The Project Gutenberg EBook of Le nabab, tome I, by Alphonse Daudet This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Le nabab, tome I Author: Alphonse Daudet Release Date: June 24, 2004 [EBook #12726] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NABAB, TOME I *** Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. OEUVRES DE Alphonse Daudet Le Nabab Tome I M DCCC LXXXVII _Il y a cent ans, Le Sage ecrivait ceci en tete de_ Gil Blas: _"Comme il y a des personnes qui ne sauraient lire sans faire des applications des caracteres vicieux ou ridicules qu'elles trouvent dans les ouvrages, je declare a ces lecteurs malins qu'ils auraient tort d'appliquer les portraits qui sont dans le present livre. J'en fais un aveu publique: je ne me suis propose que de representer la vie des hommes telle qu'elle est..." Toute distance gardee entre le roman de Le Sage et le mien, c'est une declaration du meme genre que j'aurais desire mettre a la premiere page du Nabab, des sa publication. Plusieurs raisons m'en ont empeche. D'abord, la peur qu'un pareil avertissement n'eut trop l'air d'etre jete en appat au public et de vouloir forcer son attention. Puis, j'etais loin de me douter qu'un livre ecrit avec des preoccupations purement litteraires put acquerir ainsi tout d'un coup cette importance anecdotique et me valoir une telle nuee bourdonnante de reclamations. Jamais, en effet, rien de semblable ne s'est vu. Pas une ligne de mon oeuvre, pas un de ses heros, pas meme un personnage en silhouette qui ne soit devenu motif a allusions, a protestations. L'auteur a beau se defendre, jurer ses grands dieux que son roman n'a pas de clef, chacun lui en forge au moins une, a l'aide de laquelle il pretend ouvrir cette serrure a combinaison. Il faut que tout ces types aient vecu, comment donc! qu'ils vivent encore, identiques de la tete aux pieds... Monpavon est un tel, n'est-ce pas?... La ressemblance de Jenkins est frappante... Celui-ci se fache d'en etre, tel autre de n'en etre pas; et cette recherche du scandale aidant, il n'est pas jusqu'a des rencontres de noms, fatales dans le roman moderne, des indications de rues, des numeros de maisons, choisit au hasard, qui n'aient servi a donner une sorte d'identite a des etres batis de mille pieces et en definitive absolument imaginaires. L'auteur a trop de modestie pour prendre tout ce bruit a son compte. Il sait la part qu'ont eue dans cela les indiscretions amicales ou perfides des journaux; et, sans remercier les uns plus qu'il ne convient, sans en vouloir aux autres outre mesure, il se resigne a sa tapageuse aventure comme a une chose inevitable et tient seulement a honneur d'affirmer, sur vingt ans de travail et de probite litteraires, que cette fois, pas plus que les autres, il n'avait cherche cet element de succes. En feuilletant ses souvenirs, ce qui est le droit et le devoir de tout romancier, il s'est rappele un singulier episode du Paris cosmopolite d'il y a quinze ans. Le romanesque d'une existence eblouissante et rapide, traversant en meteore le ciel parisien, a evidemment servi de cadre au_ Nabab, _a cette peinture des moeurs de la fin du second empire. Mais autour d'une situation, d'aventures connues, que chacun etait en droit d'etudier et de rappeler, quelle fantaisie repandue, que d'inventions, que de broderies, surtout quelle depense de cette observation continuelle, eparse, presque inconsciente, sans laquelle il ne saurait y avoir d'ecrivains d'imagination. D'ailleurs, pour se rendre compte du travail "cristallisant" qui transporte du reel a la fiction, de la vie au roman, les circonstances les plus simples, il suffirait d'ouvrir le_ Moniteur Officiel _de fevrier 1864 et de comparer certaine seance du corps legislatif au tableau que j'en donne dans mon livre. Qui aurait pu supposer qu'apres tant d'annees ecoulees ce Paris a la courte memoire saurait reconnaitre le modele primitif dans l'idealisation que le romancier en a faite et qu'il s'eleverait des voix pour accuser d'ingratitude celui qui ne fut point certes "le commensal assidu" de son heros, mais seulement, dans leurs rares rencontres, un curieux en qui la verite se photographie rapidement et qui ne peut jamais effacer de son souvenir les images une fois fixees? J'ai connu le "Vrai Nabab" en 1864, j'occupais alors une position semi-officielle qui m'obligeait a mettre une grande reserve dans mes visites a ce fastueux et accueillant Levantin. Plus tard je fus lie avec un de ses freres; mais a ce moment-la le pauvre Nabab se debattait au loin dans des buissons d'epines cruelles et l'on ne le voyait plus a Paris que rarement. Du reste il est bien genant pour un galant homme de compter ainsi avec les morts et de dire: "Vous vous trompez. Bien que ce fut un hote aimable, on ne m'a pas souvent vu chez lui." Qu'il me suffise donc de declarer qu'en parlant du fils de la mere Francoise comme je l'ai fait, j'ai voulu le rendre sympathique et que le reproche d'ingratitude me parait de toute facon une absurdite. Cela est si vrai que bien des gens trouvent le portrait trop flatte, plus interessant que nature. A ces gens-la ma reponse est fort simple: "Jansoulet m'a fait l'effet d'un brave homme; mais en tout cas, si je me trompe, prenez-vous-en aux journaux qui vous ont dit son vrai nom. Moi je vous ai livre mon roman comme un roman, mauvais ou bon, sans ressemblance garantie. Quant a Mora, c'est autre chose. On a parle d'indiscretion, de defection politique... Mon Dieu, je ne m'en suis jamais cache. J'ai ete, a l'age de vingt ans, attache au cabinet du haut fonctionnaire qui m'a servi de type; et mes amis de ce temps-la savent quel grave personnage politique je faisais. L'Administration elle aussi a du garder un singulier souvenir de ce fantastique employe a criniere Merovingienne, toujours le dernier venu au bureau, le premier parti, et ne montant jamais chez le duc que pour lui demander des conges; avec cela d'un naturel independant, les mains nettes de toute cantite, et si peu infeode a l'Empire que le jour ou le duc lui offrit d'entrer a son cabinet, le futur attache crut devoir declarer avec une solennite juvenile et touchante "qu'il etait Legitimiste." "L'Imperatrice l'est aussi," repondit l'Excellence en souriant d'un grand air impertinent et tranquille. C'est avec ce sourire-la que je l'ai toujours vu, sans avoir besoin pour cela de regarder par le trou des serrures; et c'est ainsi que je l'ai peint, tel qu'il aimait a se montrer, dans son attitude de Richelieu-Bruemmel. L'histoire s'occupera de l'homme d'Etat. Moi j'ai fait voir, en le melant de fort loin a la fiction de mon drame, le mondain qu'il etait et qu'il voulait etre, assure d'ailleurs que de son vivant il ne lui eut point deplu d'etre presente ainsi. Voila ce que j'avais a dire. Et maintenant, ces declarations faites en toute franchise, retournons bien vite au travail. On trouvera ma preface un peu courte et les curieux y auront en vain cherche le piment attendu. Tant pis pour eux. Si breve que soit cette page, elle est pour moi trois fois trop longue. Les prefaces ont cela de mauvais surtout qu'elles vous empechent d'ecrire des livres._ ALPHONSE DAUDET. LE NABAB I LES MALADES DU DOCTEUR JENKINS Debout sur le perron de son petit hotel de la rue de Lisbonne, rase de frais, l'oeil brillant, la levre entr'ouverte d'aise, ses longs cheveux vaguement grisonnants epandus sur un vaste collet d'habit, carre d'epaules, robuste et sain comme un chene, l'illustre docteur irlandais Robert Jenkins, chevalier du Medjidie et de l'ordre distingue de Charles III d'Espagne, membre de plusieurs societes savantes ou bienfaisantes, president fondateur de l'oeuvre de Bethleem, Jenkins enfin, le Jenkins des perles Jenkins a base arsenicale, c'est-a-dire le medecin a la mode de l'annee 1864, l'homme le plus occupe de Paris, s'appretait a monter en voiture, un matin de la fin de novembre, quand une croisee s'ouvrit au premier etage sur la cour interieure de l'hotel, et une voix de femme demanda timidement: "Rentrerez-vous dejeuner, Robert?" Oh! de quel bon et loyal sourire s'eclaira tout a coup cette belle tete de savant et d'apotre, et dans le tendre bonjour que ses yeux envoyerent la-haut vers le chaud peignoir blanc entrevu derriere les tentures soulevees, comme on devinait bien une de ces passions conjugales, tranquilles et sures, que l'habitude resserre de toute la souplesse et la solidite de ses liens. "Non, madame Jenkins... Il aimait a lui donner ainsi publiquement son titre d'epouse legitime, comme s'il eut trouve la une intime satisfaction, une sorte d'acquit de conscience envers la femme qui lui rendait la vie si riante... Mon, ne m'attendez pas ce matin. Je dejeune place Vendome. --Ah! oui... le Nabab, dit la belle madame Jenkins avec une nuance tres marquee de respect pour ce personnage des _Mille et une Nuits_ dont tout Paris parlait depuis un mois; puis, apres un peu d'hesitation, bien tendrement, tout bas, entre les lourdes tapisseries, elle chuchota, rien que pour le docteur: --Surtout n'oubliez pas ce que vous m'avez promis." C'etait vraisemblablement quelque chose de bien difficile a tenir, car au rappel de cette promesse les sourcils de l'apotre se froncerent, son sourire se petrifia, toute sa figure prit une expression d'incroyable durete; mais ce fut l'affaire d'un instant. Au chevet de leurs riches malades, ces physionomies de medecins a la mode deviennent expertes a mentir. Avec son air le plus tendre, le plus cordial, il repondit en montrant une rangee de dents eblouissantes: "Ce que j'ai promis sera fait, madame Jenkins. Maintenant, rentrez vite et fermez votre croisee. Le brouillard est froid ce matin." Oui, le brouillard etait froid, mais blanc comme de la vapeur de neige; et, tendu derriere les glaces du grand coupe, il egayait de reflets doux le journal deplie dans les mains du docteur. La-bas dans les quartiers populeux, resserres et noirs, dans le Paris commercant et ouvrier, on ne connait pas cette brume matinale qui s'attarde aux grandes avenues; de bonne heure l'activite du reveil, le va-et-vient des voitures maraicheres, des omnibus, des lourds camions secouant leurs ferrailles, l'ont vite hachee, effiloquee, eparpillee. Chaque passant en emporte un peu dans un paletot rape, un cache-nez qui montre la trame, des gants grossiers frottes l'un contre l'autre. Elle imbibe les blouses frissonnantes, les water-proofs jetes sur les jupes de travail; elle se fond a toutes les haleines, chaudes d'insomnie ou d'alcool, s'engouffre au fond des estomacs vides, se repand dans les boutiques qu'on ouvre, les cours noires, le long des escaliers dont elle inonde la rampe et les murs, jusque dans les mansardes sans feu. Voila pourquoi il en reste si peu dehors. Mais dans cette portion de Paris espacee et grandiose, ou demeurait la clientele de Jenkins, sur ces larges boulevards plantes d'arbres, ces quais deserts, le brouillard planait immacule, en nappes nombreuses, avec des legeretes et des floconnements d'ouate. C'etait ferme, discret, presque luxueux, parce que le soleil derriere cette paresse de son lever commencait a repandre des teintes doucement pourprees, qui donnaient a la brume enveloppant jusqu'au faite les hotels alignes, l'aspect d'une mousseline blanche jetee sur des etoffes ecarlates. On aurait dit un grand rideau abritant le sommeil tardif et leger de la fortune, epais rideau ou rien ne s'entendait que le battement discret d'une porte cochere, les mesures en fer-blanc des laitiers, les grelots d'un troupeau d'anesses passant au grand trot suivies du souffle court et haletant de leur berger, et le roulement sourd du coupe de Jenkins commencant sa tournee de chaque jour. D'abord a l'hotel de Mora. C'etait, sur le quai d'Orsay, tout a cote de l'ambassade d'Espagne, dont les longues terrasses faisaient suite aux siennes, un magnifique palais ayant son entree principale rue de Lille et une porte sur le bord de l'eau. Entre deux hautes murailles revetues de lierre, reliees entre elles par d'imposants arcs de voute, le coupe fila comme une fleche, annonce par deux coups d'un timbre retentissant qui tirerent Jenkins de l'extase ou la lecture de son journal semblait l'avoir plonge. Puis les roues amortirent leur bruit sur le sable d'une vaste cour et s'arreterent, apres un elegant circuit, contre le perron de l'hotel, surmonte d'une large marquise en rotonde. Dans la confusion du brouillard, on apercevait une dizaine de voitures en ligne, et le long d'une avenue d'acacias, tout secs en cette saison et nus dans leur ecorce, les silhouettes de palefreniers anglais promenant a la main les chevaux de selle du duc. Tout revelait un luxe ordonne, repose, grandiose et sur. "J'ai beau venir matin, d'autres arrivent toujours avant moi," se dit Jenkins en voyant la file ou son coupe prenait place; mais, certain de ne pas attendre, il gravit, la tete haute, d'un air d'autorite tranquille, ce perron officiel que franchissaient chaque jour tant d'ambitions fremissantes, d'inquietudes aux pieds trebuchants. Des l'antichambre, elevee et sonore comme une eglise, et que deux grands feux de bois, en depit des caloriferes brulant nuit et jour, emplissaient d'une vie rayonnante, le luxe de cet interieur arrivait par bouffees tiedes et capiteuses. Cela tenait a la fois de la serre et de l'etuve. Beaucoup de chaleur dans de la clarte; des boiseries blanches, des marbres blancs, des fenetres immenses, rien d'etouffe ni d'enferme, et pourtant une atmosphere egale faite pour entourer quelque existence rare, affinee et nerveuse. Jenkins s'epanouissait a ce soleil factice de la richesse; il saluait d'un "bonjour, mes enfants" le suisse poudre, au large baudrier d'or, les valets de pied en culotte courte, livree or et bleu, tous debout pour lui faire honneur, effleurait du doigt la grande cage des ouistitis pleine de cris aigus et de cabrioles, et s'elancait en sifflotant sur l'escalier de marbre clair rembourre d'un tapis epais comme une pelouse, conduisant aux appartements du duc. Depuis six mois qu'il venait a l'hotel de Mora, le bon docteur ne s'etait pas encore blase sur l'impression toute physique de gaiete, du legerete que lui causait l'air de cette maison. Quoiqu'on fut chez le premier fonctionnaire de l'empire, rien ne sentait ici l'administration ni ses cartons de paperasses poudreuses. Le duc n'avait consenti a accepter ses hautes dignites de ministre d'Etat, president du conseil, qu'a la condition de ne pas quitter son hotel; il n'allait au ministere qu'une heure ou deux par jour, le temps de donner les signatures indispensables, et tenait ses audiences dans sa chambre a coucher. En ce moment, malgre l'heure matinale, le salon etait plein. On voyait la des figures graves, anxieuses, des prefets de province aux levres rases, aux favoris administratifs, un peu moins arrogants dans cette antichambre que la-bas dans leurs prefectures, des magistrats, l'air austere, sobres de gestes, des deputes aux allures importantes, gros bonnets de la finance, usiniers cossus et rustiques, parmi lesquels se detachait ca et la la grele tournure ambitieuse d'un substitut ou d'un conseiller de prefecture, en tenue de solliciteur, habit noir et cravate blanche; et tous, debout, assis, groupes ou solitaires, crochetaient silencieusement du regard cette haute porte fermee sur leur destin, par laquelle ils sortiraient tout a l'heure triomphants ou la tete basse. Jenkins traversa la foule rapidement, et chacun suivait d'un oeil d'envie ce nouveau venu que l'huissier a chaine, correct et glacial, assis devant une table a cote de la porte, accueillait d'un petit sourire a la fois respectueux et familier. "Avec qui est-il?" demanda le docteur en montrant la chambre du duc. Du bout des levres, non sans un frisement d'oeil legerement ironique, l'huissier murmura un nom qui, s'ils l'avaient entendu, aurait indigne tous ces hauts personnages attendant depuis une heure que le costumier de l'Opera eut termine son audience. Un bruit de voix, un jet de lumiere... Jenkins venait d'entrer chez le duc; il n'attendait jamais, lui. Debout, le dos a la cheminee, serre dans une veste en fourrure bleue dont les douceurs de reflets affinaient une tete energique et hautaine, le president du conseil faisait dessiner sous ses yeux un costume de pierrette que la duchesse porterait a son prochain bal, et donnait ses indications avec la meme gravite que s'il eut dicte un projet de loi. "Ruchez la fraise tres fin et ne ruchez pas les manchettes... Bonjour, Jenkins... Je suis a vous." Jenkins s'inclina et fit quelques pas dans l'immense chambre dont les croisees, ouvrant sur un jardin qui allait jusqu'a la Seine, encadraient un des plus beaux aspects de Paris, les ponts, les Tuileries, le Louvre, dans un entrelacement d'arbres noirs comme traces a l'encre de Chine sur le fond flottant du brouillard. Un large lit tres bas, eleve de quelques marches, deux ou trois petits paravents de laque aux vagues et capricieuses dorures, indiquant ainsi que les doubles portes et les tapis de haute laine, la crainte du froid poussee jusqu'a l'exces, des sieges divers, chaises longues, chauffeuses, repandus un peu au hasard, tous bas, arrondis, de forme indolente ou voluptueuse, composaient l'ameublement de cette chambre celebre ou se traitaient les plus graves questions et aussi les plus legeres avec le meme serieux d'intonation. Au mur, un beau portrait de la duchesse; sur la cheminee, un buste du duc, oeuvre de Felicia Ruys, qui avait eu au recent Salon les honneurs d'une premiere medaille. "Eh bien! Jenkins, comment va, ce matin? dit l'Excellence en s'approchant, pendant que le costumier ramassait ses dessins de modes, epars sur tous les fauteuils. --Et vous, mon cher duc? Je vous ai trouve un peu pale hier soir aux Varietes. --Allons donc! Je ne me suis jamais si bien porte... Vos perles me font un effet du diable... Je me sens une vivacite, une verdeur... Quand je pense comme j'etais fourbu il y a six mois." Jenkins, sans rien dire, avait appuye sa grosse tete sur la fourrure du ministre d'Etat, a l'endroit ou le coeur bat chez le commun des hommes. Il ecouta un moment pendant que l'Excellence continuait a parler sur le ton indolent, excede, qui faisait un des caracteres de sa distinction. "Avec qui etiez-vous donc, docteur, hier soir? Ce grand Tartare bronze qui riait si fort sur le devant de votre avant-scene?... --C'etait le Nabab, monsieur le duc... Ce fameux Jansoulet, dont il est tant question en ce moment. --J'aurais du m'en douter. Toute la salle le regardait. Les actrices ne jouaient que pour lui... Vous le connaissez? Quel homme est-ce? --Je le connais... C'est-a-dire je le soigne... Merci, mon cher duc, j'ai fini. Tout va bien par la... En arrivant a Paris, il y a un mois, le changement de climat l'avait un peu eprouve. Il m'a fait appeler, et depuis m'a pris en grande amitie... Ce que je sais de lui, c'est qu'il a une fortune colossale, gagnee a Tunis, au service du bey, un coeur loyal, une ame genereuse, ou les idees d'humanite... --A Tunis?... interrompit le duc fort peu sentimental et peu humanitaire de sa nature... Alors, pourquoi ce nom de Nabab? --Bah! les Parisiens n'y regardent pas de si pres... Pour eux, tout riche etranger est un nabab, n'importe d'ou il vienne... Celui-ci du reste a bien le physique de l'emploi, un teint cuivre, des yeux de braise ardente, de plus une fortune gigantesque dont il fait, je ne crains pas de le dire, l'usage le plus noble et le plus intelligent. C'est a lui que je dois,--ici le docteur prit un air modeste,--que je dois d'avoir enfin pu constituer l'oeuvre de Bethleem pour l'allaitement des enfants, qu'un journal du matin, que je parcourais tout a l'heure, le _Messager_, je crois, appelle "la grande pensee philanthropique du siecle." Le duc jeta un regard distrait sur la feuille que Jenkins lui tendait. Ce n'etait pas celui-la qu'on prenait avec des phrases de reclame. "Il faut qu'il soit tres riche, ce M. Jansoulet, dit-il froidement. Il commandite le theatre de Cardailhac. Monpavon lui fait payer ses dettes, Bois-l'Hery lui monte une ecurie, le vieux Schwalbach une galerie de tableaux... C'est de l'argent, tout cela." Jenkins se mit a rire: "Que voulez-vous, mon cher duc, vous le preoccupez beaucoup, ce pauvre Nabab. Arrivant ici avec la ferme volonte de devenir Parisien, homme du monde, il vous a pris pour modele en tout, et je ne vous cache pas qu'il voudrait bien etudier son modele de plus pres. --Je sais, je sais... Monpavon m'a deja demande de me l'amener... Mais je veux attendre, je veux voir... Avec ces grandes fortunes, qui viennent de si loin, il faut se garder... Mon Dieu, je ne dis pas... Si je le rencontrais ailleurs que chez moi, au theatre, dans un salon... --Justement madame Jenkins compte donner une petite fete, le mois prochain. Si vous vouliez nous faire l'honneur... --J'irai tres volontiers chez vous, mon cher docteur, et dans le cas ou votre Nabab serait la, je ne m'opposerais pas a ce qu'il me fut presente." A ce moment l'huissier de service entr'ouvrit la porte. "M. le ministre de l'interieur est dans le salon bleu... Il n'a qu'un mot a dire a Son Excellence... M. le prefet de police attend toujours en bas dans la galerie. --C'est bien, dit le duc, j'y vais... Mais je voudrais en finir avant avec ce costume... Voyons, pere chose, qu'est-ce que nous decidons pour ces ruches? A revoir, docteur... Rien a faire, n'est-ce pas, que continuer les perles? --Continuer les perles, dit Jenkins en saluant; et il sortit tout radieux de deux bonnes fortunes qui lui arrivaient en meme temps, l'honneur de recevoir le duc et le plaisir d'obliger son cher Nabab. Dans l'antichambre, la foule des solliciteurs qu'il traversa etait encore plus nombreuse qu'a son entree; de nouveaux venus s'etaient joints aux patients de la premiere heure, d'autres montaient l'escalier, affaires et tout pales, et dans la cour, les voitures continuaient a arriver, a se ranger en cercle sur deux rangs, gravement, solennellement, pendant que la question des ruches aux manchettes se discutait la-haut avec non moins de solennite. --Au cercle, dit Jenkins a son cocher." * * * * * Le coupe roula le long des quais, repassa les ponts, gagna la place de la Concorde, qui n'avait deja plus le meme aspect que tout a l'heure. Le brouillard s'ecartait vers le Garde-Meuble et le temple grec de la Madeleine, laissant deviner ca et la l'aigrette blanche d'un jet d'eau, l'arcade d'un palais, le haut d'une statue, les massifs des Tuileries, groupes frileusement pres des grilles. Le voile non souleve, mais dechire par places, decouvrait des fragments d'horizon; et l'on voyait sur l'avenue menant a l'Arc-de-Triomphe, des breaks passer au grand trot, charges de cochers et de maquignons, des dragons de l'imperatrice, des guides chamarres et couverts de fourrures s'en aller deux par deux en longues files, avec un cliquetis de mors, d'eperons, des ebrouements de chevaux frais, tout cela s'eclairant d'un soleil encore invisible, sortant du vague de l'air, y rentrant par masses, comme une vision rapide du luxe matinal de ce quartier. Jenkins descendit a l'angle de la rue Royale. Du haut en bas de la grande maison de jeu, les domestiques circulaient, secouant les tapis, aerant les salons ou flottait la buee des cigares, ou des monceaux de cendre fine tout embrasee s'ecroulaient au fond des cheminees, tandis que sur les tables vertes, encore fremissantes des parties de la nuit, brulaient quelques flambeaux d'argent dont la flamme montait toute droite dans la lumiere blafarde du grand jour. Le bruit, le va-et-vient s'arretaient au troisieme etage, ou quelques membres du cercle avaient leur appartement. De ce nombre etait le marquis de Monpavon, chez qui Jenkins se rendait. "Comment! c'est vous, docteur?... Diable emporte!... Quelle heure est-il donc?... Suis pas visible. --Pas meme pour le medecin? --Oh! pour personne... Question de tenue, mon cher... C'est egal, entrez tout de meme... Chaufferez les pieds un moment pendant que Francis finit de me coiffer." Jenkins penetra dans la chambre a coucher, banale comme tous les garnis, et s'approcha du feu sur lequel chauffaient des fers a friser de toutes les dimensions, tandis que dans le laboratoire a cote, separe de la chambre par une tenture algerienne, le marquis de Monpavon s'abandonnait aux manipulations de son valet de chambre. Des odeurs de patchouli, de coldcream, de corne et de poils brules s'echappaient de l'espace restreint; et de temps en temps, quand Francis venait retirer un fer, Jenkins entrevoyait une immense toilette chargee de mille petits instruments d'ivoire, de nacre et d'acier, limes, ciseaux, houppes et brosses, de flacons, de godets, de cosmetiques, etiquetes, ranges, alignes, et parmi tout cet etalage, maladroite et deja tremblante, une main de vieillard, seche et longue, soignee aux ongles comme celle d'un peintre japonais, qui hesitait au milieu de ces quincailleries menues et de ces faiences de poupee. Tout en arrangeant son visage, la plus longue, la plus compliquee de ses occupations du matin, Monpavon causait avec le docteur, racontait ses malaises, le bon effet des perles qui le rajeunissaient, disait-il. Et de loin, ainsi, sans le voir, on aurait cru entendre le duc du Mora, tellement il lui avait pris ses facons de parler. C'etaient les memes phrases inachevees, terminees en "ps... ps... ps..." du bout des dents, des "machin," des "chose," intercales a tout propos dans le discours, une sorte de bredouillement aristocratique, fatigue, paresseux, ou se sentait un mepris profond pour l'art vulgaire de la parole. Dans l'entourage du duc, tout le monde cherchait a imiter cet accent, ces intonations dedaigneuses avec une affectation de simplicite. Jenkins, trouvant la seance un peu longue, s'etait leve pour partir: "Adieu, je m'en vais... On vous verra chez le Nabab? --Oui, je compte y dejeuner... promis de lui amener Chose, Machin, comment donc?... Vous savez pour notre grosse affaire... ps... ps... ps... Sans quoi dispenserais bien d'y aller... vraie menagerie, cette maison-la..." L'Irlandais, malgre sa bienveillance, convint que la societe etait un peu melee chez son ami. Mais quoi! il ne fallait pas lui en vouloir. Il ne savait pas, ce pauvre homme. "Sait pas, et veut pas apprendre, fit Monpavon avec aigreur... Au lieu de consulter les gens d'experience... ps... ps... ps... premier ecornifleur venu. Avez-vous vu chevaux que Bois-l'Hery lui a fait acheter? De la roustissure, ces betes-la. Et il les a payees vingt mille francs. Parions que Bois-l'Hery les a eues pour six mille. --Oh! fi donc... un gentilhomme!" dit Jenkins avec l'indignation d'une belle ame se refusant a croire au mal. Monpavon continua sans avoir l'air d'entendre: "Tout ca parce que les chevaux sortaient de l'ecurie de Mora. --C'est vrai que le duc lui tient au coeur, a ce cher Nabab. Aussi je vais le rendre bien heureux en lui apprenant..." Le docteur s'arreta, embarrasse. "En lui apprenant quoi, Jenkins?" Assez penaud, Jenkins dut avouer qu'il avait obtenu de Son Excellence la permission de lui presenter son ami Jansoulet. A peine eut-il acheve sa phrase, qu'un long spectre, au visage flasque, aux cheveux, aux favoris multicolores, s'elanca du cabinet dans la chambre, croisant de ses deux mains sur un cou decharne mais tres droit un peignoir de soie claire a pois violets, dont il s'enveloppait comme un bonbon dans sa papillotte. Ce que cette physionomie heroi-comique avait de plus saillant, c'etait un grand nez busque tout luisant de coldcream, et un regard vif, aigu, trop jeune, trop clair pour la paupiere lourde et plissee qui le recouvrait. Les malades de Jenkins avaient tous ce regard-la. Vraiment il fallait que Monpavon fut bien emu pour se montrer ainsi depourvu de tout prestige. En effet, les levres blanches, la voix changee, il s'adressa au docteur vivement sans zezayer cette fois, et tout d'un trait: "Ah ca! mon cher, pas de farce entre nous, n'est-ce pas?... Nous nous sommes rencontres tous les deux devant la meme ecuelle; mais j'entends que vous me laissiez la mienne." Et l'air etonne de Jenkins ne l'arreta pas. "Que ceci soit dit une fois pour toutes. J'ai promis au Nabab de le presenter au duc, ainsi que je vous ai presente jadis. Ne vous melez donc pas de ce qui me regarde seul." Jenkins mit la main sur son coeur, protesta de son innocence. Il n'avait jamais eu l'intention... Certainement Monpavon etait trop l'ami du duc, pour qu'un autre... Comment avait-il pu supposer?... "Je ne suppose rien, dit le vieux gentilhomme, plus calme mais toujours froid. J'ai voulu seulement avoir une explication tres nette avec vous a ce sujet." L'Irlandais lui tendit sa main large ouverte. "Mon cher marquis, les explications sont toujours nettes entre gens d'honneur. --D'honneur est un grand mot, Jenkins... Disons gens de tenue... Cela suffit." Et cette tenue, qu'il invoquait comme supreme frein de conduite, le rappelant tout a coup au sentiment de sa comique situation, le marquis offrit un doigt a la poignee de main demonstrative de son ami et repassa dignement derriere son rideau, pendant que l'autre s'en allait, presse de reprendre sa tournee. Quelle magnifique clientele il avait, ce Jenkins! Rien que des hotels princiers, des escaliers chauffes, charges de fleurs a tous les etages, des alcoves capitonnees et soyeuses, ou la maladie se faisait discrete, elegante, ou rien ne sentait cette main brutale qui jette sur un lit de misere ceux qui ne cessent de travailler que pour mourir. Ce n'etait pas a vrai dire des malades, ces clients du docteur irlandais. On n'en aurait pas voulu dans un hospice. Leurs organes n'ayant pas meme la force d'une secousse, le siege de leur mal ne se trouvait nulle part, et le medecin penche sur eux aurait cherche en vain la palpitation d'une souffrance dans ces corps que l'inertie, le silence de la mort habitaient deja. C'etaient des epuises, des extenues, des anemiques brules par une vie absurde, mais la trouvant si bonne encore qu'ils s'acharnaient a la prolonger. Et les perles Jenkins devenaient fameuses justement pour ce coup de fouet donne aux existences surmenees. "Docteur, je vous en conjure, que j'aille au bal ce soir!" disait la jeune femme aneantie sur sa chaise longue et dont la voix n'etait plus qu'un souffle. --Vous irez, ma chere enfant." Et elle y allait, et jamais elle n'avait ete plus belle. "Docteur, a tout prix, dusse-je en mourir, il faut que demain matin je sois au conseil des ministres." Il y etait, et il en rapportait un triomphe d'eloquence et de diplomatie ambitieuse. Apres... oh! apres, par exemple... Mais n'importe! jusqu'au dernier jour, les clients de Jenkins circulaient, se montraient, trompaient l'egoisme devorant de la foule. Ils mouraient debout, en gens du monde. Apres mille detours dans la Chaussee-d'Antin, les Champs-Elysees, apres avoir visite tout ce qu'il y avait de millionnaire ou de titre dans le faubourg Saint-Honore, le medecin a la mode arriva a l'angle du Cours-la-Reine et de la rue Francois 1er, devant une facade arrondie qui tenait le coin du quai, et penetra au rez-de-chaussee dans un interieur qui ne rassemblait en rien a ceux qu'il traversait depuis le matin. Des l'entree, des tapisseries couvrant les murs, de vieux vitraux coupant de lanieres de plomb un jour discret et melange, un saint gigantesque en bois sculpte qui faisait face a un monstre japonais aux yeux saillants, au dos couvert d'ecailles finement tuilees, indiquaient le gout imaginatif et curieux d'un artiste. Le petit domestique qui vint ouvrir tenait en laisse un levrier arabe plus grand que lui. "Madame Constance est a la messe, dit-il, et mademoiselle est dans l'atelier, toute seule... Nous travaillons depuis six heures du matin," ajouta l'enfant avec un baillement lamentable que le chien attrapa au vol et qui lui fit ouvrir toute grande sa gueule rose aux dents aigues. Jenkins, que nous avons vu entrer si tranquillement dans la chambre du ministre d'Etat, tremblait un peu en soulevant la tenture qui masquait la porte de l'atelier restee ouverte. C'etait un superbe atelier de sculpture, dont la facade en coin arrondissait tout un cote vitre, borde de pilastres, une large baie lumineuse opalisee en ce moment par le brouillard. Plus ornee que ne le sont d'ordinaire ces pieces de travail, que les souillures du platre, les ebauchoirs, la terre glaise, les flaques d'eau font ressembler a des chantiers de maconnerie, celle-ci ajoutait un peu de coquetterie a sa destination artistique. Des plantes vertes dans tous les coins, quelques bons tableaux accroches au mur nu, et ca et la--portees par des consoles en chene--deux ou trois oeuvres de Sebastien Ruys, dont la derniere, exposee apres sa mort, etait couverte d'une gaze noire. La maitresse de la maison, Felicia Ruys, la fille du celebre sculpteur, connue deja elle-meme par deux chefs-d'oeuvre, le buste de son pere et celui du duc de Mora, se tenait au milieu de l'atelier, en train de modeler une figure. Serree dans une amazone de drap bleu a longs plis, un fichu de Chine roule autour de son cou comme une cravate de garcon, ses cheveux noirs groupes sans appret sur la forme antique de sa petite tete, Felicia travaillait avec une ardeur extreme, qui ajoutait a sa beaute la condensation, le resserrement de tous les traits d'une expression attentive et satisfaite. Mais cela changea tout de suite a l'arrivee du docteur. "Ah! c'est vous," dit-elle brusquement, comme eveillee d'un reve... "On a donc sonne?... Je n'avais pas entendu." Et dans l'ennui, la lassitude repandus subitement sur cet adorable visage, il ne resta plus d'expressif et de brillant que les yeux, des yeux ou l'eclat factice des perles Jenkins s'avivait d'une sauvagerie de nature. Oh! comme la voix du docteur se fit humble et condescendante en lui repondant: "Votre travail vous absorbe donc bien, ma chere Felicia?... C'est nouveau ce que vous faites la?... Cela me parait tres joli." Il s'approcha de l'ebauche encore informe, d'ou sortait vaguement un groupe de deux animaux, dont un levrier qui detalait a fond de train avec une lancee vraiment extraordinaire. "L'idee m'en est venue cette nuit... J'ai commence a travailler a la lampe... C'est mon pauvre Kadour qui ne s'amuse pas," dit la jeune fille en regardant d'un air de bonte caressante le levrier a qui le petit domestique ennuyait d'ecarter les pattes pour les remettre a la pose. Jenkins remarqua paternellement qu'elle avait tort de se fatiguer ainsi, et lui prenant le poignet avec des precautions ecclesiastiques: "Voyons, je suis sur que vous avez la fievre." Au contact de cette main sur la sienne, Felicia eut un mouvement presque repulsif. "Laissez... laissez... vos perles n'y peuvent rien... Quand je ne travaille pas, je m'ennuie; je m'ennuie a mourir, je m'ennuie a tuer; mes idees sont de la couleur de cette eau qui coule la-bas, saumatre et lourde... Commencer la vie, et en avoir le degout! C'est dur... J'en suis reduite a envier ma pauvre Constance, qui passe ses journees sur sa chaise, sans ouvrir la bouche, mais en souriant toute seule au passe dont elle se souvient... Je n'ai pas meme cela, moi, de bons souvenir a ruminer... Je n'ai que le travail... le travail!" Tout en parlant, elle modelait furieusement, tantot avec l'ebauchoir, tantot avec ses doigts, qu'elle essuyait de temps en temps a une petite eponge posee sur la selle de bois soutenant le groupe; de telle sorte que ses plaintes, ses tristesses, inexplicables dans une bouche de vingt ans et qui avait au repos la purete d'un sourire grec, semblaient proferees au hasard et ne s'adresser a personne. Pourtant Jenkins en paraissait inquiet, trouble, malgre l'attention evidente qu'il pretait a l'ouvrage de l'artiste, ou plutot a l'artiste elle-meme, a la grace triomphante de cette fille, que sa beaute semblait avoir predestinee a l'etude des arts plastiques. Genee par ce regard admiratif qu'elle sentait pose sur elle, Felicia reprit: "A propos, vous savez que je l'ai vu, votre Nabab... On me l'a montre vendredi derniere a l'Opera. --Vous etiez a l'Opera vendredi? --Oui... Le duc m'avait envoye sa loge." Jenkins changea de couleur. "J'ai decide Constance a m'accompagner. C'etait la premiere fois depuis vingt-cinq ans, depuis sa representation d'adieu, qu'elle entrait a l'Opera. Ca lui a fait un effet. Pendant le ballet surtout, elle tremblait, elle rayonnait, tous ses anciens triomphes petillaient dans ses yeux. Est-on heureux d'avoir des emotions pareilles... Un vrai type, ce Nabab. Il faudra que vous me l'ameniez. C'est une tete qui m'amuserait a faire. --Lui, mais il est affreux!... Vous ne l'avez pas bien regarde. --Parfaitement, au contraire. Il etait en face de nous... Ce masque d'Ethiopien blanc serait superbe en marbre. Et pas banal, au moins, celui-la... D'ailleurs, puisqu'il est si laid que ca, vous ne serez pas aussi malheureux que l'an dernier quand je faisais le buste de Mora... Quelle mauvaise figure vous aviez, Jenkins, a cette epoque! --Pour dix annees d'existence, murmura Jenkins d'une voix sombre, je ne voudrais recommencer ces moments-la... Mais cela vous amuse, vous, de voir souffrir. --Vous savez bien que rien ne m'amuse," dit-elle en haussant les epaules avec une impertinence supreme. Puis, sans le regarder, sans ajouter une parole, elle s'enfonca dans une de ces activites muettes par lesquelles les vrais artistes echappent a eux-memes et a tout ce qui les entoure. Jenkins fit quelques pas dans l'atelier, tres emu, la levre gonflee d'aveux qui n'osaient pas sortir, commenca deux ou trois phrases demeurees sans reponse; enfin, se sentant congedie, il prit son chapeau et marcha vers la porte. "Ainsi, c'est entendu... Il faut vous l'amener. --Qui donc? --Mais le Nabab... C'est vous qui a l'instant meme... --Ah! oui... fit l'etrange personne dont les caprices ne duraient pas longtemps, amenez-le si vous voulez; je n'y tiens pas autrement." Et sa belle voix morne, ou quelque chose semblait brise, l'abandon de tout son etre disaient bien que c'etait vrai, qu'elle ne tenait a rien au monde. Jenkins sortit de la tres trouble le front assombri. Mais, sitot dehors, il reprit sa physionomie riante et cordiale, etant de ceux qui vont masques dans les rues. La matinee s'avancait. La brume, encore visible aux abords de la Seine, ne flottait plus que par lambeaux et donnait une legerete vaporeuse aux maisons du quai, aux bateaux dont on ne voyait pas les roues, a l'horizon lointain dans lequel le dome des Invalides planait comme un aerostat dore dont le filet aurait secoue des rayons. Une tiedeur repandue, le mouvement du quartier disaient que midi n'etait pas loin, qu'il sonnerait bientot au battant de toutes les cloches. Avant d'aller chez le Nabab, Jenkins avait pourtant une autre visite a faire. Mais celle-la paraissait l'ennuyer beaucoup. Enfin, puisqu'il l'avait promis! Et resolument: "68, rue Saint-Ferdinand, aux Ternes," dit-il en sautant dans sa voiture. Le cocher Joe, scandalise, se fit repeter l'adresse deux fois; le cheval lui-meme eut une petite hesitation, comme si la bete de prix, la fraiche livree se fussent revoltes a l'idee d'une course dans un faubourg aussi lointain, en dehors du cercle restreint mais si brillant ou se groupait la clientele de leur maitre. On arriva tout de meme, sans encombre, au bout d'une rue provinciale, inachevee, et a la derniere de ses batisses, un immeuble a cinq etages, que la rue semblait avoir envoye en reconnaissance pour savoir si elle pouvait continuer de ce cote, isole qu'il etait entre des terrains vagues attendant des constructions prochaines ou remplis de materiaux de demolitions, avec des pierres de taille, de vieilles persiennes posees sur le vide, des ais moisis dont les ferrures pendaient, immense ossuaire de tout un quartier abattu. D'innombrables ecriteaux se balancaient au-dessus de la porte decoree d'un grand cadre de photographies blanc de poussiere, aupres duquel Jenkins resta un moment en arret. L'illustre medecin etait-il donc venu si loin pour se faire faire un portrait-carte? On aurait pu le croire, a l'attention qui le retenait devant cet etalage, dont les quinze ou vingt photographies representaient la meme famille en des allures, des poses et des expressions differentes: un vieux monsieur, le menton soutenu par une haute cravate blanche, une serviette de cuir sous le bras, entoure d'une nichee de jeunes filles coiffees en nattes ou en boucles, de modestes ornements sur leurs robes noires. Quelquefois le vieux monsieur n'avait pose qu'avec deux de ses fillettes; ou bien une de ces jeunes et jolies silhouettes se dessinait, solitaire, le coude sur une colonne tronquee, la tete penchee sur un livre, dans une pose naturelle et abandonnee. Mais en somme c'etait toujours le meme motif avec des variantes, et il n'y avait pas dans la vitrine d'autre monsieur que le vieux monsieur a cravate blanche, pas d'autres figures feminines que celles de ses nombreuses filles. "Les ateliers dans la maison, au cinquieme," disait une ligne dominant le cadre. Jenkins soupira, mesura de l'oeil la distance qui separait le sol du petit balcon la-haut, pres des nuages; puis il se decida a entrer. Dans le couloir, il se croisa avec une cravate blanche et une majestueuse serviette en cuir, evidemment le vieux monsieur de l'etalage. Interroge, celui-ci repondit que M. Maranne habitait en effet le cinquieme: "Mais, ajouta-t-il avec un sourire engageant, les etages ne sont pas hauts." Sur cet encouragement, l'Irlandais se mit a monter un escalier etroit et tout neuf avec des paliers pas plus grands qu'une marche, une seule porte par etage, et des fenetres coupees qui laissaient voir une cour aux paves tristes et d'autres cages d'escalier, toutes vides; une de ces affreuses maisons modernes, baties a la douzaine par des entrepreneurs sans le sou et dont le plus grand inconvenient consiste en des cloisons minces qui font vivre tous les habitants dans une communaute de phalanstere. En ce moment, l'incommodite n'etait pas grande, le quatrieme et le cinquieme etages se trouvant seuls occupes, comme si les locataires y etaient tombes du ciel. Au quatrieme, derriere une porte dont la plaque en cuivre annoncait "M. JOYEUSE, _expert en ecritures,_" le docteur entendit un bruit de rires frais, de jeunes bavardages, de pas etourdis qui l'accompagnerent jusqu'au-dessus, jusqu'a l'etablissement photographique. C'est une des surprises de Paris que ces petites industries perchees dans des coins et qui ont l'air de n'avoir aucune communication avec le dehors. On se demande comment vivent les gens qui s'installent dans ces metiers-la, quelle providence meticuleuse peut envoyer par exemple des clients a un photographe loge au cinquieme dans des terrains vagues, tout en haut de la rue Saint-Ferdinand, ou des ecritures a tenir au comptable du dessous. Jenkins, en se faisant cette reflexion, sourit de pitie, puis entra tout droit comme l'y invitait l'inscription suivante: "Entrez sans frapper." Helas on n'abusait guere de la permission... Un grand garcon a lunettes, en train d'ecrire sur une petite table, les jambes entortillees d'une couverture de voyage, se leva precipitamment pour venir au devant du visiteur que sa myopie l'avait empeche de reconnaitre. "Bonjour, Andre... dit le docteur tendant sa main loyale. --Monsieur Jenkins! --Tu vois, je suis bon enfant comme toujours... Ta conduite envers nous, ton obstination a vivre loin de tes parents commandaient a ma dignite une grande reserve; mais ta mere a pleure. Et me voila." Il regardait, tout en parlant, ce pauvre petit atelier, dont les murs nus, les meubles rares, l'appareil photographique tout neuf, la petite cheminee a la prussienne, neuve aussi, et n'ayant jamais vu le feu, s'eclairaient desastreusement sous la lumiere droite qui tombait du toit de verre. La mine tiree, la barbe grele du jeune homme, a qui la couleur claire de ses yeux, la hauteur etroite de son front, ses cheveux longs et blonds rejetes en arriere donnaient l'air d'un illumine, tout s'accentuait dans le jour cru; et aussi l'apre vouloir de ce regard limpide qui fixait Jenkins froidement et d'avance opposait a toutes ses raisons, a toutes ses protestations, une invincible resistance. Mais le bon Jenkins feignait de ne pas s'en apercevoir: "Tu le sais, mon cher Andre... Du jour ou j'ai epouse ta mere, je t'ai regarde comme mon fils. Je comptais te laisser mon cabinet, ma clientele, te mettre le pied dans un etrier dore, heureux de te voir suivre une carriere consacree au bien de l'humanite... Tout a coup, sans dire pourquoi, sans te preoccuper de l'effet qu'une pareille rupture pourrait avoir aux yeux du monde, tu t'es ecarte de nous, tu as laisse la tes etudes, renonce a ton avenir pour te lancer dans je ne sais quelle vie decoutee, entreprendre un metier ridicule, le refuge et le pretexte de tous les declasses. --Je fais ce metier pour vivre... C'est un gagne-pain en attendant. --En attendant quoi? la gloire litteraire?" Il regardait dedaigneusement le griffonnage epars sur la table. "Mais tout cela n'est pas serieux, et voici ce que je viens te dire: une occasion s'offre a toi, une porte a deux battants ouverte sur l'avenir... L'Oeuvre de Bethleem est fondee... Le plus beau de mes reves humanitaires a pris corps... Nous venons d'acheter une superbe villa a Nanterre pour installer notre premier etablissement. C'est la direction, c'est la surveillance de cette maison que j'ai songe a te confier comme a un autre moi-meme. Une habitation princiere, des appointements de chef de division et la satisfaction d'un service rendu a la grande famille humaine... Dis un mot et je t'emmene chez le Nabab, chez l'homme au grand coeur qui fait les frais de notre entreprise... Acceptes-tu? --Non, dit l'autre si sechement que Jenkins en fut decontenance. --C'est bien cela... Je m'attendais a ce refus en venant ici, mais je suis venu quand meme. J'ai pris pour devise: "Faire le bien sans esperance." Et je reste fidele a ma devise... Ainsi c'est entendu... tu preferes a l'existence honorable, digne, fructueuse que je viens te proposer, une vie de hasard sans issue et sans dignite..." Andre ne repondit rien; mais son silence parlait pour lui. "Prends garde... tu sais ce qu'entrainera cette decision, un eloignement definitif, mais tu l'as toujours desire... Je n'ai pas besoin de te dire, continua Jenkins, que briser avec moi, c'est rompre aussi avec ta mere. Elle et moi ne faisons qu'un." Le jeune homme palit, hesita une seconde, puis dit avec effort: "S'il plait a ma mere de venir me voir ici, j'en serai certes bien heureux... mais ma resolution de sortir de chez vous, de n'avoir plus rien de commun avec vous est irrevocable. --Et au moins diras-tu pourquoi?" Il fit signe que "non," qu'il ne le dirait pas. Pour le coup, l'Irlandais eut un vrai mouvement de colere. Toute sa figure prit une expression sournoise, farouche, qui aurait bien etonne ceux qui ne connaissaient que le bon et loyal Jenkins; mais il se garda bien d'aller plus loin dans une explication qu'il craignait peut-etre autant qu'il la desirait. "Adieu, fit-il du seuil en retournant a demi la tete... Et ne vous adressez jamais a nous. --Jamais... repondit son beau-fils d'une voix ferme." Cette fois, quand le docteur eut dit a Joe: "place Vendome," le cheval, comme s'il avait compris qu'on allait chez le Nabab, agita fierement ses gourmettes etincelantes, et le coupe partit a fond de train, transformant en soleil chaque essieu de ses roues... "Venir si loin pour chercher une reception pareille! Une celebrite du temps traitee ainsi par ce boheme! Essayez donc de faire le bien!..." Jenkins ecoula sa colere dans un long monologue de ce genre; puis tout a coup se secouant: "Ah bah..." Et ce qui restait de soucieux a son front se dissipa vite sur le trottoir de la place Vendome. Midi sonnait partout dans le soleil. Sorti de son rideau de brume, Paris luxueux, reveille et debout, commencait sa journee tourbillonnante. Les vitrines de la rue de la Paix resplendissaient. Les hotels de la place paraissaient s'aligner fierement pour les receptions d'apres-midi; et, tout au bout de la rue Castiglione aux blanches arcades, les Tuileries, sous un beau rayon d'hiver dressaient des statues grelottantes, roses de froid, dans le denument des quinconces. II UN DEJEUNER PLACE VENDOME Ils n'etaient guere plus d'une vingtaine ce matin-la dans la salle a manger du Nabab, une salle a manger en chene sculpte, sortie la veille de chez quelque grand tapissier, qui du meme coup avait fourni les quatre salons en enfilade entrevus dans une porte ouverte, les tentures du plafond, les objets d'art, les lustres, jusqu'a la vaisselle plate etalee sur les dressoirs, jusqu'aux domestiques qui servaient. C'etait bien l'interieur improvise, des la descente du chemin de fer, par un gigantesque parvenu presse de jouir. Quoiqu'il n'y eut pas autour de la table la moindre robe de femme, un bout d'etoffe claire pour l'egayer, l'aspect n'en etait pas monotone, grace au disparate, a la bizarrerie des convives, des elements de tous les mondes, des echantillons d'humanite detaches de toutes les races, en France, en Europe, dans l'univers entier, du haut en bas de l'echelle sociale. D'abord, le maitre du logis, espece de geant,--tanne, hale, safrane, la tete dans les epaules,--a qui son nez court et perdu dans la bouffissure du visage, ses cheveux crepus, masses comme un bonnet d'astrakan sur un front bas et tetu, ses sourcils en broussailles avec des yeux de chapard embusque, donnaient l'aspect feroce d'un Kalmouck, d'un sauvage de frontieres, vivant de guerre et de rapines. Heureusement le bas de la figure, la levre lippue et double, qu'un sourire adorable de bonte epanouissait, relevait, retournait tout a coup, temperait d'une expression a la Saint Vincent de Paule cette laideur farouche, cette physionomie si originale qu'elle en oubliait d'etre commune. Et pourtant l'extraction inferieure se trahissait d'autre facon par la voix, une voix de marinier du Rhone, eraillee et voilee, ou l'accent meridional devenait plus grossier que dur, et deux mains elargies et courtes, phalanges velues, doigts carres et sans ongles, qui, posees sur la blancheur de la nappe, parlaient de leur passe avec une eloquence genante. En face, de l'autre cote de la table, dont il etait un des commensaux habituels, se tenait le marquis de Monpavon, mais un Monpavon qui ne ressemblait en rien au spectre maquille, apercu plus haut, un homme superbe et sans age, grand nez majestueux, prestance seigneuriale, etalant un large plastron de linge immacule, qui craquait sous l'effort continu de la poitrine a se cambrer en avant, et se bombait chaque fois avec le bruit d'un dindon blanc qui se gonfle, ou d'un paon qui fait la roue. Son nom de Monpavon lui allait bien. De grande famille, richement apparente, mais ruine par le jeu et les speculations, l'amitie du duc de Mora lui avait valu une recette generale de premiere classe. Malheureusement sa sante ne lui avait pas permis de garder ce beau poste,--les gens bien informes disaient que sa sante n'y etait pour rien,--et depuis un an il vivait a Paris, attendant d'etre gueri, disait-il, pour reprendre sa position. Les memes gens assuraient qu'il ne la retrouverait jamais, et que meme, sans de hautes protections... Du reste, le personnage important du dejeuner; cela se sentait a la facon dont les domestiques le servaient, dont le Nabab le consultait, l'appelant "monsieur le marquis," comme a la Comedie-Francaise, moins encore par deference que par fierte, pour l'honneur qui en rejaillissait sur lui-meme. Plein de dedain pour l'entourage, M. le marquis parlait peu, de tres haut, et comme en se penchant vers ceux qu'il honorait de sa conversation. De temps en temps, il jetait au Nabab, par dessus la table, quelques phrases enigmatiques pour tous. "J'ai vu le duc hier... M'a beaucoup parle de vous a propos de cette affaire... Vous savez, chose... machin... Comment donc? --Vraiment?... Il vous a parle de moi?" Et le bon Nabab, tout glorieux, regardait autour de lui avec des mouvements de tete tout a fait risibles, ou bien il prenait l'air recueilli d'une devote entendant nommer Notre-Seigneur. --Son Excellence vous verrait avec plaisir entrer dans la... ps... ps... ps... dans la chose. --Elle vous l'a dit? --Demandez au gouverneur... l'a entendu comme moi." Celui qu'on appelait le gouverneur, Paganetti de son vrai nom, etait un petit homme expressif, et gesticulant, fatiguant a regarder, tellement sa figure prenait d'aspects divers en une minute. Il dirigeait la _Caisse territoriale_ de la Corse, une vaste entreprise financiere, et venait dans la maison pour la premiere fois, amene par Monpavon; aussi occupait-il une place d'honneur. De l'autre cote du Nabab, un vieux, boutonne jusqu'au menton dans une redingote sans revers a collet droit comme une tunique orientale, la face tailladee de mille petites eraillures, une moustache blanche coupee militairement. C'etait Brahim-Bey, le plus vaillant colonel de la regence de Tunis, aide de camp de l'ancien bey qui avait fait la fortune de Jansoulet. Les exploits glorieux de ce guerrier se montraient ecrits en rides, en fletrissures de debauche, sur sa levre inferieure sans ressort, comme detendue, ses yeux sans cils, brules et rouges. Une de ces tetes qu'on voit au banc des accuses dans les affaires a huis clos. Les autres convives s'etaient assis pele-mele, au hasard de l'arrivee, de la rencontre, car le logis s'ouvrait a tout le monde, et le couvert etait mis chaque matin pour trente personnes. Il y avait la le directeur du theatre que le Nabab commanditait, Cardailhac, renomme pour son esprit presque autant que pour ses faillites, ce merveilleux decoupeur qui, tout en detachant les membres d'un perdreau, preparait un de ses bons mots et le deposait avec une aile dans l'assiette qu'on lui presentait. C'etait un ciseleur plutot qu'un improvisateur, et la nouvelle maniere de servir les viandes, a la russe et prealablement decoupees, lui avait ete fatale en lui enlevant tout pretexte a un silence preparatoire. Aussi, disait-on generalement qu'il baissait. Parisien, d'ailleurs, dandy jusqu'au bout des ongles, et, comme il s'en vantait lui-meme, "pas gros comme ca de superstition par tout le corps," ce qui lui permettait de donner des details tres piquants sur les femmes de son theatre a Brahim-Bey, qui l'ecoutait comme on feuillette un mauvais livre, et de parler theologie au jeune pretre son plus proche voisin, un cure de quelque petite bourgade meridionale, maigre et le teint brule comme le drap de sa soutane, avec les pommettes ardentes, le nez pointu tout en avant des ambitieux, et disant a Cardailhac, tres haut, sur un ton de protection, d'autorite sacerdotale: "Nous sommes tres contents de M. Guizot... Il va bien, il va tres bien... C'est une conquete pour l'Eglise." A cote de ce pontife au rabat cire, le vieux Schwalbach, le fameux marchand de tableaux, montrait sa barbe de prophete, jaunie par places comme une toison malpropre, ses trois paletots aux tons moisis, toute cette tenue lachee et negligente qu'on lui pardonnait au nom de l'art, et parce qu'il etait de bon gout d'avoir chez soi, dans un temps ou la manie des galeries remuait deja des millions, l'homme le mieux place pour ces transactions vaniteuses. Schwalbach ne parlait pas, se contentant de promener autour de lui son enorme monocle en forme de loupe et de sourire dans sa barbe devant les singuliers voisinages que faisait cette tablee unique au monde. C'est ainsi que M. de Monpavon avait tout pres de lui--et il fallait voir comme la courbe dedaigneuse de son nez s'accentuait a chaque regard dans cette direction--le chanteur Garrigou, un "pays" de Jansoulet, ventriloque distingue, qui chantait Figaro dans le patois du Midi et n'avait pas son pareil pour les imitations d'animaux. Un peu plus loin, Cabassu, un autre "pays," petit homme court et trapu, au cou de taureau, aux biceps michelangesques, qui tenait a la fois du coiffeur marseillais et de l'hercule de foire, masseur, pedicure, manicure, et quelque peu dentiste, mettait ses deux coudes sur la table avec l'aplomb d'un charlatan qu'on recoit le matin et qui sait les petites infirmites, les miseres intimes de l'interieur ou il se trouve. M. Bompain completait ce defile des subalternes, classes du moins dans une specialite, Bompain, le secretaire, l'intendant, l'homme de confiance, entre les mains de qui toutes les affaires de la maison passaient; et il suffisait de voir cette attitude solennellement abrutie, cet air vague, ce fez turc pose maladroitement sur cette tete d'instituteur de village pour comprendre a quel personnage des interets comme ceux du Nabab avaient ete abandonnes. Enfin, pour remplir les vides parmi ces figures esquissees, la Turquerie! Des Tunisiens, des Marocains, des Egyptiens, des Levantins; et, melee a cet element exotique, toute une boheme parisienne et multicolore de gentilshommes decaves, d'industriels louches, de journalistes vides, d'inventeurs de produits bizarres, de gens du Midi debarques sans un sou, tout ce que cette grande fortune attirait, comme la lumiere d'un phare, de navires perdus a ravitailler, ou de bandes d'oiseaux tourbillonnant dans le noir. Le Nabab admettait ce ramassis a sa table par bonte, par generosite, par faiblesse, par une grande facilite de moeurs, jointe a une ignorance absolue, par un reste de ces melancolies d'exile, de ces besoins d'expansion qui lui faisaient accueillir, la-bas, a Tunis, dans son splendide palais du Bardo, tout ce qui debarquait de France, depuis le petit industriel exportant des articles de Paris, jusqu'au fameux pianiste en tournee, jusqu'au consul general. En ecoutant ces accents divers, ces intonations etrangeres brusquees ou bredouillantes, en regardant ces physionomies si differentes, les unes violentes, barbares, vulgaires, d'autres extra-civilisees, fanees, boulevardieres, comme blettes, les memes varietes, se trouvant dans le service, ou des "larbins" sortis la veille de quelque bureau, l'air insolent, tetes de dentistes ou de garcons de bains, s'affairaient parmi des Ethiopiens immobiles et luisants comme des torcheres de marbre noir, il etait impossible de dire exactement ou l'on se trouvait; en tout cas, on ne se serait jamais cru place Vendome, en plein coeur battant et centre de vie de notre Paris moderne. Sur la table, meme depaysement de mets exotiques, de sauces au safran ou aux anchois, d'epices compliquees de friandises turques, de poulets aux amandes frites; cela, joint a la banalite de l'interieur, aux dorures de ses boiseries, au tintement criard des sonnettes neuves, donnait l'impression d'une table d'hote de quelque grand hotel de Smyrne ou de Calcutta, ou d'une luxueuse salle a manger du paquebot transatlantique, le _Pereire_ ou le _Sinai_. Il semble que cette diversite de convives,--j'allais dire de passagers,--dut rendre le repas anime et bruyant. Loin de la. Ils mangeaient tous nerveusement, silencieusement, en s'observant du coin de l'oeil, et meme les plus mondains, ceux qui paraissaient le plus a l'aise, avaient dans le regard l'egarement et le trouble d'une pensee fixe, une fievre anxieuse qui les faisaient parler sans repondre, ecouter sans comprendre un mot de ce qu'on avait dit. Tout a coup la porte de la salle a manger s'ouvrit: "Ah! voila Jenkins, fit le Nabab tout joyeux... Salut, salut, docteur... Comment ca va, mon camarade?" Un sourire circulaire, une energique poignee de main a l'amphitryon, et Jenkins s'assit en face de lui, a cote de Monpavon, devant le couvert qu'un domestique venait d'apporter en toute hate et sans avoir recu d'ordre, exactement comme a une table d'hote. Au milieu de ces figures preoccupees et fievreuses, au moins celle-la contrastait par sa bonne humeur, son epanouissement, cette bienveillance loquace et complimenteuse qui fait des Irlandais un peu les Gascons de l'Angleterre. Et quel robuste appetit, avec quel entrain, quelle liberte de conscience il manoeuvrait, tout en parlant, sa double rangee de dents blanches. "Eh bien! Jansoulet, vous avez lu? --Quoi donc? --Comment! vous ne savez pas?... Vous n'avez pas lu ce que le _Messager_ dit de vous ce matin?" Sous le hale epais de ses joues, le Nabab rougit comme un enfant, et les yeux brillants de plaisir: "C'est vrai?... le _Messager_ a parle de moi? --Pendant deux colonnes... Comment Moessard ne vous l'a-t-il pas montre? --Oh! fit Moessard modestement, cela ne valait pas la peine." C'etait un petit journaliste, blondin et poupin, assez joli garcon, mais dont la figure presentait cette fanure particuliere aux garcons de restaurants de nuit, aux comediens et aux filles, faite de grimaces de convention et du reflet blafard du gaz. Il passait pour etre l'amant gage d'une reine exilee et tres legere. Cela se chuchotait autour de lui, et lui faisait dans son monde une place enviee et meprisable. Jansoulet insista pour lire l'article, impatient de savoir ce qu'on disait de lui. Malheureusement, Jenkins avait laisse son exemplaire chez le duc. "Qu'on aille vite me chercher un _Messager_, dit le Nabab au domestique derriere lui." Moessard intervint: "C'est inutile, je dois avoir la chose sur moi." Et avec le sans-facon de l'habitue d'estaminet, du reporter qui griffonne son fait-divers en face d'une chope, le journaliste tira un portefeuille bourre de notes, papiers timbres, decoupures de journaux, billets satines a devises,--qu'il eparpilla sur la table, en reculant son assiette pour chercher l'epreuve de son article. "Voila..." Il la passait a Jansoulet; mais Jenkins reclama: --Non... non... lisez tout haut." L'assemblee faisant chorus, Moessard reprit son epreuve et commenca a lire a haute voix L'OEUVRE DE BETHLEHEM et M. BERNARD JANSOULET, un long dithyrambe en faveur de l'allaitement artificiel, ecrit sur des notes de Jenkins, reconnaissables a certaines phrases en baudruche que l'Irlandais affectionnait... le long martyrologue de l'enfance... le mercenariat du sein... La chevre bienfaitrice et nourrice..., et finissant, apres une pompeuse description du splendide etablissement de Nanterre, par l'eloge de Jenkins et la glorification de Jansoulet: "O Bernard Jansoulet, bienfaiteur de l'enfance!..." Il fallait voir la mine vexee, scandalisee des convives. Quel intrigant que ce Moessard!... Quelle impudente flagornerie!... Et le meme sourire envieux, dedaigneux tordait toutes les bouches. Le diable, c'est qu'on etait force d'applaudir, de paraitre enchante, le maitre de maison n'ayant pas l'odorat blase en fait d'encens et prenant tout tres au serieux, l'article et les bravos qu'il soulevait. Sa large face rayonnait pendant la lecture. Souvent, la-bas, au loin, il avait fait ce reve d'etre ainsi cantique dans les journaux parisiens, d'etre quelqu'un au milieu de cette societe, la premiere de toutes, sur laquelle le monde entier a les yeux fixes comme sur un porte-lumiere. Maintenant ce reve devenait reel. Il regardait tous ces gens attables, cette desserte somptueuse, cette salle a manger lambrissee, aussi haute certainement que l'eglise de son village; il ecoutait le bruit sourd de Paris roulant et pietinant sous ses fenetres, avec le sentiment intime qu'il allait devenir un gros rouage de cette machine active et compliquee. Et alors, dans le bien-etre du repas, entre les lignes de cette triomphante apologie, par un effet de contraste, il voyait se derouler sa propre existence, son enfance miserable, sa jeunesse aventureuse et tout aussi triste, les jours sans pain, les nuits sans asile. Puis tout a coup, la lecture finie, au milieu d'un debordement de joie, d'une de ces effusions meridionales qui forcent a penser tout haut, il s'ecria, en avancant vers ses convives son sourire franc et lippu: "Ah! mes amis, mes chers amis, si vous saviez comme je suis heureux, quel orgueil j'eprouve!" Il n'y avait guere que six semaines qu'il etait debarque. A part deux ou trois compatriotes, il connaissait a peine de la veille et pour leur avoir prete de l'argent ceux qu'il appelait ses amis. Aussi cette subite expansion parut assez extraordinaire; mais Jansoulet, trop emu pour rien observer, continua: "Apres ce que je viens d'entendre, quand je me vois la dans ce grand Paris, entoure de tout ce qu'il contient de noms illustres, d'esprits distingues, et puis que je me souviens de l'echoppe paternelle! Car je suis ne dans une echoppe... Mon pere vendait des vieux clous au coin d'une borne, au Bourg-Saint-Andeol. C'est a peine si nous avions du pain chez nous tous les jours et du fricot tous les dimanches. Demandez a Cabassu. Il m'a connu dans ce temps-la. Il peut dire si je mens... Oh! oui, j'en ai fait de la misere.--Il releva la tete avec un sursaut d'orgueil en humant le gout des truffes repandu dans l'air etouffe.--J'en ai fait, et de la vraie, et pendant longtemps. J'ai eu froid, j'ai eu faim, mais la grande faim, vous savez, celle qui soule, qui tord l'estomac, vous fait des ronds dans la tete, vous empeche d'y voir comme si on vous vidait l'interieur des yeux avec un couteau a huitres. J'ai passe des journees au lit faute d'un paletot pour sortir; heureux encore quand j'avais un lit, ce qui manquait quelquefois. J'ai demande mon pain a tous les metiers; et ce pain m'a coute tant de mal, il etait si noir, si coriace que j'en ai encore un gout amer et moisi dans la bouche. Et comme ca jusqu'a trente ans. Oui, mes amis, a trente ans--et je n'en ai pas cinquante--j'etais encore un gueux, sans un sou, sans avenir, avec le remords de la pauvre maman devenue veuve qui crevait de faim la-bas dans son echoppe et a qui je ne pouvais rien donner." Les physionomies des gens etaient curieuses autour de cet amphytrion racontant son histoire des mauvais jours. Quelques-uns paraissaient choques, Monpavon surtout. Cet etalage de guenilles etait pour lui d'un gout execrable, un manque absolu de tenue. Cardailhac, ce sceptique et ce delicat, ennemi des scenes d'attendrissement, le visage fixe et comme hypnotise, decoupait un fruit au bout de sa fourchette en lamelles aussi fines que des papiers a cigarettes. Le gouverneur avait au contraire une mimique platement admirative, des exclamations de stupeur, d'apitoiement; pendant que, non loin, comme un contraste singulier, Brahim-Bey, le foudre de guerre, chez qui cette lecture suivie d'une conference apres un repas copieux avait determine un sommeil reparateur, dormait la bouche en rond dans sa moustache blanche, la face congestionnee par son hausse-col qui remontait. Mais l'expression la plus generale, c'etait l'indifference et l'ennui. Qu'est-ce que cela pouvait leur faire, je vous le demande, l'enfance de Jansoulet au Bourg-Saint-Andeol, ce qu'il avait souffert, comment il avait trime? Ce n'est pas pour ces sornettes-la qu'ils etaient venus. Aussi des airs faussement interesses, des regards qui comptaient les oves du plafond ou les miettes de pain de la nappe, des bouches serrees pour retenir un baillement, trahissaient l'impatience generale causee par cette histoire intempestive. Et lui ne se lassait pas. Il se plaisait dans le recit de ses souffrances passees, comme le marin a l'abri se rappelant ses courses sur les mers lointaines, et les dangers, et les grands naufrages. Venait ensuite l'histoire de sa chance, le prodigieux hasard qui l'avait mis tout a coup sur le chemin de la fortune. "J'errais sur le port de Marseille, avec un camarade aussi pouilleux que moi, qui s'est enrichi chez le Bey, lui aussi, et, apres avoir ete mon copain, mon associe, est devenu mon plus cruel ennemi. Je peux bien vous dire son nom, pardi! Il est assez connu... Hemerlingue... Oui, Messieurs, le chef de la grande maison de banque "Hemerlingue et fils" n'avait pas, en ce temps-la, de quoi seulement se payer deux sous de _claurisses_, sur le quai... Grises par l'air voyageur qu'il y a la-bas, la pensee nous vint de partir, d'aller chercher notre vie dans quelque pays de soleil, puisque les pays de brume nous etaient si durs... Mais ou aller? Nous fimes ce que font parfois les matelots pour savoir dans quel bouge manger leur paie. On colle un bout de papier sur le bord de son chapeau. On fait tourner le chapeau sur une canne; quand il s'arrete, on prend le point... Pour nous, l'aiguille en papier marquait Tunis... Huit jours apres, je debarquais a Tunis avec un demi-louis dans ma poche, et j'en reviens aujourd'hui avec vingt-cinq millions..." Il y eut une commotion electrique autour de la table, un eclair dans tous les yeux, meme dans ceux des domestiques. Cardailhac dit: "Mazette!" Le nez de Monpavon s'humanisa. "Oui, mes enfants, vingt-cinq millions liquides, sans parler de tout ce que j'ai laisse a Tunis, de mes deux palais du Bardo, de mes navires dans le port de la Goulette, de mes diamants, de mes pierreries, qui valent certainement plus du double. Et vous savez, ajouta-t-il avec son bon sourire, sa voix eraillee et canaille, quand il n'y en aura plus, il y en aura encore." Toute la table se leva, galvanisee. "Bravo... Ah! bravo... --Superbe. --Tres chic... tres chic... --Ca c'est envoye. --Un homme comme celui-la devrait etre a la Chambre. --Il y sera, per Bacco, j'en reponds," dit le gouverneur d'une voix eclatante; et, dans un transport d'admiration, ne sachant comment prouver son enthousiasme, il prit la grosse main velue du Nabab et la porta a ses levres par un mouvement irreflechi. Ils sont demonstratifs dans ce pays-la... Tout le monde etait debout; on ne se rassit pas. Jansoulet, rayonnant, s'etait leve a son tour et jetant sa serviette: "Allons prendre le cafe..." Aussitot un tumulte joyeux se repandit dans les salons, vastes pieces dont l'or composait a lui seul la lumiere, l'ornementation, la somptuosite. Il tombait du plafond en rayons aveuglants, suintait des murs en filets, croisillons, encadrements de toute sorte. On en gardait un peu aux mains lorsqu'on roulait un meuble ou qu'on ouvrait une fenetre; et les tentures elles-memes, trempees dans ce Pactole, conservaient sur leurs plis droits la raideur, le scintillement d'un metal. Mais rien de personnel, d'intime, de cherche. Le luxe uniforme de l'appartement garni. Et ce qui ajoutait a cette impression de camp volant, d'installation provisoire, c'etait l'idee de voyage planant sur cette fortune aux sources lointaines, comme une incertitude ou une menace. Le cafe servi a l'orientale, avec tout son marc, dans de petites tasses filigranees d'argent, les convives se grouperent autour, se hatant de boire, s'echaudant, se surveillant du regard, guettant surtout le Nabab et l'instant favorable pour lui sauter dessus, l'entrainer dans un coin de ces immenses pieces et negocier enfin leur emprunt. Car voila ce qu'ils attendaient depuis deux heures, voila l'objet de leur visite et l'idee fixe qui leur donnait, pendant le repas, cet air egare, faussement attentif. Mais ici plus de gene, plus de grimace. Cela se sait dans ce singulier monde qu'au milieu de la vie encombree du Nabab l'heure du cafe reste la seule libre pour les audiences confidentielles, et chacun voulant en profiter, tous venus la pour arracher une poignee a cette toison d'or qui s'offre d'elle-meme avec tant de bonhomie, on ne cause plus, on n'ecoute plus, on est tout a son affaire. C'est le bon Jenkins qui commence. Il a pris son ami Jansoulet dans une embrasure et lui soumet les devis de la maison de Nanterre. Une grosse acquisition, fichtre! Cent cinquante mille francs d'achat, puis des frais considerables d'installation, le personnel, la literie, les chevres nourricieres, la voiture du directeur, les omnibus allant chercher les enfants a chaque train... Beaucoup d'argent... Mais comme ils seront bien la, ces chers petits etres; quel service rendu a Paris, a l'humanite! Le gouvernement ne peut pas manquer de recompenser d'un bout de ruban rouge un devouement philanthropique aussi desinteresse. "La croix, le 15 aout..." avec ces mots magiques, Jenkins aura tout ce qu'il veut. De sa voix joyeuse et grasse, qui semble toujours heler un canot dans le brouillard, le Nabab appelle: "Bompain." L'homme au fez, s'arrachant a la cave aux liqueurs, traverse le salon majestueusement, chuchote, s'eloigne et revient avec un encrier et un cahier a souches dont les feuilles se detachent, s'envolent toutes seules. Belle chose que la richesse! Signer sur son genou un cheque de deux cent mille francs ne coute pas plus a Jansoulet que de tirer un louis de sa poche. Furieux, le nez dans leur tasse, les autres guettent de loin cette petite scene. Puis, lorsque Jenkins s'en va, leger, souriant, saluant d'un geste les differents groupes, Monpavon saisit le gouverneur: "A nous." Et tous deux, s'elancant sur le Nabab, l'entrainent vers un divan, l'asseyent de force, le serrent entre eux avec un petit rire feroce qui semble signifier: "Qu'est-ce que nous allons lui faire?" Lui tirer de l'argent, le plus d'argent possible. Il en faut, pour remettre a flot la _Caisse territoriale_, ensablee depuis des annees, enlisee jusqu'en haut de sa mature... Une operation superbe, ce renflouement, s'il faut en croire ces messieurs; car la caisse submergee est remplie de lingots, de matieres precieuses, des mille richesses variees d'un pays neuf dont tout le monde parle et que personne ne connait. En fondant cet etablissement sans pareil, Paganetti de Porto-Vecchio a eu pour but de monopoliser l'exploitation de toute la Corse: mines de fer, de soufre, de cuivre, carrieres de marbre, corailleries, huitrieres, eaux ferrugineuses, sulfureuses, immenses forets de thuyas, de chenes-liege, et d'etablir pour faciliter cette exploitation, un reseau de chemins de fer a travers l'ile, plus un service de paquebots. Telle est l'oeuvre gigantesque a laquelle il s'est attele. Il y a englouti des capitaux considerables, et c'est le nouveau venu, l'ouvrier de la derniere heure, qui beneficiera de tout. Pendant qu'avec son accent italien, des gestes effrenes, le Corse enumere les "splendeurs" de l'affaire, Monpavon, hautain et digne, approuve de la tete avec conviction, et de temps en temps, quand il juge le moment convenable, jette dans la conversation le nom du duc de Mora, qui fait toujours son effet sur le Nabab. "Enfin, qu'est-ce qu'il faudrait? --Des millions," dit Monpavon fierement, du ton d'un homme qui n'est pas embarrasse pour s'adresser ailleurs. Oui, des millions. Mais l'affaire est magnifique. Et, comme disait Son Excellence, il y aurait la pour un capitaliste une haute situation a prendre, meme une situation politique. Pensez donc! dans ce pays sans numeraire. On pouvait devenir conseiller general, depute... Le Nabab tressaille... Et le petit Paganetti, qui sent l'appat fremir sur son hamecon: "Oui, depute, vous le serez quand je voudrai... Sur un signe de moi, toute la Corse est a votre devotion..." Puis il se lance dans une improvisation etourdissante, comptant les voix dont il dispose, les cantons qui se leveront a son appel. "Vous m'apportez vos capitaux... moi ze vous donne tout oun pople." L'affaire est enlevee. "Bompain... Bompain..." appelle le Nabab enthousiasme. Il n'a plus qu'une peur, c'est que la chose lui echappe; et pour engager Paganetti, qui n'a pas cache ses besoins d'argent, il se hate d'operer un premier versement a la _Caisse territoriale_. Nouvelle apparition de l'homme en calotte rouge avec le livre de souches qu'il presse contre sa poitrine gravement, comme un enfant de choeur changeant l'evangile de cote. Nouvelle apposition de la signature de Jansoulet sur un feuillet, que le gouverneur enfourne d'un air negligent et qui opere sur sa personne une subite transformation. Le Paganetti, si humble, si plat tout a l'heure, s'eloigne avec l'aplomb d'un homme equilibre de quatre cent mille francs, tandis que Monpavon, portant plus haut encore que d'habitude, le suit dans ses pas et le couve d'une sollicitude plus que paternelle. "Voila une bonne affaire de faite, se dit le Nabab, je vais pouvoir prendre mon cafe." Mais dix emprunteurs l'attendent au passage. Le plus prompt, le plus adroit, c'est Cardailhac, le directeur, qui le happe et l'emporte dans un salon a l'ecart: "Causons un peu, mon bon. Il faut que je vous expose la situation de notre theatre." Tres compliquee, sans doute, la situation; car voici de nouveau M. Bompain qui s'avance et des feuilles qui s'envolent du cahier de papier azur... A qui le tour maintenant? C'est le journaliste Moessard qui vient se faire payer l'article du _Messager_; le Nabab saura ce qu'il en coute pour se faire appeler "bienfaiteur de l'enfance" dans les journaux du matin. C'est le cure de province qui demande des fonds pour reconstruire son eglise, et prend les cheques d'assaut avec la brutalite d'un Pierre l'Ermite. C'est le vieux Schwalbach s'approchant, le nez dans sa barbe, clignant de l'oeil d'un air mysterieux. "Chut!... il a drufe une berle" pour la galerie de monsieur, un Hobbema qui vient de la collection du duc de Mora. Mais ils sont plusieurs a le guigner. Ce sera difficile. "Je le veux a tout prix, dit le Nabab amorce par le nom de Mora... Entendez-vous, Schwalbach. Il me faut ce _Nobbema_... Vingt mille francs pour vous si vous le decrochez. --J'y ferai mon possible, monsieur Jansoulet." Et le vieux coquin calcule, tout en s'en retournant que les vingt mille du Nabab ajoutes aux dix mille que le duc lui a promis, s'il le debarrasse de son tableau, lui feront un assez joli benefice. Pendant que ces heureux defilent, d'autres surveillent a l'entour, enrages d'impatience, rongeant leurs ongles jusqu'aux phalanges; car tous sont venus dans la meme intention. Depuis le bon Jenkins, qui a ouvert la marche, jusqu'au masseur Cabassu, qui la ferme, tous ramenent le Nabab dans un salon ecarte. Mais si loin qu'ils l'entrainent dans cette galerie de pieces de reception, il se trouve quelque glace indiscrete pour refleter la silhouette du maitre de la maison et la mimique de son large dos. Ce dos est d'une eloquence! Par moments, il se redresse indigne. "Oh! non... c'est trop." Ou bien il s'affaisse avec une resignation comique: "Allons, puisqu'il le faut." Et toujours le fez de Bompain dans quelque coin du paysage... Quand ceux-la ont fini, il en arrive encore; c'est le fretin qui vient a la suite des gros mangeurs dans les chasses feroces des rivieres. Il y a un va-et-vient continuel a travers ces beaux salons blanc et or, un bruit de portes, un courant etabli d'exploitation effrontee et banale attire des quatre coins de Paris et de la banlieue par cette gigantesque fortune et cette incroyable facilite. Pour ces petites sommes, cette distribution permanente, on n'avait pas recours au livre a souches. Le Nabab gardait a cet effet, dans un de ses salons, une commode en bois d'acajou, horrible petit meuble representant des economies de concierge, le premier que Jansoulet eut achete lorsqu'il avait pu renoncer aux garnis, qu'il conservait depuis, comme un fetiche de joueur, et dont les trois tiroirs contenaient toujours deux cent mille francs en monnaie courante. C'est a cette ressource constante qu'il avait recours les jours de grandes audiences, mettant une certaine ostentation a remuer l'or, l'argent, a pleines mains brutales, a l'engloutir au fond de ses poches pour le tirer de la avec un geste de marchand de boeufs, une certaine facon canaille de relever les pans de sa redingote, et d'envoyer sa main "a fond et dans le tas." Aujourd'hui, les tiroirs de la petite commode doivent avoir une terrible breche... Apres tant de chuchotements mysterieux, de demandes plus ou moins nettement formulees, d'entrees fortuites, de sorties triomphantes, le dernier client expedie, la commode refermee a clef, l'appartement de la place Vendome se desemplissait sous le jour douteux de quatre heures, cette fin des journees de novembre si longuement prolongees ensuite aux lumieres. Les domestiques desservaient le cafe, le raki, emportaient les boites a cigares ouvertes et a moitie vides. Le Nabab se croyant seul, eut un soupir de soulagement: "Ouf!.., c'est fini..." Mais non. En face de lui, quelqu'un se detache d'un angle deja obscur et s'approche une lettre a la main. Encore! Et tout de suite, machinalement, le pauvre homme fit son geste eloquent de maquignon. Instinctivement aussi, le visiteur eut un mouvement de recul si prompt, si offense, que le Nabab comprit qu'il se meprenait et se donna la peine de regarder le jeune homme qui se presentait devant lui, simplement mais correctement vetu, le teint mat, sans le moindre frisson de barbe, les traits reguliers, peut-etre un peu trop serieux et fermes pour son age, ce qui, avec ses cheveux d'un blond pale, frises par petites boucles comme une perruque poudree, lui donnait l'aspect d'un jeune depute du tiers sous Louis XVI, la tete d'un Barnave a vingt ans. Cette physionomie, quoique le Nabab la vit pour la premiere fois, ne lui etait pas absolument inconnue. "Que desirez-vous, Monsieur?" Prenant la lettre que le jeune homme lui offrait, il s'approcha d'une fenetre pour la lire. "Te!... C'est de maman..." Il dit cela d'un air si heureux, ce mot de "maman" illumina toute sa figure d'un sourire si jeune, si bon, que le visiteur, d'abord repousse par l'aspect vulgaire de ce parvenu, se sentit plein de sympathie pour lui. A demi-voix, le Nabab lisait ces quelques lignes d'une grosse ecriture incorrecte et tremblee, qui contrastait avec le grand papier satine, ayant pour en-tete: "Chateau de Saint Romans." "Mon cher fils, cette lettre te sera remise par l'aine des enfants de M. de Gery, l'ancien juge de paix du Bourg-Saint-Andeol, qui s'est montre si bon pour nous..." Le Nabab s'interrompit: "J'aurais du vous reconnaitre, monsieur de Gery... Vous ressemblez a votre pere... Asseyez-vous, je vous en prie." Puis il acheva de parcourir la lettre. Sa mere ne lui demandait rien de precis, mais, au nom des services que la famille de Gery leur avait rendus autrefois, elle lui recommandait M. Paul. Orphelin, charge de ses deux jeunes freres, il s'etait fait recevoir avocat dans le Midi et venait a Paris chercher fortune. Elle suppliait Jansoulet de l'aider, "car il en avait bien besoin, le pauvre." Et elle signait: "Ta mere qui se languit de toi, Francoise." Cette lettre de sa mere, qu'il n'avait pas vue depuis six ans, ces expressions meridionales ou il trouvait des intonations connues, cette grosse ecriture qui dessinait pour lui un visage adore, tout ride, brule, crevasse, mais riant sous une coiffe de paysanne, avaient emu le Nabab. Depuis six semaines qu'il etait en France, perdu dans le tourbillon de Paris, de son installation, il n'avait pas encore pense a sa chere vieille; et maintenant il la revoyait toute dans ces lignes. Il resta un moment a regarder la lettre, qui tremblait entre ses gros doigts... Puis, cette emotion passee: "Monsieur de Gery, dit-il, je suis heureux de l'occasion qui va me permettre de vous rendre un peu des bontes que les votres ont eu pour les miens... Des aujourd'hui, si vous y consentez, je vous prends avec moi... Vous etes instruit, vous semblez intelligent, vous pouvez me rendre de grands services... J'ai mille projets, mille affaires. On me mele a une foule de grosses entreprises industrielles... Il me faut quelqu'un qui m'aide, qui me supplee au besoin... J'ai bien un secretaire, un intendant, ce brave Bompain; mais le malheureux ne connait rien de Paris, il est comme ahuri depuis son arrivee... Vous me direz que vous tombez de votre province, vous aussi... Mais ca ne fait rien... Bien eleve comme vous l'etes, Meridional, alerte et souple, ca se prend vite le courant du boulevard... D'ailleurs je me charge de faire votre education a ce point de vue-la. Dans quelques semaines vous aurez, j'en reponds, le pied aussi parisien que moi." Pauvre homme. C'etait attendrissant de l'entendre parler de son pied _parisiein_ et de son experience, lui qui devait en etre toujours a ses debuts. "... Voila qui est entendu, n'est-ce pas?... Je vous prends comme secretaire... Vous aurez un appointement fixe que nous allons regler tout a l'heure; et je vous fournirai l'occasion de faire votre fortune rapidement..." Et comme de Gery, tire subitement de toutes ses incertitudes d'arrivant, de solliciteur, de neophyte, ne bougeait pas de peur de s'eveiller d'un reve: "Maintenant, lui dit le Nabab d'une voix douce, asseyez-vous la, pres de moi, et parlons un peu de maman." III MEMOIRES D'UN GARCON DE BUREAU.--SIMPLE COUP D'OEIL JETE SUR LA CAISSE TERRITORIALE. Je venais d'achever mon humble collation du matin, et de serrer selon mon habitude le restant de mes petites provisions dans le coffre-fort de la salle du conseil, un magnifique coffre-fort a secret, qui me sert de garde-manger depuis bientot quatre ans que je suis a la _Territoriale_; soudain, le gouverneur entre dans les bureaux, tout rouge, les yeux allumes comme au sortir d'une bombance, respire bruyamment, et me dit en termes grossiers, avec son accent d'Italie: "Mais ca empeste ici, _Moussiou_ Passajon." Ca n'empestait pas, si vous voulez. Seulement, le dirai-je? J'avais fait revenir quelques oignons, pour mettre autour d'un morceau de jarret de veau, que m'avait descendu mademoiselle Seraphine, la cuisiniere du second, dont j'ecris la depense tous les soirs. J'ai voulu expliquer la chose au gouverneur; mais il s'est mis furieux, disant par sa raison qu'il n'y avait point de bon sens d'empoisonner des bureaux de cette maniere, et que ce n'etait pas la peine d'avoir un local de douze mille francs de loyer, avec huit fenetres de facade en plein boulevard Malesherbes, pour y faire roussir des oignons. Je ne sais pas tout ce qu'il ne m'a pas dit, dans son effervescence. Moi, naturellement, je me suis vexe de m'entendre parler sur ce ton insolent. C'est bien le moins qu'on soit poli avec les gens qu'on ne paie pas, que diantre! Alors, je lui ai repondu que c'etait bien facheux, en effet; mais que si la _Caisse territoriale_ me reglait ce qu'elle me doit, assavoir quatre ans d'appointements arrieres, plus sept mille francs d'avances personnelles par moi faites au gouverneur pour frais de voitures, journaux, cigares et grogs americains, les jours de conseil,--je m'en irais manger honnetement a la gargote prochaine et je ne serais pas reduit a faire cuire dans la salle de nos seances un malheureux fricot du a la commiseration publique des cuisinieres. Attrape... En parlant ainsi, j'avais cede a un mouvement d'indignation bien excusable aux yeux de toute personne quelconque connaissant ma situation ici. Encore n'avais-je rien dit de malseant, et m'etais-je tenu dans les bornes d'un langage conforme a mon age et a mon education. (Je dois avoir consigne quelque part dans ces memoires que, sur mes soixante-cinq ans revolus, j'en avais passe plus de trente comme appariteur a la Faculte des lettres de Dijon. De la mon gout pour les rapports, les memoires et ces notions de style academique dont on trouvera la trace en maint endroit de cette elucubration.) Je m'etais donc exprime vis-a-vis du gouverneur avec la plus grande reserve, sans employer aucune de ces injures dont tout chacun ici l'abreuve a la journee, depuis nos deux censeurs, M. de Monpavon, qui toutes les fois qu'il vient l'appelle en riant "Fleur-de-Mazas," et M. de Bois-l'Hery, du cercle des Trompettes, grossier comme un palefrenier, qui lui dit toujours pour adieu: "A ton bois de lit, punaise!" jusqu'a notre caissier, que j'ai entendu lui repeter cent fois en tapant sur son grand livre: "qu'il a la de quoi le faire fiche aux galeres quand il voudra." Eh bien! c'est egal, ma simple observation a produit sur lui un effet extraordinaire. Le tour de ses yeux est devenu tout jaune, et il a profere ces paroles en tremblant de colere, une de ces mauvaises coleres de son pays: "Passajon, vous etes un goujat... Un mot de plus et je vous chasse." J'en suis reste cloue de stupeur. Me chasser, moi! et mes quatre ans d'arriere, et mes sept mille francs d'avances?... Comme s'il lisait couramment mon idee, le gouverneur m'a repondu que tous les comptes allaient etre regles, y compris le mien. "Du reste, a-t-il ajoute, faites venir ces messieurs dans mon cabinet. J'ai une grande nouvelle a leur apprendre." La-dessus, il est entre chez lui en claquant les portes. Ce diable d'homme. On a beau le connaitre a fond, savoir comme il est menteur, comedien, il s'arrange toujours pour vous retourner avec ses histoires... Mon compte, a moi!... a moi!... J'en etais si emu que mes jambes se derobaient pendant que j'allais prevenir le personnel. Reglementairement, nous sommes douze employes a la _Caisse territoriale_, y compris le gouverneur, et le beau Moessard, directeur de la _Verite financiere_; mais il y en a plus de la moitie qui manque. D'abord, depuis que la _Verite_ ne parait plus--voila deux ans de ca--M. Moessard n'a pas remis une fois les pieds chez nous. Il parait qu'il est dans les honneurs, dans les richesses, qu'il a pour bonne amie une reine, une vraie reine, qui lui donne autant d'argent qu'il veut... Oh! ce Paris, quelle Babylone... Les autres viennent de temps en temps s'informer s'il n'y a pas par hasard du nouveau a la caisse; et, comme il n'y en a jamais, on reste des semaines sans les voir. Quatre ou cinq fideles, tous des pauvres vieux comme moi, s'entetent a paraitre regulierement tous les matins a la meme heure, par habitude, par desoeuvrement, embarras de savoir que devenir; seulement chacun s'occupe de choses tout a fait etrangeres au bureau. Il faut vivre, ecoutez donc! Et puis on ne peut pas passer sa journee a se trainer de fauteuil en fauteuil, de fenetre en fenetre, pour regarder au dehors (huit fenetres de facade sur le boulevard). Alors on tache de travailler comme on peut. Moi, n'est-ce pas, je tiens les ecritures de Mademoiselle Seraphine et d'une autre cuisiniere de la maison. Puis j'ecris mes memoires, ce qui me prend encore pas mal de temps. Notre garcon de recette,--en voila un qui n'a pas grande besogne chez nous,--fait du filet pour une maison d'ustensiles de peche. De nos deux expeditionnaires, l'un, qui a une belle main, copie des pieces pour une agence dramatique; l'autre invente des petits jouets d'un sou que les camelots vendent au coin des rues au moment du jour de l'an, et trouve moyen avec cela de s'empecher de mourir de faim tout le reste de l'annee. Il n'y a que notre caissier qui ne travaille pas pour le dehors. Il se croirait perdu d'honneur. C'est un homme tres fier, qui ne se plaint jamais, et dont la seule crainte est d'avoir l'air de manquer de linge. Ferme a clef dans son bureau, il s'occupe du matin au soir a fabriquer des devants de chemise, des cols et des manchettes en papier. Il est arrive a y etre d'une tres grande adresse, et son linge toujours eblouissant fait illusion, sinon qu'au moindre mouvement, quand il marche, quand il s'assied, ca craque sur lui comme s'il avait une boite en carton dans l'estomac. Malheureusement tout ce papier ne le nourrit pas; et il est maigre, il vous a une mine, on se demande de quoi il peut vivre. Entre nous, je le soupconne de faire quelquefois une visite a mon garde-manger. Cela lui est facile; car, en qualite du caissier, il a le "mot" qui ouvre le coffre a secret, et je crois que, quand j'ai le dos tourne, il fourrage un peu dans mes nourritures. Voila certainement un interieur de maison de banque bien extraordinaire, bien incroyable. C'est pourtant la verite pure que je raconte, et Paris est plein d'institutions financieres du genre de la notre. Ah! si jamais je publie mes memoires... Mais reprenons le fil interrompu de mon recit. En nous voyant tous reunis dans son cabinet, le directeur nous a dit avec solennite: "Messieurs et chers camarades, le temps des eprouves est fini... La _Caisse territoriale_ inaugure une nouvelle phase." Sur ce, il s'est mis a nous parler d'une superbe _combinazione_--c'est son mot favori, et il le dit d'une facon insinuante,--une _combinazione_ dans laquelle entrait ce fameux Nabab, dont parlent tous les journaux. La _Caisse territoriale_ allait donc pouvoir s'acquitter envers les serviteurs fideles, reconnaitre les devouements, se defaire des inutilites. Ceci pour moi, j'imagine. Et enfin: "Preparez vos notes... Tous les comptes seront soldes des demain." Par malheur, il nous a si souvent berces de paroles mensongeres, que l'effet de son discours a ete perdu. Autrefois, ces belles promesses prenaient toujours. A l'annonce d'une nouvelle _combinazione_, on sautait, on pleurait de joie dans les bureaux, on s'embrassait comme des naufrages apercevant une voile. Chacun preparait sa note pour le lendemain, comme il nous l'avait dit. Mais le lendemain, pas de gouverneur. Le surlendemain, encore personne. Il etait alle faire un petit voyage. Enfin, quand on se trouvait tous la, exasperes, tirant la langue, enrages de cette eau qu'il vous avait fait venir a la bouche, le gouverneur arrivait, se laissait choir dans un fauteuil, la tete dans ses mains, et, avant qu'on eut pu lui parler: "Tuez-moi, disait-il, tuez-moi. Je suis un miserable imposteur... La _combinazione_ a manque... Elle a manque, _pechero!_ la _combinazione_." Et il criait, sanglotait, se jetait a genoux, s'arrachait les cheveux par poignees, se roulait sur le tapis; il nous appelait tous par nos petits noms, nous suppliait de prendre ses jours, parlait de sa femme et de ses enfants dont il avait consomme la ruine. Et personne de nous n'avait la force de reclamer devant un desespoir pareil. Que dis-je? On finissait par s'attendrir avec lui. Non, depuis qu'il y a des theatres, jamais il ne s'est vu un comedien de cette force. Seulement aujourd'hui c'est fini, la confiance est perdue. Quand il a ete parti, tout le monde a leve les epaules. Je dois avouer pourtant qu'un moment j'avais ete ebranle. Cet aplomb de me donner mon compte, puis le nom du Nabab, cet homme si riche... "Vous croyez ca, vous? m'a dit le caissier... Vous serez donc toujours aussi naif, mon pauvre Passajon... Soyez tranquille, allez! Il en sera du Nabab, comme de la reine a Moessard." Et il est retourne fabriquer ses devants de chemise. Ce qu'il disait la se rapportait au temps ou Moessard faisait la cour a sa reine et ou il avait promis au gouverneur, qu'en cas de reussite, il engagerait Sa Majeste a mettre des fonds dans notre entreprise. Au bureau, nous etions tous informes de cette nouvelle affaire, et tres interesses, vous pensez bien, a ce qu'elle reussit vite, puisqu'il y avait notre argent au bout. Pendant deux mois, cette histoire nous tint tous en haleine. On s'inquietait, on epiait la figure de Moessard, on trouvait que la dame y mettait bien des facons; et notre vieux caissier, avec son air fier et serieux, quand on l'interrogeait la-dessus, repondait gravement derriere son grillage: "Rien de nouveau," ou bien: "L'affaire est en bonne voie." Alors, tout le monde etait content, l'on se disait des uns aux autres: "Ca marche... ca marche..." comme s'il s'agissait d'une entreprise ordinaire... Non, vrai, il n'y a qu'un Paris, ou l'on puisse voir des choses semblables... Positivement, la tete vous en tourne quelquefois... En definitive, Moessard, un beau matin, cessa de venir au bureau. Il avait reussi, parait-il; mais la _Caisse territoriale_ ne lui avait pas semble un placement assez avantageux pour l'argent de sa bonne amie. Est-ce honnete, voyons? D'ailleurs, le sentiment de l'honnetete se perd si aisement que c'est a ne pas le croire. Quand je pense que moi, Passajon, avec mes cheveux blancs, mon air venerable, mon passe si pur,--trente ans de services academiques,--je me suis habitue a vivre comme un poisson dans l'eau, au milieu de ces infamies, de ces tripotages! C'est a se demander ce que je fais ici, pourquoi j'y reste, comment j'y suis venu. Comment j'y suis venu? Oh! mon Dieu, bien simplement. Il y a quatre ans, ma femme etant morte, mes enfants maries, je venais de prendre ma retraite de garcon de salle a la Faculte, lorsqu'une annonce de journal me tomba incidemment sous les yeux: "On demande un garcon de bureau d'un certain age a la _Caisse territoriale_, 56, boulevard Malesherbes. Bonnes references." Faisons-en l'aveu tout d'abord. La Babylone moderne m'avait toujours tente. Puis, je me sentais encore vert, je voyais devant moi dix bonnes annees pendant lesquelles je pourrais gagner un peu d'argent, beaucoup peut-etre, en placant mes economies dans la maison de banque ou j'entrerais. J'ecrivis donc en envoyant ma photographie, celle de chez Crespon, de la place du Marche, ou je suis represente le menton bien rase, l'oeil vif sous mes gros sourcils blancs, avec ma chaine d'acier au cou, mon ruban d'officier d'academie, "l'air d'un pere conscrit sur sa chaise curule!" comme disait notre doyen, M. Chalmette. (Il pretendait encore que je ressemblais beaucoup a feu Louis XVIII; moins fort cependant.) Je fournis aussi les meilleures references, les apostilles les plus flatteuses de ces messieurs de la Faculte. Courrier par courrier, le gouverneur me repondit que ma figure lui convenait,--je crois bien, parbleu! c'est une amorce pour l'actionnaire, qu'une antichambre gardee par un visage imposant comme le mien,--et que je pouvais arriver quand je voudrais. J'aurais du, me direz-vous, prendre mes renseignements, moi aussi. Eh! sans doute. Mais j'en avais tant a fournir sur moi-meme, que la pensee ne me vint pas de leur en demander sur eux. Comment se mefier, d'ailleurs, en voyant cette installation admirable, ces hauts plafonds, ces coffres-forts, grands comme des armoires, et ces glaces ou l'on se voit de la tete aux genoux. Puis ces prospectus ronflants, ces millions que j'entendais passer dans l'air, ces entreprises colossales a benefices fabuleux. Je fus ebloui, fascine... Il faut dire aussi, qu'a l'epoque, la maison avait une autre mine qu'aujourd'hui. Certainement, les affaires allaient deja mal,--elles sont toujours allees mal, nos affaires,--le journal ne paraissait plus que d'une facon irreguliere. Mais une petite _combinazione_ du gouverneur lui permettait de sauver les apparences. Il avait eu l'idee, figurez-vous, d'ouvrir une souscription patriotique pour elever une statue au general Paolo, Paoli, enfin, a un grand homme de son pays. Les Corses ne sont pas riches, mais ils sont vaniteux comme des dindons. Aussi l'argent affluait a la _Territoriale_. Malheureusement, cela ne dura pas. Au bout de deux mois, la statue etait devoree avant d'etre construite et la serie des protets, des assignations recommencait. Aujourd'hui je m'y suis habitue. Mais, en arrivant de ma province, les affiches par autorite de justice, les Auvergnats devant la porte me causaient une impression facheuse. Dans la maison, on n'y faisait plus attention. On savait qu'au dernier moment il arriverait toujours un Monpavon, un Bois-l'Hery, pour apaiser les huissiers; car, tous ces messieurs, engages tres avant dans l'affaire, sont interesses a eviter la faillite. C'est bien ce qui le sauve, notre malin gouverneur. Les autres courent apres leur argent,--on sait ce que cela veut dire au jeu,--et ils ne seraient pas flattes que toutes les actions qu'ils ont dans les mains ne fussent plus bonnes qu'a vendre au poids du papier. Du petit au grand, nous en sommes tous la dans la maison. Depuis le proprietaire, a qui l'on doit deux ans de loyer, et qui de peur de tout perdre, nous garde pour rien, jusqu'a nous autres, pauvres employes, jusqu'a moi, qui en suis pour mes sept mille francs d'economies, et mes quatre ans d'arriere, nous courons apres notre argent. C'est pour cela que je m'entete a rester ici. Sans doute, j'aurais pu, malgre mon grand age, grace a ma bonne tournure, a mon education, au soin que j'ai toujours pris de mes hardes, me presenter dans une autre administration. Il y a une personne fort honorable que je connais, M. Joyeuse, un teneur de livres de chez Hemerlingue et fils, les grands banquiers de la rue Saint-Honore, qui, a chaque fois qu'il me rencontre, ne manque jamais de me dire: "Passajon, mon ami, ne reste pas dans cette caverne de brigands. Tu as tort de t'obstiner, tu n'en tireras jamais un sou. Viens chez Hemerlingue. Je me charge de t'y trouver un petit coin. Tu gagneras moins; mais tu toucheras beaucoup plus." Je sens bien qu'il a raison, ce brave homme. Mais c'est plus fort que moi, je ne peux pas me decider a m'en aller. Elle n'est pourtant pas gaie, la vie que je mene ici, dans ces grandes salles froides, ou il ne vient jamais personne, ou chacun se rencoigne sans parler... Que voulez-vous? On se connait trop, on s'est tout dit... Encore, jusqu'a l'annee derniere, nous avions des reunions du conseil de surveillance, des assemblees d'actionnaires, seances orageuses et bruyantes, vraies batailles de sauvages, dont les cris s'entendaient jusqu'a la Madeleine. Il venait aussi, plusieurs fois la semaine, des souscripteurs indignes de n'avoir plus jamais de nouvelles de leur argent. C'est la que notre gouverneur etait beau. J'ai vu des gens, Monsieur, entrer dans son cabinet comme des loups alteres de carnage, et en sortir, au bout d'un quart d'heure, plus doux que des moutons, satisfaits, rassures, et la poche soulagee de quelques billets de banque. Car, c'etait cela la malice: extirper de l'argent a des malheureux qui venaient en reclamer. Aujourd'hui, les actionnaires de la _Caisse territoriale_ ne bougent plus. Je crois qu'ils sont tous morts, ou qu'ils se sont resignes. Le Conseil ne se reunit jamais. Nous n'avons de seances que sur le papier; c'est moi qui suis charge de faire un soi-disant compte rendu,--toujours le meme,--que je recopie tous les trois mois. Nous ne verrions jamais ame qui vive, si de loin en loin, il ne tombait du fond de la Corse quelque souscripteur a la statue de Paoli, curieux de savoir si le monument avance; ou encore un bon lecteur de la _Verite financiere_ disparue depuis plus de deux ans, qui vient renouveler son abonnement d'un air timide, et demande, si c'est possible, un peu plus de regularite dans les envois. Il y a des confiances que rien n'ebranle. Alors, quand un de ces innocents tombe au milieu de notre bande affamee, c'est quelque chose de terrible. On l'entoure, on l'enlace, on tache de l'intercaler sur une de nos listes, et, en cas de resistance, s'il ne veut souscrire ni au monument de Paoli, ni aux chemins de Fer Corses, ces messieurs lui font ce qu'ils appellent,--ma plume rougit de l'ecrire,--ce qu'ils appellent, dis-je, "le coup du camionneur." Voici ce que c'est; nous avons toujours au bureau un paquet prepare d'avance, une caisse bien ficelee qui arrive censement du chemin de fer, pendant que le visiteur est la. "C'est vingt francs de port," dit celui d'entre nous qui apporte l'objet. (Vingt francs, quelquefois trente, selon la tete du patient.) Aussitot chacun de se fouiller: "Vingt francs de port! mais je ne les ai pas.--Ni moi non plus." Malheur! On court a la caisse. Fermee. Ou cherche le caissier. Sorti. Et la grosse voix du camionneur qui s'impatiente: "Allons, allons, depechons-nous." (C'est moi generalement qui imite le camionneur, a cause de mon organe.) Que faire cependant? Retourner le colis, c'est le gouverneur qui ne sera pas content. "Messieurs, je vous en prie, voulez-vous me permettre, hasarde alors l'innocente victime en ouvrant son porte-monnaie.--Ah! Monsieur, par exemple..." Il donne ses vingt francs, on l'accompagne jusqu'a la porte, et des qu'il a les talons tournes, on partage entre tous le fruit du crime, en riant comme des bandits. Fi! monsieur Passajon... A votre age, un metier pareil... Eh! mon Dieu, je le sais bien. Je sais que je me ferais plus d'honneur en sortant de ce mauvais lieu. Mais, quoi! il faudrait donc que je renoncasse a tout ce que j'ai ici. Non, ce n'est pas possible. Il est urgent que je reste, au contraire, que je surveille, que je sois toujours la pour profiter au moins d'une aubaine, s'il en arrive, une... Oh! par exemple, j'en jure sur mon ruban, sur mes trente ans de services academiques, si jamais une affaire comme celle du Nabab me permet de rentrer dans mes debours, je n'attendrai pas seulement une minute, je m'en irai vite soigner ma jolie petite vigne la-bas, vers Monbars, a tout jamais gueri de mes idees de speculation. Mais helas! c'est la un espoir bien chimerique. Uses, brules, connus comme nous le sommes sur la place de Paris, avec nos actions qui ne sont plus cotees a la Bourse, nos obligations qui tournent a la paperasse, tant de mensonges, tant de dettes, et le trou qui se creuse de plus en plus... (Nous devons a l'heure qu'il est trois millions cinq cent mille francs. Et ce n'est pas encore ces trois millions-la qui nous genent. Au contraire, c'est ce qui nous soutient; mais nous avons chez le concierge une petite note de cent vingt-cinq francs pour timbres-poste, mois du gaz et autres. Ca c'est le terrible.) Et l'on voudrait nous faire croire qu'un homme, un grand financier comme ce Nabab, fut-il arrive du Congo, descendu de la lune le jour meme, serait assez fou pour mettre son argent dans une baraque pareille... Allons donc!... Est-ce que c'est possible? A d'autres, mon cher gouverneur. IV UN DEBUT DANS LE MONDE. "Monsieur Bernard Jansoulet!..." Ce nom plebeien, accentue fierement par la livree, lance d'une voix retentissante, sonna dans les salons de Jenkins, comme un coup de cymbale, un de ces gongs qui, sur les theatres de feerie, annoncent les apparitions fantastiques. Les lustres palirent, il y eut une montee de flamme dans tous les yeux, a l'eblouissante perspective des tresors d'Orient, des pluies de sequins et de perles secouees par les syllabes magiques de ce nom hier inconnu. Lui, c'etait lui, le Nabab, le riche des riches, la haute curiosite parisienne, epicee de ce ragout d'aventures qui plait tant aux foules rassasiees. Toutes les tetes se tournerent, toutes les conversations s'interrompirent; il y eut vers la porte une poussee de monde, une bousculade comme sur le quai d'un port de mer pour voir entrer une felouque chargee d'or. Jenkins lui-meme, si accueillant, si maitre de lui, qui se tenait dans le premier salon pour recevoir ses invites, quitta brusquement le groupe d'hommes dont il faisait partie et s'elanca au-devant des galions. "Mille fois, mille fois aimable... Madame Jenkins va etre bien heureuse, bien fiere... Venez que je vous conduise." Et, dans sa hate, dans sa vaniteuse jouissance, il entraina si vite Jansoulet que celui-ci n'eut pas le temps de lui presenter son compagnon Paul de Gery, auquel il faisait faire son debut dans le monde. Le jeune homme fut bien heureux de cet oubli. Il se faufila dans la masse d'habits noirs sans cesse refoulee plus loin a chaque nouvelle entree, s'y engloutit, pris de cette terreur folle qu'eprouve tout jeune provincial introduit dans un salon de Paris, surtout lorsqu'il est intelligent et fin, et qu'il ne porte pas comme une cotte de mailles sous son plastron de toile l'imperturbable aplomb des rustres. Vous tous, Parisiens de Paris, qui des l'age de seize ans avez, dans votre premier habit noir et le claque sur la cuisse, promene votre adolescence a travers les receptions de tous les mondes, vous ne connaissez pas cette angoisse faite de vanite, de timidite, de souvenirs de lectures romanesques, qui nous visse les dents l'une dans l'autre, engoue nos gestes, fait de nous pour toute une nuit un entre-deux de porte, un meuble d'embrasure, un pauvre etre errant et lamentable incapable de manifester son existence autrement qu'en changeant de place de temps en temps, mourant de soif plutot que d'approcher du buffet, et s'en allant sans avoir dit un mot, a moins qu'il n'ait begaye une de ces sottises egarees dont on se souvient pendant des mois et qui nous font, la nuit, en y songeant, pousser un "ah!" de rage honteuse, la tete cachee dans l'oreiller. Paul de Gery etait ce martyr. La-bas dans son pays, il avait toujours vecu fort retire pres d'une vieille tante devote et triste, jusqu'au moment ou l'etudiant en droit, destine d'abord a une carriere dans laquelle son pere laissait d'excellents souvenirs, s'etait vu attire dans quelques salons de conseillers a la cour, anciennes demeures melancoliques a trumeaux fanes ou il allait faire un quatrieme au whist avec de venerables ombres. La soiree de Jenkins etait donc un debut pour ce provincial, que son ignorance meme et sa souplesse meridionale firent du premier coup observateur. De l'endroit ou il se trouvait, il assistait au defile curieux et non encore termine a minuit des invites de Jenkins, toute la clientele du medecin a la mode: la fine fleur de la societe, beaucoup de politique et de finance, des banquiers, des deputes, quelques artistes, tous les surmenes du high life parisien, blafards, les yeux brillants, satures d'arsenic comme des souris gourmandes, mais insatiables de poison et de vie. Le salon ouvert, la vaste antichambre dont on avait enleve les portes laissait voir l'escalier de l'hotel charge de fleurs sur les cotes, ou se developpaient les longues traines dont le poids soyeux semblait rejeter en arriere le buste decollete des femmes dans ce joli mouvement ascensionnel qui les faisait apparaitre, peu a peu, jusqu'au complet epanouissement de leur gloire. Les couples arrives en haut paraissaient entrer en scene; et cela etait doublement vrai, chacun laissant sur la derniere marche les froncements de sourcils, les plis preoccupes, les airs excedes, ses coleres, ses tristesses, pour montrer une physionomie satisfaite, un sourire epanoui sur l'ensemble repose des traits. Les hommes echangeaient des poignees de mains loyales, des effusions fraternelles; les femmes, sans rien entendre, preoccupees d'elles-memes, avec de petits caracolements sur place, des graces frissonnantes, des jeux de prunelles et d'epaules, murmuraient quelques mois d'accueil. "Merci... Oh! merci... comme vous etes bonne..." Puis les couples se separaient, car les soirees ne sont plus ces reunions d'esprits aimables, ou la finesse feminine forcait le caractere, les hautes connaissances, le genie meme des hommes a s'incliner gracieusement pour elle, mais ces cohues trop nombreuses dans lesquelles les femmes, seules assises, gazouillant ensemble comme des captives de harem, n'ont plus que le plaisir d'etre belles ou de le paraitre. De Gery, apres avoir erre dans la bibliotheque du docteur, la serre, la salle de billard ou l'on fumait, ennuye de conversations graves et arides, qui lui semblaient detonner dans un lieu si pare et dans l'heure courte du plaisir--quelqu'un lui avait demande negligemment, sans le regarder, ce que la bourse faisait ce jour-la--se rapprocha de la porte du grand salon, que defendait un flot presse d'habits noirs, une houle de tetes penchees les unes a cote des autres et regardant. Une vaste piece richement meublee avec le gout artistique qui caracterisait le maitre et la maitresse de la maison. Quelques tableaux anciens sur le fond clair des draperies. Une cheminee monumentale, decoree d'un beau groupe de marbre, "les Saisons," de Sebastien Ruys, autour duquel de longues tiges vertes decoupees en dentelle ou d'une raideur gaufree de bronze se recourbaient vers la glace comme vers la limpidite d'une eau pure. Sur les sieges bas, les femmes groupees, pressees, confondant presque les couleurs vaporeuses de leurs toilettes, formant une immense corbeille de fleurs vivantes, au-dessus de laquelle flottaient le rayonnement des epaules nues, des chevelures semees de diamants, gouttes d'eau sur les brunes, reflets scintillants sur les blondes, et le meme parfum capiteux, le meme bourdonnement confus et doux, fait de chaleur vibrante et d'ailes insaisissables, qui caresse en ete toute la floraison d'un parterre. Parfois un petit rire, montant dans cette atmosphere lumineuse, un souffle plus vif qui faisait trembler des aigrettes et des frisures, se detacher tout a coup un beau profil. Tel etait l'aspect du salon. Quelques hommes se trouvaient la, en tres petit nombre, tous des personnages de marque, charges d'annees et de croix, qui causaient au bord d'un divan, appuyes au renversement d'un siege avec cet air de condescendance que l'on prend pour parler a des enfants. Mais dans le susurrement paisible de ces conversations une voix ressortait eclatante et cuivree, celle du Nabab, qui evoluait tranquillement a travers cette serre mondaine avec l'assurance que lui donnaient son immense fortune et un certain mepris de la femme, rapporte d'Orient. En ce moment, etale sur un siege, ses grosses mains gantees de jaune croisees sans facon l'une sur l'autre, il causait avec une tres belle personne dont la physionomie originale--beaucoup de vie sur des traits severes--se detachait en paleur au milieu des minois environnants, comme sa toilette toute blanche, classique de plis et moulee sur sa grace souple, contrastait avec des mises plus riches, mais dont aucune n'avait cette allure de simplicite hardie. De son coin, de Gery admirait ce front court et uni sous la frange des cheveux abaisses, ces yeux long ouverts, d'un bleu profond, d'un bleu d'abime, cette bouche qui ne cessait de sourire que pour detendre sa forme pure dans une expression lassee et retombante. En tout, l'apparence un peu hautaine d'un etre d'exception. Quelqu'un pres de lui la nomma... Felicia Ruys... Des lors il comprit l'attrait rare de cette jeune fille, continuatrice du genie de son pere, et dont la celebrite naissante etait arrivee jusqu'a sa province, aureolee d'une reputation de beaute. Pendant qu'il la contemplait, qu'il admirait ses moindres gestes, un peu intrigue par l'enigme de ce beau visage, il entendit chuchoter derriere lui: "Mais voyez donc comme elle est aimable avec le Nabab... Si le duc arrivait... --Le duc de Mora doit venir? --Certainement. C'est pour lui que la soiree est donnee; pour le faire rencontrer avec Jansoulet. --Et vous pensez que le duc et mademoiselle Ruys... --D'ou sortez-vous?... C'est une liaison connue de tout Paris... Ca date de la derniere exposition ou elle a fait son buste. --Et la duchesse?... --Bah! Elle en a bien vu d'autres... Ah! voila madame Jenkins qui va chanter." Il se fit un mouvement dans le salon, une pesee plus forte de la foule aupres de la porte, et les conversations cesserent pour un moment. Paul de Gery respira. Ce qu'il venait d'entendre lui avait serre le coeur. Il se sentait atteint, sali par cette boue jetee a pleine main sur l'ideal qu'il s'etait fait de cette jeunesse splendide, murie au soleil de l'art d'un charme si penetrant. Il s'eloigna un peu, changea de place. Il avait peur d'entendre encore chuchoter quelque infamie... La voix de madame Jenkins lui fit du bien, une voix fameuse dans les salons de Paris et qui, malgre tout son eclat, n'avait rien de theatral, mais semblait une parole emue vibrant sur des sonorites inapprises. La chanteuse, une femme de quarante a quarante-cinq ans, avec une magnifique chevelure cendree, des traits fins un peu mous, une grande expression de bonte. Encore belle, elle etait mise avec le gout couteux d'une femme qui n'a pas renonce a plaire. Elle n'y avait pas renonce en effet; mariee en secondes noces avec le docteur depuis une dizaine d'annees, ils semblaient en etre encore aux premiers mois de leur bonheur a deux. Pendant qu'elle chantait un air populaire de Russie, sauvage et doux comme un sourire slave, Jenkins etait fier naivement, sans chercher a le dissimuler, toute sa large figure epanouie; et elle, chaque fois qu'elle penchait la tete pour reprendre son souffle, adressait de son cote un sourire craintif, epris, qui allait le chercher pardessus la musique etalee. Puis, quand elle eut fini au milieu d'un murmure admiratif et ravi, c'etait touchant de voir de quelle facon discrete elle serra furtivement la main de son mari, comme pour se faire un coin de bonheur intime parmi ce grand triomphe. Le jeune de Gery se sentait reconforte par la vue de ce couple heureux, quand tout pres de lui une voix murmura,--ce n'etait pourtant pas la meme qui avait parle tout a l'heure: "Vous savez ce qu'on dit... que les Jenkins ne sont pas maries. --Quelle folie! --Je vous assure... il paraitrait qu'il y a une veritable madame Jenkins quelque part, mais pas celle qu'on nous a montree. Du reste, avez-vous remarque..." Le dialogue continua a voix basse, madame Jenkins s'approchait, saluant, souriant, tandis que le docteur, arretant un plateau au passage, lui apportait un verre de bordeaux avec l'empressement d'une mere, d'un impresario, d'un amoureux. Calomnie, calomnie, souillure ineffacable! Maintenant les attentions de Jenkins semblaient exagerees au provincial. Il trouvait qu'il y avait la quelque chose d'affecte, du voulu, et aussi dans le remerciment qu'elle adressa tout bas a son mari, il crut remarquer une crainte, une soumission contraires a la dignite de l'epouse legitime, heureuse et fiere d'un bonheur assure... "Mais c'est hideux, le monde!" se disait de Gery epouvante, les mains froides. Ces sourires qui l'entouraient lui faisaient tout l'effet de grimaces. Il avait de la honte et du degout. Puis tout a coup se revoltant: "Allons donc! ce n'est pas possible." Et, comme si elle avait voulu repondre a cette exclamation, derriere lui, la medisance reprit d'un ton degage: "Apres tout, vous savez, je n'en suis pas sur autrement. Je repete ce qu'on m'a dit... Tiens! la baronne Hemerlingue... Il a tout Paris, ce Jenkins." La baronne s'avancait au bras du docteur, qui s'etait precipite au devant d'elle, et si maitre qu'il fut de tous les jeux de son visage, semblait un peu trouble et deconfit. Il avait imagine cela, le bon Jenkins, de profiter de sa soiree pour reconcilier entre eux son ami Hemerlingue et son ami Jansoulet, ses deux clients les plus riches, et qui l'embarrassaient beaucoup avec leur guerre intestine. Le Nabab ne demandait pas mieux. Il n'en voulait pas a son ancien copain. Leur brouille etait venue a la suite du mariage d'Hemerlingue avec une favorite de l'ancien bey. "Histoire de femme, en somme," disait Jansoulet, et qu'il aurait ete heureux de voir finir, toute antipathie pesant a cette nature exuberante. Mais il parait que le baron ne tenait pas a un rapprochement; car, malgre la promesse qu'il avait faite a Jenkins, sa femme arrivait seule, au grand depit de l'Irlandais. C'etait une longue, mince, frele personne, aux sourcils en plumes d'oiseau, l'air jeune et intimide, trente ans qui en paraissaient vingt, coiffee d'herbes et d'epis tombants dans des cheveux tres noirs cribles de diamants. Avec ses longs cils sur ses joues blanches de cette limpidite de teint des femmes longtemps cloitrees, un peu genee dans sa toilette parisienne, elle ressemblait moins a une ancienne femme de harem qu'a une religieuse ayant renonce a ses voeux et retournant au monde. Quelque chose de devot, de confit dans le maintien, une certaine facon ecclesiastique de marcher en baissant les yeux, les coudes a la taille, les mains croisees, des manieres qu'elle avait prises dans le milieu tres pratiquant ou elle vivait depuis sa conversion et son recent bapteme, completaient cette ressemblance. Et vous pensez si la curiosite mondaine s'empressait autour de cette ancienne odalisque devenue catholique fervente, s'avancant escortee d'une figure livide de sacristain a lunettes, maitre Le Merquier, depute de Lyon, l'homme d'affaires d'Hemerlingue, qui accompagnait la baronne quand le baron "etait un peu souffrant," comme ce soir. A leur entree dans le second salon, le Nabab vint droit a elle, croyant voir apparaitre a la suite la figure bouffie de son vieux camarade, auquel il etait convenu qu'il irait tendre la main. La baronne l'apercut, devint encore plus blanche. Un eclair d'acier filtra sous ses longs cils. Ses narines s'ouvrirent, palpiterent, et, comme Jansoulet s'inclinait, elle pressa le pas, la tete haute et droite, laissant tomber de ses levres minces un mot arabe que personne ne put comprendre, mais ou le pauvre Nabab entendit bien l'injure, lui; car, en se relevant, son visage hale etait de la couleur d'une terre cuite qui sort du four. Il resta un moment sans bouger, ses gros poings crispes, sa bouche tumefiee de colere. Jenkins vint le rejoindre, et de Gery, qui avait suivi de loin toute cette scene, les vit causer ensemble vivement d'un air preoccupe. L'affaire etait manquee. Cette reconciliation, si savamment combinee, n'aurait pas lieu. Hemerlingue n'en voulait pas. Pourvu maintenant que le duc ne leur manquat pas de parole. C'est qu'il etait tard. La Wauters, qui devait, en sortant de son theatre, chanter l'air de la Nuit, de la _Flute enchantee_, venait d'entrer tout emmitouflee dans ses capuchons de dentelles. Et le ministre n'arrivait pas. Pourtant c'etait une affaire entendue, promise. Monpavon devait le prendre au cercle. De temps en temps le bon Jenkins tirait sa montre tout en jetant un bravo distrait au bouquet de notes perlees que la Wauters faisait jaillir de ses levres de fee, un bouquet de trois mille francs, inutile comme les autres frais de la soiree, si le duc ne venait pas. Tout a coup la porte s'ouvrit a deux battants: "Son Excellence M. le duc de Mora." Un long fremissement l'accueillit, une curiosite respectueuse, rangee sur deux haies, au lieu de la presse brutale qui s'etait jetee sur les pas du Nabab. Nul mieux que lui ne savait se presenter dans le monde, traverser un salon gravement, monter en souriant a la tribune, donner du serieux aux choses futiles, traiter legerement les choses graves; c'etait le resume de son attitude dans la vie, une distinction paradoxale. Encore beau malgre ses cinquante-six ans, d'une beaute faite d'elegance et de proportion ou la grace du dandy se raffermissait par quelque chose de militaire dans la taille et la fierte du visage, il portait merveilleusement l'habit noir, sur lequel, pour faire honneur a Jenkins, il avait mis quelques-unes de ses plaques, qu'il n'arborait jamais qu'aux jours officiels. Le reflet du linge, de la cravate blanche, l'argent mat des decorations, la douceur des cheveux rares et grisonnants ajoutaient a la paleur de la tete, plus exsangue que tout ce qu'il y avait d'exsangue ce soir-la chez l'Irlandais. Il menait une vie si terrible! La politique, le jeu sous toutes ses formes, coups de bourse et coups de baccarat, et cette reputation d'homme a bonnes fortunes qu'il fallait soutenir a tout prix. Oh! celui-la etait un vrai client de Jenkins; et cette visite princiere, il la devait bien a l'inventeur de ces mysterieuses perles qui donnaient a son regard cette flamme, a tout son etre cet en-avant si vibrant et si extraordinaire. "Mon cher duc, permettez-moi de vous..." Monpavon, solennel, le jabot gonfle, essayait de faire la presentation si attendue; mais l'Excellence, distraite, n'entendait pas, continuait sa route vers le grand salon, emportee par un de ces courants electriques qui rompent la monotonie mondaine. Sur son passage, et pendant qu'il saluait la belle madame Jenkins, les femmes se penchaient un peu avec des airs attirants, un rire doux, une preoccupation de plaire. Mais lui n'en voyait qu'une seule, Felicia, debout au centre d'un groupe d'hommes, discutant comme au milieu de son atelier, et qui regardait venir le duc, tout en mangeant tranquillement un sorbet. Elle l'accueillit avec un naturel parfait. Discretement l'entourage s'etait retire. Pourtant, et malgre ce qu'avait entendu Gery sur leurs relations presumees, il semblait n'y avoir entre eux qu'une camaraderie toute spirituelle, une familiarite enjouee. "Je suis alle chez vous, Mademoiselle, en montant au bois. --On me l'a dit. Vous etes meme entre dans l'atelier. --Et j'ai vu le fameux groupe... mon groupe. --Eh bien? --C'est tres beau... Le levrier court comme un enrage... Le renard detelle admirablement... Seulement je n'ai pas bien compris... Vous m'aviez dit que c'etait notre histoire a tous les deux? --Ah! voila... Cherchez... C'est un apologue que j'ai lu dans... Vous ne lisez pas Rabelais, monsieur le duc? --Ma foi, non. Il est trop grossier... --Eh bien, moi, j'ai appris a lire la-dedans. Tres mal elevee, vous savez. Oh! tres mal... Mon apologue est donc tire de Rabelais. Voici: Bacchus a fait un renard prodigieux, imprenable a la course. Vulcain de son cote a donne a un chien de sa facon le pouvoir d'attraper toute bete qu'il poursuivra. "Or, comme dit mon auteur, advint qu'ils se rencontrerent." Vous voyez quelle course enragee et... interminable. Il me semble, mon cher duc, que le destin nous a mis ainsi en presence, munis de qualites contraires, vous qui avez recu des dieux le don d'atteindre tous les coeurs, moi dont le coeur ne sera jamais pris." Elle lui disait cela, bien en face, presque en riant, mais serree et droite dans sa tunique blanche qui semblait garder sa personne contre les libertes de son esprit. Lui, le vainqueur, l'irresistible, il n'en avait jamais rencontre de cette race audacieuse et volontaire. Aussi l'enveloppait-il de toutes les effluves magnetiques d'une seduction, pendant qu'autour d'eux le murmure montant de la fete, les rires flutes, le frolement des satins et des franges de perles faisaient l'accompagnement a ce duo de passion mondaine et de juvenile ironie. Il reprit au bout d'une minute: "Mais comment les dieux se sont-ils tires de ce mauvais pas? --En changeant les deux coureurs en pierre. --Par exemple, dit-il, voila un denoument que je n'accepte point... Je defie les dieux de jamais petrifier mon coeur." Une flamme courte jaillit de ses prunelles, eteinte aussitot a la pensee qu'on les regardait. En effet, on les regardait beaucoup, mais personne aussi curieusement que Jenkins qui rodait autour d'eux, impatient, crispe, comme s'il en eut voulu a Felicia de prendre pour elle seule le personnage important de la soiree. La jeune fille en fit, en riant, l'observation au duc: "On va dire que je vous accapare." Elle lui montrait Monpavon attendant, debout pres du Nabab qui, de loin, adressait a l'Excellence le regard queteur et soumis d'un bon gros dogue. Le ministre d'Etat se souvint alors de ce qui l'avait amene. Il salua la jeune fille et revint a Monpavon, qui put lui presenter enfin a son honorable ami, M. Bernard Jansoulet." L'Excellence s'inclina, le parvenu s'humilia plus bas que terre, puis ils causerent un moment. Un groupe curieux a observer. Jansoulet, grand, fort, l'air peuple, la peau tannee, son large dos voute comme s'il s'etait pour jamais arrondi dans les salamaleks de la courtisanerie orientale, ses grosses mains courtes faisant eclater ses gants clairs, sa mimique excessive, son exuberance meridionale decoupant les mots a l'emporte-piece. L'autre, gentilhomme de race, mondain, l'elegance meme, aise dans ses moindres gestes fort rares d'ailleurs, laissant tomber negligemment des phrases inachevees, eclairant d'un demi-sourire la gravite de son visage, cachant sous une politesse imperturbable le grand mepris qu'il avait des hommes et des femmes; et c'est de ce mepris surtout que sa force etait faite... Dans un salon americain, l'antithese eut ete moins choquante. Les millions du Nabab auraient retabli l'equilibre et fait meme pencher le plateau de son cote. Mais Paris ne met pas encore l'argent au dessus de toutes les autres puissances, et, pour s'en rendre compte, il suffisait de voir ce gros traitant fretiller d'un air aimable devant ce grand seigneur, jeter sous ses pieds, comme le manteau d'hermine du courtisan, son epais orgueil d'enrichi. De l'angle ou il s'etait blotti, de Gery regardait la scene avec interet, sachant quelle importance son ami attachait a cette presentation, quand le hasard qui avait si cruellement dementi, toute la soiree, ses naivetes de debutant, lui fit distinguer ce court dialogue, pres de lui, dans cette houle des conversations particulieres ou chacun entend juste le mot qui l'interesse: "C'est