Project Gutenberg's Au jeune royaume d'Albanie, by Gabriel Louis-Jaray This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Au jeune royaume d'Albanie Author: Gabriel Louis-Jaray Release Date: October 8, 2004 [EBook #13676] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE *** Produced by Zoran Stefanovic, Eric Bailey and Distributed Proofreaders Europe. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr OUVRAGES DU MEME AUTEUR _VOLUMES_ LA POLITIQUE FRANCO-ANGLAISE ET L'ARBITRAGE INTERNATIONAL (_Ouvrage couronne par l'Academie francaise_), 1 vol. in-16, Perrin, 1904. LA QUESTION D'AUTRICHE-HONGRIE dans LES QUESTIONS ACTUELLES DE POLITIQUE ETRANGERE EN EUROPE, 1 vol. in-16, Felix Alcan, 1907, 3e ed. LE SOCIALISME EN AUTRICHE ET EN HONGRIE dans LE SOCIALISME A L'ETRANGER. 1 vol. in-16, Felix Alcan, 1909. LA QUESTION SOCIALE ET LE SOCIALISME EN HONGRIE (_Ouvrage couronne par l'Academie des Sciences morales et politiques. Prix Audiffred-Pasquier_). 1 vol. in-8, Felix Alcan, 1909. L'ALBANIE INCONNUE (_Ouvrage couronne par l'Academie francaise_). 1 vol. in-16, avec 60 gravures et 1 carte hors texte, Hachette et Cie, 1913, 3e ed. _BROCHURES_ LES NATIONALITES EN AUTRICHE: AUTOUR DE TRIESTE (ITALIENS, SLAVES ET ALLEMANDS). Une brochure in-8. Bibliotheque des questions diplomatiques et coloniales, 1902 (_epuise_). LA PAPAUTE, LA TRIPLE ALLIANCE ET LA POLITIQUE EXTERIEURE DE LA FRANCE. Une brochure in-8. Bibliotheque des questions diplomatiques et coloniales, 1904 (_epuise_). LE SOCIALISME MUNICIPAL EN ITALIE. Une brochure in-8, Felix Alcan, 1904. LE REGIME DES CHEMINS DE FER EN ITALIE. Une brochure in-8, Giard et Briere, 1905. CHEZ LES SERBES, notes de voyage. Une forte, brochure in-8, avec cartes, Bibliotheque des questions diplomatiques et coloniales, 1906. L'AUTRICHE NOUVELLE, SENTIMENTS NATIONAUX ET PREOCCUPATIONS SOCIALES. Une brochure in-8, Felix Alcan, 1908. GABRIEL LOUIS-JARAY AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE Ce qu'il a ete = Ce qu'il est LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE PARIS--79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN--1914 INTRODUCTION La constitution de l'Albanie independante etait si peu prevue par l'opinion publique que beaucoup d'esprits se demandent si elle n'est pas seulement une de ces inventions diplomatiques, telles qu'il en jaillit parfois dans les conferences internationales, quand on ne sait comment resoudre une difficulte; disons le mot, elle a ete une surprise. Aussi chacun se demande: les Albanais sont-ils autre chose qu'un souvenir historique et presque archeologique? Ces hommes, que nous ne connaissons guere que par l'histoire de la conquete turque, subsistent-ils donc encore? Forment-ils une nation? Si celle-ci existe, comment l'ignorait-on? Si elle n'existe pas, qu'est-ce que cet Etat nouveau? On le delimite; mais, dans ces limites, que va-t-il se passer? Est-ce un foyer d'anarchie que l'on prepare ou que l'on attise? Est-ce un terrain de chasse que l'on borne pour l'Autriche et pour l'Italie? Cet Etat est a quelques heures de Venise et personne n'y penetre; on y envoie un prince, mais il ne sait par quel bout commencer son nouveau travail. Que se passe-t-il donc derriere la ligne de ces rivages inhospitaliers et que nous reserve cette nouvelle forme de la question d'Orient? Telles sont assurement quelques-unes des questions que tous se posent et dont chacun parle d'autant mieux qu'il n'y est point alle voir. * * * * * Dans les pages qui vont suivre, j'ai essaye seulement de donner une image fidele des regions les plus importantes et les plus populeuses de l'Albanie autonome. Dans un precedent volume, l'Albanie inconnue, j'ai conte mon voyage chez les Albanais du Nord, dans les villes interdites, conquises jadis par les Albanais sur les Serbes et depuis lors reprises par ces derniers, et dans les tribus independantes et inviolees des montagnes du Nord. Le present ouvrage est consacre aux parties de l'Albanie du Centre, du Sud et de l'Est qui sont ou du moins qui etaient d'un abord plus facile. Ce sont les regions destinees a devenir le centre du nouvel Etat, du jeune royaume d'Albanie. C'est la que la capitale est etablie, la que les premiers efforts d'organisation sont faits, la que les rivalites s'exercent, la qu'entrent d'abord en conflit les antiques traditions locales et les nouvelles exigences d'un Etat du XXe siecle. De ce que j'ai vu hier, est-il legitime de conclure pour demain? Du spectacle des Arnautes sous le joug turc est-il permis de deduire des pronostics sur le destin de "l'Albanie aux Albanais", sur l'avenir du nouveau royaume des Shkipetars? On ne saurait en tout cas se garder d'oublier qu'il faut faire leur part aux imprevus comme aux destins de l'histoire, aux hommes qui fondent ou ruinent les empires comme a la logique des evenements et des situations. Aussi l'ambition de celui qui ecrit cet ouvrage sera-t-elle satisfaite, s'il fait revivre devant l'esprit du lecteur un milieu, les individus qui s'y agitent, leurs sentiments, leurs prejuges, leur etat d'ame, s'il explique les problemes qui s'y posent, les facteurs qui en sollicitent la solution dans un sens ou dans l'autre. Peut-etre cela ne permet-il pas de prevoir l'avenir; mais les desseins de l'auteur seront accomplis, si ces pages aident a le comprendre. CHAPITRE PREMIER VALLONA En pays "maghzen" albanais || La baie de Vallona || L'organisation feodale, les relations entre l'Italie et Vallona || L'action autrichienne || Le commerce exterieur de l'Albanie et la part de l'Autriche et de l'Italie || L'importance de Vallona dans l'Adriatique || La Triple-Alliance et le statu quo en Albanie. De meme que le Maroc traditionnel se divisait en pays maghzen et en pays siba, en pays soumis au sultan et en pays insoumis, de meme en etait-il des regions que nos cartes denomment habituellement Albanie; et c'est au meme signe distinctif qu'on pouvait ranger une ville ou un village dans l'une ou l'autre des deux categories, je veux dire au paiement de l'impot; dans _l'Albanie inconnue_, j'ai raconte mon voyage en _pays Siba_; des montagnes du Nord, me voici descendu pres du canal d'Otrante, suivant "les echelles" d'Albanie avant de traverser d'Adriatique en Macedoine vers Monastir et Uskub; partout l'administration turque y etait etablie et relativement obeie, sinon respectee; partout Italiens, Autrichiens ou Grecs y entretiennent des comptoirs et des interets et les bateaux de la Puglia ou du Llyod ou les navires grecs y portent journellement, en meme temps que leurs couleurs, leurs produits et leurs agents. Prevesa et Santi-Quaranta sont les premieres escales des paquebots qui font le cabotage et le service postal de l'ancienne frontiere grecque a la frontiere montenegrine ou autrichienne; escales sans grand interet et servant surtout de ports a Janina et a sa region, dont ils sont eloignes d'une douzaine d'heures en voiture par Prevesa ou a cheval par Santi-Quaranta. Mais le navire, qui court le long d'une cote sauvage dont la bordure rocheuse tombe abrupte dans la mer, arrive tout a coup devant une echancrure du rivage; au nord, le terrain plat et marecageux fait un remarquable contraste avec les montagnes du sud qui enserrent presque completement une baie, que ferme et protege une ile. C'est la baie de Vallona; le navire s'engage dans la passe entre l'ile de Saseno et le cap Glossa, pointe sud et montagneuse du golfe ou le navire jette l'ancre. La rade est merveilleuse; la vaste baie, d'un bleu profond, s'ouvre sur un fond de montagnes vertes, tachees du gris cendre des oliviers; la-bas, sur la droite, a mi-coteau, le village de Kanizia dresse ses maisons antiques, qui semblent des ruines romaines au milieu d'arbres plantes par les Venitiens; a gauche, la terre plate emerge a peine des flots et l'on distingue mal ou finissent les roseaux de la cote et ou commencent les oliviers et les ormes ou Vallona est enfoui; on apercoit a peine la ville; seule, au loin, la pointe blanche des minarets se detache au milieu des bosquets d'arbres et, sur le port, les batiments de la douane attendent le voyageur. Ce cirque de verdure enserre une baie apaisee; l'ile qui ferme la rade brise la violence des flots; les collines arretent les vents du sud et la brise de l'est; l'eau calmee reflete au profond de la baie la silhouette des sommets qui la protegent. Le navire se balance sur ses ancres a cinq cents metres du rivage marecageux; les barques arrivent du debarcadere et se pressent sur ses flancs; celle-ci amene le vice-consul d'Italie, qui vient aux nouvelles, et la voisine un agent du consulat autrichien; a cote, des voiliers d'assez fort tonnage sont remplis de barriques et de peaux, sans doute d'huile d'olives et de peaux de chevres, les deux objets d'exportation du pays. Les bateliers assiegent de leur insistance les gens du bord; voici enfin la barcasse ou l'on me fait descendre; le batelier de ses rames s'eloigne du navire, puis bientot debout, conduit en s'appuyant sur les hauts fonds. * * * * * En maintes villes d'Orient, le ciel et la mer, la lumiere doree, l'eclat des taches blanches que les maisons forment en se detachant sur les verdures profondes, les couleurs intenses qui vibrent et l'air diaphane qui rapproche les premiers plans composent la beaute du site et jettent sur la ville l'illusion du reve devant le voyageur qui aborde a la rive; mais qu'il descende; que de spectateur lointain du paysage feerique, il devienne le promeneur familier anxieux de voir de pres la beaute entrevue, souvent, helas! un desenchantement lui fait maudire le mirage que devant ses yeux a fait jouer la lumiere. Vallona est de ces villes: on aborde a un port rudimentaire, ou plutot a un debarcadere, la Scala, construit par une societe exploitant l'asphalte; quelques arbres masquent des ruines assez importantes d'une forteresse venitienne, puis une route poussiereuse conduit de la douane a une ville sans beaute et sans charme; le bazar n'a point d'attrait et les etalages y sont miserables; la grande place est d'une banalite qu'egalent les mosquees voisines; l'eau vive manque; les costumes locaux ont disparu et les maisons sont sans interet; ce ne sont plus les "Koule" de Diakovo et d'Ipek, forteresses feodales des beys albanais du Nord; les jardins desseches n'ont pas la vie que met l'eau courante des ruisselets a Tirana la verte ou dans la mysterieuse Ipek. Rien ne rappelle ici l'originalite des villes albanaises de l'interieur; je cherche le cimetiere ou, pres de la maison, les pierres debout marquent seules les tombes et ou, sous les arbres centenaires, gens et betes passent pour les besognes familieres. Je ne trouve plus le jardin clos ou c'est un fouillis de fleurs, d'arbres et de vignes aux lourds raisins, ou l'on peut cueillir le fruit qui vient de murir et le rafraichir dans l'eau glacee et pure qui circule a travers les herbes dans les sillons qu'on lui a creuses. Non contente d'etre sans grace, Vallona est aussi sans salubrite; elle est entouree de marecages et la malaria sevit; l'Occidental qui y sejourne ne doit pas oublier la quinine et en faire usage; le gouvernement turc avec son habituelle insouciance n'a rien fait pour proteger les habitants; l'eucalyptus, qui aurait si facilement asseche les environs et chasse l'endemique malaria, n'a nulle part ete plante; souhaitons plus de prevoyance au jeune gouvernement albanais. * * * * * C'est a Vallona que celui-ci avait naguere etabli sa premiere capitale; la raison en est simple, c'est le fief du chef de ce premier gouvernement, Ismail Kemal. L'organisation feodale subsiste dans cette partie du pays comme au nord; a cote des villages libres, ou chaque paysan est proprietaire de sa terre, des proprietes foncieres considerables appartiennent aux beys, qui forment la classe dominante de la population; sur ces domaines, des metayers demeurent leur vie durant et cultivent le sol; ils recoivent une moitie ou les deux tiers de la recolte, selon les regions. Parmi ces grands proprietaires, quelques familles, dans chaque partie de l'Albanie, se sont elevees avec le temps et leur influence s'exerce sur les autres notables. A Vallona, la grande famille est celle des Vlora ou Vlorna, deformation, dit-on, du nom de Vallona; le chef de cette famille est l'ancien grand-vizir Ferid Pacha; ses terres se comptent par heures de marche; son palais est en ville, mais fort delabre, car il sejourne peu volontiers ici ou on l'accuse de mille exactions; aussi est-ce son cousin pauvre qui a herite de l'influence traditionnelle des Vlora et Ismail Kemal s'est depuis longtemps pose en chef. Sous l'ancien regime, il avait comme programme l'independance de l'Albanie; des l'instauration du regime jeune-turc, il se proclama "osmanlis", mais adversaire d'Ahmed Riza et de ses amis; il s'allia a l'Union liberale, puis en devint le president et, en face du systeme centralisateur d'_Union et Progres_, reclama la decentralisation et l'autonomie; tous les beys de la region jusqu'a Berat et El-Bassam etaient ses amis et ses partisans et l'on peut dire qu'il fit dans cette partie de l'Albanie l'union de la classe dirigeante contre la jeune-Turquie. Celle-ci s'en vengea en 1909: apres le mouvement de reaction de Constantinople et la victoire des jeunes-turcs, ces derniers impliquerent les beys de Vallona dans un complot et les inculperent de trahison ou de reaction. La plupart durent fuir a l'etranger ou dans les montagnes. Aussi peut-on croire que c'est avec un plaisir sans melange qu'ils mirent a leur tour a la porte les representants de la jeune-Turquie pour prendre le pouvoir ou ce qui en a l'apparence. Cette classe de la population est fort differente des beys des montagnes du Nord; ces derniers n'ont eu aucun contact avec l'Occident, ils l'ignorent; les beys de Vallona y sont alles et parlent parfois l'italien, l'allemand ou le francais; ils ont des lumieres sur le monde exterieur a l'Albanie et possedent un vernis de culture; musulmans, ils ne sont pas fanatiques et certains comme Ismail Kemal se disent amis des orthodoxes grecs; tres conscients de leur nationalite albanaise, ils ont l'ambition d'etre maitres chez eux et de parvenir a leurs desseins, en employant les moyens opportuns. La rudesse des moeurs du Nord s'est attenuee et ils ont remplace le coup de feu par l'intrigue; ils ne portent pas le fusil, mais portent en eux une imagination qui leur montre tout possible; toutefois, la douceur du climat, la facilite de la vie, qui contrastent si singulierement avec les rudes saisons des massifs de l'Albanie du Nord et les penibles luttes de l'existence du petit bey montagnard de Liouma ou de Malaisia, ont donne a ceux qui sont nes aux rives de la Vopoussa et aux cotes de Vallona la nonchalance orientale, la paresse d'agir, commune aux peuples favorises pendant trop de siecles par la chaleur du ciel mediterraneen et la tiedeur des flots qui chassent vers le Nord les hivers rigoureux. C'est ainsi que trop souvent l'ardeur des gens de Vallona est imaginative et l'initiative renvoyee au lendemain. Chacun sait que le semblant de gouvernement etabli par Ismail Kemal en decembre 1912 dura l'espace d'une annee et n'arbora sur la ville l'etendard de l'Albanie independante, l'aigle noir a deux tetes sur fond rouge, que pour le transmettre au prince choisi par l'Europe. Sous le regime turc, Vallona n'etait dotee que d'un simple Kaimakan; c'est tout un ministere qui y fut etabli par Ismail et, trait caracteristique, un ministere de grands proprietaires: Zenel bey, nomme sans le savoir president du senat, est le chef de la grande famille des Mahmoud Begovic d'Ipek, dont j'ai conte l'entretien dans _l'Albanie inconnue_; Riza bey, le chef de la plus vieille famille de Diakovo, etait designe comme commandant de la milice nationale, en compagnie d'Issa Boletinatz, le celebre bey agitateur; Abdi bey Toptan, nomme aux finances, Mehmed Pacha a la guerre, Lef Nossis aux postes etaient tous de grands proprietaires; c'etait le ministre des beys, avec Luidgi Karakouki, ancien secretaire d'Ismail Kemal, au commerce, comme agent d'affaires pour les circonstances delicates, type de levantin ruse et adroit, qui connait italien et francais et servait d'interprete entre l'Albanie et l'Europe. Tel etait le gouvernement, disons de Vallona, car il ne gouvernait, au vrai sens du mot, guere au dela d'une zone d'une cinquantaine de kilometres autour de la ville. Au Nord et a l'Est, c'est l'anarchie albanaise; au Sud, c'est la population grecque orthodoxe d'Epire, qui reclame son rattachement a la Grece, a l'exception de quelques groupes musulmans refugies dans les montagnes, comme les Lap pres de Santi-Quaranta et, surtout plus au Sud, comme les Tcham qui ont conserve leur fanatisme et leur isolement. C'etait donc une vingtaine de mille habitants peut-etre qui subissaient l'action du gouvernement de Vallona; la ville a elle seule en compte environ 8 000; les Albanais musulmans en composent la grosse majorite; des orthodoxes albanais ou grecs, et des Italiens catholiques d'origine albanaise y entretiennent l'usage constant de la langue grecque et de la langue italienne; quant a la langue turque, elle a toujours ete inconnue. * * * * * La presence de cette colonie italienne d'origine albanaise est un des traits les plus interessants des relations entre l'Italie et l'Albanie, et dans le conflit d'interets italo-autrichien, dont Vallona est le centre, elle joue un role qui n'est pas negligeable. Vallona est peut-etre de toutes les villes de l'Albanie celle ou l'Italie possede le plus d'influence; elle le doit moins a sa proximite qu'a deux causes fondamentales: l'une est la presence en Italie d'une importante colonie albanaise italianisee, dont un certain nombre de representants sont retournes en Albanie et ont ete diriges vers Vallona; l'autre est l'interet de premier ordre que le royaume attache a cette partie de la terre albanaise. C'est, parait-il, au XVe siecle que les premiers Albanais emigrerent en Italie; les historiens italiens racontent qu'en 1462 tandis que Ferrant d'Aragon faisait le siege de Barletta, une colonie d'Albanais se presenta a lui et se fixa dans le pays; c'est en tout cas vers 1470 que cette emigration prit des proportions assez importantes; l'origine en etait la conquete turque effectuee a cette epoque apres la defaite de Scanderbey; disperses a travers les Abruzzes, la Calabre et la Sicile, ces emigres ont adopte la langue, puis le costume, puis les coutumes du pays ou ils se fixaient; toutefois, ils n'ont pas perdu tout souvenir de leur ancienne patrie ni tout contact avec elle; pendant tres longtemps, ces souvenirs sont restes latents et ces contacts intermittents; mais, depuis la creation du royaume d'Italie, Rome comprit tres vite le parti qu'elle pouvait tirer de cet element, qu'on evalue a une cinquantaine de mille ames; elle s'appliqua a ranimer les souvenirs, a retablir les contacts et a faire des Albanais d'Italie l'instrument d'action le plus efficace pour la propagande italienne en Albanie, en attendant d'en tirer parti pour invoquer ses interets speciaux. M. Baldacci, professeur a l'Universite de Bologne, a indique avec franchise ce plan concerte: "La politique italienne se sert, ecrit-il, des Italo-Albanais comme point d'appui pour exercer une influence sur les populations balkaniques, d'autant plus que le voisinage de cette colonie avec la cote d'Illyrie, la parente avec certaines familles, l'analogie et la communaute d'histoire, de coutume et de commerce, fournissent des droits et des raisons pour intervenir." Les Italiens ont favorise la renaissance nationale de l'idee albanaise et ont donne asile a une societe nationale albanaise et a des journaux, ecrits d'abord en italien, puis en albanais, qu'ils repandirent de l'autre cote de l'Adriatique; par ces intermediaires, les dons pouvaient facilement etre distribues dans l'autre presqu'ile; par eux, on chercha surtout a exercer une influence sur les Albanais, et quels meilleurs agents a transplanter sur l'autre rive adriatique: l'Italie y trouvait double avantage, celui de posseder sous la main des intermediaires precieux, celui d'avoir des agents commerciaux excellents pour le developpement du trafic italo-albanais. A Vallona, le vice-consul d'Italie me presente, par exemple, le chancelier du consulat: c'est un M. Bosio, qui exerce le metier d'agent de la _Puglia_; il est ne dans les Pouilles, d'une famille albanaise transplantee en ce lieu; et de meme origine sont la plupart des Italiens qui formaient en 1913 la colonie italienne de Vallona, cent familles environ, petites gens faisant le commerce en boutique et servant d'intermediaires entre le royaume qui envoie ici ses produits fabriques, ses etoffes, ses vins, son ble ou sa farine et les Albanais qui exportent en Italie les peaux et la laine de leurs betes et l'huile de leurs oliviers. L'Italie encadre cette colonie comme a Durazzo et comme a Scutari par une organisation a elle, dont le chef est le consul et dont les lineaments sont formes des ecoles royales, des postes italiennes et de l'agence de la compagnie de navigation la _Puglia_ avec les interets qui gravitent autour de celle-ci. D'apres un rapport de la direction generale des ecoles italiennes a l'etranger, Vallona comme Durazzo possedait en 1913 trois ecoles royales, une de garcons, une de filles, et une ecole du soir avec 400 eleves environ dans chacune de ces villes; a Scutari, cinq ecoles, dont deux creches, recevraient un nombre un peu plus grand d'enfants. D'apres ce que j'ai vu a Vallona, j'ai lieu de croire que ces chiffres sont plutot exageres; toutefois, il n'est pas douteux que les ecoles royales sont un des meilleurs elements d'action de l'Italie en Albanie; si elle pouvait realiser le projet d'organiser a Bari, a six heures de la cote albanaise, une ecole superieure pour jeunes Albanais et d'y attirer ces derniers, ce serait assurement le plus remarquable couronnement de cette oeuvre scolaire. Malgre ces efforts qui datent d'un quart de siecle, son action reste encore inferieure en resultats a celle de l'Autriche dans l'ensemble de l'Albanie; mais a Vallona, grace a sa colonie, elle a depasse sa rivale; c'est qu'ici, l'Autriche manque de son point d'appui habituel, le clerge catholique et les ecoles religieuses; sauf la petite colonie italienne, qui d'ailleurs manque de pretres et d'eglise, il n'y a dans ce port que des musulmans et des orthodoxes; des distributions d'argent opportunes peuvent procurer a l'Autriche des partisans ou des indicateurs, mais non une organisation; aussi l'influence autrichienne est-elle fortement battue en breche dans cette region de l'Albanie et il n'a fallu rien moins que la guerre italo-turque, qui a provisoirement arrete l'expansion italienne, et la politique de la _Consulta_, qui a rendu violemment hostile a l'Italie tout l'element grecophile, pour arreter les progres de l'action italienne. Dans l'Albanie independante, cette action reprend avec d'autant plus de force que son rayon va etre limite; l'Albanie devient une facade maritime avec un hinterland montagneux; les plus hautes chaines l'encadrent et elle est a peu pres formee des deux anciens vilayets de Scutari et de Janina, a l'exception de la region meridionale de ce dernier; sous le regime turc, les Albanais s'avancaient bien au dela, mais l'Italie n'exercait vraiment son action commerciale et economique que dans ce qui devient l'Albanie autonome; dans les dernieres annees, le commerce italien recueillait environ un tiers des transactions faites avec l'etranger dans le vilayet de Janina et un quart dans le vilayet de Scutari. Ce sont des resultats considerables, si l'on songe que l'Autriche-Hongrie a herite de la preponderance economique en ces regions depuis la chute de la Republique de Venise, que Trieste est la tete de ligne d'un mouvement commercial traditionnel, avec ses commercants allemands, grecs, voire italiens, qui y possedent leurs maisons de commerce, avec ses navires, ceux du Llyod secondes par ceux de l'Ungaro-Croate de Fiume, avec sa position merveilleuse comme point de depart d'un fructueux cabotage; bon an mal an, les deux vilayets faisaient sans doute pour une vingtaine de millions d'affaires a l'exterieur dont un tiers en vente et deux tiers en achats; l'Autriche se maintenait au premier rang, distancant de bien loin ses concurrents et notamment sa jeune rivale et alliee. En sera-t-il de meme demain? On ne peut douter que la lutte va etre menee a fond par l'Italie, et c'est a Vallona que celle-ci dirige ses plus vifs efforts; a Scutari ou a Durazzo, elle travaille; a Vallona, elle veut vaincre; l'endroit est bien choisi: a six heures de Brindisi et de Bari, sous le meme ciel et le meme climat que celui ou vivent en Italie les Albanais emigres, dans un milieu ou le catholicisme ami de l'Autriche est absent. Mais, a vrai dire, toutes ces circonstances sont bien secondaires; si l'Italie a les yeux fixes sur Vallona, c'est que la question de Vallona est une question capitale pour sa politique. Je dirai volontiers qu'elle abandonnerait sans doute les cinq sixiemes de l'Albanie, si l'on voulait lui laisser le dernier sixieme avec Vallona et j'exagererai a peine si j'ajoute que la Triple-Alliance a ete acceptee par l'Italie comme une assurance de n'etre pas rejetee de cette rive. La valeur que la rade de Vallona represente dans l'Adriatique ne saurait etre trop mise en lumiere. Dans cette mer, la politique autrichienne a su se reserver au cours des siecles tous les bons ports: Trieste, Fiume, centres commerciaux, Pola, Sebenico, ports militaires, et Cattaro, dont les merveilleuses bouches auraient une valeur sans pareille si le Montenegro ne les dominait pas du haut du mont Leoven. En dehors de ces rades, que reste-t-il? En Italie, Venise ou l'on a cree tout un appareil defensif, mais qui, avec les acces facilement ensables, ne peut pretendre a un role offensif; Ancone et Bari, ports de commerce ouverts et qui ne sauraient devenir ports militaires; Brindisi, ou l'Italie a fait porter ses efforts, mais qui n'est qu'un pis-aller comme port de guerre et incapable de contenir une flotte de haut bord; de la sorte, il a fallu que le royaume organise son grand port defensif et offensif a Tarente, a l'extremite de son territoire et au dela du canal d'Otrante, porte de l'Adriatique. Sur la cote voisine, les ports valent bien moins encore; de l'un a l'autre, j'ai passe et pense qu'on ne saurait se tromper sur leur valeur. Antivari est un assez bon port de commerce, a l'abri des vents du sud, mais peu defendable; Dulcigno n'est qu'une crique ensablee; a Saint-Jean de Medua, les vents rejettent les alluvions du Drin, qui envahissent progressivement la rade tres mediocre; a Durazzo, le navire reste aussi actuellement en mer pour debarquer passagers et marchandises a 300 metres du rivage; mais il n'y a pas en ce lieu de riviere qui ensable la cote: en operant des dragages et des travaux, on pourrait faire un port convenable; toutefois, il est livre sans defense aux vents du sud; une jetee pourrait y etre construite, mais Durazzo restera toujours un port ouvert aux vents et propice aux attaques. Pour completer cette enumeration, il ne reste plus que Vallona. Or, sa baie constitue un port naturel superbe et vaste, en eau profonde, sans riviere qui l'ensable. Elle s'etend sur plus de dix milles du nord au sud et compte une largeur de cinq milles en moyenne; la profondeur d'eau varie de 25 a 50 metres; la partie meridionale de la baie, dite anse de Dukati, est abritee de tous les vents et le fond n'y est pas a moins de 20 metres; une plaine, boisee et bien cultivee, l'entoure, arrosee par la riviere Nisvora. Devant la rade, l'ile de Sasseno, haute de 300 metres, longue de 2 milles et demi, allonge ses collines comme une defense naturelle vers le large; une minuscule jetee et quelques dragages suffiraient a constituer la plus belle rade de l'Adriatique, la plus sure et la plus facilement defendable. C'est en ce lieu qu'etait jadis Oricum, Porto Raguseo, ou les habitants emigrerent quand le fleuve Vopousa, apportant ses depots au port d'Appolonia, l'ensabla et eloigna le rivage; on voit encore, non loin de Vallona, sur une petite eminence, quelques ruines tres mediocres, quelques colonnes, restes de cette ancienne ville ou passait jadis la ligne cotiere; alors que toute la cote jusqu'a Antivari a repousse la mer et s'est avancee de plusieurs dizaines de kilometres depuis l'epoque romaine, la baie est restee la meme rade profonde et protegee, qui attend le dominateur qui saura l'utiliser. Des lors, qui ne comprend la valeur de Vallona? Le canal d'Otrante est la porte de l'Adriatique et Vallona en tient la clef; embusquee dans ce port, une force navale ferme et ouvre le canal large d'environ 70 kilometres seulement; Vallona deviendrait-il la possession d'une autre puissance que l'Italie? C'est, en cas de guerre, l'Adriatique fermee a celle-ci, les escadres de Tarente arretees au defile et toute la cote italienne d'Otrante a Venise tenue sous la menace d'une flotte etrangere, cachee a six heures de mer; il est vrai que si Vallona tombait au pouvoir du royaume, les flottes autrichiennes seraient embouteillees dans l'Adriatique, car, a la quitter, elles risqueraient d'etre prises au detroit entre les attaques de Vallona et celles de Tarente. Vallona constitue donc une position strategique de premier ordre dans l'Adriatique; l'Italie ne saurait consentir a ce que ce port tombe sous la domination d'une grande puissance sans sentir un peril perpetuel sur ses rives; l'interet vital du royaume lui commande d'en interdire la possession a l'Autriche. Mais cette derniere a un interet a peine moindre a eloigner l'Italie de ce port pour assurer l'ouverture et la liberte du passage du canal d'Otrante a ses flottes. Des lors, et malgre toutes les belles paroles, l'Italie et l'Autriche s'entendront toujours fort bien aussi longtemps qu'il ne s'agira que d'eloigner un tiers de Vallona et de l'Albanie, de pratiquer la politique de l'abstention, de s'assurer contre une non-intervention reciproque; mais elles ne sauraient s'entendre pour un partage de l'Albanie sans renoncer l'une ou l'autre a l'une des regles directrices de sa diplomatie; aussi, quand l'Autriche au cours de la crise balkanique forma le projet d'envoyer un corps d'occupation a Scutari, il a suffi d'une proposition italienne pour l'arreter, et cette proposition etait: l'adhesion de l'Italie, sous condition d'operer de meme a Vallona. En resume, l'Italie ne saurait consentir a l'installation de l'Autriche a Vallona sans trahir ses interets essentiels; l'Autriche ne saurait consentir a la prise de possession de ce port par l'Italie sans livrer a la merci de cette derniere sa politique et ses forces maritimes; ce serait une lourde faute de la diplomatie du _Ballplatz_ et une atteinte au prestige de la monarchie dualiste. Des la constitution du royaume, les dirigeants de la _Consulta_ ont tres clairement vu ces verites et ont eu des lors comme principale preoccupation d'empecher la possibilite d'une mainmise par l'Autriche sur ces regions, mainmise que preparait un travail de penetration concertee. La Triple-Alliance fut conclue autant pour interdire une extension autrichienne en Albanie que pour se premunir contre une attaque en Venetie. Rome avait besoin de cette double assurance et par suite de cette alliance, aussi longtemps qu'elle ne se sentait pas plus armee et plus forte que sa voisine; elle maintient l'alliance; l'heure n'est donc pas venue ou le royaume se croit capable de refouler et de conquerir, apres avoir resiste et arrete. La politique actuelle de l'Italie a l'egard de Vallona a ete bien des fois definie avec une nettete parfaite; le professeur Baldacci, que nous avons deja cite, ecrit en 1912: "Notre formule est ceci: dans le cas ou l'Albanie changerait de gouvernement, aucun autre pavillon que le pavillon albanais ne sera hisse sur la ville Shkipetare." L'amiral Bettollo dans une interview a la meme epoque declare: "En ce qui concerne Vallona, l'Italie ne pourrait jamais accepter qu'une grande puissance s'y vint installer directement ou indirectement et encore moins qu'elle convertit cette position splendide en une vraie base d'operations. Si Vallona devait un jour devenir cette base militaire, il n'y a que l'Italie qui pourrait etre appelee a l'occuper; parce que, si Vallona etait dans les mains d'une autre puissance maritime, l'efficacite des places de Tarente et de Brindisi serait considerablement diminuee, avec grand peril pour notre situation strategique dans le canal d'Otrante." C'est la politique permanente de l'Italie, politique qu'a exprimee en termes diplomatiques mais non moins nets, en mai 1904, M. Tittoni, ministre des Affaires etrangeres, en s'exprimant ainsi: "L'Albanie n'a pas grande importance en elle-meme; toute son importance tient dans ses cotes et ses ports, qui assureraient a l'Autriche et a l'Italie, dans le cas ou une de ces deux puissances en serait maitresse, la suprematie incontestee de l'Adriatique. Or, ni l'Italie ne peut consentir cette suprematie a l'Autriche, ni l'Autriche a l'Italie; aussi, dans le cas ou une de ces deux puissances voudrait la conquerir, l'autre devrait s'y opposer de toutes ses forces. C'est la logique meme de la situation." Cette situation apparait dans toute sa brutalite au voyageur qui a suivi les "echelles" des territoires dalmates, montenegrins et albanais et qui arrive dans cette baie splendide de Vallona que la nature a modelee pour abriter des flottes. Il est visible que cette rade est le plus bel enjeu de la partie albanaise et peut-etre la pomme de discorde entre Italiens et Autrichiens; c'est en tout cas le Gibraltar de l'Adriatique. CHAPITRE II DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL DE L'ALBANIE Durazzo || Les projets de voie ferree || Le projet Durazzo-Monastir et son trace || Les centres de population de l'Albanie independante || La question de la monnaie et du change || L'urgence et l'interet d'une reforme monetaire. Vallona, a cause de son importance strategique meme, est reste le seul port d'Albanie que ni Montenegrins, ni Grecs, ni Serbes n'ont occupe; quand les Grecs ont fait mine de mettre la main sur l'ile de Sasseno, ils ont vite ete rappeles a l'ordre par une double injonction de l'Italie et de l'Autriche. A Durazzo, au contraire, les Serbes ont pousse une avant-garde venue de Monastir par la vallee du Scoumbi; ces troupes ont occupe quelque temps le pays, puis ont du se retirer, laissant aux autorites locales etablies avant elles le soin de garder la ville. C'est avec un cuisant regret qu'elles ont quitte ce centre commercial de l'Albanie, devenu la capitale du nouveau royaume. Durazzo est une tres vieille cite, ou les Romains avaient deja un etablissement important que rappellent les ruines d'un vieux chateau qui dresse ses pierres effritees au sommet de la colline, sur les flancs de laquelle la ville est construite en amphitheatre. Une eminence de 200 metres a peine, reste et temoin d'une ancienne chaine, interrompt les monotones bancs d'alluvions qui caracterisent la cote albanaise d'Antivari a Vallona; au sud de cette croupe montagneuse, sur une baie largement ouverte, Durazzo s'est etendue vers l'est en se protegeant le plus possible contre les vents du large derriere la colline ou elle s'appuie. Elle allonge, en profondeur en quelque sorte, ses maisons blanches et les minarets de ses mosquees qui ressortent sur le fond vert des hauteurs. C'est une cite d'une dizaine de mille ames, entierement albanaise, a la seule exception de quelques elements heterogenes turcs, grecs ou italiens; la, tous les navires font escale, car Durazzo est le lieu d'echange entre les produits de l'etranger et ceux des plus importantes villes de l'interieur de l'Albanie; Tirana, Kroia, El-Bassam, jadis Okrida, avant sa separation de l'Albanie, les fertiles vallees de Dibra et de Cavaja, c'est-a-dire les regions les plus peuplees, les plus prosperes et les plus cultivees de l'Albanie trouvent ici leur debouche et leur marche; les produits de la basse-cour (les volailles et les oeufs), les produits de l'elevage (les peaux et la laine) sont vendus ici aux comptoirs et aux marchands qui font commerce avec Bari et surtout avec Trieste. La situation geographique de Durazzo, placee au centre de la cote albanaise et au debouche des vallees du Scoumbi et de l'Arzeu, protegee contre leurs alluvions par deux pointes montagneuses, en relation directe avec l'interieur de l'Albanie, explique que des l'antiquite ce lieu ait ete choisi comme point de depart d'une des grandes voies de communication de l'Empire romain, dont il demeure encore aujourd'hui des traces importantes. Une des roules militaires les plus connues du monde ancien, la _via Ignalia_ si souvent parcourue par les legions romaines qui se rendaient du Latium a Byzance, partait de Durazzo (Dirakium), passait a Cavaja, rencontrait a Pekinj (Claudiopolis) la branche qui venait de Vallona (alors Appolonia); elle suivait au dela de Pekinj la vallee du Scoumbi. On retrouve des restes de l'antique route a partir de Cavaja, des murs de soutenement, de petits ponts a tabliers horizontaux, notamment dans la gorge entre Cavaja et Pekinj. La _via Ignalia_ gagnait ensuite El-Bassam; puis on perd sa trace et on ne sait si elle suivait la vallee ou coupait la montagne; en tout cas, elle atteignait Liquedemus, sur le lac d'Okrida; ce n'est pas, comme on le dit souvent, la ville actuelle d'Okrida, mais le village d'Eichlin, denomme Lin sur la carte autrichienne; de la elle parvenait, par la rive ouest du lac d'Okrida, a Kastoria, Salonique, Seres et Byzance. Cette route de Durazzo au lac d'Okrida est si bien definie par la nature que c'est elle qu'ont toujours suivie les voyageurs comme les armees; pour ne citer que quelques exemples recents, je mentionnerai M. Victor Berard, il y a quelque quinze ans, et M. Mowrer, le correspondant du _Chicago Daily News_, en 1913, et c'est par cette voie que l'armee turque de Djavid Pacha echappa a l'etreinte des Serbes, puis que les armees serbes arriverent jusqu'a Durazzo. Elle est demeuree une des voies principales du commerce local en Albanie; entre Durazzo et El-Bassam un trafic regulier de marchandises aussi bien que de voyageurs se continue toute l'annee; il est fait actuellement par des voitures du pays qui transportent 300 a 400 kilogrammes; elles mettent quatre jours a couvrir la distance qui separe le port de Durazzo d'El-Bassam et trois jours seulement au retour, El-Bassam etant situe a 135 metres d'altitude; le prix de transport est d'environ 20 piastres par 100 kilogrammes et l'on me dit que le commerce est assez actif. * * * * * Durazzo, situee au debouche de cette grande voie de penetration, etait donc predestinee a devenir un entrepot de produits et il etait assez naturel de songer a emprunter la route, dont elle est la tete de ligne, pour y etablir un chemin de fer: aussi, dans les derniers temps du regime turc, la societe allemande de la voie ferree Monastir-Salonique reclamait-elle le droit de continuer son rail de Monastir a Durazzo; comme je l'ai expose dans _l'Albanie inconnue_, la Turquie n'accorda de concession en Albanie qu'a une societe francaise, pour l'etablissement d'une voie partant de l'ancienne frontiere serbe et atteignant l'Adriatique au sud de Janina, en passant par Prizrend, Kuksa, Dibra, Okrida et Koritza; il etait prevu que cette artere centrale aurait deux raccords lateraux, l'un vers Scutari, a l'ouest, et l'autre vers Monastir, a l'est. Autrichiens et Italiens avaient esquisse leurs projets qui n'ont pas ete jusqu'ici serieusement etudies; les Italiens, etant plus influents a Vallona, choisissaient cette ville comme point de depart, et sans doute leur choix ne sera pas different demain; les Autrichiens preferaient et prefereront encore Durazzo, ou leur action est plus soutenue. Le projet autrichien n'est rien autre chose que la refection de la voie romaine par la vallee du Scoumbi; par le Scoumbi et un affluent secondaire, on atteint la montagne de Cafa Sane qui domine le lac d'Okrida; un tunnel de trois kilometres relierait le fond de la vallee avec la pente en face d'Okrida; d'Okrida a Monastir par Resna, il suffirait de se servir de la route actuelle toujours carrossable. J'ai suivi ce trace pour me rendre compte de ses difficultes; jusqu'a El-Bassam par Cavaja et Pekinj, le rail se poserait sans difficulte; c'est une des voies les plus frequentees de l'Albanie; il en est de meme d'El-Bassam au pont sur le Scoumbi, denomme Hadzi sur la carte; c'est la que le sentier actuel, au lieu de suivre la vallee qui fait vers le nord un coude tres marque, escalade la montagne et ne rejoint le fleuve qu'a Koukous; en ce lieu, de l'autre cote du pont ecroule, une route carrossable conduit a Okrida par la vallee d'un affluent du Scoumbi; il suffit de la suivre et de franchir la croupe du Cafa Sane pour atteindre le lac d'Okrida; entre le pont sur le Scoumbi et Koukous la vallee permet l'etablissement d'une voie de communication; quand j'ai effectue ce trajet, des soldats en punition travaillaient a la construction de cette route; les gorges sont tres loin d'avoir l'importance, l'escarpement et la longueur de celles du Drin. On peut donc estimer qu'un tel projet n'est pas difficile a realiser. Le plan italien est different et hesite entre deux combinaisons: la premiere consiste a unir Vallona a El-Bassam par Berat, la vallee du Semen et du Devol; a Gurula (Gurala, sur la carte autrichienne), la voie franchirait des collines basses dont l'altitude est de 400 metres environ. D'El-Bassam, elle gagnerait Monastir, comme il est dit ci-dessus. L'autre combinaison abandonne la vallee du Scoumbi et Monastir; de Vallona le trace atteindrait Berat, suivrait la vallee du Semen et du Devol qui aboutit a Koritza, d'ou, par Kastoria, on parviendrait a Verria sur la ligne de Salonique. Toutes ces lignes ne sont pas malaisees a etablir et toutes empruntent les principales voies de communication de l'Albanie du centre et du sud, qui desservent depuis longtemps, par de mauvais sentiers, il est vrai, les centres de population du pays: Cavaja, Pekinj, El-Bassam, Berat, Koritza, et les reunissent aux deux principaux ports de Durazzo et de Vallona; si l'on y ajoute les vallees basses de l'Arzeu et de l'Ismi, avec les deux villes de Tirana et de Kroia, situees a moins de douze heures de cheval de Durazzo, on peut se representer la repartition des groupes les plus compacts et les plus nombreux d'habitants de l'Albanie independante. Par suite, la premiere oeuvre d'un gouvernement albanais digne de ce nom sera de percer ou de retablir des routes convenables entre ces differents points; ce ne sera pas un travail considerable, car, dans toute cette partie du pays, les montagnes s'abaissent, adoucissent leurs formes et sont coupees de larges vallees; seule la haute vallee du Scoumbi, entre son coude et Koukous, presente quelques escarpements importants. Un plan de travaux publics bien compris devrait donc comporter l'etablissement immediat des voies suivantes: la refection de la voie de Durazzo a Tirana, avec l'etablissement d'un embranchement sur Kroia; la mise en etat de viabilite du sentier conduisant actuellement de Durazzo a Cavaja, Pekinj et El-Bassam et en seconde ligne du sentier qui reunit par la montagne El-Bassam a Tirana; puis la liaison d'El-Bassam a Koukous; a partir de ce point, il suffira d'entretenir la route vers Okrida; enfin, l'etablissement d'une route de Vallona a Berat et El-Bassam, avec embranchement a Gurula vers Koritza. Un tel reseau suffirait pour le debut a assurer les communications et la mise en valeur des parties les plus peuplees et les plus cultivees du pays; il suffirait d'y ajouter une voie rejoignant au nord Durazzo, Tirana et Kroia a Alessio, San Giovanni di Medua et Scutari. On voit par ce simple expose que Durazzo est (avec El-Bassam et Tirana dans une moindre mesure) au centre des routes rayonnant vers les diverses parties de l'Albanie. Il n'est peut-etre pas necessaire de faire un plus grand effort, au moins pour les premieres annees, et de charger le budget difficile a etablir de la jeune Albanie des frais de construction de chemins de fer; des services d'automobiles sur routes suffiraient, d'autant plus qu'il ne faut pas oublier que, de la cote a la frontiere, l'Albanie ne comporte guere plus de 80 a 100 kilometres de largeur; si, dans le centre et dans le sud, ce territoire contient des vallees et des terrains d'alluvions fertiles, de grandes lignes ferrees ne seraient pas alimentees par ces terres ayant un temps qu'on ne saurait fixer; meme reliees aux lignes greco-serbes qui vont couper du nord au sud les Balkans, elles ne gagneraient rien a cette jonction, car elles ne deriveraient sur leur parcours aucun des produits reserves au terminus grec sur la mer Egee ou le golfe d'Arta, ou a la ligne serbe du Danube-Adriatique. Cette derniere voie, qui n'aurait egalement qu'un trafic insuffisant dans son passage en Albanie, si elle y passait, peut esperer un afflux de produits de la Vieille-Serbie, de la Macedoine et du Danube diriges en droite ligne vers l'Occident. Mais pour toutes les autres lignes il paraitrait sage d'attendre quelque temps avant de charger les finances du jeune Etat d'un luxe inutile; l'etablissement des routes principales, la concession de services automobiles, la mise en valeur progressive du pays devraient etre les premiers articles du programme economique du nouveau gouvernement; le rail viendrait ensuite en son temps. * * * * * De toutes les villes de l'ancienne Turquie d'Europe, c'est a Durazzo que j'ai trouve le plus bel assortiment de monnaies en usage; des piecettes et des sous, partout ailleurs oublies depuis longtemps, sortent des montagnes d'Albanie et sont presentes sur le marche de Durazzo ou l'on continue de les accepter; aussi est-ce pour le voyageur le plus difficile probleme que celui de la monnaie; il fera bien de le laisser resoudre, a ses risques d'ailleurs, par son drogman, en attendant qu'une reforme soit apportee. Je ne crois pas etre dementi par n'importe quel commercant d'Albanie--les sarafs exceptes--en disant que nulle reforme n'est plus necessaire. En tout cas, a Durazzo, centre commercial du pays, on en sent le vif besoin. L'etablissement des voies de communication et la reforme monetaire sont les deux premieres questions que doit resoudre le gouvernement albanais. La question de la monnaie et du change est simple dans ses donnees, si elle est tres compliquee dans ses applications. Le voyageur qui passe a Constantinople se plaint deja du change et des embarras que lui cause le compte de la monnaie; toutefois la difficulte n'est pas insurmontable; la livre turque a un change regulier et se divise en 108 piastres; on sait que les pieces d'argent en circulation valent 1, 2, 5 et 20 piastres, et le calcul, par suite, est a peine plus malaise que celui de la monnaie anglaise; il est vrai qu'il se complique du change interieur; il y a en effet trop peu de petite monnaie d'argent, c'est-a-dire de piastrines, et par suite celles-ci font prime; de la est nee l'industrie des "sarafs" ou changeurs, generalement petits banquiers juifs ou armeniens; si vous leur donnez une livre turque ou des medjidie (c'est-a-dire des pieces de 20 piastres, ayant l'apparence d'un ecu), et si vous reclamez des piastrines en echange, on vous retiendra un acompte de 2 piastres a la livre; par exemple, on ne vous donnera a peu pres votre compte de 108 que si vous acceptez 5 medjidie, c'est-a-dire 100 piastres, et 7 piastrines, la huitieme etant gardee en tout ou en partie comme prime du change. Mais, en dehors de Constantinople et des chemins de fer, le calcul devient un effroyable casse-tete chinois; selon les coutumes locales et les administrations, la livre turque se divise en effet en un nombre different de piastres; il en est de meme du medjidie; mais cette division differente n'est qu'une division de compte. Un exemple est necessaire: la piastrine est une petite monnaie d'argent valant 1 piastre; que la livre soit a 104, 108, 124 piastres, on ne donne au change que la meme quantite materielle de piastrines; si l'on exigeait en place d'une livre turque uniquement ces piecettes, on n'en donnerait partout que 102, 103, 104, selon le changeur. Mais jamais le jeu du change ne se passe ainsi: contre une livre turque on vous impose d'abord des medjidie et on complete par des piastrines d'une ou deux piastres; des lors, a Constantinople, pour une livre comptee a 108, on vous donne 5 medjidie comptes chacun a 20, au total 100 piastres, et 7 piastrines ou 7 piastrines et demie, soit 107 a 107,5; ailleurs, pour une livre comptee 124, on vous change 5 medjidie comptes chacun 23, au total 115 et 7 a 7 piastrines et demie, soit 122 a 122,5, le complement constituant le benefice du changeur; ainsi, ce qui differe, c'est seulement la maniere de compter et le benefice du changeur. Mais cet enchevetrement de compte complique toute transaction, et ces differences sont tres sensibles; ainsi, a Constantinople et dans les chemins de fer, la livre est a 108 et le medjidie a 20; pour les impots et a la douane, la livre est a 103 un quart et le medjidie a 19; pour les autres caisses publiques, pour les operations des banques locales et une partie du grand commerce, la livre est a 100 et le medjidie a 18 et demi; pour les echanges commerciaux des bazars et des marches, le compte differe de ville a ville et de village a village; dans beaucoup de villes de l'interieur, la livre est a 124 et le medjidie a 23; ailleurs le change varie de 116 a 124 selon les lieux; des lors la premiere question a poser dans un pays, c'est de demander la valeur de compte de la livre turque. Mais cette complication ne suffit pas: a Constantinople les pieces de 1, 2, 5 et 20 piastres sont d'un type uniforme: elles sont en argent; les trois dernieres rappellent nos pieces de fr. 50, 1 franc et 5 francs, la premiere etant comme une demi-piece de fr. 50; mais, a l'interieur et notamment en Albanie, subsistent de vieilles monnaies divisionnaires aux formes les plus archaiques; je recois au marche de Durazzo des pieces larges comme des ecus et minces comme une feuille de papier; l'oeil de l'etranger ignore si elles sont en argent ou en bronze, car il y en a des deux types, et cependant dans le premier cas elle vaut 2 piastres ou 2 piastres et demie et dans le second, ce n'est qu'un sou ou deux; mon drogman, comme il n'est pas de la ville, les distingue mal et mon guide me recommande de m'en defaire de suite; elles risqueraient en effet de n'etre pas acceptees dans les transactions commerciales a dix lieues d'ici; meme sur place elles sont parfois refusees par les caisses officielles. Enfin, pour brocher sur le tout, le calcul ne s'opere pas toujours d'apres la livre turque comme base, valant de 23 a 24 francs, mais d'apres trois monnaies d'or ayant egalement cours en Albanie et y etant acceptees: la livre turque, la piece de 20 francs qu'on appelle toujours le "Napoleon" et la livre sterling; les deux premieres sont connues partout et le Napoleon circule meme, au moins en Albanie, plus que la livre turque. Des lors, si vous touchez une valeur de 500 francs, on vous paiera dans ces trois monnaies d'or et, pour chacune d'elles, il faudra vous renseigner pour connaitre le change interieur; a chaque paiement important, vous etes oblige de proceder a des calculs longs, compliques et bizarres, puis a discuter le benefice du changeur, enfin a distinguer entre les pieces de tous types qu'on vous donne comme piastrine, demi-piastrine, double-piastrine, double-piastrine et demie, _etc._; c'est presque aussi difficile que de parler albanais! Ces breves explications suffisent a montrer le trouble que jette une telle monnaie dans les transactions commerciales. Une reforme est urgente: elle serait facilitee dans son application par l'usage general, dans toute l'Albanie, du Napoleon: dans la tribu la plus reculee, j'ai trouve la connaissance exacte de sa valeur. La reforme ne procurera pas seulement au commerce l'avantage de faciliter les comptes et de gagner un temps precieux; elle supprimera le gain parasite des sarafs, gain qui ne subsiste que par suite de l'insuffisance de la petite monnaie; on devine que les sarafs peuvent facilement s'entendre pour rarefier plus encore et artificiellement cette monnaie divisionnaire, quand une place en a le plus besoin, et accroitre ainsi les benefices du change interieur; de meme, en se servant des conditions naturelles d'echange, ils transportent la petite monnaie des lieux ou ils l'achetent a meilleur compte aux lieux ou ils la vendent au plus haut cours; toute cette industrie a pour seule base la complication du systeme monetaire et la trop petite quantite de monnaies divisionnaires mises sur le marche par l'Etat. Il est naturel que, nulle part plus que dans le centre commercial de Durazzo, on ne sente les vices d'un tel regime et la necessite d'une reforme. CHAPITRE III TIRANA LA VERTE De Durazzo a Tirana || Tirana || Essad Pacha et les Toptan || Au tchiflick d'Essad || Jeunes-Turcs et Albanais || Les ambitions des Toptan || Refik bey Toptan || Ses fermiers et ses terres, les cultures || Les metayers et les paysans || Le retour d'Essad. Aout finissant brule la cote; ses sables la dotent d'un climat de tropiques; pendant le milieu des journees, malgre la mer voisine, la temperature est accablante; Durazzo, etageant ses maisons en plein midi et les allongeant au pourtour de la colline, recueille et conserve la chaleur comme une serre; il faut fuir a l'interieur vers les verdures et les sources dont la rive adriatique est privee. Pendant tout l'ete, consuls, beys et riches commercants fixent leur demeure a Tirana, celebree en toute l'Albanie comme une des plus jolies villes du pays; sa vallee est renommee par ses verts ombrages et sa fertilite; on envie ceux qui y possedent un "tchiflik" ou maison de campagne; ses eaux et ses arbres, comme les forets proches, y entretiennent la fraicheur. Il faut, me dit-on a Durazzo, sept heures pour atteindre Tirana; la route, tres frequentee en toute saison et surtout en celle-ci, est une des moins mauvaises du pays; mais des crues et des orages l'ont coupee en quelques endroits et on me conseille vivement d'en faire le trajet a cheval; je fais donc seller des chevaux du pays et vers cinq heures du soir, quand l'air devient respirable, nous partons; nous suivons d'abord la grande route vers la vallee du Scoumbi; le chemin longe la mer et des marecages, et la chaussee est construite en talus; bientot nous quittons la region des sables et des alluvions cotieres; un dos de pays faiblement ondule separe la mer de la vallee ou coule encore a plein bord, malgre la saison, l'Arzeu, non loin de son embouchure. Sur l'autre rive est construit le gros village de Tchivach (Sjak sur la carte autrichienne); la traversee du fleuve serait impossible sans un pont, et on l'entretient grace a un peage que percoit celui que le village a charge de ce soin; le soleil est presque au ras de l'horizon et semble se coucher dans la baie de Durazzo; les hommes de l'escorte font halte, attachent les chevaux a une sorte de hangar a l'usage des passants et me conduisent a des boutiques voisines, qui etalent en plein vent des fruits et de grandes cuvettes de tabac hache; l'or brillant des raisins et des poires ne le cede pas a l'or mat des copeaux de tabac blond, et si les uns sont succulents, l'autre est parfume et merite la celebrite dont il jouit. Apres une legere collation de fruits et de pain de mais, arrosee d'un verre d'excellent raki, que ne dedaignent pas mes souvarys, quoique musulmans, nous faisons ample provision de tabac et repartons la nuit tombante; la route franchit des collines basses, dont les terres sont cultivees et ou, ca et la, de petits villages jettent les points brillants de leurs lumieres; bientot nous atteignons la vallee de Tirana, ou coule l'Ismi; des rideaux d'arbres coupent a chaque pas l'horizon et, comme on m'a dit que Tirana etait presque invisible derriere la barriere de ses chataigniers centenaires, je crois a chaque instant toucher a la ville que quelque lumiere semble decouvrir; mais ce ne sont que fermes defendues contre les vents du nord par les branches serrees des grands arbres; dans la fraicheur de la nuit, nous accelerons le pas des betes et enfin, vers onze heures et demie, nous atteignons une des portes de la ville; notre caravane fait un bruit extreme dans la cite endormie; sur le pave inegal, nos chevaux trebuchent et font resonner leurs pas et les bagages dont ils sont charges; quelques ombres passent encore, quelques silhouettes se montrent aux fenetres, et de-ci, de-la, une lumiere jette sa clarte par la porte d'une maison ou par les volets mal joints; le consul d'Italie, avec une extreme obligeance, m'a prevenu qu'il me donnerait l'hospitalite, mais ce n'est point besogne aisee que de trouver sa maison de campagne; pour se tirer d'embarras, les gens de mon escorte frappent au Han ou auberge de l'endroit, se font ouvrir et designer la demeure; et c'est ainsi, apres avoir circule par toutes les rues de Tirana, que vers minuit nous arrivons au consulat italien. * * * * * En verite, Tirana merite bien sa reputation, et je sais peu de petites villes si pleines de tableaux gracieux; tout le matin, nous suivons ses rues et leurs detours; le consul d'Italie, avec son cawas et mon drogman, m'accompagne et me conduit d'abord a la grande mosquee; au premier plan, s'etend une large place grossierement pavee que traversent quelques ruisselets; sur les cotes, des maisons basses cachent sous leurs portiques des etalages; au fond, sur un terre-plein, la mosquee avance ses cinq porches que domine a peine la blancheur de son dome; a droite, le minaret pique le ciel de son aiguille et, sur la gauche, separee de la mosquee de quelques metres seulement, une tour de ville, comme un beffroi de nos vieilles cites, dresse a quinze metres de hauteur son horloge et ses cloches. Nous nous eloignons un peu du centre de la ville; des murs bas et quelques palissades separent le chemin d'un grand champ inculte ou poussent a leur gre toutes les herbes de la campagne; deux cypres voisins lancent dans le ciel bleu leurs cimes fraternelles et leur noir feuillage; a leur ombre se pressent des pierres taillees comme des pieux, les unes debout et piquees en terre, les autres tombees et brisees; chacune marque un mort; c'est le cimetiere de Tirana, que la route contourne; j'y apercois errants quelques Albanais et les hotes des basses-cours voisines qui y picorent. Un etrange monument y attire mon attention; sur le sol, de larges dalles de pierre tracent sept cotes egaux; a chaque angle, une colonne est elevee et l'ensemble supporte un portique a sept faces; la signification en est obscure et sans doute le nombre sacre de sept joue-t-il son role dans ce temple de la mort; car c'est la le tombeau de l'illustre famille des Toptan; sous ces dalles enormes, les descendants des Toptan deposent les restes des generations qui disparaissent, et ce monument funeraire n'est pas sans grandeur ni sans effet decoratif. Au detour d'une rue, nous sommes arretes par une foule d'enfants qui entourent des hommes du pays et deux individus habilles d'etranges defroques; tous ces petits Albanais sont vetus de meme, le polo de laine blanche sur la tete, la culotte de toile blanche serree a la taille par une ceinture de couleur, le buste moule dans un jersey que recouvre souvent un gilet bariole, une petite veste ou un bolero brode; beaucoup vont pieds nus, les plus grands chaussent des sandales souples en peau, epaisse et solide. Les deux individus qu'ils devisagent curieusement sont deux tziganes, qui ont reussi a s'infiltrer jusqu'a Tirana; mais les Albanais n'aiment pas beaucoup les etrangers vagabonds; aussi les gens d'ici mettent-ils la main au collet des deux nomades et les expedient-ils hors de la ville. Nous suivons une sorte de promenade fort mal pavee, mais plantee de beaux arbres ou une eau court si rapide que, malgre la chaleur, elle n'a presque rien perdu de sa fraicheur et de sa transparence; la rue est livree comme un sentier de village aux animaux des maisons voisines: oies, canards et poules vont et viennent, picorent et gloussent, s'effarent et s'enfuient, quand les petits chevaux du pays, qui en sont les vrais moyens de communication, transportent par les rues leurs charges de marchandises ou leurs voyageurs. Voici une autre mosquee, petite et basse, autour de laquelle se presse le marche; des chevaux apportent a pleine charge d'enormes pasteques; le long de la petite riviere, des etalages sont dresses sous de pauvres toitures que supportent des pieux, entre lesquels de grossieres etoffes sont tendues; des gamins et des fillettes s'amusent autour de ces baraques; quelques-uns barbotent dans l'eau toute claire; d'autres au fond de la boutique dorment sur de gros sacs; d'autres s'emploient avec leurs parents a faire l'article aux Albanais qui passent; pour deux sous, ils vendent une pasteque qui remplit un plat et pour trois sous des melons odoriferants et murs, qui poussent dans les fermes voisines. Un peu plus loin, une autre mosquee ferme une large rue ou la circulation est deja active; la chaussee est bordee de trottoirs faits de paves inegaux; des maisons basses, de un ou deux etages, ouvrent leur porte sur la rue meme; des boutiques d'artisans occupent le rez-de-chaussee; ici, c'est un marchand de sandales, qui travaille la peau et le cuir; la, un forgeron; plus loin, on fabrique des armes et on incruste l'argent dans leurs poignees; puis ce sont des selles a vendre, des ceintures et des vestes brodees, des piles de polos de laine blanche et des etoffes de couleur; le pays est prospere et le commerce s'en ressent. En continuant notre promenade, on me montre la vieille mosquee de Tirana sans dome ni terre-plein, le toit inegal et les tuiles arrachees; contre le soubassement de ses portiques les villageois des environs ont amoncele leurs fruits en d'enormes tas, derriere lesquels ils s'assoient a la turque et attendent l'acheteur; sous les arbres voisins, les chevaux et les mulets ont ete attaches et les voitures garees: c'est le marche aux fruits; poires et raisins, melons et pasteques, figues et olives, tout pousse dans ce jardin de l'Albanie qu'est la vallee de Tirana. Nous sortons de la ville et gagnons un tchiflick proche; le vieux cawas du consulat nous accompagne: il porte le vetement de quelques vieux Albanais: sur la culotte, une sorte de grande chemise blanche, a longues manches, tombe jusqu'aux genoux, serree par une large ceinture; un petit bolero etroit laisse une large chaine d'argent s'etaler sur la poitrine; dans la ceinture quelques armes completent le costume: un pistolet a la crosse de cuivre, un poignard au manche incruste d'argent. Guides par lui, nous suivons une des routes qui traversent le pont sur l'Ismi ou se jettent toutes les eaux qui courent a travers les rues de Tirana. Des marronniers centenaires bordent le chemin et la riviere; par eux, la ville est entierement cachee et, a deux cents metres, on ne voit que leur epais feuillage et une herbe verte et fraiche qui denonce l'eau courante. * * * * * Non loin de la est la propriete de la famille d'Essad Pacha. Essad Pacha, mis a l'ordre du jour de l'Europe par son traite avec le roi Nicolas de Montenegro et la reddition a celui-ci de Scutari, par sa proclamation pretendue comme chef de l'Albanie et son voyage en Italie et en Europe, n'etait, quand je le visitais, que le chef des Toptan. Mais les Toptan sont parmi les beys d'Albanie une des familles les plus illustres et les plus anciennes; comme celle des Vlora a Vallona, comme celle des Bagovic a Ipek, comme celle des Djenak en Mirditie, comme celle des Bitchaktchy a El-Bassam, celle des Toptan domine de sa puissance, de sa richesse, de ses relations et de son anciennete Tirana et toute sa region; parmi cette feodalite terrienne d'Albanie, dont les chefs les plus influents sont Ismail-Kemal, Zenel bey, Pernk Pacha, Derwisch bey, une place a part merite d'etre faite a Essad Pacha. J'etais introduit aupres d'un des membres principaux de la famille, Refik bey Toptan, et je devais me rendre avec lui au congres albanais d'El-Bassam; a la veille de son depart pour cette derniere ville, nous allons ensemble chez son cousin Essad; la demeure de celui-ci est aux portes de Tirana: une pelouse immense, quelques arbres, une maison basse et longue presente un aspect de grande ferme cossue et vaste; la-bas, sous un chataignier, Essad Pacha est assis avec quelques familiers; il vient de subir un accident, garde encore la jambe allongee et peut difficilement faire quelques pas. Correctement vetu a l'europeenne, le fez sur la tete, une longue canne mince a tete d'or a la main, il apparait dans toute la force de l'age. Il a a peine depasse la quarantaine; de taille moyenne, les yeux percants, il ne manque assurement ni d'intelligence, ni meme d'astuce; mais sa culture parait tres rudimentaire et il n'a meme pas ce vernis qu'a donne a son cousin Refik le contact des choses d'Occident et la vision directe de nos villes et de notre civilisation. On sent en lui l'homme de guerre, energique, determine, brutal, mais moins delie peut-etre que d'autres beys d'ici ou d'ailleurs. Quand je visitais Essad, c'etait la lutte entre Albanais et Jeunes-Turcs; ceux-ci avaient d'abord use de la douceur et de la flatterie, puis avaient cru persuader les Albanais de se confier a eux; ils avaient tenu a Dibra un congres albanais truque, a qui ils avaient fait voter le paiement de la dime, l'acceptation du service militaire, l'usage de la langue turque comme langue officielle et langue de l'ecole, et l'emploi des caracteres turcs pour l'ecriture de la langue albanaise; les beys du nord de l'Albanie s'etaient entierement desinteresses du congres et ignoraient presque ses resolutions; mais ceux du centre et du sud jugeaient une riposte necessaire et, contre le gre des Turcs, pour affirmer leur volonte et leur nationalite, ils decidaient de tenir a El-Bassam, au coeur de l'Albanie, un congres purement albanais ou les revendications du pays seraient proclamees. Les Bitchaktchy d'El-Bassam et les Toptan de Tirana etaient a la tete du mouvement; Essad Pacha y etait tout acquis. Les Jeunes-Turcs, pour contrecarrer ces efforts, s'aviserent d'un moyen qui n'etait pas sans ingeniosite, mais qui exalta au plus haut point la colere des beys. Ils designerent comme Kaimakan a Tirana Hussein bey Vrion, dont le pere Assiz Pacha etait depute de Berat, et lui prescrivirent une politique sociale tres curieuse, surveillee d'ailleurs par des emissaires speciaux. Quoique albanais, mais fonctionnaire docile, Hussein s'efforcait d'exciter la population des paysans contre leurs seigneurs, la population des artisans contre les beys; les agents des Jeunes-Turcs parcouraient les bazars, couraient dans les marches et partout annoncaient que le gouvernement prendrait la terre aux beys pour la diviser entre le peuple, si le peuple etait fidele aux ordres de la Sublime Porte. Usant du fanatisme religieux, jouant du desir de la terre, ils avaient fini par repandre dans certains villages un veritable esprit d'hostilite contre les beys; aussi, quand ceux-ci voulurent fonder leurs clubs, centre de reunion contre la politique turque, et que le pouvoir resolut de les fermer, le gouvernement s'avisa de profiter de cette agitation; il amassa la population dans plusieurs villages des environs, la conduisit aux lieux ou les clubs etaient ouverts et laissa des scenes de desordre se produire; sous pretexte de calmer les esprits, il decida la cloture de tous les clubs. Cette politique sociale menacait les beys dans leur influence hereditaire: les Jeunes-Turcs auraient-ils reussi a creer en Albanie une veritable lutte de classe, pour abattre le regime feodal et l'influence antagoniste des beys, c'est une question que les evenements n'ont pas laisse poser; mais on devine le ressentiment des beys et, si l'on songe que c'est a Tirana que cette politique s'est surtout affirmee, on peut facilement concevoir l'etat d'esprit d'Essad Pacha a l'egard de la Jeune-Turquie, qu'il distinguait soigneusement de la Turquie tout court. De la mefiance extreme qu'il ressentait alors, il serait sans doute passe a des sentiments plus vifs et plus agissants, quand une occasion inesperee amena la famille des Toptan a concevoir les plus hautes ambitions. En Albanie, Tirana et El-Bassam, cites antiques et voisines, sont au coeur du pays; c'est le lieu geographique ou peut, ou doit etre le centre de reunion des elements albanais du nord, du sud et de l'est; c'est l'Ile-de-France albanaise; c'est Beauvais, Compiegne ou Paris avec, en facade sur l'Adriatique, Durazzo comme jadis Rouen etait le port sur la Manche. C'est la que les tendances diverses ont des points de contact; Toscs du sud, Guegues du nord orthodoxes, musulmans, catholiques, tous sont presents de Durazzo a El-Bassam sur les bords du Scoumbi, quoique les musulmans dominent. La nature a dicte le choix; c'est la que l'Albanie autonome devait etablir sa capitale. Vallona et Scutari sont aux extremites du pays, sans contact, ni connaissance des autres regions lointaines; a Scutari, pas un orthodoxe, a Vallona, pas un catholique ne demeure; ici et la, des gouvernements de partis peuvent s'organiser; mais pour qu'un pouvoir central et national soit capable de durer, c'est dans la region centrale de Durazzo, Tirana, El-Bassam ou meme Kroia qu'il doit fixer sa residence. Les Toptan pouvaient d'autant moins oublier ces faits, qu'Ismail Kemal n'a jamais ete de leurs amis; au congres d'El-Bassam, les beys d'El-Bassam, de Berat, de Koritza, de Vallona etaient fort chauds partisans d'Ismail; les Toptan se reservaient; ils trouvaient deja excessive l'influence qu'exercait cet homme politique dans l'Albanie d'avant la guerre; ils la combattaient et rappelaient qu'Ismail avait ete traitre a la Turquie sous l'ancien regime, en complotant pour l'independance de l'Albanie, et ajoutaient que, quoique pauvre, il avait toujours eu des fonds a sa disposition, dont ses relations avec l'etranger pouvaient expliquer l'origine. Les Toptan, au contraire, se piquaient d'etre des Albanais a la fois loyaux a l'egard de la Porte et tres soucieux des libertes albanaises. Je me rappelle encore le mot qui termina mon entretien avec Essad Pacha et qui dans sa concision etait tout un programme: "Albanais, mais Osmanlis". Aussi, quand on a songe a donner un chef a l'Albanie autonome, il n'est pas etonnant que le premier des Toptan fut sur les rangs; il ne pouvait oublier ses origines, telles que Refik bey me les conta. Au temps du grand Scanderbeg, Topia ou Tobia etait duc de Durazzo; il avait trois freres et l'un d'eux epousa une soeur de Scanderbeg; vint en 1467 la mort de Scanderbeg a Alessio; Topia avait repris le pouvoir dans la ville de Kroia, qu'il avait jadis cede a Scanderbeg en gage d'amitie; il fut a son tour vaincu et tue par les Turcs qui emmenerent avec eux un enfant issu du mariage de la soeur de Scanderbeg; un des officiers de la maison des Topia le suivit dans sa captivite, l'eleva et ce fut Ali bey, fondateur de la famille des Toptan. Ces souvenirs vivent encore dans la memoire de ses descendants et je me souviens de l'interet et de la fierte avec lesquels mon interlocuteur me montrait un arbre genealogique ou toute la descendance etait exactement marquee. Dans le pays et surtout a Durazzo, une curieuse legende a cours: le premier des Topia serait un arriere-petit-fils batard de Charles d'Anjou et on affirme que dans les environs de Durazzo, on aurait retrouve des armes portant la barre, signe de la batardise. Des lors, que l'on veuille bien rassembler ces elements: un chef de famille feodale, puissant par les ramifications de cette famille, par ses alliances et ses relations, par son influence sociale et traditionnelle; une histoire qui se prolonge deja loin dans le passe; des terres situees au coeur du pays albanais; brochant sur le tout, les debris d'une armee qui constitue une sorte de garde de corps; n'est-ce point assez pour faire figure de candidat et Hugues Capet avait-il plus d'atouts en mains, quand, duc de l'Ile-de-France, ayant ses pairs en Bourgogne, en Languedoc et en Bretagne, il mit resolument sur sa tete la couronne vacante. Les puissances ne l'ont point permis; elles ne sauraient empecher toutefois Essad d'etre le maire du palais du nouveau roi; le sera-t-il longtemps, et les elements qui font sa force lui assureront-ils le succes ou non, il n'importe; mais il faut suivre avec une curiosite passionnee l'histoire qu'il vit, car elle ressuscite sous nos yeux l'image de ce que fut, dans le haut moyen age, les essais de fondation des grands Etats modernes. Les descendants par alliance des Scanderbeg veulent en etre les heritiers et porter sur le pavois le chef de leur famille. * * * * * Parmi tous les Toptan,--et il y en a aujourd'hui plus de quinze familles,--Refik bey est le plus ouvert peut-etre aux choses du dehors et le plus averti; on m'avait recommande a lui chaudement et tout un jour nous nous promenames a travers Tirana et ses environs; c'est un homme de quarante ans a peine, de taille moyenne, bien pris dans un vetement a l'europeenne qui parait venir tout droit de Londres: la culotte de cheval serree dans des guetres de cuir et la veste qui le moule, terminee par un col de linge, lui donnent l'allure d'un parfait gentleman; les yeux sont bruns, le regard fin et energique, la moustache chatain clair, la peau doree par le soleil; Refik cause avec plaisir des choses d'Occident qu'il a vues et meme de Paris qu'il a visite avec un drogman; il est delegue de Tirana avec un hodja et un effendi villageois au congres d'El-Bassam et il a deja prepare ses bagages qu'un Occidental ne renierait pas: des valises de cuir, un lit de campagne, une moustiquaire; le tout va etre charge sur des chevaux et la caravane doit se mettre en route le soir meme. Nous nous dirigeons du cote de son tchiflik et il me decrit ainsi la situation sociale de la vallee de Tirana. Dans les environs de la ville il y a, dit-il, environ cent-quatre-vingts villages, generalement tres cultives et tres prosperes; sur ce nombre une vingtaine sont, avec leurs terres et leurs habitants, la propriete des beys et surtout des Toptan: Essad Pacha, Fuad bey, le doyen de la famille, qui a atteint la cinquantaine, et son fils Musaffer bey, dont l'oncle Fadil Pacha (Fasil en turc) a habite Paris, Refik bey, etc.; les autres villages fournissent aussi des cultivateurs aux beys et souvent un fermier est en meme temps petit proprietaire; generalement il loue son bien et continue a travailler les terres beylicales. Refik possede cent dix fermes et deux cents cinquante paysans sont ses metayers; ceux-ci habitent une maison qui est leur propriete, travaillent les terres et partagent la recolte avec le maitre qui ne recoit qu'un tiers, les deux autres appartenant au paysan. Dans le sud de l'Albanie, dans la region de Vallona par exemple, le partage se fait par moitie; d'ailleurs, dans le nord de l'Epire, les terres des beys sont beaucoup plus vastes; la-bas, le paysan est souvent orthodoxe et d'origine grecque, le maitre musulman et albanais; ici, cultivateurs et beys sont de meme religion et de meme origine; aussi le regime feodal est-il attenue dans une tres forte mesure. Dans la vallee de Tirana, par exemple, il n'y a que les beys pauvres residant continuellement sur leur terre qui exigent du paysan la moitie de la recolte; tous les riches proprietaires ne demandent que le tiers. A cote des metayers, Refik emploie des journaliers, des ouvriers agricoles, soit quand le besoin s'en fait sentir, soit pour mettre en valeur certaines terres sans metayage; le prix moyen de leur journee est de 5 piastres, soit 1 fr. 25 environ, somme qui d'ailleurs represente un pouvoir d'achat beaucoup plus grand qu'en Occident; en outre, on leur doit un ocre de pain de mais et une portion de fromage ou 20 paras pour en acquerir; les terres de Refik s'etendent sur un espace dont la circonference peut etre parcourue en trois heures de temps environ. Il y cultive du riz, qui pousse d'une facon parfaite, du mais dont la recolte est la plus importante; il m'en montre les magnifiques tiges, qui n'ont leurs pareilles que dans la Macedoine et en Vieille-Serbie; l'avoine et l'orge viennent aussi assez bien; il possede egalement de grandes forets et de beaux paturages. Ces derniers sont loues a part a des paysans; le bey en effet n'a pas de betail, qui appartient aux metayers et aux cultivateurs independants; les uns et les autres louent ces herbages a Refik qui recoit d'eux de ce chef 120 livres turques. Au total ses fermes lui rapportent, me dit-il, bon an mal an, 1 000 napoleons; il fait vendre ses produits a Tirana et a Durazzo et cherche a introduire de nouvelles methodes de culture; mais, me confesse-t-il, il faudra sans doute des dizaines ou des centaines d'annees pour ouvrir les yeux a ces gens, qui s'obstinent a travailler selon les anciens systemes. C'est a cette population de metayers et de cultivateurs que les Jeunes-Turcs avaient fait appel pour resister aux beys et par leur appui imposer aux Albanais l'usage de la langue turque; si singulier que soit le procede, il faillit reussir; les emissaires des Jeunes-Turcs disaient: "Voyez, le bey vous pressure, il vous demande une trop grosse partie de la recolte, un fermage trop eleve pour vos paturages, il a vole cette terre a vos ancetres; nous les mettrons a la raison, mais pour vous faire comprendre de nous, pour que vos plaintes nous parviennent et que nous puissions y faire droit, il faut qu'elles soient en turc; apprenez le turc." Cette propagande a d'abord un certain succes; jusqu'en 1908, les Jeunes-Turcs, amis des beys, dont ils ont besoin pour s'etablir, laissent la population libre et celle-ci ne connait et ne veut que l'albanais; au Congres de Dibra, ils circonviennent les delegues de l'Albanie du Nord, qui ne s'inquietaient guere du congres et de ce qui s'y passait; ils persuadent les musulmans fanatiques de Scutari qui ne connaissent pas un mot de turc que, voter pour la langue turque, c'est voter pour le Padischah contre l'infidele, et ainsi ils font proclamer contre le gre des delegues du Centre et du Sud que le turc doit devenir la langue d'enseignement dans les ecoles albanaises. Forts de ce vote, ils travaillent Tirana et la region en 1909 et 1910; a cette date le peuple persuade reclame, en albanais d'ailleurs, l'instruction en langue turque et manifeste contre les beys. Refik se lamentait alors sur les malheurs de son pays: pauvre Albanie, disait-il, trahie et opprimee! Deux ans se passent et a la tete d'une armee, par la route d'Alessio et de Kroia, Essad, quittant Scutari, rentre en maitre. Il songe que l'heure est venue ou Tirana la verte va devenir un des centres d'action dans l'Albanie autonome. CHAPITRE IV A EL-BASSAM ET A SON CONGRES ALBANAIS La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs || Le Congres albanais || Les delegues || La presse albanaise || La question politique || La question religieuse || Les orthodoxes || La situation des catholiques en Albanie et leur hierarchie religieuse || La necessite d'un accord entre catholiques et musulmans. El-Bassam est en fete; de toutes les parties de l'Albanie, des delegues arrivent aujourd'hui et on attend pour demain les representants des villes les plus eloignees; c'est un va-et-vient continuel dans la demeure du president du Congres, Derwisch bey; chaque nouvel arrivant ne manque pas de le saluer et les conversations s'ebauchent dans la grande cour ou Derwisch recoit ses hotes; sa demeure est composee de deux batiments situes de chaque cote de cette cour; l'un est le haremlik plein de luxe et de bibelots, reserve aux femmes et aux enfants; l'autre est le selamlik, ou les hommes ont acces. Dans la cour, pres de quelques arbres, des bancs et des tables sont disposes; la chaleur du jour tombe et chacun vient gouter l'apaisement du crepuscule et la fraicheur qui descend des montagnes voisines. Une douzaine de serviteurs vont et viennent; la plupart sont jeunes et engages chez Derwisch depuis quelques annees seulement; un catholique d'Orosch est parmi eux; on lui dit que je viens de son village et il accourt m'embrasser la main; chacun d'entre eux a son service special et recoit, outre la nourriture, quatre medjidie par mois. L'un d'eux a pour office d'apporter a tout nouvel arrivant le sirop de cerise melange d'eau et le cafe traditionnel; ici un usage slave s'est introduit, qui n'existe pas dans le nord; l'hote offre avant ces rafraichissements une cuilleree de confitures comme premiere politesse. Tous ces serviteurs sont d'une extreme deference pour le maitre: quand ils le voient, ils portent la main a leur coeur, puis s'inclinent, abaissent la main, geste symbolique pour ramasser la poussiere du sol, puis touchent de leurs doigts leur front et leur bouche. Chaque fois qu'ils apportent au chef ou aux hotes un objet quelconque, le respect veut qu'ils s'inclinent legerement, en portant la main a la poitrine, et ils doivent n'approcher que pieds nus ou chausses de laine. Dans la grande cour, les habitants d'El-Bassam passent et causent; ils s'entretiennent du grand jour qui approche; toute l'Albanie est la et en cette heure de crise c'est la destinee d'un peuple qui se joue. Derwisch bey, prevenu de mon arrivee, vient a moi; c'est un homme de quarante ans, elegamment vetu a l'europeenne d'une jaquette s'ouvrant sur un gilet blanc et un pantalon clair; il a adopte comme coiffure un polo rouge, sorte de transaction entre le fez et le polo albanais de laine blanche; plutot grand, tres brun, la moustache courte et chatain fonce, il presente une physionomie etrange qu'animent des yeux gris clair toujours en mouvement; aimant la parole, prodigue de ses gestes, agile et presque fievreux, il se depense, cause, harangue, interpelle, va, vient, attend les nouvelles, et se montre plein de joie aux noms des arrivants. Il me presente ses deux freres, Kiamil bey et Hassan bey, s'excuse de ne pouvoir me consacrer tout son temps, mais ses freres, me dit-il, le remplaceront et il tient a ce que j'accepte l'hospitalite dans sa demeure. Le soir est venu; les femmes de Derwisch, voilees de blanc ou de noir avec un soin extreme, viennent de rentrer de leur promenade journaliere; tandis que Derwisch va les rejoindre au haremlik, Kiamil me fait entrer au selamlik et me montre le lit qu'on m'a apprete sur des tapis; puis il m'invite a venir avec son frere autour d'une table, ou l'on a prepare notre diner. Je puis ainsi saisir sur le vif les usages domestiques des beys les plus avances en culture et les plus riches de l'Albanie, car Derwisch bey est le chef de la famille des Bitchaktchy, qui est la premiere d'El-Bassam et, a part moi, je compare avec le pauvre bey, presque sauvage, de Kouksa, ses paysans et mes souvarys. Nous sommes quatre a table et quatre serviteurs sont autour de nous; ils apportent un plat de cuivre et une aiguiere et versent un peu d'eau sur les mains des assistants; puis le diner commence par un potage dans lequel ont ete coupes des foies de volailles; de l'ugurte ou fromage de lait aigre est ensuite presente a ceux qui en desirent: il fait partie de chaque repas et chacun en prend a sa guise; du mouton en sauce est le premier plat; les Albanais preparent de cette maniere soit le mouton, soit le boeuf, mais jamais le veau qu'ils excluent de leur alimentation; c'est alors une suite de legumes varies, une sorte de pate feuillete comme un gateau, avec des herbes hachees ressemblant a des epinards, des aubergines sautees au beurre, un plat de piments tres releves, qu'on denomme des cornes grecques, enfin le pilaff traditionnel, car ici le riz remplace la pomme de terre inconnue. A ces services succedent les entremets, des beignets d'abord et des gateaux de mais epais et nourrissants et pour finir, le meilleur du repas, des peches succulentes et juteuses, comme on croit n'en trouver qu'en France, et des raisins dores et exquis. Quelle abondance,--et quel estomac est necessaire pour faire honneur a une telle richesse alimentaire; le tout est servi dans des assiettes et des plats venus d'un grand magasin d'Occident et chaque invite a son couvert de table et son service a dessert; mais pourquoi faut-il qu'il n'y ait qu'un seul verre dans lequel chacun des assistants se fait servir la seule boisson permise, l'eau, et pourquoi pendant tout le repas chacun avec sa fourchette et sa cuiller, qui ne changent pas, prend-il a meme les plats tout ce qui lui convient? Apres ce plantureux diner, les chandelles sont enlevees, les serviteurs sortent. Kiamil et Hassan me souhaitent bon sommeil et la nuit coule, coupee par les arrivees des caravanes lointaines qui se pressent pour etre au lever du soleil a l'ouverture du congres albanais. * * * * * Dans la renaissance albanaise, le congres d'El-Bassam est une date: c'est le premier congres dont l'initiative appartient a des Albanais, qui ont voulu affirmer leur nationalite au centre de leur pays. Ils sont la une cinquantaine de delegues, tous gens influents dans leur ville, venus pour se concerter dans un meme esprit, celui de defendre et propager l'idee nationale albanaise; voici Midhat bey, un fonctionnaire du gouvernement de Salonique, directeur d'un journal albanais de cette ville, sous le pseudonyme de Luma Skendaud, et representant le club de Constantinople et celui de Salonique; voici Refik bey, de Tirana, delegue par le club de Tirana avec un hodja et un paysan; voici Kyrias, delegue de Monastir, qui m'interpelle en anglais et me presente une carte ou est inscrit: "George D. Kyrias, _sub-agent of the B. and F.B. Society and Honorary Dragoman of the Austro-Hungarian Consulate_"; voici Alex, le delegue de Cavaja, un Albanais de religion orthodoxe, qui parle un peu francais et est representant d'une maison de machines americaines; voici des hodja, des paysans, des commercants, des beys; mais ce sont les beys qui ont pris la direction et la tete du mouvement et du congres, qui le dominent et qui l'inspirent. C'est que ce congres est compose de delegues des clubs albanais existants. Or ces clubs sont l'armature du nationalisme albanais; ils ont ete crees et demeurent sous l'influence des beys. La revolution jeune-turque, qui a laisse etablir des clubs de toute nationalite dans l'empire, a ainsi ete indirectement la cause de la renaissance des ces nationalites, qu'elle pretendait absorber dans la communaute ottomane; chez les Albanais, depuis 1908, plus d'une centaine de clubs ont ainsi ete crees dans les villes et villages; il y en a eu de tres puissants et frequentes a Uskub, a Salonique, a Constantinople, ou fut longtemps le club central que presidait le Dr Temos, puis, sur tout le pourtour de l'Albanie, de Janina a Monastir et a Kalkandelem; a l'interieur du pays, le centre et le sud en furent parsemes; a partir de 1909, les Jeunes-Turcs chercherent tous les pretextes pour les fermer comme a Vallona, comme, a Tirana; mais le mouvement etait lance, il ne pouvait etre arrete; a El-Bassam, par exemple, sont organises deux clubs ayant le meme statut, le club Bachkim et le club Vlaznij; ils comptent un millier de membres et sont diriges par un bureau de sept personnes. Chaque membre paie un droit d'entree, qui est une sorte de don, selon sa richesse; il varie de plusieurs livres jusqu'a quelques piastres; la cotisation mensuelle est d'un medjidie; comme les Jeunes-Turcs n'ont pu introduire les memes divisions sociales qu'a Tirana, le club comprend toutes les classes de la population: beys, commercants, paysans, et represente toute l'activite du pays. Le congres ne s'occupa officiellement que des clubs et des ecoles albanaises et il prit a cet egard des decisions capitales, encore inconnues, qui engagent l'avenir et montrent les tendances du pays; dans des conversations particulieres, des questions fort importantes furent certainement agitees, comme celle des religions, des journaux et des rapports avec le gouvernement turc. Le congres designa trois commissions: une pour l'etude du budget, une pour l'organisation des clubs et une pour l'etablissement des ecoles. Pour etre assure d'un budget regulier, il fut decide que les clubs de chaque ville paieraient une somme determinee pour l'entretien des ecoles et la propagande; en outre, on sollicitait des souscriptions particulieres; elles sont venues assez genereuses: Refik bey versa 250 livres turques; un Albanais, commercant enrichi en Suede, envoya une grosse somme pour fonder un institut, des bibliotheques et cinquante ecoles; on espere de cette maniere recueillir des fonds importants. La commission des clubs fit adopter une resolution tendant a l'organisation rationnelle des clubs; ils seraient soumis a un statut unique, vote par l'assemblee, et un club central serait installe dans une ville qui n'est pas determinee, peut-etre a El-Bassam. Les plus importantes decisions touchent les ecoles: en Europe, pas un pays n'est aussi depourvu d'ecoles que l'Albanie, pas une population n'est aussi ignorante, pas un peuple n'est aussi eloigne de toute instruction, si rudimentaire qu'on la concoive; c'est le resultat voulu de la politique de Constantinople, qui entendait priver l'Albanie de toute voie de communication, de toute connaissance de l'exterieur, de tout contact avec le dehors et qui par cette methode pensait assurer plus aisement la fidelite des Albanais au Padischah. Les ecoles etaient suspectes, les journaux prohibes, l'ecriture en albanais proscrite. Aujourd'hui les beys croient que l'instruction sera le grand renovateur d'energie pour leur peuple et voici comment ils en concoivent l'organisation; rien n'existe, tout est a faire, a commencer par l'education des instituteurs; a El-Bassam il fut donc decide d'organiser une ecole normale, a la fois ecole pedagogique pour former des instituteurs, et ecole secondaire; la langue d'instruction sera la langue albanaise, comme dans toutes les ecoles de villages qui seront peu a peu fondees; ce point est capital et cette resolution met le Congres d'El-Bassam en opposition avec le Congres de Dibra, organise par les Jeunes-Turcs pour les besoins de leur politique; la langue turque sera apprise comme langue secondaire seulement et en meme temps que deux langues occidentales. On pouvait se demander quelles seraient les langues occidentales choisies; ceux qui croient a l'influence reelle de l'Italie et de l'Autriche et non pas seulement a des ambitions, a des emissaires et a des distributions, devaient penser que l'allemand et l'italien seraient choisi; il n'en a rien ete; ni l'une ni l'autre n'ont retenu l'attention du Congres; et c'est le francais et l'anglais qui ont ete adoptes. Comme je demandais la raison de ce choix, on me repondit: "Que nous ayons choisi le francais, cela n'etonnera personne; car cette langue est la veritable langue internationale des Balkans; d'ailleurs l'Albanie a des relations anciennes avec les pays latins, dont la France est le premier, et cette influence s'est fait sentir jusque dans notre langue; en albanais, nous avons un assez grand nombre de mots qui trahissent leur origine latine ou franque; ainsi moua (moi), pril (avril), mars (mars), des noms de fruits ou d'objets: pesc (peche), porte (porte), poule (poule), etc..."; et Derwisch bey concluait: "Nous ne pouvions pas ne pas choisir le francais; quant a l'anglais, ajoutait-il, nous avons ete plus hesitants, mais il nous a semble que, pour le commerce, c'etait encore cette langue que nous devions preferer." Cette ecole centrale et normale doit etre organisee pour recevoir 600 eleves internes, qui paieront le prix de pension de 10 napoleons par an. Son principal office, les premieres annees, sera de former les instituteurs necessaires pour enseigner dans les ecoles primaires. Celles-ci, au fur et a mesure des possibilites, seront ouvertes dans tous les villages importants. La premiere annee meme, pour hater leur ouverture, ce seront les beys les plus cultives qui seront instituteurs et c'est ainsi que Refik bey s'est inscrit comme instituteur pour Tirana. On ne saurait nier la noblesse de cet effort des Albanais influents pour instruire leur peuple et le tirer de l'ignorance ou la politique d'Abdul Hamid l'avait laisse. Mais reussiront-ils dans leur travail et sauront-ils pour le realiser se degager des discussions intestines? La question de la presse a fait l'objet de conversations nombreuses, sinon de discussions officielles du Congres. Jusqu'en 1908, les journaux albanais ont ete presque uniquement publies hors de l'Albanie et hors de la Turquie, qui ne les laissait pas penetrer dans l'Empire, et l'on peut dire que leur divulgation en Albanie est encore infime. C'est ainsi que paraissent ou qu'ont paru--car certains de ces journaux ont cesse leur publication--_Rrufeja_ (l'Eclair) en Haute-Egypte a Tubhar-Fayoum, _Shqypeja e Shqypeuis_ (l'Aigle de l'Albanie) a Sofia, _Dielli_ (le Soleil) a Boston, _Vatra_ (le Foyer), aujourd'hui disparu, a Miny en Egypte, _Albania_ a Londres, _Skkopi_ (le Baton) au Caire, enfin a Rome _la Natione Albanese_, qui parait en italien et qui, n'etant pas dirige par un Albanais, est suspect aux indigenes. Les dernieres annees, quelques autres journaux ont commence une propagande albanaise dans le pays meme: _Lirya_ (Liberte) dirige par Midhat bey, a Salonique, et _Dituria_ (Science), periodique publie aussi a Salonique, Korica, qui parait a Koritza, ainsi que _Lidja ordodokse_ (l'Union orthodoxe), le seul de tous ces organes qui soit orthodoxe grec, enfin _Zkuim 'i Shkipericse_ (Revue de l'Albanie), qui paraissait a Janina deux fois par semaine en albanais et en turc; les clubs voulaient aussi faire paraitre un grand journal a Monastir sous le nom de _Bashkim i Kombil_ (Union Nationale), mais les guerres ruinerent ce projet. La question politique proprement dite etait presente a l'esprit de tous, mais son acuite meme empechait toute discussion publique. Toutefois un des principaux membres du congres, qu'il me parait inutile de nommer, me tracait le tableau suivant des echanges de vues entre delegues: on reconnait a Ismail Kemal du talent et de l'influence; cette influence s'etend surtout chez les Toscs, de Vallona a Berat et meme a El-Bassam; mais beaucoup le tiennent en suspicion, les uns parce qu'il a ete anti-turc et a travaille jadis a l'independance de l'Albanie; d'autres parce qu'il a des accointances etrangeres qui leur paraissent suspectes, d'autres parce qu'il s'est efforce naguere d'attiser le fanatisme musulman contre les orthodoxes, alors qu'aujourd'hui il s'affirme l'ami de ces derniers; d'autres enfin par rivalite d'influence. Les Albanais cultives sentent l'etat d'inferiorite de leur pays et desirent avant tout la regeneration economique et intellectuelle de leur peuple; bien que souhaitant un regime de liberte pour leur pays, beaucoup parmi les musulmans n'etaient pas partisans d'une separation d'avec la Turquie; ils pensaient que l'independance complete serait nuisible a l'Albanie: "Pensez-y, me disait un bey, autonomie signifie bien liberte, mais il signifie que nous devrions tout faire nous-memes; or nous n'avons pas d'argent, pas d'organisation; alors que le monde entier s'est enrichi et outille, nous sommes pauvres en toute chose, nous n'avons ni une route veritable, ni un chemin de fer, ni un kilometre de telegraphe, ni une ecole a nous, ni un port, rien; en retard sur tous les peuples, comment reparer ce retard, sans argent? et nous n'avons nulle richesse liquide, aucune banque, aucun fonds monnaye; notre pays peut donner beaucoup dans l'avenir, mais il faut une mise a fonds perdu que la Turquie n'a pas faite depuis trente ans, par politique, mais qu'elle nous doit. L'autonomie est contraire a l'interet de l'Albanie; l'Albanie doit rester a la Turquie; dans dix ou vingt ans, quand notre pays se sera developpe economiquement, nous pourrons desirer utilement l'autonomie. Mais aujourd'hui, ce qu'il nous faudrait, c'est seulement une constitution avec sa triple garantie: liberte pour nos ecoles, nos clubs, notre langue; egalite dans l'attribution des depenses du budget avec les autres vilayets turcs; fraternite, c'est-a-dire traitement fraternel des Albanais par les Turcs qui les ont prives de tout depuis des siecles. Nos libertes politiques, la protection de notre nationalite, notre regeneration economique: c'est tout ce qu'il faut pour l'instant a la jeune Albanie; si l'on veut trop vite en faire une grande personne, elle mourra de consomption; l'independance pourrait etre la mort de l'Albanie." Le probleme religieux ne preoccupe pas moins les beys que les difficultes politiques; je crois reproduire assez exactement la realite en disant qu'ils s'efforcent d'allier leur veneration envers la religion musulmane a une tolerance sincere envers la religion catholique et la religion orthodoxe-grecque; j'ai vu le congres orner d'un croissant le drapeau rouge albanais et s'efforcer de le mettre en relief quand je photographiais les principaux personnages devant le drapeau deploye; je l'ai vu entourer les hodza d'une consideration particuliere; j'ai senti tout le respect que les beys portaient a l'ordre musulman albanais des Becktachi; mais s'ils sont disposes a faire de la religion musulmane une sorte de religion d'Etat, ils veulent, et sincerement semble-t-il, assurer la liberte pleine et effective aux Albanais catholiques et orthodoxes, a leurs pretres, a leurs institutions; je les ai entendus deplorer les divisions, condamner ceux qui les excitent, faire bon accueil et porter respect aux orthodoxes presents et aux catholiques. L'un d'eux me disait dans un jargon moitie francais, moitie turc: "lui catholique, lui orthodoxe, moi musulman, mais tous albanais". Il n'en demeure pas moins que, dans le sud de l'Albanie et en Epire, les orthodoxes seront attires vers la Grece et finiront par etre suspects, si les relations greco-albanaises continuent a etre tendues, d'autant qu'au sud de Vallona et meme dans la region de Berat on peut observer le meme phenomene social qu'en Vieille-Serbie: l'Albanais musulman est le grand proprietaire et l'orthodoxe le cultivateur. La situation des catholiques etait et sera bien differente. Les Balkans jusqu'a Andrinople vont etre peuples de populations toutes orthodoxes appartenant aux eglises grecque, serbe, bulgare, montenegrine et roumaine; des juifs assez nombreux etaient et seront concentres a Salonique, Monastir et Uskub; en dehors des Albanais, il n'y aura presque plus d'agglomerations nombreuses, soit musulmanes, soit catholiques; les deux groupes vont etre reunis dans l'Albanie du nord et du centre et jusqu'au Scoumbi, presque sans autre melange; quels vont etre leurs rapports? Actuellement, les catholiques sont etablis autour des archeveches de Scutari, de Durazzo, d'Uskub et autour de l'abbaye d'Orosch; ces quatre sieges dependent directement du Saint-Siege; ils sont _extra provincias ecclesiasticas_, selon le terme romain, et leur fondation est des plus anciennes dans les annales de l'eglise catholique; Scutari remonte a l'annee 387; parmi ses suffragants, Alessio date de la fin du VIe siecle, Pulati de 877 au moins, Sappa de 1062; Uskub etait deja metropole au Ve siecle et Durazzo a ete fonde en l'an 58 de notre ere; ce sont des titres de noblesse dans l'histoire de la hierarchie catholique, et c'est d'ailleurs cette longue tradition qui explique l'existence de trois archeveches, d'un abbe ayant rang d'archeveque et de trois eveques pour une population qui, d'apres les evaluations les plus optimistes, ne depasse pas 200 000 ames. Scutari seul possede des eveques suffragants, Mgr Aloys Bumoi a Alessio avec residence a Calmeti, Mgr Bernardin Slaku a Pulati, Mgr Georges Koletsi a Sappa avec residence a Neushati; l'archeveque et metropolitain de Scutari est depuis trois ans Mgr Jacques Sereggi, anterieurement eveque a Sappa; il evalue a 57 000 les catholiques de son diocese, a 30 000 ceux des dioceses d'Alessio et de Pulati et a 20 000 ceux de Sappa, au total a 87 000; tous sont groupes dans un territoire assez peu etendu entre la frontiere montenegrine et la mer. Il faut y joindre les Mirdites qui occupent les montagnes entre Scutari et la cote, d'une part, et le pays de Liouma; presque tous dependent de l'abbaye de Saint-Alexandre de Orosci ou Orosch, ancienne abbaye benedictine, qui au cours des siecles fut confiee au clerge seculier et soumise a l'eveque d'Alessio; Mgr Primo Dochi, abbe mitre d'Orosch, fort de la protection de l'Autriche et faisant valoir l'interet de grouper les Mirdites en un diocese separe, fit rendre le 25 octobre 1888 par le Saint-Siege le decret _Supra montem Mirditarum_ qui enlevait au diocese d'Alessio juridiction sur l'abbaye et, lui prenant cinq paroisses, les mit sous l'autorite de l'abbe; en 1890, trois autres paroisses prises a Sappa et en 1894 cinq a Alessio vinrent grossir la population catholique de l'abbaye, qui est evaluee a 25 000 ames. Tous ces chiffres sont d'ailleurs singulierement sujets a caution; ils me sont tres aimablement communiques avec d'autres precieux renseignements par le secretaire general de la Propagation de la Foi, M. Alexandre Guasco, et lui-meme indique les differences d'estimation entre les _Missiones catholicae_ editees par la S.C. de la Propagande et l'annuaire pontifical de Mgr Battandier; d'apres les renseignements recueillis sur place, j'ai l'impression que ces divers chiffres sont plutot exageres. Quoi qu'il en soit, un bloc de 100 000 catholiques albanais resiste autour de Scutari a toute penetration religieuse etrangere et il est lui-meme entoure de populations musulmanes albanaises compactes; dans cette partie du pays, l'Eglise orthodoxe n'a aucune organisation et pour ainsi dire aucun fidele. Dans le centre de l'Albanie, on evalue a moins de 15 000 le nombre des catholiques, qui vivent en petites communautes depuis Durazzo jusqu'a Delbenisti, residence de l'archeveque Mgr Primo Bianchi, et jusqu'a Kroia, Tirana, El-Bassam, etc.; quelques catholiques de rite grec, convertis, existent a Durazzo et a El-Bassam, ou leur cure, Papas Georgio, est assez connu; dans le sud de l'Albanie les catholiques sont aussi rares que les orthodoxes dans le nord, tandis que ces derniers y sont constitues en groupes de plus en plus compacts. Ainsi, dans l'Albanie autonome, la repartition des religions peut se resumer a grands traits dans les termes suivants: au nord, jusque vers l'embouchure de l'Ismi, un groupe de 100 000 catholiques, des tribus musulmanes plus nombreuses encore vivent sans melange d'orthodoxes; au centre, de l'embouchure de l'Ismi a l'embouchure de la Vopussa, la disparition graduelle des catholiques qui ne depassent pas 15 000 entraine l'accroissement des orthodoxes, les uns et les autres dilues dans une majorite musulmane; au sud de la Vopussa, les orthodoxes prennent peu a peu la majorite, les catholiques disparaissent completement, mais les musulmans restent assez nombreux et, a la difference de ce qui se passe chez les Albanais catholiques du nord, dans ces regions orthodoxes, surtout de l'Epire, les grands proprietaires sont generalement musulmans et les cultivateurs orthodoxes. De la sorte, dans l'ensemble de l'Albanie, les musulmans jouent un role preponderant et dominent en fait partout, sauf dans la region qu'occupent les belliqueux montagnards catholiques du nord. Par suite, un regime stable ne peut subsister en Albanie qu'avec le concours de cet element de la population. Ce concours ne sera pas tres facile a obtenir, car ces montagnards sont particularistes, soupconneux, tres jaloux de leur autonomie, d'autant plus mefiants qu'ils ont pour voisins les musulmans de Scutari qui sont parmi les plus fanatiques de tous les musulmans. D'autre part, leur attitude sera influencee fortement par le mot d'ordre donne par leurs cures; or, les cures de la Mirditie, rattaches a l'abbaye d'Orosch, sont diriges de main de maitre par l'abbe Mgr Primo Dochi qui est entierement devoue a l'Autriche et recoit les subsides reguliers du _Ballplatz_; l'archeveche de Scutari est a peu pres dans le meme cas, et c'est l'empereur Francois-Joseph, par exemple, qui donna les fonds necessaires a la construction du seminaire pontifical albanais[1]. Par cette voie, l'Autriche donnera ses conseils; et ces conseils auront d'autant plus d'importance que l'Albanie paisible exige des catholiques rassures. Les beys albanais d'El-Bassam s'y emploient, mais ce n'est pas en un jour que sera eteinte une animosite creee par des traditions, attisee par la Turquie et mise aujourd'hui au service d'interets politiques qui comptent bien en tirer parti[2]. NOTES DE BAS DE PAGE: [1] L'oeuvre francaise de la Propagation de la foi, qui a son siege a Paris, 20, rue Cassette, donne annuellement 2 000 francs a l'archeveche de Scutari, de 2 000 a 4 000 francs a Durazzo, de 5 500 a 7 000 francs a Uskub; elle a donne autrefois des sommes assez importantes aux autres dioceses, mais aujourd'hui elle ne donne qu'accidentellement a Alessio et elle n'alloue aucun subside a Pulati, Sappa et Orosch. [2] Les Albanais catholiques de Vieille-Serbie et de Macedoine dependaient de l'archeveque metropolitain d'Uskub ou Scoplje, dont la residence etait a Prizrend; depuis 1909, c'est Mgr Lazare Mildia qui occupe ce siege, dont dependent environ 17 000 catholiques, d'apres cet archeveque. Dans la nouvelle Serbie, une particularite assez singuliere va se trouver realisee: a l'extreme frontiere du territoire residera un archeveque albanais catholique, avec un clerge albanais et des fideles albanais dans la mesure ou ils demeureront dans le pays; cet archeveque dependra directement de Rome. D'autre part il existe, en droit sinon en fait, un eveche a Belgrade; il est sans titulaire et sans administrateur apostolique, les catholiques du rite latin ne depassant pas d'ailleurs 6 000 a 8 000 ames dans tout l'ancien royaume de Serbie; et ce siege depend de l'archeveche albanais de Scutari; il n'est pas douteux que cette situation demande des modifications compatibles avec le nouvel etat de choses politique et le conflit albano-serbe. On a annonce a la fin de l'ete 1913 que le gouvernement serbe desirait demander a Rome l'erection d'un archeveche serbe dependant directement de Rome, et les depeches ajoutaient par erreur que c'etait dans le dessein de se liberer du controle autrichien de l'archeveche de Sarajevo; le controle existant actuellement peut etre subordonne a des influences autrichiennes, mais c'est, pour le siege de Belgrade, celui du metropolite de Scutari. CHAPITRE V A LA TEKIE DES BECKTACHI D'EL-BASSAM La situation du monastere || D'El-Bassam a la tekie, le cimetiere || L'ordre des Becktachi || Son action politique et nationale || Sur la terrasse de la tekie || Les souvenirs et l'histoire de Scanderbeg || Le chant national albanais || Le sentiment commun. A cinquante metres au-dessus de la vallee, sur le revers meridional de la montagne de Krabe, la tekie des Becktachi d'El-Bassam etage ses constructions au milieu des grands arbres qui revetent de verdure et d'ombre toutes les pentes voisines. Deux routes se reunissent au pied du monastere albanais; l'une vient toute droite d'El-Bassam, distante d'a peine 3 kilometres; l'autre contourne la petite colline de Kracht qui dresse son dome verdoyant sur le cours du Scoumbi, le detourne et s'avance comme un eperon entre la ville et le fleuve; la vallee, resserree de la source a la sortie des montagnes, ne s'ouvre qu'en cet endroit pour former le bassin d'alluvions dont la ville d'El-Bassam tire sans doute son nom. Les constructeurs de monasteres ont toujours le sens des lieux et le gout des sites favorables; aussi est-ce a l'entree de ce bassin, au croisement des deux routes et les dominant, que la tekie a ete batie; de sa terrasse le regard suit a l'est la vallee du Scoumbi; au sud il voit encore le fleuve dont le lit fait un brusque coude au pied du monastere; a l'ouest il se prolonge jusqu'aux pentes lointaines bornant les champs de riz, de mais et de cereales, qui tapissent la plaine d'El-Bassam. Le Congres albanais d'El-Bassam vient de finir; dans la cour de la modeste maison ou il se reunit, les chefs ont fait deployer le drapeau rouge surmonte du croissant et ils m'ont demande de les photographier devant leur etendard. Puis l'un d'eux me dit comme pour me remercier: "Je veux vous conduire a la tekie voisine; vous verrez, le site est charmant et puis cela nous fera plaisir que vous visitiez le tombeau venere de nos saints qui y reposent." Kiamil bey m'entraine; il appelle un ami et un serviteur et ensemble nous sortons de la ville; bientot nous approchons d'une pelouse unie; comme fond, de grands arbres decoupent leur feuillage sur le ciel adouci; derriere nous, le soleil couchant prolonge nos silhouettes fantastiques et dore des pierres blanches nombreuses et pressees comme une armee, droites et piquees en terre comme de minuscules mausolees; dans leur rang, des cultivateurs passent de retour du travail et des anes broutent sans hate dans la paix du soir. Kiamil me dit: "Voyez, c'est notre cimetiere; nous le traversons pour aller a la tekie; regardez cette grande pierre toute blanche qui vient d'etre taillee; autour de celle-ci le sol n'est pas encore bien tasse; c'est qu'on passe peu du cote ou elle est plantee; un ami est la depuis peu; je l'ai perdu l'an dernier; on reconnait encore sa tombe; mais bientot ce sera difficile de la retrouver; les morts se renouvellent vite et les nouvelles pierres s'ajoutent aux anciennes partout ou il reste un espace a combler." A travers des pierres de toutes formes, nous passons: les unes sont taillees comme des pieux, d'autres plates et minces comme des palettes, celles-ci sont basses et presque brutes, celles-la sont soigneusement decoupees; mais toutes sont comme jetees pele-mele au hasard de la main; quelques-unes brisees gisent a terre; d'autres penchent deja et entre elles pousse fine et haute une herbe que les animaux viennent paitre dans ce champ des morts. * * * * * Sur le flanc de la montagne, un batiment d'un etage apparait: c'est le monastere; par un sentier facile, on y atteint sans peine et Kiamil me presente aux moines. Ceux-ci sont peu nombreux, et les constructions sont plus que suffisantes pour eux. La tekie n'est qu'une maison de l'ordre des Becktachi, dont le centre religieux est a Koniah, en Asie-Mineure; mais le centre albanais etait jusqu'a present a Kalkandelem et les Becktachi d'Albanie constituent un veritable ordre musulman albanais; dans leurs rangs, on ne compte a peu pres que des Albanais et ils possedent des tekie dans tout le pays, a Ipek, Diakovo et Prizrend dans le Nord, et surtout de tres nombreuses, avec des terres considerables, dans le Sud, chez les Toscs. Les moines veritables sont des derviches; mais a cote d'eux des beys albanais s'occupent comme economes de l'administration temporelle des terres; c'est ainsi qu'au Congres d'El-Bassam etait present a ce titre un bey de Kalkandelem, econome de la tekie centrale des Becktachi. Il est assez difficile de determiner l'action politique de l'ordre; a vrai dire, elle apparait surtout comme une action nationale albanaise. Jadis, quand les Albanais etaient tout puissants a Constantinople, les ministres qui entouraient le sultan etaient des Becktachi: au milieu du XIXe siecle et depuis le sultan Mahmoud ces usages ont disparu, mais sous le regne d'Abdul-Hamid les Becktachi furent en faveur aupres du Padischah. Leur caractere de religieux musulmans les defendit contre les Jeunes-Turcs, mais ceux-ci n'ont supporte qu'avec contrainte le nationalisme albanais, dont l'ordre est empreint; en Albanie ils sont invulnerables, car la population musulmane entiere, du riche bey au plus pauvre paysan, a pour eux un respect profond et une veneration sans reserve; dans chaque tekie des tombeaux de saints sont un lieu de pelerinage quotidien; chaque fidele y vient deposer son offrande forte ou modeste et l'ordre vit des revenus de ses terres et des dons des pieux mahometans. Ainsi, malgre l'opposition des doctrines religieuses, les formes de l'organisation ecclesiastique ne sont pas tres differentes chez les musulmans et chez les orthodoxes; chez les uns et chez les autres, a cote du clerge seculier, pope ou hodja, qui vit au milieu des fideles, participe a l'existence commune, prend femme et constitue un foyer, un element monastique s'est constitue depuis des siecles autour de sanctuaires, de tombeaux et de souvenirs reveres; des moines y vivent une vie conventuelle sous la direction d'un chef, et le monastere est devenu avec le temps un centre national autant que religieux, le foyer des nationalites en lutte, le temple vivant des traditions et des espoirs d'un peuple; dans ces regions disputees des Balkans, le monastere concentre tout ce qui demeure vivace dans les sentiments populaires. De meme que chez les orthodoxes, le moine, a la difference du pope, ne se marie pas pour consacrer toute son activite a la propagande et a la defense de son ideal religieux et national, de meme le Becktachi est derviche et, dans une ceremonie solennelle, prononce ses voeux et jure de ne pas prendre femme. Leur existence est partagee entre les prieres et ceremonies religieuses et les travaux des champs, et leur office est de veiller au tombeau confie a leur garde. C'est celui d'un grand saint de leur ordre, et son sepulcre est protege par une construction de pierre de forme hexagonale, situee a quelques metres au-dessus des autres batiments. Les moines m'y conduisent. Sur une des faces de l'edifice, une porte basse s'ouvre et sur les autres d'etroites fenetres; on me fait entrer; l'interieur est a peine eclaire; a meme le sol git une tombe de bois; un drap vert la recouvre en partie; au pied on a jete un linge brode; a la tete, la planche du tombeau supporte un piquet de bois, plante obliquement, autour duquel est enroule un voile de gaze. C'est tout; les murs, blanchis a la chaux, sont nus. Pas une inscription, pas un mot: c'est le silence de la mort. En sortant de la tekie, je demande a mon guide si les moines viennent mediter ici; il me repond simplement: ils n'en ont pas besoin, puisqu'ils vivent en ces lieux. Il etait difficile de pousser plus loin l'echange des idees, mais je cherchais a comprendre l'etat d'ame des derviches qui me conduisaient et sentir en quoi il differait de nos ermites d'Occident. Le saint, tel que se le figurent nos ames chretiennes, se forme comme ideal la contemplation de la Divinite, concue comme une personne infiniment parfaite qu'il aspire a connaitre et a imiter; sa conscience est le siege d'une lutte au profond de lui-meme, et sa saintete resulte d'une victoire dans un combat entre ses vertus proches de Dieu et ses instincts naturels qu'il veut reprimer; le saint, croyant a la perversite de la nature, s'efforce de triompher de ses astreintes et aspire a l'ideal divin, source de toute perfection; sa vie est donc tissee de luttes et n'est qu'une preparation a la mort, ou commence la vraie vie. Tel n'est point le sage, dont les hautes vertus sont reverees apres la mort comme pendant la vie par la piete musulmane. Allah et Mahomet sont les guides de son esprit, mais ces guides lui commandent de se conformer a la nature et, s'il est fidele a leurs preceptes, sa recompense sera dans leur paradis toutes les jouissances terrestres portees au centuple. Le sage donc contemple la nature et tout ce qui y participe; dans tout ce qui emane d'elle, il voit une flamme divine et il croit a sa beaute et a sa bonte premiere; s'il s'ecarte de la foule des hommes, c'est pour mieux communier dans l'immense nature, et s'il medite, c'est sur la vie qui eclate dans tout ce qui l'entoure. L'existence du sage est donc un hymne a la nature et a la vie, qu'il aspire a continuer apres la mort comme il l'a vecue ici-bas, dans la paix et l'harmonie, sans exces ni lutte, pour jouir des voluptes superieures dans l'infini repos. Ni tourment ni combat n'apparaissent dans la vie des moines musulmans, et la tekie est un asile ou l'esprit est en repos. La tombe sacree ne projette pas son ombre sur les existences voisines et les derviches qui m'entourent ne semblent connaitre que la beaute du site ou les a places le gout du fondateur de la tekie. Aussi le premier d'entre eux m'invite a m'asseoir sous les arbres proches devant la vallee ou l'ombre grandit. Une table est preparee; du raisin trempe dans l'eau fraiche et de minuscules tasses sont pleines d'un cafe odorant. La chaleur du jour tombe et deja le voile du soir s'etend sur le fond de la vallee, que domine la tekie, lorsqu'un de mes compagnons, emporte sans doute par les souvenirs des jours passes, entonne un air fier et melancolique, que les autres reprennent en choeur; c'est le chant albanais de Scanderbeg. * * * * * Rien ne montre mieux que l'Albanais musulman est d'abord Albanais; car Scanderbeg, dont le souvenir est vivant dans l'Albanie entiere, qu'est-ce autre chose que le dernier prince de l'Albanie independante en lutte contre le Turc, en meme temps que le defenseur de la Croix contre le Croissant? On sait son veritable nom, Georges Castriote, surnomme Iskender-Beg ou prince Alexandre, du temps que, prisonnier de guerre des Turcs, il faisait ses premieres armes en Asie Mineure; en 1443, il quitte avec des compagnons les camps turcs attaques par les Hongrois; par surprise il reprend aux Turcs la ville que son pere gouvernait, Kroia, et proclame la guerre sainte, la croisade contre le Turc; les autres chefs de clans le reconnaissent comme general et prince de la confederation albanaise a Alessio et, un quart de siecle durant, il les mene a la bataille contre l'Osmanlis; sa capitale, Kroia, est assiegee deux fois par les sultans Amurat et Mahomet II, mais il mene si bien la campagne que les armees turques sont affamees, coupees de leurs communications; leurs detachements sont surpris; elles doivent lever leur camp, et quand il meurt a Alessio en 1467 ou 1468, apres vingt-cinq annees de lutte interrompue par une seule treve, l'Albanie est libre et les clans federes. Mais lui mort, comme les generaux d'Alexandre se partageaient son empire, les beys lieutenants du prince Alexandre ne surent maintenir la confederation albanaise et, comme une grande houle, la conquete musulmane submergea le pays, convertit par la force la majorite des habitants et ferma a l'Occident ce territoire, jadis tete de pont de la chretiente au dela de l'Adriatique. Or ce ne sont pas seulement les Mirdites et les catholiques du nord de l'Albanie qui conservent avec une piete profonde le souvenir du heros chretien; c'est toute l'Albanie musulmane, orthodoxe et catholique, celle des tekie comme celle des monasteres, qui garde en sa memoire l'image du dernier defenseur de l'Albanie independante. Les siecles qui ont passe ont entoure son histoire d'une legende si populaire que, si l'unite de l'Albanie s'affirme, c'est ce souvenir qui en sera le plus fort ciment. Du passe si recule de leur race antique, l'epopee de Scanderbeg est ce qui survit dans l'ame populaire; c'est son etendard que l'Albanie autonome est allee retrouver dans sa capitale de Kroia: le drapeau ecarlate portant l'aigle noir a deux tetes; Ismail Kemal en a ecarte la croix, Essad Pacha l'a fait surmonter du croissant, mais chacun d'eux l'a pris comme le symbole vivant de la nation ressuscitee; et quand celle-ci exprime tout son desir latent de liberte et veut incarner sa foi en elle-meme dans un chant, c'est l'hymne grave et digne, fier et triste de Scanderbeg qu'elle reprend; en elle revit alors l'inconscient besoin de repeter par ces paroles d'antan les sentiments qui animent l'ame nationale et l'appretent a la lutte: O race de guerriers Enfants de Scanderbeg, Arrachez, o Albanais, La liberte de la Patrie. Assez d'esclavage, O pauvre Albanie, O freres, prenez le fusil; Mort ou Liberte! Aujourd'hui arborons notre drapeau, Allons a la montagne; Sur les pierres et les rocs Nous gagnerons notre liberte. La vie pour nous n'est que mensonge, Comme mensonge est notre esclavage. Comment pouvez-vous laisser l'Albanie Sans liberte? Tel est ce chant, dont j'essaie de reproduire aussi fidelement que possible le tour et la noble allure; de ses quatre strophes, la seconde sert de refrain et chaque couplet se termine ainsi sur le cri farouche: Mort ou Liberte! L'echo de la vallee vient de le redire pour la troisieme fois; sur cette note derniere le chant melancolique s'est termine; le silence et le calme se sont faits plus grands encore s'il est possible autour de la tekie; le vent est tombe et pas une branche ne bouge; les acacias et les lauriers remplissent l'air de leur senteur; les derniers rayons du soleil dorent un berceau de vignes au bord de la terrasse; voici l'heure du depart; le crepuscule est court et il faut etre a El-Bassam avant la nuit; mais avant de regagner la ville avec mes compagnons, je me fais, selon l'usage, ouvrir la porte du tombeau et je depose, d'apres la coutume albanaise, l'obole de l'hote, les pieces de cuivre dans un tronc amenage dans le mur, et les pieces d'argent sur le bois meme du cercueil. Et comme les moines expriment leurs voeux de longue et heureuse vie au "Franc" venu d'au dela des mers pour voir ses cousins d'Albanie, je leur souhaite un nouveau Scanderbeg qui ressuscite tout ce que j'ai vu en eux d'aspiration, de sentiment et d'ideal pendant ces heures passees a la tekie des Becktachi. CHAPITRE VI D'EL-BASSAM AU LAC D'OKRIDA Le depart d'El-Bassam || Babia Han || Kouks et le pont sur le Scoumbi || La chaumiere du paysan et son hospitalite || De Prienze au lac d'Okrida || Les paysans du centre de l'Albanie: beys et tenanciers || Petits proprietaires libres || Leurs rapports avec le pouvoir. Pour gagner le lac d'Okrida, il faut compter d'El-Bassam environ dix-huit heures de cheval; on remonte l'etroite vallee du Scoumbi et celle d'un de ses affluents, et pendant tout le parcours on rencontre a peine quatre ou cinq petits villages et quelques rares fermes isolees. Nous sommes deja le 5 septembre; les pluies d'automne vont commencer dans la montagne et nous ne saurions passer la nuit en plein air; aussi ai-je decide de franchir en un jour ce territoire inhospitalier; a deux heures du matin, dans la cour de la demeure de Derwisch bey, les chevaux sont selles et l'escorte attend. La nuit est fraiche et claire. La route est facile, elle suit le fond de la vallee, qui monte lentement et sert journellement a atteindre les terres qui des deux cotes de la rive sont partout cultivees; l'aurore ne tarde pas a eclairer les sommets; les contreforts rocheux des montagnes du sud se teintent de rose; peu a peu la lumiere descend les pentes; le froid se fait plus vif au fond de la vallee, nous poussons nos chevaux au trot, et quand nous parvenons au pont sur le Scoumbi, il est plein jour. En cet endroit le sentier ne suit plus le fleuve dans le coude allonge qu'il fait vers le nord, mais traverse la chaine a flanc de montagne; nous nous elevons sur une pente rocheuse ou les schistes apparaissent en larges trainees; dans la broussaille et dans les pierres les chevaux cherchent leur passage, et tout en bas nous apercevons le ruban clair de l'eau dont les meandres se detachent sur le feuillage sombre des fonds; le long de son cours on apercoit un campement, des tentes et des ouvriers qui travaillent a la construction d'une route; on m'apprend que ce sont des soldats revoltes du 23 avril, les "reactionnaires", a qui on a inflige comme punition la charge d'etablir la chaussee dans la gorge entre El-Bassam et Kouks. A sept heures, nous avons atteint le sommet de notre route et un mechant han, dit Babia Han, est le lieu traditionnel de repos apres une dure montee. Quelques Albanais y sejournent pendant la belle saison et offrent un peu de paille et d'avoine pour les chevaux et du pain de mais au voyageur. Apres une courte halte, nous continuons notre route en longeant la montagne a 400 ou 500 metres au-dessus du fleuve; le sentier n'est pas dangereux, mais tres mauvais par endroits, et les mechantes montures que j'ai louees a El-Bassam heurtent a chaque pas; bientot la pluie, menacante depuis quelques heures, se met a tomber; aussi est-ce avec un plaisir extreme que nous parvenons vers une heure et demie au village de Kouks, ou nous prendrons un peu de repos. C'est le plus gros village entre El-Bassam et le lac d'Okrida; ses maisons dispersees a mi-coteau sont entourees de terres bien entretenues et de beaux paturages. Une route le reliait au pont sur le Scoumbi situe cent metres plus bas, a trois quarts d'heure de marche environ; mais elle est si pleine de trous, si labouree par les eaux qu'elle est impraticable et que chacun descend du village au fleuve a travers champs au hasard des pentes: nouvel exemple de l'incurie administrative ottomane! Nous devions en avoir un autre bien plus remarquable encore sans tardee; a peine nous sommes-nous approches du fleuve, assez large en cet endroit, que nous apercevons le pont rompu apres la troisieme pile; tout le tablier et les autres piles gisent dans le lit, et leurs gros blocs encombrent la riviere; aucune passerelle n'a ete construite et nous devons traverser le fleuve a gue; par bonheur, le Scoumbi est aussi bas que possible en cette saison, mais aux hautes eaux la route est completement coupee. C'est au pont que notre escorte d'El-Bassam et nos chevaux nous quittent, pour etre remplaces par d'autres venus d'Okrida. Ceux qui sont venus jusqu'ici ont ordre de ne pas franchir le fleuve, et mon drogman et moi passons comme nous pouvons, nous et nos bagages, sur l'autre rive avec l'aide de gens du pays que le mudir ou maire de Kouks nous envoie. Ainsi transbordes, nous dejeunons frugalement pres de l'eau sous des hetres. Mais l'heure s'ecoule, et, comme soeur Anne, nous ne voyons rien venir sur la route d'Okrida. La position devient delicate; que faire dans ce village sans la moindre ressource? et si nous attendons trop longtemps, quand arriverons-nous? Apres maints pourparlers, le mudir me fournit un ane, sur lequel on charge nos bagages et que conduira un homme du pays. C'est tout ce que l'on peut trouver ici; un souvarys, mon drogman et moi ferons la route a pied, jusqu'a ce que nous rencontrions les gens d'Okrida. Mais tous ces arrangements ont pris du temps et il est deja cinq heures quand nous partons. * * * * * Nous quittons bientot la vallee du Scoumbi pour suivre celle d'un de ses affluents, le Langaica; c'est un torrent qui coule encaisse dans une gorge ou la route se faufile par un etroit passage; de chaque cote, sur les pentes, des grands arbres de toute essence couvrent la montagne et ferment l'horizon; bientot le ciel se couvre, une pluie fine embrume la vallee et la nuit tombe; a sept heures, il fait nuit noire, on n'entend que le grondement du torrent au-dessous de nous et le vent qui deferle dans les arbres; l'ouragan arrive, le vent hurle et passe sur la foret comme une vague immense qui