe de toile rayee de bleu, de gris et de rose, en demi-teinte sur fond blanc, son coquet chapeau de crepe noir pique d'une pivoine, son col casse ferme et bien blanc, ses gants de soie paille, sa petite valise en chagrin noir a fermeture d'acier, son parasol brun pendu par une chainette a la ceinture, constituent la toilette de voyage d'une personne convenable de la classe aisee. "Ellen Kemp regarde le public avec calme et sans affectation de forfanterie; elle n'est ni agitee ni etonnee; il semble qu'elle pense faire la chose la plus naturelle du monde et accomplir un des actes ordinaires de la vie. Son attitude, en attendant que le hasard dispose de son existence, est celle, a peu pres, d'une demoiselle bien elevee, en presence des "aldermen," au moment de contracter un mariage de raison." L'ebauche etait presque ressemblante. Ellen Kemp, a coup sur, agissait sans ostentation, bien que son aventure dut enrichir le catalogue des abracadabrances nationales. Elle etait sereine et souriante, mais froide et attentive, comme lorsqu'on va conclure une affaire. L'assistance male, suffocante et haletante, etait loin de se montrer aussi placide. La beaute de miss Ellen donnait un interet poignant a la partie engagee. Le desir, l'amour subit, la jalousie commencaient a surexciter les cervelles des spectateurs provisoirement rivaux, et se traduisaient en injures brutales, en provocations grossieres echangees dans tous les idiomes connus. On se traitait de chien d'Irlandais, d'Anglais stupide, de cretin du Valais, de lazzarone, de rodeur de barriere, de carliste, d'alphonsiste, de fenian, de communard, de socialiste et de nihiliste, pendant que les Yankees, exasperes de cette concurrence transatlantique, criaient: "En Europe! en Europe! maudite crapule!" La fanfare, par bonheur, fit treve. Il y eut un palpitant silence pendant lequel le precedent gentleman ordonna aux candides delegues de l'Orphelinat de mettre une main dans chaque panier, de saisir une carte unique et d'attendre le signal. Mais il etait ecrit qu'il y aurait combat: Quelques hommes peserent contre la corde de cloture et se pencherent pour surveiller l'extraction. Les cinquieme et sixieme rangs redouterent une fraude, et le soupcon, s'enflammant comme une trainee de poudre, alla faire explosion aux deux bouts de la rue, d'ou rejaillirent vers le centre de calomnieuses insinuations. Il n'en fallait pas plus pour determiner une rixe, car les longues provocations des heros d'Homere ne sont pas de mode chez le peuple nouveau-monde, plus avare de son temps que de sa vie. Deja des boxeurs se tamponnaient le mufle, des pointes de souliers sifflaient contre des machoires, de larges semelles se plaquaient sur des ventres, ou frappaient des tibias a revers; on se prenait a la gorge, on s'eborgnait, on se crachait a la figure ce qu'on s'etait mordu, quelques poitrines se cambraient autour de coups de pied recus dans le dos; plusieurs lames de couteaux-poignards scintillaient au soleil comme des lueurs electriques; des revolvers, machines a moudre la mort, egrenaient leurs notes reches et crepitantes. Un Chinois, profitant de la bagarre, s'etait glisse jusqu'a la corde, et son oeil, lourd de volupte, caressait l'appetissante fille de race blanche; mais la rage de quelques batailleurs se tourna contre ce rebut de l'Orient; le malheureux, happe a la nuque, renverse, terrasse, plongea sous la plebe, et, de coups de botte en coups de botte, emergea plus loin dans un vide forme a l'entour de deux pugilistes qui, plus acharnes que le reste des guerriers, se pochaient et s'incisaient avec de grands cris de massacre. Toujours calme, et ne se crispant dans aucune arrogante impassibilite d'apparat, miss Ellen suivait cette scene avec un assez vif interet. L'incident, d'ailleurs, avait un caractere de grandeur et d'etrange beaute: L'inexorable et demoralisant celibat de la cite industrielle enfievrait ces troupeaux d'hommes assoiffes d'amour, et, devant cette femme que le hasard promettait egalement a tous et qui se tenait la, superbement desirable, triomphalement provocante, symbole vivant des joies de la possession, ces malheureux, ces desherites, ces travailleurs, etaient prets a s'entre-dechirer comme des bandes de fauves, affoles dans le desert par l'acre arome d'une seule femelle. Oui, ce simple fait divers de la journee d'un peuple avait une fiere tournure epique, digne d'une page d'histoire. La melee allait devenir ecoeurante. On entendait des rales brefs et sinistres, quelques tetes blemes se rejetaient en arriere comme pour se detacher de gorges serrees en des mains tenaillantes; l'air s'empestait aux ameres sueurs de la colere; quelques chairs se gauffraient; des taches de sang eclataient comme des fleurs purpurines enlevees a l'aquarelle, sur les faces livides. Mais, tout a coup, le silence sans souffle encore une fois regna; les plus feroces s'arreterent pour regarder. C'est que les petits de l'Orphelinat tenaient en l'air, a bras tendus, les cartons qu'ils venaient d'extraire des corbeilles, et tous les yeux, toutes les bouches, lurent et proclamerent ce chiffre: 18745! qui transformait, pour miss Ellen Kemp, le hasard en destinee. La musique, impitoyable melange de pistons et de clarinettes, epaissi de grondements de tambours, se reprit a vacarmer des refrains en vogue, et la curiosite des assistants se ralluma, car miss Ellen s'immobilisait sur les treteaux, comme si elle eut attendu que le possesseur du numero sorti des urnes vint reclamer sa conquete. Certes, cela promettait un retour d'amusement. Le gagnant serait peut-etre vieux, laid, pauvre, monstrueux, ivre ou fou. N'importe! Le mariage se ferait s'il l'exigeait; on prendrait, son parti; la ceremonie nuptiale aurait lieu seance tenante; il suffisait du concours d'un des clergymen sans doute presents. Oui! on allait probablement un peu rire, en compensation de tant de dollars envoles! Malheureusement les choses avaient ete disposees d'autre facon. Ellen Kemp disparut derriere un second rideau de calicot, que des mains invisibles deroulerent du sommet de la baraque et sur lequel parurent ces mots en grosses lettres noires: ELLEN KEMP Appartient a JOSUAH BROG-HILL JOSUAH BROG-HILL JOSUAH BROG-HILL D.-M. _Quatre-Vingt-Onzieme Rue, Soixantieme Quartier._ Docteur-medecin! Tel etait donc le mot de cette incommensurable mystification: un Esculape, aussi obscur que peu scrupuleux, avait imagine, croyait-on, ce moyen d'escamoter une moisson de gloire et d'argent comptant. La celebrite desormais certaine de Josuah Brog-Hill prit naissance au milieu d'une huee formidable dont le bruit s'epandit par toute la ville. Il y eut un ouragan de rires, d'injures, de sifflets, de maledictions. Le theatre en plein vent, renverse a la hate par une equipe de charpentiers, sembla s'abimer dans la tempete, et le Septieme Hotel reparut dans sa peu monumentale nudite. La piece etait jouee, et la multitude, courant apres le temps qu'elle venait de perdre, s'enfuit comme une trombe par toutes les issues. Cinq minutes plus tard, la rue avait repris son aspect accoutume; les files de travailleurs, de negociants et d'hommes d'affaires s'ecoulerent paisibles et continues, ainsi que les eaux d'un fleuve au soleil. II Et voila comme les choses se passent, si vite effacees. L'agitation provoquee par cette passionnante aventure se dissipa des que le denoument fut divulgue. Personne ne s'avisa d'attendre miss Ellen Kemp pour la suivre ou la voir un instant de pres. On pensa qu'elle ne dependait plus que de son nouveau mari ou, le cas echeant, de la justice. Ellen Kemp demeura pres d'une heure encore a l'hotel, afin de regler ses comptes avec le drolatique regisseur de sa vente a l'encan; puis elle sortit, mit le pied sur l'asphalte, et partit svelte et alerte, tout d'un trait, comme une colombe, avec un bruit d'ailes dans sa legere robe d'ete. Elle allait, sans effronterie, mais sans hesitation, tenant de ses mains finement gantees l'ombrelle et la valise. Elle avait la demarche gaie d'une pensionnaire a peine entree dans la vie libre et qui se sent encore enveloppee de sympathie dans toute l'atmosphere sociale. Elle suivait les rues, les squares, les places, les quais; sites numerotes a tous les angles et nullement honores, comme dans les villes seculaires, de noms celebres plus ou moins connus. Grace a ce systeme, cependant, miss Ellen n'avait qu'a prendre, aux carrefours, le chiffre le plus eleve pour atteindre, sans consulter personne, la rue lointaine de son proprietaire. Elle y arriva, methodiquement, en deux petites heures ou, si vous le preferez, en une grande heure trois quarts. Le numero 125 de la Quatre-Vingt-Onzieme Rue etait d'aspect tranquille et honnete; une proprete meticuleuse luisait sur les volets peints en vert, sur les vitres polies, derriere lesquelles se relevaient a demi des rideaux de mousseline, et jusque sur les feuilles des plantes grasses qui faisaient, avec leurs poteries de terre rouge vernissee, l'ornement interieur des deux fenetres du rez-de-chaussee. Chaque detail souriait d'un effet de lumiere, et les rayons du soleil, tombant alors obliquement sur la porte, etaient vivement refletes par une plaque de cuivre ou des lettres noires, creusees dans le metal, annoncaient le logis de "Josuah Brog-Hill, D.-M." --C'est ici, se dit miss Ellen. Et fort hesitante, elle parut se demander: --Que diable viens-je faire dans cette maison et quel langage dois-je tenir? Mais un regard jete sur la sacoche enflee des vingt mille dollars lui rendit la notion du devoir, et elle etendait la main vers le bouton de la sonnette quand la porte s'ouvrit d'elle-meme. Une respectable vieille dame, de noir vetue, a tournure de gouvernante et de quakeresse, se montra dans l'encadrement. --Le maitre y est-il? demanda miss Ellen. La figure de la dame prit une expression tres cordiale. --Votre sante est bonne, j'espere, miss Ellen, dit-elle du ton le plus aimable.--Certainement le maitre est a la maison, veuillez me suivre. Et prenant les devants apres avoir referme la porte de la rue, elle conduisit la visiteuse vers un petit parloir situe a l'autre extremite du corridor. Ellen Kemp eprouva quelque surprise a s'entendre nommer par cette venerable introductrice. --Avais-je l'honneur d'etre connue de vous, madame? demanda-t-elle. --Non, miss Ellen, mais en conjecturant d'apres les circonstances..., j'avais devine, ou plutot suppose..., excusez-moi... La dame semblait intimidee du regard etonne d'Ellen Kemp et parlait avec un embarras visible. --Vous attendrez deux minutes au plus, dit-elle, et je reviendrai vous prendre. Et elle sortit apres avoir courtoisement invite miss Ellen a s'asseoir. Demeuree seule, Ellen Kemp sentit qu'enfin son coeur battait un peu d'effroi, tant l'aspect de toute chose, dans cette demeure, etait a la fois coquet et imposant. Le parloir, petite piece carree, montrait l'ameublement le plus simple, mais a travers la fenetre ouverte on voyait une cour inondee de soleil et ornee d'une jolie fontaine de marbre a jet d'eau dont la poussiere irisee rafraichissait d'innombrables fleurs rares et resplendissantes s'etageant sur des gradins jusqu'aux murailles tapissees de lierre. Un merle, dans une cage accrochee aux feuilles, se prit tout a coup a siffler une note amusante, comme pour souhaiter la bienvenue. Sauf ce merle, tout se taisait dans la maison, et on percevait un silence d'assoupissement sous la lourde chaleur de l'ete. --Le docteur Josuah doit etre un gentleman tres comme il faut, pensa miss Ellen; il aime, a coup sur, le confortable et la serenite. On doit vivre heureux sous ce toit; les passions sont peu turbulentes ici. J'imagine que le docteur n'est plus de la premiere jeunesse... Cette hypothese en provoquait nombre d'autres; mais la vieille dame etait revenue dans le parloir, toujours souriante et sans plus de bruit qu'une nuee nageant sous un ciel clair. --Venez, chere miss Ellen, le docteur vous attend. Ellen Kemp, se roidissant contre un petit tremblement nerveux qui l'envahissait, se leva et marcha, tenant toujours a la main son ombrelle et le sac aux dollars. La chambre du docteur etait au premier etage, juste au-dessus du parloir qu'on venait de quitter. Au milieu de l'escalier, Ellen Kemp se mit a trembler plus fort en pensant que le docteur pouvait bien aussi etre un homme jeune et beau. --N'est-ce pas la, se dit-elle, ce qui l'oblige a prendre une si vieille intendante? Une porte s'ouvrit. --Miss Ellen Kemp! annonca la respectable dame d'une voix avenante. --Miss Ellen Kemp, entrez et asseyez-vous, dit une autre voix plus accueillante encore, et si douce que, malgre sa frayeur et sa honte, maintenant, d'avoir fait un coup de tete ridicule, Ellen Kemp regarda tout d'abord la personne qui venait de parler. C'etait une femme jeune encore et qui, sans etre belle, avait ce charme singulier que donne au visage une intelligence peu commune; ses cheveux, d'un blond satine, encadraient un beau front aux tempes bien pleines et retombaient, sans se boucler, comme une touffe de soie; ses levres souriaient a demi; ses yeux, d'un gris noir, etaient comme deux grandes lumieres allumees par une rare chaleur de sentiment et de sensibilite. La toilette, d'un gout severe, rappelait celle de la vieille cameriste et se composait d'un col de toile blanche et d'une robe de drap noir, boutonnee depuis la gorge et descendant sans plis jusque sur les pieds, comme une soutane. La vue de cette agreable creature causa, faut-il le dire, un certain desappointement a miss Ellen, qui eut prefere, sans doute, rencontrer le docteur seul chez lui et, surtout, le rencontrer celibataire, que d'avoir a s'expliquer avec sa femme. Le depit de miss Ellen etait d'autant plus excusable que la chambre ou on la recevait revelait un hote fort interessant. Des rayons charges de livres, des instruments de physique et de chimie, des plantes, des gravures, un piano et mille autres objets encore, proclamaient que le docteur etait a la fois un savant, un artiste et un poete. De plus, miss Ellen s'attendait a du persiflage et cette idee la delivra de tout reste d'intimidation. --Je venais dans le but de parler au docteur Josuah Brog-Hill, dit-elle, non sans une certaine secheresse. --Le docteur Josuah Brog-Hill, c'est moi, repondit avec une grace parfaite la dame en soutane. --Vous! s'ecria miss Ellen stupefaite, le regard fixe et la bouche beante. --Oui, ma tres chere, dit Josuah Brog-Hill; le docteur n'est ni vieux, ni laid, ni jeune, ni beau, ni meme docteur: il est une doctoresse, et le mari que le hasard vous a procure ce matin est une femme!... Ellen Kemp revint aussitot de sa surprise; elle apprecia la facetie que venait de se permettre le destin et se livra sans contrainte a l'eclat de rire le plus franc, le plus epanoui, le plus sonore, le plus delicieusement feminin qu'on eut entendu, depuis longtemps, ou peut-etre jamais, dans l'affairee et soucieuse metropole de San-Francisco. III La doctoresse avait seulement souri, mais sans paraitre froissee le moins du monde. --J'aime beaucoup la gaiete, dit-elle, lorsque Ellen Kemp se fut calmee, et ce rire orne de belles petites dents blanches merite tout l'honneur qu'il a d'annoncer ici la venue de votre jeune beaute. Il y avait, a la fois, de l'ironie et de l'amabilite dans le debit de ce madrigal. Josuah prenait le ton d'un homme du monde disant des fadeurs ou d'une femme d'esprit narguant discretement l'indulgence des filles d'Eve pour les banalites elogieuses. Miss Ellen comprit que la doctoresse ne manquait pas de malice et parut saisir avec empressement l'occasion de se divertir. --Pardonnez-moi de rire ainsi, dit-elle, mais c'est de mes apprehensions de tout a l'heure, au moment de sonner a votre porte. --Que redoutiez-vous donc? --En general, un maitre, et, en particulier, les defauts, les vices ou les infirmites dont ce personnage risquait d'etre pourvu. --Ne rencontre-t-on pas quelquefois des hommes jeunes, riches, interessants, seduisants? --Oh! ceux-la ne sont jamais les premiers venus dans l'existence d'une femme, meme quand c'est le hasard qui conduit les choses. --Les premiers!... La doctoresse eut un sourire imperceptible, nuance de scepticisme. --Aviez-vous donc, ajouta-t-elle apres une pause, mis aussi a la loterie l'enjeu d'un coeur tout neuf et apportiez-vous a votre acquereur inconnu le bonheur tout entier? --Je puis vous l'affirmer, quelque etrange que cela paraisse, repondit miss Ellen, aux prises avec un nouvel acces d'hilarite. --Quoi! vous etes jeune, vous etes belle, et on ne vous a jamais recherchee? --Si j'en dois croire ce qui m'a ete dit, j'ai eu un adorateur, a Baltimore, ou je naquis et ou j'ai vecu jusqu'a present. Dans cette meme ville, ce meme adorateur a pousse, il y a quelques mois, certain soupir qui passe pour avoir ete le dernier... --Vous ne le regrettez pas? --Mortuairement, il etait tres bien. Le fil de ses jours avait ete brise par un vulgaire coup de boxe, par un de ces horions methodiques, qui, dans la nomenclature des ressources du pugilat, doivent occuper un rang distingue, car son application sur le chef de mon amoureux fut, comme je viens de vous le mentionner, decisive. C'est chose triste, mais dont il lui resta, cependant, sur le visage un agreable sourire que le medecin de l'enquete judiciaire qualifia de "rictus." Il aurait du mourir plus tot: j'eusse moins tarde a l'aimer. --Mais d'ou venait ce coup de poing tant funeste? --D'un rival. Je voulais, un peu malgre moi, beaucoup malgre mes parents, honnetes et severes negociants, epouser le futur defunt, parce qu'il etait comedien et pouvait realiser mon souhait de courir le monde. Mais il etait tragiquement jaloux de quiconque m'approchait et, surtout, d'un enorme et lourd Allemand, commis de mon pere. Il chercha querelle a ce Germain, qui lui fit la reponse tudesque, et sans replique terrestre, dont vous savez le resultat. Cela m'a donne une flatteuse idee des hommes! --Idee juste dans la plupart des cas; mais n'eutes-vous plus d'autres malheurs? --Aucun... Apres un laps de temps consacre aux reflexions funebres, je constatai qu'il me fallait a tout prix une existence vagabonde; je pris mon sac de voyage, certain soir; j'arrivai le surlendemain a San-Francisco, et me voici, avec mon sac de voyage toujours le meme, sauf qu'il s'est arrondi de vingt mille dollars. --Vous etes une charmante enfant douee d'une tres aimable folie, dit Josuah Brog-Hill en maniere de conclusion au recit d'Ellen, dont elle avait suivi chaque detail de l'air le plus approbateur. Puis, accentuant ses paroles et se composant tout a coup un visage presque serieux, la doctoresse ajouta: --Oui, vous etes charmante, et je declare que vous me convenez sous tous les rapports. C'est bien sincerement que je remercie le hasard d'avoir conduit vers moi quelqu'un de votre genre d'esprit, et d'avoir favorise votre amour des aventures en vous procurant la plus etrange de toutes celles que vous pouviez imaginer. --Que va-t-il donc m'arriver? demanda miss Ellen tres intriguee. --Il vous arrive ceci, que je vous ai gagnee et que je vous garde. Je suis decidee a maintenir les droits que m'apporte mon succes de ce matin. --Vous voulez m'epouser! s'ecria miss Ellen en riant enfin a gorge deployee. --Pourquoi pas? dit Josuah Brog-Hill en riant aussi. --Mais les lois?... --Les lois permettent tout en Amerique... Ceci avait de vagues apparences d'alienation mentale, a moins que ce ne fut une ravissante plaisanterie, et, dans le doute, Ellen Kemp se mit a etudier attentivement la physionomie de son interlocutrice. Il y avait de quoi s'y perdre. Les yeux indefinissablement teintes de la doctoresse rayonnaient d'un feu sombre, indice d'une volonte ferme et tenace jusqu'a l'exageration; son front vaste, regulierement fuyant vers le sommet, denoncait, avec de hautes facultes d'etude, une dangereuse tendance aux hypotheses hardies, aux negations irrepressibles et aux envolees dans l'ideal. Il est vrai que les levres charnues promettaient de la bonte et que le nez, s'affranchissant de toute severite sculpturale, ramenait cette figure a l'expression du realisme le plus raisonnable. Le resultat de l'examen, c'est qu'en somme, Josuah Brog-Hill, sous ses cheveux blonds lustres comme une aile de tourterelle et tombant sur les epaules comme la criniere d'un ephebe, etait un etre enigmatique d'une gentillesse mutine un peu troublante. Etait-ce une virago a outrance? Etait-ce un jeune homme se plaisant aux accoutrements de femme? Les deux hypotheses etaient egalement admissibles, et miss Ellen, engagee d'honneur a ne pas baisser pavillon sur le terrain national de l'excentricite, se promit, au fond de l'ame, de paraitre imperturbable, quoi qu'il put advenir. --Soit, dit-elle, apres avoir semble reflechir: j'admets que vous defendiez vos droits; mais si je refusais? --Nous porterions l'affaire devant un tribunal, ce qui divertirait toute la ville, mais ne nous empecherait pas, je le souhaite, de demeurer ensemble, en bonnes camarades, jusqu'a ce que le proces fut vide. --Mais pensez-vous obtenir gain de cause et pretendriez-vous demontrer?... --J'emettrai seulement, interrompit Josuah Brog-Hill, la pretention de contracter, par-devant notaire, une association indissoluble impliquant le partage de nos fortunes et divisant entre nous le travail au dehors et les soins de la maison, le tout sous les auspices d'une loyale et fidele amitie. N'est-ce pas la ce qu'on appelle vivre en menage? Miss Ellen s'appretait a formuler quelques objections, mais la vieille gouvernante etait entree dans la chambre sur les derniers mots de Josuah. --Voici, dit la doctoresse, l'excellente mistress Flyburn persuadee que vos emotions d'aujourd'hui exigent un peu de repos. Elle va vous conduire a l'appartement que, des ce matin, elle a prepare a votre intention. D'ailleurs, c'est le moment ou je dois donner audience a mes malades. Nous reprendrons notre entretien ce soir, car le programme que j'exposais tout a l'heure necessite d'assez longues explications. Considerez, en attendant, qu'au lieu de persister dans une existence pleine de tourments, vous etes libre d'adopter, chez moi, le bonheur calme et rationnel. Cette fois la doctoresse avait parle tres serieusement et, meme, d'un ton un peu declamatoire. --C'est trop drole pour ne pas voir la suite, se dit en elle-meme miss Ellen. --Au revoir, ajouta-t-elle tout haut; j'aurai le plus grand plaisir a causer ce soir avec vous; agreez aussi l'assurance que j'incline a rester votre amie aussi longtemps qu'il vous plaira. Les deux jeunes femmes se donnerent une poignee de main automatique a la mode anglaise, et miss Ellen sortit avec mistress Flyburn, qui lui indiquait le chemin. IV L'appartement destine a miss Ellen etait situe au deuxieme etage sur le devant de la maison. A peine entree, miss Ellen constata, non sans un sentiment de perplexite, qu'elle avait oublie le sac aux vingt mille dollars. L'anxiete dura moins d'une seconde: Mistress Flyburn deposa delicatement sur un gueridon, au milieu de la chambre, la precieuse valise et l'ombrelle. Miss Ellen, delivree d'une belle peur, songea qu'il lui faudrait desormais veiller a son tresor. --Vous pourrez garder ce qui vous appartient dans ce meuble, dit, tres a propos, mistress Flyburn, en designant du regard un bahut en vieux chene dont la solide serrure de cuivre symbolisait admirablement l'age present ou l'on enferme l'or. Du bahut, miss Ellen promena les yeux sur le reste du mobilier, qui formait, au total, un tres joli nid de jeune fille, et reconnut a part soi que cet interieur lui plaisait beaucoup. --N'est-ce pas que vous serez ici le mieux du monde? dit mistress Flyburn. --A la condition de n'y pas rester trop longtemps, pensa miss Ellen. --Il est pres de quatre heures; nous dinons a six, dit mistress Flyburn. --Que faire en attendant? se demanda miss Ellen. --Vous pourrez lire un roman ou feuilleter des "keepsake," dit l'obligeante cameriste en ouvrant une armoire ou s'etageait une bibliotheque passablement garnie. --Lire est charmant, reflechit miss Ellen, mais reparaitrai-je ce soir dans ce costume de voyage? --Vous aurez aussi tout loisir de vous habiller, dit mistress Flyburn en entre-baillant une autre porte qui cachait un cabinet de toilette. C'etait decidement un dialogue en regle entre une pensee et une voix. Miss Ellen ne put se defendre d'exprimer son etonnement. --Vous etes extraordinaire, mistress Flyburn! s'ecriait-elle. Vous m'avez nommee sans m'avoir jamais vue; vous avez prepare mon installation a l'heure ou j'ignorais encore ce que le sort deciderait de moi; vous repondez d'avance a tout ce que je suis sur le point de vous demander; de grace, qu'est-ce que tout cela signifie? --Excusez-moi, miss Ellen, c'est le concours des circonstances... Je fonde des hypotheses, oui, de simples conjectures... La curiosite de miss Ellen parut encore une fois gener beaucoup la bonne vieille; elle balbutiait ses explications et, glissant a reculons, elle s'effaca de la chambre dont elle referma la porte sans le moindre bruit. Restee seule, miss Ellen s'etendit dans un fauteuil et laissa courir son imagination qui retraca, comme une suite de reves tumultueux et bizarres, les evenements de la journee. La chaleur torride du matin se rafraichissait d'un souffle d'orage. Tout faisait silence; le chant seul du merle, sifflant dans le jardin sa note rieuse, vibrait imperceptiblement a travers les murs. L'harmonie de la situation inspirait la sagesse. Pourquoi miss Ellen ne menerait-elle pas desormais cette vie paisible, et pourquoi ne ferait-elle pas de son plein gre ce que semblait souhaiter mistress Josuah? Cette pensee l'occupa longtemps, mais mistress Flyburn avait exactement prevu ce que ferait miss Ellen pour tuer le temps jusqu'a l'heure du diner. Les meditations terminees, elle mit sous clef ses dollars, regarda quelques images et succomba bien vite a la tentation d'emprunter au cabinet de toilette une des robes de Josuah, pour en faire l'essai mysterieux. Trois secondes plus tard, miss Ellen se contemplait dans un miroir, vetue a son tour d'une tunique de drap noir boutonnee tout au long, et rabattait ses cheveux denoues sur ses epaules, afin de copier jusqu'au bout l'etrangete piquante de Josuah. --Il ne vous manque plus que ceci, dit mistress Flyburn rentree silencieuse comme un phalene et tenant du bout des doigts un grand col de toile blanche, rigidement empese. L'opportunisme de mistress Flyburn atteignait au prodige, mais le plus presse etait de completer l'epreuve. Quand le miroir encore consulte eut repondu, miss Ellen hesita entre le plaisir de garder ce travestissement et la crainte de paraitre trop familierement libre-echangiste. Mistress Flyburn s'empressa de dissiper ces scrupules inavoues. --Rien ne sera plus agreable a mistress Josuah que de vous voir accepter des aujourd'hui l'uniforme de la maison, affirma-t-elle de l'accent le plus convaincu. Et on quitta la chambre pour aller se mettre a table. V Le diner, servi dans l'appartement de Josuah, merite a peine une mention. Les Americains de n'importe quel sexe mangent vite et mal, avec abus de conserves et de poivre rouge. Sitot le repas termine, mistress Flyburn, toujours chronometriquement ponctuelle, mit sur la table un samowar fumant, une theiere, des tasses et un assez ample flacon de gin discretement recouvert de paille tressee. Cette fonction accomplie, mistress Flyburn disparut, et Josuah precipita l'eau bouillante du samowar dans la theiere d'ou la vapeur ressortit chargee de parfums. C'est la, pour les Americaines, comme pour les Anglaises, le signal des causeries intimes; les traits de Josuah s'epanouirent. --Un peu de the, ma chere, dit-elle; etes-vous reposee? Etiez-vous bien chez vous? --La journee entiere m'a paru delicieuse, repondit miss Ellen. --C'est-a-dire que, rencontrant la fortune aujourd'hui, vous esperez, loin de moi, la liberte demain? --Je ne songe pas a fuir; votre menace de proces m'effraie trop! --Je plaisantais, et je suis bien aise que vous vous en soyez apercue. --Je ne plaisante pas, moi, je vous jure; il me semble, au contraire, que j'aimerais, moi aussi, a faire valoir mes droits. L'existence, pres de vous, doit etre tres agreable; vous etes un docteur capable de m'apprendre un tas de choses que j'ignore; vous me promettez de plus votre amitie; que pourrait m'offrir de mieux le plus joli des maris? Ellen Kemp avait prononce tres gaiement ce petit discours; ses gestes etaient animes, ses eclats de voix sonores comme des rires. On pouvait croire que l'ale et le porter, abondamment absorbes pendant le repas, etaient pour quelque chose dans cette effervescence, et que le voluptueux arome du the vert, repandu dans la chambre, y etait pour beaucoup. Josuah, comme pour entretenir ces bonnes dispositions, inclina legerement sur les tasses l'amphore tressee d'osier. Le bruit etrangle du goulot annoncait une bouteille bien pleine. --Voila que vous raillez a votre tour, dit la doctoresse; la vie calme et studieuse aupres de moi ressemblerait trop a celle que vous avez menee jusqu'a present au sein de la famille? --Au sein de la famille... Miss Ellen hesita tandis que les yeux de mistress Brog-Hill interrogeaient, un peu moqueurs. --Oserai-je vous avouer, continua miss Ellen, que je ne suis pas arrivee ici de Baltimore aussi directement que je l'ai pretendu ce matin; je me suis arretee par-ci, par-la. J'ai ete ouvriere, commercante, chanteuse, actrice, journaliste, conferenciere, tout ce que peut etre une femme qui cherche sa voie. Voila bien des situations qui, au fond, aboutissaient toutes... --A avoir ete trompee dans chacune par un homme au moins. --Vous l'avez dit! Il y eut, apres ce gros aveu, un moment de silence employe par la doctoresse a remettre du gin dans les tasses ou le the commencait a manquer. --Eh bien! cette confidence me fait le plus vif plaisir, reprit-elle. J'espere maintenant qu'en effet mon plan d'association vous paraitra digne d'etre experimente. L'emotion involontaire de la doctoresse en lancant cette proposition indirecte prouvait bien qu'elle en revenait a son projet le plus cher, a son idee fixe. --Va pour l'experience! repondit miss Ellen, tres penetree aussi et un peu grise; l'experience seule fait loi. --Mais prenez garde, dit Josuah ravie: c'est tout un systeme dont il vous faut d'abord entendre l'expose. --Je suis tout oreille et tout attention, dit miss Ellen. --Je parlerai donc, dit la doctoresse, qui se recueillit un instant et versa une nouvelle dose de gin dans les tasses, ou il ne restait plus ombre de the. Appuyant ensuite un de ses bras a la table et l'autre au dossier de sa chaise, le torse de biais et la tete de face, elle entama, soudainement eloquente, une conference en regle sur le genre de vie qui conviendrait a la femme moderne, instruite, intelligente, emancipee et serieuse. La these se resumait dans le devoir, pour les femmes, d'organiser entre elles une societe separee. Aptes, par leurs talents et leur activite, a pourvoir aux besoins de la vie, elles ne communiqueraient avec les hommes que pour l'echange des produits naturels ou artificiels et le reglement d'un petit nombre d'interets collectifs. Cette theorie etait simple, limpide et du plus orthodoxe radicalisme. La demonstration, que nous avons soin d'abreger, prenait pour point de depart l'eternelle hostilite qui semble, de par la nature, diviser les deux sexes, hostilite fomentee de part et d'autre par l'egoisme, et dont l'orateur fletrissait, comme principale manifestation, ces cruelles ruses de guerre, cette suite de dissimulations et de mensonges qu'on a decorees du nom d'amour. Les critiques et les epigrammes retentissaient, dru comme grele, contre tous les genres d'unions, definitives ou passageres, contractees sous pretexte d'amour, dans nos societes de convention. Et la voix de mistress Brog-Hill acquerait plus d'ampleur et de vol, sa figure s'eclairait d'une plus triomphante mimique demonstrative a mesure que ses paradoxes atteignaient a un plus haut degre d'enormite. Mais la lecon s'envenima des fureurs d'une vraie philippique lorsqu'il fut question de la rivalite des deux moities humaines sur le terrain intellectuel, et surtout lorsqu'il fut traite des injustices de l'homme refusant d'admettre qu'il y a "difference" et non "inegalite," et que la force morale dont l'homme se targue demeure sterile sans les "correctifs" de prudence et de tendresse qu'y apporte la femme. En politique, le dernier mot de l'homme tout seul, c'est la guerre; en socialisme, c'est la peur ou la haine, la reaction ou la destruction. Et il ose faire le superbe! Certes, elles etaient foudroyantes, les paroles de Josuah sur ce chapitre; on croyait entendre le sifflement du fer rouge dont elle marquait les abus. --Et on dit que cette dispute durera toujours, s'ecria-t-elle; eh bien, soit! mais, des lors, pas de compromis, guerre ouverte et a jamais! --Oui, guerre et separation, cria aussi miss Ellen en brandissant la tasse qu'elle venait de vider. --Resterons-nous isolees, cependant, continua mistress Brog-Hill entrainee par l'enthousiasme de l'auditoire, l'ennui nous ramenera-t-il repentantes et soumises entre les bras de nos ennemis? Non, mille fois non! Ecoutez plutot mon programme. Miss Ellen se fit attentive autant que le lui permettaient les chaudes effluves du gin flottant dans son cerveau. --La nature, dit Josuah plus calme et tachant d'etre claire, la nature s'est montree fort avare de procedes en creant notre engeance; elle n'a, par exemple, imagine que deux sexes, quand rien ne l'empechait d'en constituer une vingtaine, afin de complaire a tous les gouts et de pourvoir a toutes les aspirations. J'ai constate neanmoins, et par l'etude de certaines doctrines de physiologie, et par mes propres experiences, qu'il y a deux sortes de femmes. Les unes sont legeres, gracieuses, fantasques, nees pour rejouir l'esprit par leurs caprices, pour charmer les yeux par le rayonnement de leur beaute; par leur coquetterie, par la subtile et feline mignardise de leurs gestes et de leurs attitudes. Il va sans dire que je vous range, ma chere, dans cette aimable categorie.--Moi, je suis de l'autre section, infiniment moins seduisante, que ses instincts poussent vers l'etude et qui ne saurait se borner aux quelques travaux d'aiguille, a ce peu de musique, de peinture ou de rhetorique epistolaire dont vous vous contentez, vous autres belles esclaves, quand vous etes en quete d'un maitre... Il y eut, ici, une longue apologie de la sorte d'etre que l'homme appela de tout temps le bas-bleu ou la pedante et que la doctoresse honorait du titre de pretresse du progres universel. Ce passage, fort applaudi par miss Ellen, fut suivi d'un instant de repit, pendant lequel Josuah tira, enfin, une seconde edition de the des flancs bouillants du samowar. Mais la conference n'etait pas terminee. Les observations de mistress Josuah lui permettaient d'affirmer qu'en raison d'une sorte de virilite de son intelligence, l'espece savante femelle deborde de tendresse pour la gent congenere seulement dotee des perfections natives. --Nous vous aimons, cheres vierges folles, declarait-elle exaltee, medecins pour vos maux, avocats pour vos droits, ecrivains, polemistes, romancieres; c'est a votre seul profit que nous reclamons des reformes, c'est en raison de vos miseres que nous accablons l'homme--epoux ou seducteur--de nos eternelles maledictions... Maintenant, grace au ciel, la conclusion etait tout indiquee. --Ce que je propose, formula mistress Brog-Hill, c'est l'utilisation de ce phenomene naturel, c'est la mise en pratique de cette sympathie. L'une aime a donner le bonheur, que l'autre le recoive. Vivons ensemble dans cette maison ou je serai le travail, ou vous serez la souverainete. Donnons l'exemple d'une association d'ou l'homme sera irrevocablement banni. --Mais tout cela est delicieusement imagine, s'ecria miss Ellen dont l'enthousiasme et la gaiete etaient au comble et qui, a son tour, inonda de gin les tasses odorantes. La bouteille commencait a sonner le vide. --Vous consentez? demanda Josuah quand le grog fut absorbe. --Ce serait folie de refuser! --Votre affection egalera la mienne? --Je vous trouve irresistiblement eloquente et convaincante. --Vous jurez alliance loyale et fidele? --Je le jure! --Eh bien! je t'aime, tu m'as comprise, tu es celle que je revais, proclama mistress Brog-Hill, s'elancant de l'autre cote de la table et embrassant son amie qui s'abandonnait joyeusement a cette effusion. --Oui, je t'aimerai comme une soeur, comme une enfant, et tu verras bientot de quelle volonte je suis capable pour le triomphe de nos principes... Nous tutoyons ici, afin de traduire scrupuleusement le sens intime des paroles de Josuah, car elle s'exprimait dans cette placide langue anglaise ou l'on dit toujours "vous," meme en Amerique et meme quand l'imagination titube a travers les eblouissements de l'alcool. --Et maintenant, ma chere, dit Josuah, redevenue grave, je dois vous quitter: il est l'heure de mon indispensable promenade du soir. Daignez dormir le mieux possible, nous recauserons demain; je vous expliquerai bien des choses encore. Ce disant, Josuah s'enveloppa d'un water-proof de bure sombre et couvrit ses cheveux blonds d'un feutre noir a larges bords, ce qui acheva de donner a son accoutrement un cachet presbyteral. On devine que mistress Flyburn, exacte comme une eclipse et non plus bruyante que la lune, surgit a la minute meme des adieux pour reconduire miss Ellen a son appartement. VI Lorsqu'on se retrouva dans la chambre du second etage, miss Ellen, un peu degrisee, fut curieuse d'apprendre de mistress Flyburn quel etait le but des excursions obligees de Josuah. --Mistress Josuah, fut-il repondu, se rend chaque soir a l'Etablissement du gaz, en vue de son prochain ouvrage: _l'Influence de l'hydrogene carbone sur le fonctionnement et sur les malaises des organes respiratoires_. Ce travail ne s'interrompt que quand mistress Josuah doit assister a la seance mensuelle des dames francs-macons. Ayant ainsi parle correctement, la serviable mistress Flyburn se dissipa. Miss Ellen, bientot apres, s'endormait sans trop savoir si l'extraordinaire Josuah et son invraisemblable cameriste n'etaient pas les fantomes d'un reve commence depuis quelques heures deja. Mais le lendemain, des le reveil, elle apercut dans la chambre, eclatante de pur soleil, mistress Flyburn, charnelle et tangible, apportant sur un incontestable plateau un tres reel dejeuner. La bonne dame expliqua que mistress Josuah n'abandonnait ses diverses occupations et ne se livrait a "la vie de famille" qu'a partir de l'heure du diner. Miss Ellen etait donc libre jusque-la. Clause excellente! Quelques instants apres, miss Ellen, approvisionnee de dollars, se lancait dans la rue, aspirait l'air matinal et trottinait epanouie et legere, songeant qu'elle etait riche et libre. Les rues de San-Francisco sont toujours droites, comme le plus court chemin d'une affaire a une autre; mais qu'importait cette monotonie a une femme enivree du plaisir de se posseder elle-meme? Elle erra longtemps, vit tout, ne regarda rien, fit de nombreux achats dans les magasins de nouveautes et reprit, enfin fatiguee, le chemin de la maison, en pensant a Josuah. La doctoresse, a coup sur, lui semblait fantasque a l'extreme; mais on etait contraint de reconnaitre en elle l'ascendant de ceux qui possedent a la fois l'enthousiasme et la logique de leurs chimeres. Ses utopies avaient peut-etre du bon et meritaient au moins l'epreuve d'une quinzaine de jours. --J'etais presque sure de vous retrouver la, dit miss Ellen, sortant de ses reflexions, a mistress Flyburn, qui lui epargnait encore une fois la peine de sonner a la porte de Josuah. --Excusez-moi, repondit mistress Flyburn... Les commis charges de vos emplettes m'ont indique votre itineraire... Vous voyez: de simples conjectures... Miss Ellen eut l'obligeance de ne pas insister et se rendit dans sa chambre, ou ses diverses acquisitions etaient deja rangees avec methode. C'etaient les elements complets d'une nouvelle toilette et autant de talismans contre l'ennui. Heureuse de se voir jolie et d'etre sure de plaire, ne fut-ce qu'a Josuah, miss Ellen etait encore attachee au miroir quand mistress Flyburn vint l'avertir pour le diner. VII Tout se passa comme la veille, mais avec plus d'abandon. La situation paraissait desormais acceptee; on parlait a batons rompus; il n'y avait plus de tatonnements ni de professions de foi. Les coeurs des deux amies allaient au-devant d'une penetration mutuelle. L'apparition de mistress Flyburn n'avait pas manque de se produire a point nomme pour le dessert. --Ah ca! me direz-vous, demanda miss Ellen lorsque la porte se referma, quel mecanisme fait mouvoir mistress Flyburn avec tant de precision? --Puisque ce phenomene ne vous a pas echappe, dit Josuah, je dois vous avouer, toute modestie a part, qu'il est le resultat d'une de mes experiences qui me vaudrait la gloire si je pouvais vaincre la jalousie de la corporation. Mistress Flyburn, riche jadis, mais, un jour, subitement ruinee, souffrait, quand je la pris pour servante, d'un mysticisme suraigu. "Elle attribuait a l'inspiration du peche originel ses moindres pensees, ses plus minimes actions, et vivait dans une continuelle terreur, non seulement des enfers, mais de quelque malheur immediat inflige par une Providence vengeresse. Alors j'entrepris l'application exterieure de stupefiants sur le cerveau, de maniere a neutraliser les divers lobes ou reside la faculte de s'occuper de soi-meme, et je ne laissai subsister que les lobes ou se forment les notions relatives a autrui. "La guerison, vous le voyez, depasse toute esperance. Desormais, la vie morale ne sera plus chez mistress Flyburn qu'un phenomene purement extrinseque; ses aptitudes d'observation se concentrent en un superlatif de clairvoyance sur les actes et les volontes des autres. --C'est donc une personne parfaitement heureuse? --Et une excellente domestique. --Elle m'a confie que vous etes d'une franc-maconnerie de dames; c'est, je suppose, un milieu favorable a vos idees. --Plus ou moins: peu m'importe. Les loges et clubs sont le rendez-vous des bavards a propagande, plus soucieux de reformer l'univers que de precher d'exemple, et le contraire est ma ligne de conduite. Quant aux reunions feminines, on s'y preoccupe par trop de depasser en stoicisme et en pedanterie les hommes qu'on pretend egaler. Non contentes de revendiquer le mandat politique, judiciaire, administratif, municipal, que sais-je encore, ces dames traitent de haut tout ce qui est du domaine des graces; elles ont en froid mepris l'art de plaire et les divers talents qu'on ne peut exercer sans etre belle. Oui, Dieu me pardonne! elles accablent de dedain et de commiseration les actrices incarnant les conceptions ideales des poetes, les chanteuses, les ballerines et les autres declassees de ce genre... Nous jugeons inutile de relater qu'a ce moment l'influence extatique du gin recommencait a se faire sentir. La doctoresse s'etait assise, comme la veille, de l'autre cote de la table, pres de miss Ellen, souriante, reposee, jolie et printaniere jusqu'a l'exuberance. --Je ne tombe pas, moi, dans de telles exagerations, continua Josuah. Que les hommes accaparent les fonctions serieuses ou penibles, rien de plus juste. Mais reservons aux femmes, et a elles seules, les metiers de pur agrement tels que la peinture, la sculpture, la musique, la poesie, le sacerdoce, la predication, dont ces messieurs, tout justement, affectent de detenir le monopole exclusif. Cette concession, quelque sage, quelque legitime qu'elle semble, nous est aussi refusee. Eh bien, qu'on nous permette du moins, d'etre belles autant que possible et d'enchainer par la les amities et les sympathies. --M'aimeriez-vous donc moins si j'etais laide? --Ce ne serait plus une amitie spontanee, mais un attachement reflechi que l'habitude et la conformite d'opinions auraient a developper. --Mais, j'y songe: que deviennent les hommes dans notre aimable republique? --Soyez sans inquietude a cet egard. La condition humaine ne permet qu'un nombre restreint de combinaisons, et je ne connais pas de plus pauvre argument contre les projets de reforme que la crainte de grands changements sociaux. Dans le cas dont nous parlions, les hommes continueraient tout uniment de vivre entre eux, au club, au cafe, a la bourse, aux reunions electorales et dans les autres milieux d'ou ils ont eternellement juge convenable de nous exclure. --Vous n'avez pas, je le vois, une haute idee de la sanctissime institution matrimoniale. --Peut-etre, apres un siecle encore d'etudes et de progres, le mariage se justifiera-t-il par l'union reelle des intelligences, par un retour sincere a la dualite de l'etre humain. Alors l'homme ne fera rien a demi, c'est-a-dire rien a lui tout seul. Livre, poeme, tableau, symphonie, invention, decouverte, legislation, tout sera concu, elabore, execute, acheve par ces deux ames devenues la meme pensee; toute oeuvre sera complete, sinon excellente. Nous n'assisterons pas, vivantes, a ce triomphe du bon sens; il faut nous borner a le predire. Miss Ellen s'appretait a faire sur les resultats de la dualite et sur les diverses phases de l'union des intelligences plusieurs questions probablement interessantes, mais l'heure de l'indispensable promenade a l'Etablissement du gaz et de l'inevitable apparition de mistress Flyburn avait sonne. VIII Dix jours se passerent ainsi sans le moindre nuage. L'education de miss Ellen dans la science sociale avancait rapidement; la docile eleve raffolait du professeur et de ses lecons. On ne pouvait imaginer, au reste, une existence mieux reglee, des conversations plus instructives, une intimite plus delicate et une liberte plus parfaite... Jamais mistress Josuah n'avait trahi la moindre curiosite touchant les longues promenades que miss Ellen s'accordait tous les jours, et meme certains soirs, pendant le cours des observations sur l'action morbide ou curative de l'hydrogene. En surplus de ce bonheur, on avait d'agreables divertissements en perspective, notamment la prochaine initiation a la franc-maconnerie. Mais un soir, celui du second samedi, le programme s'enrichit d'un plaisir inattendu. Le samowar ne bouillait pas comme d'habitude. Mistress Flyburn, sans avertissement prealable, avait pris d'autres dispositions. Un cordon de tasses bordait la table; le milieu etait occupe par une immense theiere entouree de fioles a liqueur, de cruchons de biere, de boites de cigares, de pots a tabac et autres accessoires d'un raout americain au present siecle. --Nous avons des receptions mensuelles, expliqua mistress Brog-Hill: je vois a votre air que j'avais oublie de vous avertir. --Vos soeurs en franc-maconnerie sont des gaillardes, parait-il, insinua miss Ellen en designant du doigt les tabacs et les pipes. --Detrompez-vous, repondit Josuah: nos soirees sont uniquement organisees en l'honneur du sexe fort. Cette circonstance si contraire au train habituel de la maison meritait des eclaircissements. Josuah demontra que, pour se fortifier dans la resolution de renoncer aux hommes, il convenait de les voir de temps en temps de pres. --N'est-ce pas un danger, au contraire? demanda miss Ellen. --Vous en jugerez tout a l'heure. Ecoutez seulement, et regardez. --Mais n'est-il donc pas certains hommes qui acceptent nos theories et deviennent ainsi nos allies? --Horreur! ma chere, s'ecria la doctoresse avec l'accent de la plus vive repulsion, ceux-la sont les plus detestables. Trop faibles pour agir sur leurs pareils, ils tentent de jouer pres de nous, et malgre nous, le role larmoyant d'apotres. Sous pretexte de defendre nos interets, ils nous proposent je ne sais quel regime semi-platonique qui n'est qu'une lache reculade devant la realite. Laissons la ces enjoleurs et n'en parlons plus! Ce cruel coup de boutoir amusa miss Ellen, mais eveilla dans son esprit quelques respectueuses velleites de resistance: --Il faut pourtant, insista-t-elle, procreer dans ce monde, si l'on veut qu'il dure. --Quoi de plus simple? repondit mistress Brog-Hill. Attendons que les desirs de maternite nous entrainent; c'est la seule excuse de ce qu'on appelle l'amour. Acceptons, alors, l'"interim" d'un homme reunissant, helas! a peu pres les qualites physiques et morales que nous aimerions a retrouver dans notre enfant; l'etre qui naitra par la suite sera, relativement, capable et digne a la fois de vivre longtemps. --Et, qui l'elevera? le pere, ou la mere? --Laissez-moi vous redire que les reformes les plus audacieuses, celles qui inspirent le plus, aux niais, la terreur des cataclysmes, n'introduiraient que de minimes modifications dans les moeurs et coutumes. La mere garderait l'enfant, jusqu'a l'age de l'ecole; le pere le visiterait, pendant ce temps, au gre de ses souhaits et de ses occupations; le reste n'est plus qu'une affaire d'argent. N'est-ce pas a peu pres ce qui se pratique aujourd'hui? Miss Ellen, convaincue, allait tomber d'accord de ces hautes verites, mais la pendule sonna l'heure de la reception, et les invites, scrupuleux observateurs de la ponctualite anglo-saxonne, firent irruption tous a la fois. Nous ne saurions decider si mistress Brog-Hill avait confie au hasard le soin de justifier ses innovations ou si elle avait adroitement choisi ses amis dans ce but. Force nous est seulement de convenir que le ridicule de l'entiere collection sautait aux yeux. Toutes les figures etaient d'une laideur farouche, aggravee par la sinistre coupe de barbe a la yankee; toutes les formes offensaient les lois les plus indulgentes de l'esthetique. C'etait comme un mystifiant rendez-vous d'avortons et de colosses, d'echines ratatinees et de ventres excessifs; les voix et les rires etaient agacants a tous les degres de la gamme; les pas et les gestes faisaient trembler la table et la vaisselle. Malgre la presence de deux medecins, de quinze avocats, de huit pedagogues, de trois ingenieurs, de quatre clergymen et d'une demi-douzaine d'industriels, la conversation ne put se fixer sur une matiere interessante et passa presque immediatement a la politique. Il y avait crise ministerielle. L'un tenait pour Janson, candidat avance, l'autre pour Paulson, candidat retrograde, et beaucoup pour Machinson, candidat ponderateur. On ne s'occupait nullement des principes representes par ces trois ambitieux ni des benefices eventuels de leur presence au pouvoir, mais on s'echauffait a blanc sur le chapitre des personnalites. Toutes les opinions, d'ailleurs, retentissaient de concert en un crescendo formidable; la maitresse de la maison trouvait a peine le placement d'un mot, et on n'eut aucune sorte d'attention particuliere pour miss Ellen Kemp, que l'agreable assemblee, pourtant, voyait pour la premiere fois. Josuah n'en paraissait pas moins prendre quelque interet a la fete, et souvent elle echangeait, a voix basse, de rapides propos avec l'un ou l'autre des energumenes. A certain moment, Josuah vint pres d'Ellen et lui recommanda d'observer Tom Nothingworth, le type le plus notable de l'espece en representation. Ce personnage depassait d'une hauteur de tete, au moins, le reste de la reunion. Maigre et nerveux comme un fouet, noueux et rude comme un arbre, il avait le nez impudemment proeminent et une chevelure broussaillant tout le front; ses paupieres clignotaient sur de petits yeux gris tres vifs, et sa bouche, alternativement, se crispait ou s'elargissait jusqu'aux oreilles. Son organe aboyant couvrait le tumulte universel et Tom emettait, a propos de chaque candidature, des appreciations d'un cynisme a outrance, aboutissant toutes au culte du succes et a la religion du dollar. Se facher, toutefois, etait impossible, tant l'orateur, par ses oeillades epileptiques et par l'agitation ricanante de ses levres, parvenait a donner le change sur la sincerite de ses convictions. Plus on vociferait, plus Tom Nothingworth braillait. Le salon de Josuah ressemblait a une menagerie qui prend feu: on entendait des cris de betes furieuses et on voyait s'envoler par la fenetre l'enorme nuee fuligineuse exhalee par les fumeurs. Mais il n'est si charmant plaisir qui n'arrive a sa fin. Le bruit et la fumee prirent, vers onze heures, leurs chapeaux et leurs cannes, descendirent l'escalier, se repandirent dans la rue et se disperserent peu apres. Quand le silence et l'air respirable eurent repris possession du logis de Josuah, les deux amies s'embrasserent et se separerent apres avoir formellement constate que le desir de rompre l'association ne leur serait jamais inspire par aucun des hommes entrevus ce soir-la, fut-ce le tonitruant Tom Nothingworth. IX Le lendemain c'etait dimanche, jour de flanerie pour Josuah, qui donnait conge a ses malades et passait la matinee a ranger ses livres et a lire, par-ci, par-la, quelque page dont elle resumait la substance en un cahier de notes. Apres le dejeuner, miss Ellen, qui s'appretait a sortir, eut la surprise agreable de recevoir pour la premiere fois dans sa chambre la visite de la doctoresse. Josuah tenait plusieurs volumes sous les bras; elle s'installa et fit a haute voix diverses lectures piquantes et instructives. C'etait, comme on l'imagine sans peine, des requisitoires et diatribes contre le socialisme du jour ou des arguments a l'honneur de ceux qui ne prennent conseil que de leur temperament ou de leur originalite. Elle accompagna ces extraits de nombreux commentaires, puis parla de choses moins graves. Elle assista son amie dans quelques details de toilette et lui parut plus expansive, plus bienveillante, plus affectueuse encore qu'a l'ordinaire. Il semblait que des sentiments superieurs a l'amitie, que des tendresses de soeur ainee ou de mere dussent s'epancher de ce coeur de femme gouverne par un esprit de philosophe et de savant. --Je vais risquer une question indiscrete,--dit miss Ellen, emue de ce debordement de sensibilite:--n'avez-vous jamais ecoute les voeux de quelque soupirant? La doctoresse eprouva un peu d'hesitation a raconter qu'elle aussi avait, comme la majorite feminine, presque touche le fond du gouffre: --J'etais jeune encore, dit-elle; un gentleman m'avait plu par ses semblants d'independance d'esprit, de hardiesses d'idees; je le crus capable d'etre un second moi pour les choses de la vie et les choses de la science. On nous maria, mais des le lendemain je pus mesurer en lui l'homme eternel; ce n'etait qu'un despote grossier et un rival vaniteux. Impossible, d'ailleurs, de s'habituer a sa laideur extravagante lorsqu'il exprimait ce qu'il intitulait: son amour! Heureusement j'etais riche et il me fut facile d'obtenir que nous vivrions desormais separes, de maniere a ne plus nous voir, par intervalles, que comme des amis. L'amertume de ces souvenirs pesait sans doute a mistress Brog-Hill, car elle mit un empressement remarquable a changer de theme. --J'ai a vous annoncer, pour tout a l'heure, dit-elle, une visite d'une haute importance pour vous. Il s'agit d'une affaire que j'ai entamee hier soir, avec quelques-uns de nos amis, pendant la querelle politique. Je savais, depuis plusieurs semaines, que la Compagnie du gaz--theatre de mes etudes du soir--veut s'agrandir et compte acquerir un immense terrain en vente a sa proximite. J'ai pris les devants, et j'ai achete ce terrain pour votre compte; il m'a suffi, pour cela, de declarer le montant de la somme dont votre loterie vous a gratifiee. Miss Ellen fut prise d'une stupefaction profonde. --Que diable pourrai-je faire de cette propriete? s'ecria-t-elle. --La revendre a la Compagnie du gaz, dit Josuah. Mais comme vous manqueriez de l'astuce necessaire a pareille transaction, j'en ai charge Tom Nothingworth, l'intermediaire le plus madre de San-Francisco. Il viendra, j'en suis presque certaine, vous apprendre que le marche est conclu et que votre fortune est triplee, sinon quadruplee... Tom Nothingworth se presenta, en effet, chez miss Ellen Kemp, dans le courant de l'apres-midi, pendant que la doctoresse etait allee remettre ses livres en place. Ainsi qu'on l'avait prevu, Tom s'etait superieurement acquitte de sa mission; les dollars de miss Kemp se trouvaient multiplies par quatre et l'eussent ete par cinq, sans la commission que Tom s'adjugea de son propre mouvement. Quelque candeur commerciale que lui eut supposee Josuah, miss Ellen etait assez americaine pour entreprendre de contester a Tom un courtage aussi demesure. Mais Tom argumentait avec tant de maestria, il surabondait d'une si divertissante puissance de tripoteur, il sut--ouvrant une parenthese --traiter si cavalierement des lubies des femmes et surtout des manies sancto-farouches de Josuah; il etait si subjuguant, si pressant, si virilement dominateur, qu'il ne restait plus qu'a consentir a tout et a tomber en admiration... X Est-il necessaire de narrer l'epilogue de cette histoire et ne l'avez-vous pas devine deja? Mistress Brog-Hill--nous le repetons a l'honneur de son sexe--n'avait jamais questionne miss Ellen Kemp sur le but de ses promenades diurnes et nocturnes de plus en plus frequentes et prolongees. Miss Ellen se montrait toujours aussi amicale et d'aussi joyeuse humeur que le jour de son arrivee. Josuah n'en demandait pas davantage et elle etait heureuse a sa maniere, lorsqu'elle recut la lettre suivante que mistress Flyburn, pressentant infailliblement l'arrivee du facteur, avait attendue au moins pendant deux minutes sur le pas de la porte: "Nous sommes partis, ma chere, Nothingworth et moi. Je vous laisse dix mille dollars que vous gererez pour moi en cas de malheur. Un clergyman nous a maries entre deux trains. Nous filons sur New-York, puis nous traversons l'Atlantique. Je meurs, il meurt, nous mourons d'envie de voir Paris. Ah! comme il y avait beaucoup de vrai, ma chere, dans tout ce que vous m'avez dit de l'amour. Nous eprouvons deja le besoin "de nous fuir ensemble en Europe." Adieu... ou au revoir. J'attends lettre de vous a New-York, poste restante." Et mistress Josuah repondit, par retour du courrier: "Oui, au revoir, ma chere. Hate-toi de plaider le divorce, hate-toi de degager ta responsabilite, et reviens vite dans mes bras. Tom Nothingworth est... mon mari." LE DOCTEUR BURNS --Voila donc le malheureux William devenu notre pensionnaire? --A dater d'aujourd'hui. --Et l'ignoble Ralph sera pendu demain! --Des l'aube... --Ou quelques minutes plus tot, sinon ce sera miracle si la foule le laisse arriver jusqu'a la potence et ne se donne pas la joie de le mettre en pieces, lui aussi, de remplumer, de le flamber au petrole et autres gentillesses... --Le lynch! Parbleu, quoi de meilleur, et que sont, on presence de pareils forfaits, les froides formalites de la justice? Parlez-moi d'une belle vengeance pratiquee par le peuple, de ses propres mains! Voila qui affirme la solidarite contre le crime; voila qui releve vraiment le niveau moral de la masse!... Excellentes pensees, bien dignes de se produire en si sage compagnie: car la presente conversation se tenait chez M. Blackwork, le directeur general du fameux etablissement de sante de Lobster-Hill. Il etait plus de neuf heures du soir. Les fous, les agites, les furieux, les illumines, etaient relegues pour la nuit dans leurs cellules respectives, et tout ce qui restait de gens raisonnables dans la maison, c'est-a-dire le personnel administratif, avec accompagnement de ses femmes et demoiselles, prenait, comme d'habitude, le the chez Mme Blackwork et poursuivait sa paisible causerie sur les choses du jour. Encore une fois, l'honorable reunion, au moins dans sa partie masculine, cultivait le bon sens autant par metier que par aptitude naturelle. --Oui, le lynch, je le declare..., allait reprendre M. Blackwork, decidement partisan de ce mode de repression... Mais la tirade fut interrompue par la voix retentissante d'un laquais annoncant une visite: Monsieur le docteur Burns! Il y eut dans le salon quelques chuchotements, quelques sourires et coups d'oeil rapidement echanges d'ou l'on pouvait conclure que si le docteur en question troublait l'intimite du cercle, c'etait pourtant un personnage qu'il y avait necessite d'accueillir avec le plus d'egards possible. Un geste de M. Blackwork sembla telegraphier en ce sens une recommandation pressante au moment meme ou l'on vit apparaitre M. Burns. C'etait un homme de stature elevee et de formes vigoureuses; sa figure noble et belle, sous une chevelure grisonnante, revelait un de ces rares savants chez qui la poesie et l'enthousiasme vont de pair avec la science. Son regard fixe et la contraction de ses sourcils le montraient comme sous le coup d'une preoccupation grave. --Cher docteur, quelle bonne inspiration vous amene? dit M. Blackwork, la main tendue. --Vous venez, je gage, nous demander une tasse de the, dit de sa voix la plus caressante Mme Blackwork qui, en meme temps, presentait la tasse toute prete. M. Burns, les mains embarrassees par les amabilites combinees du couple Blackwork, prit la parole en promenant un salut distrait a travers l'assistance. --Pardonnez-moi de surgir ainsi a l'improviste, disait-il, vous me voyez fort agite; j'ai a vous apprendre quelque chose de bien serieux. --Quelque chose de bien serieux? Diable! diable! de quoi s'agit-il donc? demanda M. Blackwork avec un accent de curiosite tel qu'il eut ete difficile d'y decouvrir la moindre trace d'ironie. --Il s'agit d'une atroce injustice, sur le point d'etre commise, et qu'il est peut-etre temps encore d'empecher; il faudra que vous vous rendiez ce soir meme chez l'attorney. --Ciel! que se passe-t-il? que va-t-il arriver? interrogerent quelques voix sur un ton de sollicitude imitant la note convaincue de M. Blackwork. Le docteur deposa la tasse sur la cheminee et tira de sa poche un exemplaire du _Courrier_ de San-Francisco, qu'il deplia. --Voici ce qu'on lit ce soir, dit-il, apres avoir fouille des yeux l'enorme tas de prose: "Dans vingt-quatre heures, Ralph sera pendu aux Sand-Lots. Quant au mari de sa victime, le pauvre William Garrey, sa raison n'a pu resister a la perte de la femme qu'il adorait malgre ses infidelites; il est dans un etat de complete demence, les magistrats l'ont fait entrer d'office, ce matin, a Lobster-Hill." --Voila ce qu'on lit, repeta M. Burns tout a coup sarcastique, voila ce que croit toute la ville, voila ce que la justice elle-meme considere comme demontre. Un homme de la plebe devenant fou parce qu'on lui tue sa femme! Ah! quelle belle histoire et comme elle est vraisemblable!... --He quoi! docteur, douteriez-vous qu'il est des maris sachant aimer? miaula une dame rousse a tres long nez, en dardant ses petits yeux gris sur son epoux, le gros econome. --Les minutes sont precieuses; permettez-moi de ne pas discuter ce point, supplia le docteur. --Non, non, ne discutons rien! intima nettement M. Blackwork. --Quant a moi, continua M. Burns, longtemps avant l'information du _Courrier_ j'etais fixe sur la valeur de ce roman. Des cette apres-midi, j'avais visite dans son cabanon notre nouveau sujet, le William Carrey, afin de commencer le cours de mes observations sur lui. Or, je le jure, il n'offre nul symptome de folie, et l'histoire qu'il m'a contee vous terrifiera tout a l'heure! --Qu'est-ce donc?--Oh! dites vite.--Silence! Ecoutez! ecoutez! s'ecrierent les dames, se rapprochant de M. Burns avec un grand brouhaha d'empressement. M. Burns s'etait accoude, tel qu'un orateur, a l'angle de la cheminee; les lumieres du salon convergeaient avec d'heureux effets de clartes et de demi-teintes sur ses traits accentues ou se lisait une extreme energie, emprisonnee, semblait-il, dans une sorte d'impassibilite bizarre. --Quand j'arrivai pres de William, commenca-t-il, j'eus la preuve immediate de sa clairvoyance; il restait obstinement sourd aux questions de ce bon pauvre vieux... Il n'est pas ici ce soir, je puis en parler librement..., vous savez bien: l'inoffensif M. Shirm, qui a la chimere de se pretendre notre medecin en chef... Un rire, cette fois irresistible, eclata, mais tres ostensiblement c'etait sur le compte du naif M. Shirm: --Voila trente ans pour le moins qu'il exerce cette manie medicale, avec la plus grande exactitude, dit M. Blackwork au comble de la gaite. --Et qu'il reclame a heure fixe son traitement mensuel? s'ecria l'econome, dont l'hilarite secouait l'ample ventripotence. --William l'avait incontinent reconnu fou, litteralement fou, reprit M. Burns, insistant sur cette bonne bouffonnerie.--A mon egard, au contraire, William n'eut pas un instant d'hesitation. --Parbleu! souligna complaisamment M. Blackwork. --Il devina ma profession, continua le docteur Burns, et parut vouloir me parler sans detours. "--Bonne aubaine d'echapper a la corde! lui dis-je. "--Certes, fit-il, je tenais peu a jouer le role capital dans la ceremonie qui se prepare. "--Et vous voila desormais heureux dans notre maison. Ah! vous avez de la chance d'avoir perdu la raison!" "Le personnage haussa les epaules de pitie, pour ma candeur sans doute; puis, silencieux un moment, les yeux fixes sur les miens, il eut un sourire equivoque annoncant des confidences. "--Vous etes un brave homme, cela se connait de suite, dit-il dans son jargon de peuple; quand vous me vendriez, d'ailleurs, on ne vous croirait pas. Mais vous m'inspirez confiance; il faut que je vous devide mon affaire et celle de l'honorable defunte qui etait ma legitime et portait mon nom. J'etais serrurier-ciseleur a l'epoque, figurez-vous, et je passais pour pas maladroit dans le metier. Je travaillais dur, j'avais de l'ordre, et pas plus tard qu'a vingt-cinq ans je m'etablissais tant bien que mal pour mon propre compte. De ce coup-la, plus de question sociale! Carrey ouvrier ne flanait jamais sans la permission de Carrey patron, et Carrey patron ne retenait pas un sou des benefices de Carrey ouvrier. J'occupais, seul, une maisonnette isolee de la Cent-Cinquantieme Rue, aux abords des Sand-Lots. L'interieur ne laissait rien a desirer: a gauche, l'atelier; de l'autre cote, derriere un beau paravent chinois, mon petit mobilier tout neuf et mes hardes du dimanche bien rangees. "La-dessus s'ouvrait une fenetre encadree de lierre, par ou rentrait le soleil du matin. Les passants admirerent le tableau, je m'en vante, le jour ou, pour la premiere fois, parut dans cette verdure le jeune et frais museau de mon epousee. Que voulez-vous? J'etais alle au bal, quelquefois; elle adorait la danse; je me plantai dans la tete qu'elle m'aimait par-dessus le marche, et voila! Tout marcha bien, du reste, dans les commencements: on la voyait toujours assise a sa fenetre, cousant, chantant, revant comme une rentiere. Au fait, sa chambre balayee a l'aurore, l'affaire d'un instant, elle n'avait plus qu'a se laisser vivre, pendant que la soupe bouillait et pendant que je trimais a l'ouvrage dans l'autre compartiment. Notez, avec cela, que jamais elle ne se salissait les doigts a la ferraille; l'etau, la forge, le soufflet, mes scies, mes limes et jusqu'au charbon, tout cela ne connaissait que moi; c'etaient des camarades a qui je devais d'etre un homme libre et de rendre ma femme heureuse en attendant l'arrivee des enfants. "Elle chantait donc et revait a je ne sais quoi dans sa voliere, ma perruche: moi, toujours a l'oeuvre suant, le front baisse, je me taisais: mais il me passait comme du froid bienfaisant dans le coeur, et je ressentais une envie de remercier ou de benir je ne sais qui ou quoi. Par exemple, plus de bastringue, plus de promenades du samedi dans le sillon de la foule, a la lisiere des cabarets. Je voulais du bonheur serieux, comme un parvenu; parbleu! comme un patron! "Il arrivait, a l'occasion, qu'on m'employait dans des usines situees au diable, par la dans la campagne. Cela me retenait des trois ou quatre jours dehors. Quelle joie de revenir et de revoir, au couchant du soleil, d'aussi loin que je pouvais, notre masure, moitie noire, moitie verte! "Misere! c'est de la qu'est venu tout le mal. "Elle en tenait toujours pour le bal, ma petite reine, et il en existait un s'ouvrant tous les soirs a quelques pas de chez nous. Madame s'y envolait des que j'avais le dos tourne, puis, comme par habitude, elle se remit a aimer le danseur autant que la danse; mais, cette fois, la place de mari etait prise, ce fut le tour de l'amant, et elle se livrait entre deux quadrilles, sous ce meme toit... Bah! vous avez lu le proces; laissons les details, vous les connaissez. "Je ne tardai pas a flairer quelque manigance; les commeres avaient sur mon passage ce petit rire de femmes qui vous raconte ces sortes d'affaire-la tout comme si c'etait crie. "Un jour, je fis savoir qu'un travail hors la ville m'occuperait jusqu'au lendemain. J'avais dit vrai, et si je revins le soir meme, ce fut par pure chance. "C'etait il y a deux mois, l'ete, par une chaleur a cuire la cervelle. Le crepuscule luisait encore assez pour qu'on put distinguer a quelques pas de soi. Aucune lumiere dans ma maison, mais avant de rien entendre, je devinai qu'on parlait pres de la fenetre ouverte. Il m'arrivait comme un souffle de voix haletantes. Je me jetai sur le cote, je me glissai jusqu'au mur lateral et j'ecoutai a l'angle, l'oreille contre la pierre. --"Allons, reviens; encore un tour de valse, tu as le temps, disait une voix d'homme. --"Non, repondait-elle, j'ai comme un pressentiment qu'il rentrera cette nuit. --"Eh bien, moi, je retourne au bal. --"Parbleu! plus rien ne te retient maintenant, dit la malheureuse. --"Je reste, si tu veux? --"Non, non, sauve-toi: un dernier baiser seulement..." "Oh!... j'eus la force de me contenir: je tordais sur eux-memes ces muscles habitues a ployer l'acier. "L'homme sortait; je m'allongeai contre terre et je vis le profil de l'individu. C'etait Ralph, le tonnelier. Ralph, le bambocheur, qui trompait sa propre femme en meme temps qu'il souillait la mienne. "Quand il fut a quelques metres, j'entrai chez moi brusquement. D'un coup de soufflet j'incendiai le brasier toujours couvant sous la cendre et j'y allumai la torchere. Je passai dans l'autre salle et je plantai le bout de resine sur la table. Clarte subite, terrible. Le lit etait en desordre; elle, la miserable, avait sur la tete un bonnet tout pomponne de fleurs. --"Ote donc cette guenille," lui dis-je, sans fracas. "Une rage crispa sa figure: "Maladroite!" pensait-elle, en precipitant le bonnet tout fripe dans l'armoire. --"J'etais allee chez les Rophinand..., trouva-t-elle, comme frime. --"Bien, bien, repliquai-je, on ne t'a jamais fait de reproches. Pour la question de ce soir, on en usera de meme." "Elle tremblait, blanche, prete a defaillir. J'etais tout tranquille, moi, c'est drole; mais quelque chose d'horrible, il faut croire, s'annoncait dans mes yeux. --"William! supplia-t-elle. --"Ralph!" repondis-je, ricanant, les dents serrees. "Ce nom-la resumait tout. --"Tu es fou! tu es fou!" cria-t-elle. "Niaiserie pure de vouloir me tromper encore: il etait bien temps! "Je la pris a la gorge et je serrai.... mais calme, toujours! car il ne fallait pas d'agitation, il ne fallait pas lacher d'une phalange, je ne voulais pas entendre de cris; il etait sur que je n'aurais pas pu tenir contre des pleurs, les premiers qu'elle eut verses devant moi. Je savais tres bien ce que je faisais, n'est-ce pas? Ses genoux ployaient, ses mains s'accrochaient a moi; son visage a la renverse devint pourpre, puis d'une paleur qui semblait verte a la lueur de la torche; je serrais toujours: je guettais, vous savez, cette tranquille beaute des morts qui s'etale tout d'un coup. Enfin ses yeux me regarderent gais et brillants comme a travers du cristal; un froncement de ses levres decouvrit la pointe des dents comme pour sourire; c'etait fait... Je la laissai retomber. --"Tu es fou!..." "Sa derniere parole me poursuivait. Je me mis a causer, pour ainsi dire, avec la morte. --"Parbleu, oui, je suis fou!... lui repondais-je, je me sens comme ivre... On dirait que le diable m'entraine a des extravagances." "J'allais, je venais, mais pourquoi? Un moment, dans l'atelier, j'excitai le feu comme si j'avais eu besoin de travailler; je tournai et retournai dans les braises une tige de fer qui finit par blanchir, puis je me retrouvai pres du cadavre, brandissant cette barre qui chassait des etincelles... Voyons, qu'est-ce que je veux? me demandai-je... Je cherchais... Ah! le diable souffla l'idee: --"Oui, oui, je suis fou!... tu dis vrai. Attends, ma belle, attends!" "Et je lui plongeai le fer encore rouge dans la gorge; le sang brulait et ne se repandait pas; c'est ce qu'il fallait. Ah! tonnerre! Il n'y avait plus qu'a aller ainsi jusqu'au bout. Je marchais, je trimais comme un ouvrier aux pieces; le fer redevenait toujours rouge et s'abattait sur les epaules, les coudes, les aines, les genoux; plus de muscles, plus de nerfs! Bon! la hache, maintenant! Je frappai a la volee; en un instant les membres etaient epars; j'empilai le tout dans le grand coffre au charbon. Et puis quoi? L'indecision me reprenait. Faut-il bruler? Faut-il trainer au canal? "Alors je jetai un cri: la tete, oubliee par terre, me reluquait..., elle souriait bien plus que tout a l'heure. --"Tu es fou!..." "Le mot restait dessine sur ses levres. --"Merci! je l'oubliais vraiment, merci! ma toute belle! tu m'apprends ce qui reste a faire." "Et c'etait vrai; le plan surgissait en bloc dans mon cerveau; tout etait regle d'avance, je n'avais plus qu'a remuer comme une machine. J'ouvris un tiroir et je fourrai dans ma poche un peu d'or et quelques bijoux de la trepassee. Je posai la caboche sur la table, et, d'une seule morsure de tenaille, je lui arrachai trois dents; elle devint du coup hideuse, ne riant plus que comme une vieille femme saoule; j'avais peur; je l'empoignai par le chignon et je sortis. Ce que cela signifiait? Parbleu! vous allez voir: je suivais l'inspiration; je jouais le fou, puisqu'elle l'avait dit. Allons, en route! "Il faisait nuit. J'allai droit au logement de Ralph, un sale grenier de la Quatre-Vingt-Douzieme Rue. A la lueur d'une chandelle, on voyait sur la table un pot de pale-ale et une terrine de pommes de terre bleuies par le froid. Le diner attendait de devenir le souper. La femme etait assise dans l'ombre, deguenillee, avachie, ruminant, hebetee, le degout de sa misere et de sa solitude. --"Regarde!..." "Elle se redressa et hurla d'epouvante. --"C'est Ralph qui a fait cela parce qu'elle ne voulait plus etre sa maitresse. Dis cela devant les juges; faisons-le pendre; nous nous marierons apres." "Le demon, je vous affirme, dictait mes paroles et mes actes; je ne reflechissais plus. Sorti du galetas, je courus au bal ou le quadrille final commencait. C'etait sous une tente dressee dans le jardin d'un cabaret. Les gens du bureau d'entree avaient deja plie bagage, et moi, passe sans obstacle, j'avais pris a pleines dents la tete morte par les cheveux;--bonne folie, n'est-ce pas?--et sans chercher, comme une bete qui sent la proie, je tombai juste a la place ou Ralph, le grand maigre, se demenait jambes et bras, comme un clown. Ce fut une terreur, vous pensez. Les femmes criaient, les danseurs etaient cloues au sol, les buveurs et les ivrognes, installes sur les cotes, escaladaient les bancs et les tables. Ignorant tout cela, l'orchestre, perche dans sa tribune, faisait rage, joyeux de souffler, de racler, de tambouriner les dernieres mesures. Ce sabbat semblait fait pour moi; j'en profitai pour danser a mon tour; je battais du talon et de l'orteil on ne sait quelle gigue fantasque, la tete toujours accrochee aux dents, elle et moi regardant fixement Ralph stupide de peur. --"Lache!" cria-t-il enfin lorsqu'il crut comprendre. "Mais il demeurait raide, impuissant a faire un pas. J'approchai, sautillant bien en mesure, jusque sous son nez; je me dehanchais a pouffer de rire, et je le giflai a droite, a gauche, a gauche, a droite, et encore, et encore, avec les joues glacees du cadavre. --"Un dernier baiser, seulement!" avait-elle implore: "Je comblais la mesure. "Pas une ame n'osait souffler. On laissait l'espace libre autour de nous. "Desensorcele par la fureur, Ralph s'abattit sur moi et pesa sur mes epaules; s'il m'avait plu, je l'eusse aplati d'une seule taloche, ce pierrot bellatre! Mais non, ce n'etait pas ca le plan: je me laissai faire, et, quand il parut m'avoir ecrase, la foule se jeta sur nous, puis la police du bal; on nous arracha des bras l'un de l'autre; on me debarrassa de mon horrible fardeau et on nous traina, Ralph et moi, chez l'officier de police. Tout le bal et, bientot, toute la plebe des Sand-Lots nous suivaient en criant: "A mort!" tandis que moi je gambadais et chantais a perdre haleine, sauf quand, tourne vers Ralph, je vociferais: "C'est lui! c'est lui." "Devant le policier, Ralph se demandait dans quel reve atroce il se debattait; son front terreux suait l'angoisse. Moi, je m'obstinais dans ma gaite farouche; on ne put m'en tirer; je beuglais, je riais comme une brute, puis encore, sur l'air d'un spectre qui chante malheur, je redisais: "C'est lui! c'est lui!" et vers lui je tendais mes mains tremblantes, mes doigts crispes..." Le docteur Burns garda quelques secondes l'attitude attribuee au personnage dont il avait, pendant cet etrange recit, fait revivre de la voix et du regard l'ironie contenue, la ferocite sombre, l'astuce sans merci. L'auditoire, en depit d'un evident parti-pris de scepticisme, se laissait gagner; les dames, tres attentives, eprouvaient les frissons d'une terreur grandissante. Un murmure d'eloges s'eleva pendant l'interruption. --Tres bien! disait-on. C'est admirable! C'est vu! C'est vecu! Personne n'imaginerait mieux. Mais M. Burns, absorbe dans ses propres visions, n'entendait pas ce ramage flatteur. --Apres un long silence, reprit-il, l'homme acheva sa confession en me disant: "--L'officier de police se comporta precisement selon mes calculs. Il ne manqua pas de conclure que j'etais en demence, mais il soupconna Ralph d'etre l'auteur du crime. On l'examina, on le fouilla seance tenante. "Ah! ah! j'en ris encore. On mit aussitot la main sur les orfevreries de ma defunte et sur les trois canines dont le trou grimacait sous sa levre crevee. Voila le cadeau que je lui avais glisse dans la poche, pendant la lutte, en simulant d'avoir le dessous. Que pouvait-il objecter a de pareilles preuves! "On l'interrogea. Son absence du bal avait ete remarquee. Que s'etait-il passe dans l'intervalle? Avouer qu'il avait franchi mon seuil, c'etait se tuer. Il pretendit s'etre rendu chez lui en quete d'argent pour boire. Pitoyable invention que la femme Ralph eut soin, comme il etait convenu, de dementir avec acharnement plus tard au tribunal. Elle ne se contenta pas de dire vrai, mais elle broda comme quoi vainement elle avait attendu Ralph a la maison: comme quoi, de plus, elle se mit a sa recherche et, de loin, le vit se glisser chez William Carrey. Et ce n'est pas tout! Elle avait entendu d'horribles cris de femme--qu'elle imita, s'il vous plait, pour les juges--et, ne voulant pas savoir ce qui se passait, par crainte de malheur pour elle-meme, elle avait fui. "Voila ce que raconta cette honnete epouse dont j'encourageais chaque parole par des minauderies que les magistrats consideraient comme autant de preuves d'hebetement. Il n'y a pas a fui faire de reproche: elle se vengeait comme je m'etais venge. Par suite, l'affaire est reglee. Je suis fou..., comme disait l'autre; je suis fou desespere d'avoir perdu ma bien-aimee. Telle est l'histoire authentique couchee par ecrit sur papier timbre. Je vais, puisqu'on l'a decide, demeurer ici insouciant, oisif, engraisse jusqu'au dernier de mes jours; Ralph sera pendu demain, rien ne peut le sauver. Quant a la dame Ralph, qu'elle aille mendier ou elle pourra; je ne tiendrai pas la promesse que je lui ai faite... J'en ai assez des femmes qui trahissent leurs maris..." Les assistants se repandirent en un nouveau concert d'admiration: --Quelle habilete dans l'art d'arracher des aveux, proclamait-on tres haut; quel cynisme et quelle cruaute chez ce William; quelle regrettable promptitude de la justice a admettre la folie! Et combien de fois aussi le docteur Burns avait-il signale de pareilles erreurs? M. Burns parut ravi de cette derniere remarque; ses traits rayonnerent comme ceux d'un apotre longtemps meconnu, d'un entete redresseur de torts, dont la parole enfin triomphe. Mais cet eclair de joie s'effaca tout a coup sous les ombres d'un amer decouragement. --Eh bien! si vous le pouvez, tentez un effort, dit-il; courez chez l'attorney, essayez de sauver l'infortune Ralph. Quant a moi, ces sortes de demarches ne me reussissent jamais... Et puis, vous le savez, mes travaux ne me permettent guere de sortir le soir... Ces paroles s'eteignirent comme un gemissement de lassitude et de melancolie sur les levres qui s'abaissaient. On eut imagine que dix annees s'abattaient a la fois sur le front du docteur, alourdissaient son regard et decoloraient dans la masse grise de sa chevelure les derniers fils noirs. --Vous avez raison, se hata de dire M. Blackwork, allez vous reposer, c'est le plus sage. Je cours a l'instant chez le magistrat, la chose en vaut la peine; comptez sur moi. --Oui, oui, c'est le mieux qu'il y ait a faire. Rentrez, docteur, rentrez. Allez vous remettre de vos fatigues, insinuaient a l'envi les dames et gentlemen, qui temoignaient tous de la plus vive sollicitude et se montrerent enchantes de ce que M. Burns, se rendant a ces affectueux avis, prenait conge de l'honorable compagnie... Lorsque M. Burns fut dans l'antichambre, deux des laquais de service se leverent et s'armerent de flambeaux pour accompagner le docteur jusqu'a son appartement. On descendit le grand escalier, on traversa la cour interieure, puis un couloir du second corps de batiment, et l'on se trouva dans un jardin ou l'on se dirigea sous le noir des arbres vers un pavillon d'apparence elegante. La residait le docteur Burns, qui remercia les deux serviteurs et penetra chez lui. Aussitot sans temoins, les deux hommes s'envisagerent mutuellement de facon tres drolatique, comme des comparses remplissant par ordre une mission burlesque. Ils se recommanderent tacitement le silence en fendant l'air de gestes demesures. Puis l'un, affectant d'arpenter le gazon sur la pointe de ses escarpins, ecarta les torches, tandis que son complice, enveloppe de nuit, barra le joint de la porte du pavillon d'un enorme verrou. Pas un bruit saisissable, pas un fremissement ne trahit l'operation. Le geolier avait comme des mains d'ombre pour que l'incarceration du docteur fut pratiquee dans le plus parfait mystere. Ces dispositions prises et quand on se fut eloigne d'une centaine de pas, l'un des modestes fonctionnaires de Lobster-Hill sifflota d'une facon tres dedaigneuse a l'egard de ce qui venait de s'accomplir. Et non moins expressif, son collegue leva les epaules a la hauteur de ses oreilles, en maniere de traduire le degout supreme d'un probe citoyen pour ce qui se commet d'injustice en ce bas monde. --Pitie! parlerent-ils cheminant, que voila de soins, de precautions, de delicatesses, de flagorneries pour MM. les pensionnaires de la haute, en puissance de familles fortunees! --Certes, oui, on les cajole, ceux de cette nuance; on les traite en personnages. --En effet, voyez ce M. Burns, ce poete detraque qui se croit un illustre medecin, cela passe la soiree chez M. le directeur, cela prend le the, cela dort confortablement dans la plume, alors que William, un gratuit! va faire connaissance avec le lit de camp. --Le pauvre homme... Mais, diable! Il m'y fait songer,--s'ecria l'un ou l'autre des deux causeurs,--il nous faut decamper lestement si nous voulons voir pendre Ralph d'un peu pres. C'est pour trois heures precises: je parie qu'il y a deja foule. FEU HARRIETT Cette belle journee d'ete s'achevait. Les splendeurs du couchant s'apaisaient comme les derniers accords d'une symphonie de lumiere parmi les trouees des grands bois--restes de foret vierge--qui entourent la jolie ville d'Albany. Le haut feuillage fremissait dans un bain d'or, tandis que le pied des arbres et les basses branches tordaient leurs lignes noires sur l'echarpe de pourpre eployee a l'horizon. Par echappees, au lointain des clairieres, la clarte se refletait plus blanche sur les eaux de l'Hudson, disseminees comme des fragments de miroirs. Profil maigre sur la serenite de ce paysage, M. Harris Westland, correctement vetu de deuil, s'avancait d'un pas regle dans les longues avenues; son regard s'abandonnait au charme vague du spectacle; il souffrait et se sentait heureux, car il souffrait d'une maniere douce, harmonieuse, pleine de reve, en parfait accord avec sa tournure d'esprit. Le bruit court, en effet, dans les cercles psychologiques les mieux informes, que la douleur morale procure aux etres meditatifs un veritable plaisir intellectuel en ce qu'elle les interesse au cote cache des choses, a leur imperfection reconnue trop tard, a leur remede possible. Il en serait tout le contraire, croit-on, des individus positifs et uniquement soucieux du fait extrinseque et--circonstance peu frequente en Amerique--sir Harris Westland n'etait pas de ceux-la. Il allait donc songeant, avec une contrition depourvue d'amertume, a la monotonie de l'existence de millionnaire oisif, retraite du negoce, qu'il menait depuis de nombreuses annees; mais diverti non moins que decourage par sa logique habituelle, il ne se decouvrait, somme toute, aucune tendance vers un train de vie plus aventureux. Berce de plus de tranquille melancolie encore a mesure que tombait le crepuscule, il s'avisa meme de ressentir une sorte de joie dechirante ou d'agreable desolation en constatant le vide dans lequel il somnolait depuis la mort prematuree de Mme Harriet Westland. Car il est triste, mais exact, de rapporter que ladite dame, fort agreable de figure, tres ardente d'imagination,--faite peut-etre pour une destinee moins atone que celle a laquelle l'enchainait le devoir conjugal,--s'etait placidement eteinte par ennui, il y avait deux ans, nonobstant l'intarissable beatitude dont l'enveloppait la tendresse de son mari. Oui, certes! il l'avait aimee, il l'avait idolatree a sa maniere a lui, sans fougue, avec solidite. Que n'etait-elle encore la! Que ne pouvait-il, helas! reposer encore ses yeux sur ce regard noir et or qu'elle avait si profond, si questionneur, si rempli de langueur inexprimee!... --Oh, chere Harriett! soupira-t-il... Et nous devons ajouter qu'a ce moment de son monologue, sir Harris Westland, ayant regarde l'heure a sa montre, se prit d'une certaine animation et continua sa promenade d'un pas moins dilatoire, comme si la pale image de la defunte l'attirait dans l'espace, ou comme s'il tendait vers un but ou ce caressant souvenir pourrait s'evoquer avec plus de precision. Quelques rares passants, d'age et de sexes dissemblables, emaillaient la route ou se glissaient sous l'ombre forestiere regagnaient la ville; ils portaient une toilette sombre, de meme que sir Harris. Plusieurs l'honorerent d'un salut grave, d'un sourire discret; ils semblaient, a son exemple, sous le coup de preoccupations funebres, agrementees de resignation. Ces tacites incidents ne laissaient pas que de degager une sorte de gene ceremonieuse propre a glacer le coeur. Une indefinissable apprehension planait... Mais sans eprouver aucune impression de ce genre, M. Westland gardait son allure quasi-allegre et pressee, lorsque au premier detour du chemin une nouvelle rencontre lui imposa le devoir, eut-on dit, de renoncer momentanement a cet exces de promptitude: Au bout de l'autre avenue, une dame apparaissait... L'evenement, hatons-nous de l'affirmer, n'eut pour resultat appreciable que de faire eclater la sincerite des regrets dedies par sir Harris a la plaintive memoire d'Harriett, et l'indifference actuellement ressentie par l'honorable gentleman pour le surplus de l'element feminin. A peine daigna-t-il remarquer l'exquise desinvolture de l'inconnue, evidemment d'age printanier, qui fuyait en avant, dans la meme direction que lui, coquette, agile, entortillee d'une mantille, tenant a la main une jolie valise et decoupant sur le fond palissant du ciel on ne sait quelle gaie silhouette d'actrice en retard. Loin de noter ces aimables details, M. Westland evitait, au contraire, de les apercevoir; il s'efforcait ostensiblement de ne pas abreger la distance qui le separait de la belle et ne doubla le pas de rechef que lorsqu'elle se fut effacee dans la penombre verte d'une contre-allee. Un franc enthousiasme le souleva des lors. Serre dans son habit noir, tel qu'un notaire mande pour affaires tres urgentes, il courait presque a perdre haleine, lorsque enfin, a l'extremite d'un sentier lateral, il s'arreta devant une porte basse et massive, renfoncee dans la robe de lierre d'un vieux mur de briques. Il tira de la poche de son gilet une clef qui joua facilement dans la serrure, et la porte aussitot, malgre son air d'abandon, tourna sans bruit sur ses charnieres et se referma derriere sir Harris. Ceci fait, il ne subsista plus le moindre doute sur la profondeur des sentiments de fidelite matrimoniale qui guidaient l'incomparable Westland. Sa demarche, on va le voir, n'avait pour mobile qu'un saint desir d'epanchement, aux heures recueillies du soir, dans le culte de l'ange disparu: l'enclos dans lequel il venait de penetrer n'etait autre chose que le cimetiere d'Albany, avec son vaste eparpillement d'architectures sepulcrales, enguirlandees de feuillees et de fleurs. M. Westland, le modele, desormais, des veufs inconsoles, s'engagea dans un dedale de petits sentiers jetes a travers les tombes et bordes de houx, de troenes ou de cypres; il se dirigeait, sans hesitation, comme en pays connu, poussant toujours plus loin dans la complication des chemins entrelaces, franchissant parfois des passages ardus, ou les ronces irritees crevaient la pierre des anciens morts voues a l'oubli... Loin, plus loin encore, au plus epais d'une haie d'eglantiers, sir Harris franchit une grille qui donnait acces dans une enceinte separee et, au meme instant, il parut ressentir cette intime satisfaction qu'on eprouve a se revoir parmi les siens apres une longue absence. Il entrait, en effet, dans le parc reserve pour toujours aux sepultures de sa famille, et l'on appreciait de prime abord la magnificence qu'avait deployee dans ce sejour le richissime proprietaire extremement engoue de necromanie. Un sable fin couvrait les allees encadrees de bruyeres et de touffes de violettes. La flamme expirante du jour permettait encore de lire les noms et qualites des antiques et modestes Westland, grattes a neuf dans le creux des granits, ou luisant sur l'apologie en lettres d'or des Westland plus recents et plus prosperes, ensevelis sous les hauts mausolees de marbre. Parmi les arbres majestueux, rudes survivants des siecles, s'alignaient de tous cotes, dans leurs caisses d'ebene cerclees d'argent, les rosiers, les orangers, les citronniers, les lauriers-roses et mille plantes rares d'ou s'exhalait une invisible fumee d'encens; puis, ca et la, sous les verdures inclinees des massifs, quelques sieges de gres aux dossiers mollement recourbes invitaient aux fraiches meditations horizontales. C'est tout au plus, cependant, si M. Westland daigna laisser tomber sur tant de faste un coup d'oeil d'approbation. Sa physionomie radieuse revelait des passions bien superieures au vulgaire orgueil de posseder un cimetiere confortablement entretenu: son desir imperieux de communion mystique avec feu Harriett l'absorbait tout entier; il fouillait du regard les obscurites du jardin, il ecoutait les rumeurs vagues qui bruissaient dans les ramures; mais, le croirait-on? M. Westland affectait on ne sait quelle etrange certitude de la presence d'un tas d'etres surnaturels, disposes a se montrer au premier signal; il prenait l'attitude de quelqu'un qui s'attend a gouter, bien a son aise, toutes sortes de distractions extra-terrestres; il semblait meme que, pour M. Westland, ces divertissements ne seraient qu'une simple affaire d'habitude et allaient bientot se reproduire, d'apres un programme invariable, dans un ordre accoutume. A premiere vue, une pareille conviction depassait incurablement le comble de l'impertinence! Or, il nous faut l'affirmer a l'encontre des presomptions railleuses, les pretentions de M. Westland etaient fondees, son attente n'avait rien de chimerique, sa confiance avait les plus positives raisons d'etre: L'etonnant gentleman ne tarda pas a obtenir des prodiges en plein ideal, a realiser une foule d'amusements infernaux ou celestes, dont nous devons faire le recit tout en desesperant d'en traduire d'une plume assez legere la merveilleuse subtilite. Car a quels bonds assouplis de bulle d'eau sur un gant de velours, a quel invisible sillon trace sur l'azur par l'aile du ramier, emprunterait-on des comparaisons capables d'interpreter le charme inattendu, fugitif, capricieux, insaisissable, des scenes qui vont suivre? Rien de plus simple toutefois que le debut de ces episodes: le meticuleux Westland se debarrassa de son chapeau et de ses gants couleur d'encre et fit disparaitre quelques grains de poussiere que la longue promenade sous bois avait mis a son costume; il alla s'asseoir sur l'un des divans de granit et s'installa commodement, le front a la renverse, sous le feuillage en pleurs d'un saule. Quelques rayons de clarte diurne filtraient encore de l'ether et glacaient les tombeaux d'une lueur verdatre ou l'ombre des feuilles tremblait comme un vol de papillons noirs. Durant quelques minutes, Westland se perdit dans cette torpeur delicieuse qui s'epand aux approches des soirs d'ete; puis, tout a coup, ayant fait sonner sa montre a repetition, il eut un sourire etrange: l'heure etait venue, la seance d'enchantements s'ouvrait. Un mouvement a peine distinct agitait le dome de verdure, des bruits de battements d'ailes descendaient de branche en branche, et bientot apres, singulierement sociable, une colombe se posait sur l'epaule de sir Harris et lui frolait le visage de son duvet tout souleve de tiedes palpitations. --Chere ame! soupirait le gentleman, evidemment acquis a l'hypothese qu'une parcelle de l'organisme affectueux d'Harriett revivait sous ce plumage de satin. Ce tete-a-tete volatilo-yankee fut rapide comme l'eclair; l'oiseau regagna son nid et sir Harris s'eloigna precipitamment du bosquet. D'autres magies l'attendaient a la rive d'un lac margine de porphyre ou frissonnaient, dans le centre du jardin, des reflets de ciel. Des qu'il fut sur le bord, la nappe d'eau s'etoila d'un sillage lent et souple comme les plis d'une robe de velours, tandis que, sans hesiter, un cygne--second specimen d'une obsequiosite a peu pres inconnue dans l'ornithologie americaine--hata ses nagees silencieuses et vint offrir son long col flexible aux caresses tremblantes de M. Westland. Les incidents se multiplierent dans ce genre empreint de poesie, et sir Harris s'abandonnait de plus en plus sur la pente des inductions resurrectionnelles! --Chere ame, chere ame! redisait-il, toujours emporte par une exaltation grandissante, jusqu'a ce que, parvenu vers la limite du cimetiere des Westland, il s'arretat comme frappe d'angoisse ou de terreur a la perspective d'une peripetie supreme. Il s'agissait, sans doute, de quelque prodige final et souverainement troublant. Westland, a l'apogee des surexcitations, se sentit faiblir et dut s'appuyer au caisson d'un oranger, mais aussitot remue par le souffle ondoyant de l'ete, ou, peut-etre, par une main feerique dissimulee dans l'ombre, l'arbuste en fleurs laissa tomber sur le modele des veufs un tourbillon de neige parfumee. Decidement, l'esprit de feu Harriett faisait galamment les choses et rassurait son monde par de bien delicates prevenances! D'ailleurs, la nuit complete etalait maintenant sa solennite noire; Westland fit mouvoir encore une fois le ressort de son chronometre et constata l'instant des epreuves decisives. Il bannit donc toute crainte et s'elanca d'un bond, malgre les tenebres, jusqu'au seuil d'un vaste mausolee dont le fronton, a des heures moins tenebreuses, s'illustrait du nom d'Harriett et dominait le reste des tombeaux. M. Westland heurta le monument de ses mains suppliantes et projeta, dans l'auguste silence des morts, une multitude de paroles desordonnees. --Reviens, reviens encore, chere ame! disait-il avec des cris, avec des sanglots; reviens, oh! reviens, ce retard est un supplice! Alors--emerveillement sans pareil--une lueur morne, une phosphorescence bleue sillonna les vitraux de la chapelle, dont les portes de bronze s'ouvrirent lentement sur les pas d'une apparition blanche a forme humaine; et de la tombe restee beante s'envolerent les precieuses senteurs, les fins oppoponax, les ylang-ylangs legers qu'exhalerait la chambre a toilette d'une ombre de mondaine enfuie a quelque spectral rendez-vous d'amour. L'apparition se dressa devant M. Westland, qui la saisit entre ses bras et l'attira contre son coeur, sans rencontrer la moindre resistance. L'adorable docilite de mistress Harriett revivait dans son fantome. Mais la defunte semblait avoir acquis, depuis son noviciat d'outre-tombe, des attraits et des seductions qu'elle n'avait certes possedes qu'a l'etat de principe dans notre vallee de larmes. Elle s'etait montree bonne comme les anges et cherubins de son sexe, mais a la facon maigre et diaphane, tandis qu'a present, sous ce linceul glissant comme un deshabille de soie sur le nu d'une chair de satin, les doigts enfievres de sir Harris sentaient s'epanouir des rondeurs plus palpitantes que la gorge de la colombe, plus gracieuses que les cambrures du cygne, plus odorantes que la pluie de fleurs d'oranger. La constatation de ces progres posthumes accomplis par Mme Westland affola son inconsolable veuf et l'entraina dans des exigences franchement realistes, car il ne se contenta plus des etreintes muettes qui, parait-il, avaient caracterise les precedentes rencontres funebres de la meme espece entre les deux epoux: --Oh! pour cette fois, parle! parle-moi, chere ame, s'ecria violemment M. Westland; ne persiste pas dans ce silence, obstine, cruel, inexorable, qui me torture, qui me rend fou! Parle, parle! Le spectre de la sensible Harriett eut tout l'air de ne pouvoir resister a tant d'eloquence, et, d'une voix empruntee aux plus exquises musiques des reves, il daigna dire: --Vous l'exigez? Soit! Mais rien que ce mot: Sir Harris, je vous aime! M. Westland ne parvint a deverser le trop-plein de sa felicite qu'en des exclamations eperdues; il enveloppa d'une embrassade exasperee les splendeurs palpables du fantome, et, dans un baiser sans fin, il recueillit sur ses livres le souffle de son essence immaterielle, source de tant d'amour et de constance... Jamais, probablement, plus extatique effusion ne fut partagee entre terre et ciel. * * * * * Le lendemain, chez lui, vers l'heure de son dejeuner, sir Harris Westland, l'esprit encore tout hallucine des visions de la nuit, feuilletait, d'une main distraite, le lot quotidien de journaux et de correspondances, quand son attention fut vivement attiree par un imprime borde de noir et contenant l'invitation a payer le trimestre echu de son abonnement a l'_Association spirite pour la propagande de la croyance a l'immortalite de l'ame_. Cette singuliere Compagnie, montee par actions, avait pour but, lisait-on en marge, de mettre a la disposition de ses affilies une inepuisable serie d'impressions et d'agrements funeraires, marques au cachet de la vie eternelle, tels que ceux dont la presente histoire exhibe quelques echantillons. A cet effet, la Societe presidait a l'amenagement special des residences mortuaires; elle organisait la mise en scene des miracles en tous genres, elle se livrait a l'apprivoisement de tous quadrupedes et bipedes revetus d'un caractere emblematique et garantissait aux amateurs le concours d'une nombreuse troupe de revenants de tout sexe et de tout age, capables de representer les morts de bonne compagnie et requis de repondre, a quelque heure que ce fut et sous n'importe quel costume, aux evocations qu'il plairait aux abonnes de leur adresser. Il va de soi que l'institution tenait aussi l'article sinistre, tel que cris de hiboux, hurlements de chiens a la mort, vols de chauves-souris, lamentations dans l'ombre, fantasmagories macabres, evolutions de squelettes articules, etc., etc. Mais M. Westland, on le sait, preferait de beaucoup les recreations flatteuses et attendrissantes. Il s'acquitta de sa dette avec empressement en se rappelant le zele et l'exactitude que les mediums de l'Agence avaient mis a son service durant ses excursions au cimetiere. La note se grossissait d'un supplement assez considerable, parce qu'a l'issue de la derniere seance, et selon l'expresse volonte de l'honorable actionnaire, l'_ame avait parle!_ Sir Harris solda cet excedent avec un surcroit de gratitude, et meme, huit jours plus tard, il manifestait sa reconnaissance a cet egard d'une facon tout a fait peremptoire, car il demandait et obtenait la main de miss Herminia Burtonn, la fille du directeur et fondateur de l'_Association spirite_, la ravissante promeneuse a la valise, la meme qui, pendant la fameuse nuit, avait si tendrement et si avantageusement joue le role de feu Harriett. LA TRAGEDIE DU MAGNETISME Le public du parterre et des amphitheatres avait accorde sa bruyante approbation aux prouesses d'une foule d'acrobates, de jongleurs et d'equilibristes; dans le pourtour-promenade, messieurs les dandys, d'ages divers, mais tous trop jeunes, s'etaient montres fort attentifs aux graces exhibees par les demoiselles du corps de ballet. La premiere partie du spectacle s'etait ainsi passee sans rien d'exceptionnel. Ce fut seulement vers onze heures, que la fleur du beau monde de Boston fit tout a coup irruption aux places encore vides des premieres galeries; des essaims de jolies femmes developperent bientot sur l'hemicycle une guirlande continue de legeres toilettes d'ete, gai fouillis de nuances claires s'harmonisant sur un fonds de gentlemen en habits noirs, et, des lors, une animation heureuse s'epanouit dans la salle, ou le coup d'aile des eventails jetait des frissons parfumes; les flammes des lustres rejaillirent plus intenses sur les luisants des soies et des parures; les eclats de rire furtifs voltigeaient comme des etincelles sonores dans le feu croise des causeries; tout semblait, en un mot, prendre un air de fete, pour celebrer la premiere seance de magnetisme donnee sur la scene de l'Alhambra par le celebre docteur Kellog et son merveilleux "sujet," miss Olivia. Cet empressement aristocratique s'expliquait par le lyrisme et l'insistance des reclames dont la presse de Boston retentissait depuis plus d'un mois a propos de cette solennite. Sur la foi de renseignements authentiques, ces feuilles placaient miss Olivia au premier rang de l'hallucination contemporaine et tressaient au front de cette inenarrable demoiselle une couronne d'epithetes demesurement superlatives. Quant au docteur Kellog, ce n'etait pas seulement le plus infaillible, le plus audacieux des experimentateurs; il ne se bornait pas a prouver indubitablement ses terribles facultes fascinatrices, il avait, de plus, le merite de devoiler, a la fin de chacune de ses representations et de "mettre a la portee de tout le monde" les supercheries, les artifices, les grossiers semblants de somnambulisme et de double vue par lesquels de vulgaires charlatans, affubles du titre de magnetiseurs, trompent d'ordinaire le public. C'en etait assez