The Project Gutenberg EBook of Sapho, by Alphonse Daudet This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Sapho Author: Alphonse Daudet Release Date: October 21, 2004 [EBook #13825] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SAPHO *** This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Alphonse Daudet SAPHO (1884) Table des matieres I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV I -- Regardez-moi, voyons... J'aime la couleur de vos yeux... -- Comment vous appelez-vous? -- Jean. -- Jean tout court? -- Jean Gaussin. -- Du Midi, j'entends ca... Quel age? -- Vingt et un ans. -- Artiste? -- Non, madame. -- Ah! tant mieux... Ces bouts de phrases, presque inintelligibles au milieu des cris, des rires, des airs de danse d'une fete travestie, s'echangeaient -- une nuit de juin -- entre un _pifferaro_ et une femme fellah dans la serre de palmiers, de fougeres arborescentes, qui faisait le fond de l'atelier de Dechelette. Au pressant interrogatoire de l'Egyptienne, le _pifferaro_ repondait avec l'ingenuite de son age tendre, l'abandon, le soulagement d'un Meridional reste longtemps sans parler. Etranger a tout ce monde de peintres, de sculpteurs, perdu des en entrant dans le bal par l'ami qui l'avait amene, il se morfondait depuis deux heures, promenant sa jolie figure de blond hale et dore par le soleil, les cheveux en frisons serres et courts comme la peau de mouton de son costume; et un succes, dont il ne se doutait guere, se levait et chuchotait autour de lui. Des epaules de danseurs le bousculaient brusquement, des rires de rapins blaguaient la cornemuse qu'il portait tout de travers et sa defroque de montagne, lourde et genante dans cette nuit d'ete. Une Japonaise aux yeux de faubourg, des couteaux d'acier tenant son chignon remonte, fredonnait en l'agacant: _Ah! qu'il est beau, qu'il est beau, le postillon...[1]_; tandis qu'une _novio_ espagnole en blanches dentelles de soie, passant au bras d'un chef apache, lui fourrait violemment sous le nez son bouquet de jasmins blancs. Il ne comprenait rien a ces avances, se croyait extremement ridicule et se refugiait dans l'ombre fraiche de la galerie vitree, bordee d'un large divan sous les verdures. Tout de suite cette femme etait venue s'asseoir pres de lui. Jeune, belle? Il n'aurait su le dire... Du long fourreau de lainage bleu ou sa taille pleine ondulait, sortaient deux bras, ronds et fins, nus jusqu'a l'epaule; et ses petites mains chargees de bagues, ses yeux gris larges ouverts et grandis par les bizarres ornements de fer lui tombant du front, composaient un ensemble harmonieux. Une actrice sans doute. Il en venait beaucoup chez Dechelette; et cette pensee n'etait pas pour le mettre a l'aise, ce genre de personnes lui faisant tres peur. Elle lui parlait de tout pres, un coude au genou, la tete appuyee sur la main, avec une douceur grave, un peu lasse... "Du Midi vraiment?... Et des cheveux de ce blond-la!... Voila une chose extraordinaire." Et elle voulait savoir depuis combien de temps il habitait Paris, si c'etait tres difficile cet examen pour les consulats qu'il preparait, s'il connaissait beaucoup de monde et comment il se trouvait a la soiree de Dechelette, rue de Rome, si loin de son quartier Latin. Quand il dit le nom de l'etudiant qui l'avait amene... "La Gournerie... un parent de l'ecrivain... elle connaissait sans doute..." l'expression de ce visage de femme changea, s'assombrit subitement; mais il n'y prit pas garde, ayant l'age ou les yeux brillent sans rien voir. La Gournerie lui avait promis que son cousin serait la, qu'il le presenterait. "J'aime tant ses vers... je serais si heureux de le connaitre..." Elle eut un sourire de pitie pour sa candeur, un joli resserrement d'epaules, en meme temps qu'elle ecartait de sa main les feuilles legeres d'un bambou et regardait dans le bal si elle ne lui decouvrirait pas son grand homme. La fete a ce moment etincelait et roulait comme une apotheose de feerie. L'atelier, le hall plutot, car on n'y travaillait guere, developpe dans toute la hauteur de l'hotel et n'en faisant qu'une piece immense, recevait sur ses tentures claires, legeres, estivales, ses stores de paille fine ou de gaze, ses paravents de laque, ses verreries multicolores, et sur le buisson de roses jaunes garnissant le foyer d'une haute cheminee Renaissance, l'eclairage varie et bizarre d'innombrables lanternes chinoises, persanes, mauresques, japonaises, les unes en fer ajoure, decoupees d'ogives comme une porte de mosquee, d'autres en papier de couleur pareilles a des fruits, d'autres deployees en eventail, ayant des formes de fleurs, d'ibis, de serpents; et tout a coup de grands jets electriques, rapides et bleuatres, faisaient palir ces mille lumieres et givraient d'un clair de lune les visages et les epaules nues, toute la fantasmagorie d'etoffes, de plumes, de paillons, de rubans qui se froissaient dans le bal, s'etageaient sur l'escalier hollandais a large rampe menant aux galeries du premier que depassaient les manches des contrebasses et la mesure frenetique d'un baton de chef d'orchestre. De sa place, le jeune homme voyait cela a travers un reseau de branches vertes, de lianes fleuries qui se melaient au decor, l'encadraient et, par une illusion d'optique, jetaient au va-et- vient de la danse des guirlandes de glycine sur la traine d'argent d'une robe de princesse, coiffaient d'une feuille de dracaena un minois de bergere Pompadour; et pour lui maintenant l'interet du spectacle se doublait du plaisir d'apprendre par son Egyptienne les noms, tous glorieux, tous connus, que cachaient ces travestis d'une variete, d'une fantaisie si amusantes. Ce valet de chiens, son fouet court en bandouliere, c'etait Jadin; tandis qu'un peu plus loin cette soutane elimee de cure de campagne deguisait le vieil Isabey, grandi par un jeu de cartes dans ses souliers a boucles. Le pere Corot souriait sous l'enorme visiere d'une casquette d'invalide. On lui montrait aussi Thomas Couture en bouledogue, Jundt en argousin, Cham en oiseau des iles. Et quelques costumes historiques et graves, un Murat empanache, un prince Eugene, un Charles Ier, portes par de tout jeunes peintres, marquaient bien la difference entre les deux generations d'artistes; les derniers venus, serieux, froids, des tetes de gens de bourse vieillis de ces rides particulieres que creusent les preoccupations d'argent, les autres bien plus gamins, rapins, bruyants, debrides. Malgre ses cinquante-cinq ans et les palmes de l'Institut, le sculpteur Caoudal en hussard de baraque, les bras nus, ses biceps d'hercule, une palette de peintre battant ses longues jambes en guise de sabretache, tortillait un cavalier seul du temps de la Grande Chaumiere en face du musicien de Potter, en muezzin qui fait la fete, le turban de travers, mimant la danse du ventre et piaillant le "la Allah, il Allah" d'une voix suraigue. On entourait ces joyeux illustres d'un large cercle qui reposait les danseurs; et au premier rang, Dechelette, le maitre du logis, froncait sous un haut bonnet persan ses petits yeux, son nez kalmouck, sa barbe grisonnante, heureux de la gaiete des autres et s'amusant eperdument, sans qu'il y parut. L'ingenieur Dechelette, une figure du Paris artiste d'il y a dix ou douze ans, tres bon, tres riche, avec des velleites d'art et cette libre allure, ce mepris de l'opinion que donnent la vie de voyage et le celibat, avait alors l'entreprise d'une ligne ferree de Tauris a Teheran; et chaque annee, pour se remettre de dix mois de fatigues, de nuits sous la tente, de galopades fievreuses a travers sables et marais, il venait passer les grandes chaleurs dans cet hotel de la rue de Rome, construit sur ses dessins, meuble en palais d'ete, ou il reunissait des gens d'esprit et de jolies filles, demandant a la civilisation de lui donner en quelques semaines l'essence de ce qu'elle a de montant et de savoureux. "Dechelette est arrive." C'etait la nouvelle des ateliers, sitot qu'on avait vu se lever comme un rideau de theatre l'immense store de coutil sur la facade vitree de l'hotel. Cela voulait dire que la fete commencait et qu'on allait en avoir pour deux mois de musiques et festins, danses et bombances, tranchant sur la torpeur silencieuse du quartier de l'Europe a cette epoque des villegiatures et des bains de mer. Personnellement, Dechelette n'etait pour rien dans le bacchanal qui grondait chez lui nuit et jour. Ce noceur infatigable apportait au plaisir une frenesie a froid, un regard vague, souriant, comme hatschische, mais d'une tranquillite, d'une lucidite imperturbables. Tres fidele ami, donnant sans compter, il avait pour les femmes un mepris d'homme d'Orient, fait d'indulgence et de politesse; et de celles qui venaient la, attirees par sa grande fortune et la fantaisie joyeuse du milieu, pas une ne pouvait se vanter d'avoir ete sa maitresse plus d'un jour. "Un bon homme tout de meme..." ajouta l'Egyptienne qui donnait a Gaussin ces renseignements. S'interrompant tout a coup: -- Voila votre poete... -- Ou donc? -- Devant vous... en marie de village... Le jeune homme eut un "Oh!" desappointe. Son poete! Ce gros homme, suant, luisant, etalant des graces lourdes dans le faux-col a deux pointes et le gilet fleuri de Jeannot... Les grands cris desesperes du _Livre de l'Amour_ lui venaient a la memoire, du livre qu'il ne lisait jamais sans un petit battement de fievre; et tout haut, machinalement, il murmurait: _Pour animer le marbre orgueilleux de ton corps,_ _O Sapho, j'ai donne tout le sang de mes veines..._ Elle se retourna vivement, avec le cliquetis de sa parure barbare: -- Que dites-vous la? C'etaient des vers de La Gournerie; il s'etonnait qu'elle ne les connut pas. "Je n'aime pas les vers..." fit-elle d'un ton bref; et elle restait debout, le sourcil fronce, regardant la danse et froissant nerveusement les belles grappes lilas qui pendaient devant elle. Puis, avec l'effort d'une decision qui lui coutait: "Bonsoir..." et elle disparut. Le pauvre _pifferaro_ resta tout saisi. "Qu'est-ce qu'elle a?... Que lui ai-je dit?..." Il chercha, ne trouva rien, sinon qu'il ferait bien d'aller se coucher. Il ramassa melancoliquement sa cornemuse et rentra dans le bal, moins trouble du depart de l'Egyptienne que de toute cette foule qu'il devait traverser pour gagner la porte. Le sentiment de son obscurite parmi tant d'illustrations le rendait plus timide encore. Maintenant on ne dansait plus; quelques couples ca et la, acharnes aux dernieres mesures d'une valse qui mourait, et parmi eux Caoudal, superbe et gigantesque, tourbillonnant la tete haute avec une petite tricoteuse, coiffe au vent, qu'il enlevait sur ses bras roux. Par le grand vitrage du fond large ouvert, entraient des bouffees d'air matinales et blanchissantes, agitant les feuilles des palmiers, couchant les flammes des bougies comme pour les eteindre. Une lanterne en papier prit feu, des bobeches eclaterent, et tout autour de la salle, les domestiques installaient des petites tables rondes comme aux terrasses des cafes. On soupait toujours ainsi par quatre ou cinq chez Dechelette; et les sympathies en ce moment se cherchaient, se groupaient. C'etaient des cris, des appels feroces, le "Pil... ouit" du faubourg repondant au "You you you you" en crecelle des filles d'Orient, et des colloques a voix basse, et des rires voluptueux de femmes qu'on entrainait d'une caresse. Gaussin profitait du tumulte pour se glisser vers la sortie, quand son ami l'etudiant l'arreta, ruisselant, les yeux en boule, une bouteille sous chaque bras: "Mais ou etes-vous donc?... Je vous cherche partout... j'ai une table, des femmes, la petite Bachellery des Bouffes... En Japonaise, savez bien... Elle m'envoie vous chercher. Venez vite..." et il repartit en courant. Le _pifferaro_ avait soif; puis l'ivresse du bal le tentait, et le minois de la petite actrice qui de loin lui faisait des signes. Mais une voix serieuse et douce murmura pres de son oreille: "N'y va pas..." Celle de tout a l'heure etait la, tout contre lui, l'entrainant dehors, et il la suivit sans hesiter. Pourquoi? Ce n'etait pas l'attrait de cette femme; il l'avait a peine regardee, et l'autre la-bas qui l'appelait, dressant les couteaux d'acier de sa chevelure, lui plaisait bien davantage. Mais il obeissait a une volonte superieure a la sienne, a la violence impetueuse d'un desir. N'y va pas!... Et subitement ils se trouverent tous deux sur le trottoir de la rue de Rome. Des fiacres attendaient dans le matin bleme. Des balayeurs, des ouvriers allant au travail regardaient cette maison de fete grondante et debordante, ce couple travesti, un Mardi Gras en plein ete. "Chez vous, ou chez moi?..." demanda-t-elle. Sans bien s'expliquer pourquoi, il pensa que chez lui ce serait mieux, donna son adresse lointaine au cocher; et pendant la route qui fut longue ils parlerent peu. Seulement elle tenait une de ses mains entre les siennes qu'il sentait tres petites et glacees; et, sans le froid de cette etreinte nerveuse, il aurait pu croire qu'elle dormait, renversee au fond du fiacre, avec le reflet glissant du store bleu sur la figure. On s'arreta rue Jacob, devant un hotel d'etudiants. Quatre etages a monter, c'etait haut et dur." Voulez-vous que je vous porte?..." dit-il en riant, mais tout bas, a cause de la maison endormie. Elle l'enveloppa d'un lent regard, meprisant et tendre, un regard d'experience qui le jaugeait et clairement disait: "Pauvre petit..." Alors lui, d'un bel elan, bien de son age et de son Midi, la prit, l'emporta comme un enfant, car il etait solide et decouple avec sa peau blonde de demoiselle, et il monta le premier etage d'une haleine, heureux de ce poids que deux beaux bras, frais et nus, lui nouaient au cou. Le second etage fut plus long, sans agrement. La femme s'abandonnait, se faisait plus lourde a mesure. Le fer de ses pendeloques, qui d'abord le caressait d'un chatouillement, entrait peu a peu et cruellement dans sa chair. Au troisieme, il ralait comme un demenageur de piano; le souffle lui manquait, pendant qu'elle murmurait, ravie, la paupiere allongee: "Oh! m'ami, que c'est bon... qu'on est bien..." Et les dernieres marches, qu'il grimpait une a une, lui semblaient d'un escalier geant dont les murs, la rampe, les etroites fenetres tournaient en une interminable spirale. Ce n'etait plus une femme qu'il portait, mais quelque chose de lourd, d'horrible, qui l'etouffait, et qu'a tout moment il etait tente de lacher, de jeter avec colere, au risque d'un ecrasement brutal. Arrives sur l'etroit palier: "Deja..." dit-elle en ouvrant les yeux. Lui pensait: "Enfin!..." mais n'aurait pu le dire, tres pale, les deux mains sur sa poitrine qui eclatait. Toute leur histoire, cette montee d'escalier dans la grise tristesse du matin. II Il la garda deux jours; puis elle partit, lui laissant une impression de peau douce et de linge fin. Pas d'autre renseignement sur elle que son nom, son adresse et ceci: "Quand vous me voudrez, appelez-moi... je serai toujours prete..." La toute petite carte, elegante, odorante, portait: FANNY LEGRAND _6, rue de l'Arcade_ Il la mit a sa glace entre une invitation au dernier bal des Affaires Etrangeres et le programme enlumine et fantaisiste de la soiree de Dechelette, ses deux seules sorties mondaines de l'annee; et le souvenir de la femme, reste quelques jours autour de la cheminee dans ce delicat et leger parfum, s'evapora en meme temps que lui, sans que Gaussin, serieux, travailleur, se mefiant par-dessus tout des entrainements de Paris, eut eu la fantaisie de renouveler cette amourette d'un soir. L'examen, ministeriel aurait lieu en novembre. Il ne lui restait que trois mois pour le preparer. Apres, viendrait un stage de trois ou quatre ans dans les bureaux du service consulaire; puis il s'en irait quelque part, tres loin. Cette idee d'exil ne l'effrayait pas; car une tradition chez les Gaussin d'Armandy, vieille famille avignonnaise, voulait que l'aine des fils suivit ce qu'on appelle _la carriere_, avec l'exemple, l'encouragement et la protection morale de ceux qui l'y avaient precede. Pour ce provincial, Paris n'etait que la premiere escale d'une tres longue traversee, ce qui l'empechait de nouer aucune liaison serieuse en amour comme en amitie. Une semaine ou deux apres le bal de Dechelette, un soir que Gaussin, la lampe allumee, ses livres prepares sur la table, se mettait au travail, on frappa timidement; et, la porte ouverte, une femme apparut en toilette elegante et claire. Il la reconnut seulement quand elle eut releve sa voilette. -- Vous voyez, c'est moi... je reviens... Puis surprenant le regard inquiet, gene, qu'il jetait sur la besogne en train: -- Oh! je ne vous derangerai pas... je sais ce que c'est... Elle defit son chapeau, prit une livraison du _Tour du monde_, s'installa et ne bougea plus, absorbee en apparence par sa lecture; mais, chaque fois qu'il levait les yeux, il rencontrait son regard. Et vraiment il lui fallait du courage pour ne pas la prendre tout de suite entre ses bras, car elle etait bien tentante et d'un grand charme avec sa toute petite tete au front bas, au nez court, a la levre sensuelle et bonne, et la maturite souple de sa taille dans cette robe d'une correction toute parisienne, moins effrayante pour lui que sa defroque de fille d'Egypte. Partie le lendemain de bonne heure, elle revint plusieurs fois dans la semaine, et toujours elle entrait avec la meme paleur, les memes mains froides et moites, la meme voix serree d'emotion. -- Oh! je sais bien que je t'ennuie, lui disait-elle, que je te fatigue. Je devrais etre plus fiere... Si tu crois!... Tous les matins en m'en allant de chez toi, je jure de ne plus venir; puis ca me reprend, le soir, comme une folie. Il la regardait, amuse, surpris dans son dedain de la femme, par cette persistance amoureuse. Celles qu'il avait connues jusque-la, des filles de brasserie ou de skating, quelquefois jeunes et jolies, lui laissaient toujours le degout de leur rire bete, de leurs mains de cuisinieres, d'une grossierete d'instincts et de propos qui lui faisait ouvrir la fenetre derriere elles. Dans sa croyance d'innocent, il pensait toutes les filles de plaisir pareilles. Aussi s'etonnait-il de trouver en Fanny une douceur, une reserve vraiment femme, avec cette superiorite -- sur les bourgeoises qu'il rencontrait en province chez sa mere -- d'un frottis d'art, d'une connaissance de toutes choses, qui rendaient les causeries interessantes et variees. Puis elle etait musicienne, s'accompagnait au piano et chantait, d'une voix de contralto un peu fatiguee, inegale, mais exercee, quelque romance de Chopin ou de Schumann, des chansons de pays, des airs berrichons, bourguignons ou picards dont elle avait tout un repertoire. Gaussin, fou de musique, cet art de paresse et de plein air ou se plaisent ceux de son pays, s'exaltait par le son aux heures de travail, en bercait son repos delicieusement. Et de Fanny, cela surtout le ravissait. Il s'etonnait qu'elle ne fut pas dans un theatre, et apprit ainsi qu'elle avait chante au Lyrique. -- Mais pas longtemps... Je m'ennuyais trop... En elle effectivement rien de l'etudie, du convenu de la femme de theatre; pas l'ombre de vanite ni de mensonge. Seulement un certain mystere sur sa vie au-dehors, mystere garde meme aux heures de passion, et que son amant n'essayait pas de penetrer, ne se sentant ni jaloux ni curieux, la laissant arriver a l'heure dite sans meme regarder la pendule, ignorant encore la sensation de l'attente, ces grands coups a pleine poitrine qui sonnent le desir et l'impatience. De temps en temps, l'ete etant tres beau cette annee-la, ils s'en allaient a la decouverte de tous ces jolis coins des environs de Paris dont elle savait la carte precise et detaillee. Ils se melaient aux departs nombreux, turbulents, des gares de banlieue, dejeunaient dans quelque cabaret a la lisiere des bois ou des eaux, evitant seulement certains endroits trop courus. Un jour qu'il lui proposait d'aller aux Vaux-de-Cernay. -- Non, non... pas la... il y a trop de peintres... Et cette antipathie des artistes, il se rappela qu'elle avait ete l'initiation de leur amour. Comme il en demandait la raison: -- Ce sont, dit-elle, des detraques, des compliques qui racontent toujours plus de choses qu'il n'y en a... Ils m'ont fait beaucoup de mal... Lui protestait: -- Pourtant, l'art, c'est beau... Rien de tel pour embellir, elargir la vie. -- Vois-tu, m'ami, ce qui est beau, c'est d'etre simple et droit comme toi, d'avoir vingt ans et de bien s'aimer... Vingt ans! on ne lui eut pas donne davantage, a la voir si vivante, toujours prete, riant a tout, trouvant tout bon. Un soir, a Saint-Clair, dans la vallee de Chevreuse, ils arriverent la veille de la fete et ne trouverent pas de chambre. Il etait tard, il fallait une lieue de bois dans la nuit pour rejoindre le prochain village. Enfin on leur offrit un lit de sangle, reste libre au bout d'une grange ou dormaient des macons. -- Allons-y, dit-elle en riant... ca me rappellera mon temps de misere. Elle avait donc connu la misere. Ils se glisserent a tatons entre les lits occupes dans la grande salle crepie a la chaux, ou fumait une veilleuse au fond d'une niche sur la muraille; et toute la nuit serres l'un contre l'autre, ils etouffaient leurs baisers et leurs rires, en entendant ronfler, geindre de fatigue ces compagnons, dont les bourgerons, les lourdes chaussures de travail trainaient tout pres de la robe de soie et des fines bottes de la Parisienne. Au petit jour, une chatiere s'ouvrit au bas du large portail, un rai de lumiere blanche frola la sangle des lits, la terre battue, pendant qu'une voix enrouee criait: "Ohe! la coterie..." Puis il se fit, dans la grange redevenue obscure, un remue-menage penible et lent, des baillees, des etirements, de grosses toux, les tristes bruits humains d'une chambree qui s'eveille; et lourds, silencieux, les Limousins s'en allerent, un par un, sans se douter qu'ils avaient dormi pres d'une belle fille. Derriere eux, elle se leva, mit sa robe a tatons, tordit ses cheveux en hate: "Reste la... je reviens..." Elle rentrait au bout d'un moment avec une enorme brassee de fleurs des champs inondees de rosee. "Maintenant dormons..." dit-elle en eparpillant sur le lit cette odorante fraicheur de la flore matinale qui ravivait l'atmosphere autour d'eux. Et jamais elle ne lui avait paru si jolie qu'a cette entree de grange, riant dans le petit jour, avec ses legers cheveux tout envoles et ses herbes folles. Une autre fois, ils dejeunaient a Ville-d'Avray devant l'etang. Un matin d'automne enveloppait de brume l'eau calme, la rouille des bois en face d'eux; et seuls dans le petit jardin du restaurant, ils s'embrassaient en mangeant des ablettes. Tout a coup, d'un pavillon rustique branche dans le platane au pied duquel leur table etait mise, une voix forte et narquoise appela: "Dites donc, les autres, quand vous aurez fini de vous becoter..." Et la face de lion, la moustache rousse du sculpteur Caoudal se penchait dans l'embrasure en rondins du chalet. -- J'ai bien envie de descendre dejeuner avec vous... Je m'ennuie comme un hibou dans mon arbre... Fanny ne repondait pas, visiblement genee de la rencontre; lui, au contraire, accepta bien vite, curieux de l'artiste celebre, flatte de l'avoir a sa table. Caoudal, tres coquet dans une apparence negligee, mais ou tout etait calcule depuis la cravate en crepe de chine blanc pour eclaircir un teint sabre de rides et de couperoses, jusqu'au veston serre sur la taille encore svelte et les muscles en saillie, Caoudal lui parut plus vieux qu'au bal de Dechelette. Mais ce qui le surprit et meme l'embarrassait un peu, ce fut le ton d'intimite du sculpteur avec sa maitresse. Il l'appelait Fanny, la tutoyait. -- Tu sais, lui disait-il en installant son couvert sur leur nappe, je suis veuf depuis quinze jours. Maria est partie avec Morateur. Ca m'a laisse assez tranquille les premiers temps... Mais ce matin, en entrant a l'atelier, je me suis senti faignant comme tout... Impossible de travailler... Alors j'ai lache mon groupe et je suis venu dejeuner a la campagne. Fichue idee, quand on est seul... Un peu plus je larmoyais dans ma gibelotte... Puis regardant le Provencal dont la barbe follette et les cheveux boucles avaient le ton du sauternes dans les verres: -- Est-ce beau, la jeunesse!... Pas de danger qu'on le lache, celui-la... Et ce qu'il y a de plus fort, c'est que ca se gagne... Elle a l'air aussi jeune que lui... -- Malhonnete!... fit-elle en riant; et son rire sonnait bien la seduction sans age, la jeunesse de la femme qui aime et veut se faire aimer. "Etonnante... Etonnante..." murmurait Caoudal, qui l'examinait tout en mangeant, avec un pli de tristesse et d'envie grimacant au coin de sa bouche. -- Dis donc, Fanny, te rappelles-tu un dejeuner ici... c'est loin, dam!... nous etions Ezano, Dejoie, toute la bande... tu es tombee dans l'etang. On t'a habillee en homme, avec la tunique du garde- peche. Ca t'allait richement bien... -- Rappelle plus... fit-elle froidement, et sans mentir; car ces creatures changeantes et de hasard ne sont jamais qu'a l'heure presente de leur amour. Nulle memoire de ce qui preceda, nulle crainte de ce qui peut venir. Caoudal, au contraire, tout au passe, devidait a coups de sauternes ses exploits de robuste jeunesse, d'amour et de beuverie, parties de campagne, bals a l'Opera, charges d'atelier, batailles et conquetes. Mais, en se tournant vers eux avec l'eclair remonte a ses yeux de toutes les flammes qu'il remuait, il s'apercut qu'ils ne l'ecoutaient guere, occupes a egrener des raisins aux levres l'un de l'autre. -- Est-ce assez rasant ce que je vous raconte la... Mais si, mais si, je vous assomme... Ah! nom d'un chien... C'est bete d'etre vieux... Il se leva, jeta sa serviette -- Pour moi, le dejeuner, pere Langlois... cria-t-il vers le restaurant. Il s'eloigna tristement, trainant les pieds, comme ronge d'un mal incurable. Longtemps les amoureux suivirent sa longue taille qui se voutait sous les feuilles couleur d'or. "Pauvre Caoudal!... c'est vrai qu'il se tasse..." murmura Fanny d'un ton de douce commiseration; et comme Gaussin s'indignait que cette Maria, une fille, un modele, put s'amuser des souffrances d'un Caoudal et preferer au grand artiste... qui?... Morateur, un petit peintre sans talent, n'ayant pour lui que sa jeunesse, elle se mit a rire: "Ah! innocent... innocent..." et lui renversant la tete a deux mains sur ses genoux, elle le humait, le respirait, dans les yeux, dans les cheveux, partout, comme un bouquet. Le soir de ce jour-la, Jean pour la premiere fois coucha chez sa maitresse qui le tourmentait a ce sujet depuis trois mois: -- Mais enfin, pourquoi ne veux-tu pas? -- Je ne sais... ca me gene. -- Puisque je te dis que je suis libre, que je suis seule... Et la fatigue de la partie de campagne aidant, elle l'entraina rue de l'Arcade, tout pres de la gare. A l'entresol d'une maison bourgeoise d'apparence honnete et cossue, une vieille servante en bonnet paysan, l'air reveche, vint leur ouvrir. -- C'est Machaume... Bonjour Machaume... dit Fanny lui sautant au cou. Tu sais, le voila mon aime, mon roi... je l'amene... Vite, allume tout, fais la maison belle... Jean resta seul dans un tout petit salon aux fenetres cintrees et basses, drapees de la meme soie bleue banale qui couvrait les divans et quelques meubles laques. Aux murs trois ou quatre paysages egayaient et aeraient l'etoffe; tous portaient un mot de dedicace: "A Fanny Legrand", "A ma chere Fanny...". Sur la cheminee, un marbre demi-grandeur de la Sapho de Caoudal, dont le bronze est partout, et que Gaussin des sa petite enfance avait vu dans le cabinet de travail de pere. Et a la lueur de l'unique bougie posee pres du socle, il s'apercut de la ressemblance, affinee et comme rajeunissante, de cette oeuvre d'art avec sa maitresse. ces lignes du profil, ce mouvement de taille sous la draperie, cette rondeur filante des bras noues autour des genoux lui etaient connus, intimes; son oeil les savourait avec le souvenir de sensations plus tendres. Fanny, le trouvant en contemplation devant le marbre, lui dit d'un air degage: "Il y a quelque chose de moi, n'est ce pas?... le modele de Caoudal me ressemblait..." Et tout de suite elle l'emmena dans sa chambre, ou Machaume en rechignant installait deux couverts sur un gueridon; tous les flambeaux allumes, jusqu'aux bras de l'armoire a glace, un beau feu de bois, gai comme un premier feu, flambant sous le pare-etincelles, la chambre d'une femme qui s'habille pour le bal. -- J'ai voulu souper la, dit-elle en riant... nous serons plus vite au lit. Jamais Jean n'avait vu d'ameublement aussi coquet. Les lampes Louis XVI, les mousselines claires des chambres de sa mere et de ses soeurs ne donnaient pas la moindre idee de ce nid ouate, capitonne, ou les boiseries se cachaient sous des satins tendres, ou le lit n'etait qu'un divan plus large que les autres, etale au fond sur des fourrures blanches. Delicieuse, cette caresse de lumiere, de chaleur, de reflets bleus allonges dans les glaces biseautees, apres leur course a travers champs, l'ondee qu'ils avaient recue, la boue des chemins creux sous le jour qui tombait. Mais ce qui l'empechait de deguster en vrai provincial ce confort de rencontre, c'etait la mauvaise humeur de la servante, le regard soupconneux dont elle le fixait, au point que Fanny la renvoya d'un mot: "Laisse-nous Machaume... nous nous servirons..." Et comme la paysanne jetait la porte en s'en allant: "N'y fais pas attention, elle m'en veut de trop t'aimer... Elle dit que je perds ma vie... ces gens de campagne, c'est si rapace!... Sa cuisine, par exemple, vaut mieux qu'elle... goute-moi cette terrine de lievre." Elle decoupait le pate, debouchait le champagne, oubliait de se servir pour le regarder manger, faisant a chaque geste remonter jusqu'a l'epaule les manches d'une gandoura d'Alger, de laine souple et blanche, qu'elle portait toujours a la maison. Elle lui rappelait ainsi leur premiere rencontre chez Dechelette; et serres sur le meme fauteuil, mangeant dans la meme assiette, ils parlaient de cette soiree. -- Oh! moi, disait-elle, des que je t'ai vu entrer, j'ai eu envie de toi... J'aurais voulu te prendre, t'emmener tout de suite, pour que les autres ne t'aient pas... Et toi, qu'est-ce que tu pensais, quand tu m'as vue?... D'abord elle lui avait fait peur; puis il s'etait senti plein de confiance, en intimite complete avec elle. -- Au fait, ajouta-t-il, je ne t'ai jamais demande... Pourquoi t'es-tu fachee?... Pour deux vers de La Gournerie?... Elle eut le meme froncement de sourcils qu'au bal, puis un geste de tete: -- Des betises!... n'en parlons plus... Et les bras autour de lui: --C'est que j'avais un peu peur, moi aussi... j'essayais de me sauver, de me reprendre... mais je n'ai pas pu, je ne pourrai jamais... -- Oh! jamais. -- Tu verras. Il se contenta de repondre avec le sourire sceptique de son age, sans s'arreter a l'accent passionne, presque menacant, dont lui fut jete ce "tu verras...". Cette etreinte de femme etait si douce, si soumise; il croyait fermement n'avoir qu'un geste a faire pour se degager... Meme a quoi bon se degager?... Il etait si bien dans le dorlotement de cette chambre voluptueuse, si delicieusement etourdi par cette haleine en caresse sur ses paupieres qui battaient, lourdes de sommeil, pleines de visions fuyantes, bois rouilles, pres, meules ruisselantes, toute leur journee d'amour a la campagne... Au matin, il fut reveille en sursaut par la voix de Machaume criant au pied du lit, sans le moindre mystere: -- Il est la... il veut vous parler... -- Comment! il veut?... Je ne suis donc plus chez moi!... tu l'as donc laisse entrer... Furieuse, elle bondit, s'echappa de la chambre, a moitie nue, la batiste ouverte: -- Ne bouge pas, m'ami... je reviens... Mais il ne l'attendit pas et ne sentit tranquille que lorsqu'il fut leve a son tour, et vetu, ses pieds solides dans ses bottes. Tout en ramassant ses vetements dans la chambre hermetiquement close ou la veilleuse eclairait encore le desordre du petit souper, il entendait le bruit d'un debat terrible etouffe par les tentures du salon. Une voix d'homme, irritee d'abord, puis implorante, dont les eclats s'ecrasaient en sanglots, en larmoyantes faiblesses, alternait avec une autre voix qu'il ne reconnut pas tout de suite, dure et rauque, chargee de haine et de mots ignobles arrivant jusqu'a lui comme d'une dispute de brasserie de filles. Tout ce luxe amoureux en etait souille, degrade d'un eclaboussement de taches sur de la soie; et la femme salie aussi, au niveau d'autres qu'il avait meprisees auparavant. Elle rentra haletante, tordant d'un beau geste sa chevelure repandue: -- Est-ce bete un homme qui pleure!... Puis le voyant debout, habille, elle eut un cri de rage: -- Tu t'es leve!... recouche-toi... tout de suite... Je le veux... Subitement radoucie, et l'enlacant du geste et de la voix: -- Non, non... ne pars pas... tu ne peux pas t'en aller comme ca... D'abord je suis sure que tu ne reviendrais plus. -- Mais si... Pourquoi donc?... -- Jure que tu n'es pas fache, que tu viendras encore... oh! c'est que je te connais. Il jura ce qu'elle voulut, mais ne se recoucha pas malgre ses supplications et l'assurance reiteree qu'elle etait chez elle, libre de sa vie, de ses actes. A la fin elle sembla se resigner a le voir partir, et l'accompagna jusqu'a la porte, n'ayant plus rien de la faunesse en delire, bien humble au contraire, cherchant a se faire pardonner. Une longue et profonde caresse d'adieu les retint dans l'antichambre. "Alors... quand?..." lui demandait-elle, les yeux tout au fond des yeux. Il allait repondre, mentir sans doute, dans sa hate d'etre dehors, quand un coup de sonnette l'arreta. Machaume sortit de sa cuisine, mais Fanny lui fit signe: "Non... n'ouvre pas..." Et ils restaient la, tous les trois, immobiles, sans parler. On entendit une plainte etouffee, puis le froissement d'une lettre glissee sous la porte, et des pas qui descendaient lentement. -- Quand je te disais que j'etais libre... tiens!... Elle passa a son amant la lettre qu'elle venait d'ouvrir, une pauvre lettre d'amour, bien basse, bien lache, crayonnee en hate sur une table de cafe et dans laquelle le malheureux demandait grace pour sa folie du matin, reconnaissait n'avoir aucun droit sur elle que celui qu'elle voudrait bien lui laisser, priait a deux mains jointes qu'on ne l'exilat pas sans retour, promettant d'accepter tout, resigne a tout... mais ne pas la perdre, mon Dieu! ne pas la perdre... "Crois-tu!..." dit-elle avec un mauvais rire; et ce rire acheva de lui barrer le coeur qu'elle voulait conquerir. Jean la trouva cruelle. Il ne savait pas encore que la femme qui aime n'a d'entrailles que pour son amour, toutes ses forces vives de charite, de bonte, de pitie, de devouement absorbees au profit d'un etre, d'un seul. "Tu as bien tort de te moquer... cette lettre est horriblement belle et navrante..." et tout bas, d'une voix grave, en lui tenant les mains: -- Voyons... pourquoi le chasses-tu?... -- Je n'en veux plus... Je ne l'aime pas. -- Pourtant c'etait ton amant... Il t'a fait ce luxe ou tu vis, ou tu as toujours vecu, qui t'est necessaire. -- M'ami, dit-elle avec son accent de franchise, quand je ne te connaissais pas, je trouvais tout cela tres bien... Maintenant c'est une fatigue, une honte; j'en avais le coeur qui me levait... Oh! je sais, tu vas me dire que toi ce n'est pas serieux, que tu ne m'aimes pas... Mais ca, j'en fais mon affaire... Que tu le veuilles ou non, je te forcerai bien de m'aimer. Il ne repondit pas, convint d'un rendez-vous pour le lendemain, et se sauva, laissant quelques louis a Machaume, le fond de sa bourse d'etudiant, en paiement de la terrine. Pour lui, c'etait fini maintenant. De quel droit troubler cette existence de femme, et que pouvait-il lui offrir en echange de ce qu'il lui faisait perdre? Il lui ecrivit cela, le jour meme, aussi doucement, aussi sincerement qu'il put, mais sans lui avouer que de leur liaison, de ce caprice leger et aimable, il avait senti se degager tout a coup quelque chose de violent, de malsain, en entendant apres sa nuit d'amour ces sanglots d'amant trompe qui alternaient avec son rire a elle et ses jurons de blanchisseuse. Dans ce grand garcon, pousse loin de Paris, en pleine garrigue provencale, il y avait un peu de la rudesse paternelle, et toutes les delicatesses, toutes les nervosites de sa mere a laquelle il ressemblait comme un portrait. Et pour le defendre contre les entrainements du plaisir s'ajoutait encore l'exemple d'un frere de son pere, dont les desordres, les folies avaient a demi ruine leur famille et mis l'honneur du nom en peril. L'oncle Cesaire! Rien qu'avec ces deux mots et le drame intime qu'ils evoquaient, on pouvait exiger de Jean des sacrifices autrement terribles que celui de cette amourette a laquelle il n'avait jamais donne d'importance. Pourtant ce fut plus dur a rompre qu'il ne se l'imaginait. Formellement congediee, elle revint sans se decourager de ses refus de la voir, de la porte fermee, des consignes inexorables. "Je n'ai pas d'amour-propre..." lui ecrivait-elle. Elle guettait l'heure de ses repas au restaurant, l'attendait devant le cafe ou il lisait ses journaux. Et pas de larmes, ni de scenes. S'il etait en compagnie, elle se contentait de le suivre, d'epier le moment ou il restait seul. "Veux-tu de moi, ce soir?... Non?... Alors ce sera pour une autre fois." Et elle s'en allait avec la douceur resignee du forain qui reboucle sa balle, lui laissant le remords de ses duretes et l'humiliation du mensonge qu'il balbutiait a chaque rencontre. "L'examen tout proche... le temps qui manquait... Apres, plus tard, si ca la tenait encore..." De fait, il comptait, sitot recu, prendre un mois de vacances dans le Midi et qu'elle l'oublierait pendant ce temps-la. Malheureusement, l'examen passe, Jean tomba malade. Une angine, gagnee dans un couloir de ministere, et qui, negligee, s'envenima. Il ne connaissait personne a Paris, a part quelques etudiants de sa province, que son exigeante liaison avait eloignes et disperses. D'ailleurs il fallait ici plus qu'un devouement ordinaire, et des le premier soir ce fut Fanny Legrand qui s'installa pres de son lit, ne le quittant de dix jours, le soignant sans fatigue, sans peur ni degout, adroite comme une soeur de garde, avec des calineries tendres, qui parfois, aux heures de fievre, le reportaient a une grosse maladie d'enfance, lui faisaient appeler sa tante Divonne, dire "merci, Divonne", quand il sentait les mains de Fanny sur la moiteur de son front. -- Ce n'est pas Divonne... c'est moi... je te veille... Elle le sauvait des soins mercenaires, des feux eteints maladroitement, des tisanes fabriquees dans une loge de concierge; et Jean n'en revenait pas de ce qu'il y avait d'alerte, d'ingenieux, d'expeditif, dans ces mains d'indolence et de volupte. La nuit elle dormait deux heures sur le divan, -- un divan d'hotel du Quartier, moelleux comme la planche d'un poste de police. -- Mais, ma pauvre Fanny, tu ne vas donc jamais chez toi?... lui demandait-il un jour... Je suis mieux a present... Il faudrait rassurer Machaume. Elle se mit a rire. Beau temps qu'elle courait, Machaume, et toute la maison avec. On avait tout vendu, les meubles, la defroque, meme la literie. Il lui restait la robe qu'elle avait sur le dos et un peu de linge fin, sauve par sa bonne... Maintenant s'il la renvoyait, elle serait a la rue. III "Cette fois, je crois que j'ai trouve... Rue d'Amsterdam, vis-a- vis la gare... Trois pieces, et un grand balcon... Si tu veux, nous irons voir, apres ton ministere... c'est haut, cinq etages... mais tu me porteras. C'etait si bon, tu te rappelles..." Et tout amusee de ce souvenir, elle se frolait, se roulait dans son cou, cherchait l'ancienne place, sa place. A deux, dans leur garni d'hotel, avec les moeurs du quartier, ces traineries par l'escalier de filles en filets et en savates, ces cloisons de papier derriere lesquelles grouillaient d'autres menages, cette promiscuite des cles, des bougeoirs, des bottines, la vie devenait intolerable. Non pas a elle certes; avec Jean, le toit, la cave, meme l'egout, tout lui etait bon pour nicher. Mais la delicatesse de l'amant s'effarouchait de certains contacts, auxquels, garcon, il ne pensait guere. Ces menages d'une nuit le genaient, deshonoraient le sien, lui causaient un peu la tristesse et le degout de la cage des singes au Jardin des Plantes, grimacant tous les gestes et les expressions de l'amour humain. Le restaurant aussi l'ennuyait, ce repas qu'il fallait aller chercher deux fois par jour au boulevard Saint-Michel, dans une grande salle encombree d'etudiants, d'eleves des Beaux-Arts, peintres, architectes, qui sans le connaitre avaient l'habitude de sa figure, depuis un an qu'il mangeait la. Il rougissait -- en poussant la porte -- de tous ces yeux tournes vers Fanny, entrait avec la gene agressive des tout jeunes gens qui accompagnent une femme; et il craignait aussi la rencontre d'un de ses chefs du ministere ou de quelqu'un de son pays. Puis la question d'economie. -- Que c'est cher!... disait-elle chaque fois, emportant et commentant la petite note du diner... Si nous etions chez nous, j'aurais fait marcher la maison trois jours pour ce prix-la. -- Eh bien, qui nous empeche?... Et l'on se mit en quete d'une installation. C'est le piege. Tous y sont pris, les meilleurs, les plus honnetes, par cet instinct de proprete, ce gout du "home" qu'ont mis en eux l'education familiale et la tiedeur du foyer. L'appartement de la rue d'Amsterdam fut loue tout de suite et trouve charmant, malgre ses pieces en enfilade qui ouvraient, -- la cuisine et la salle sur une arriere-cour moisie ou montaient d'une taverne anglaise des odeurs de rincure et de chlore, -- la chambre sur la rue en pente et bruyante, secouee jour et nuit aux cahots des fourgons, camions, fiacres, omnibus, aux sifflets d'arrivee et de depart, tout le vacarme de la gare de l'Ouest developpant en face ses toitures en vitrage couleur d'eau sale. L'avantage, c'etait de savoir le train a sa porte, et Saint-cloud, Ville-d'Avray, Saint-Germain, les vertes stations des bords de la Seine presque sous leur terrasse. Car ils avaient une terrasse, large et commode, qui gardait de la munificence des anciens locataires une tente de zinc peinte en coutil raye, ruisselante et triste sous le crepitement des pluies d'hiver, mais ou l'on serait tres bien l'ete pour diner au bon air, comme dans un chalet de montagne. On s'occupa des meubles. Jean ayant fait part chez lui de son projet d'installation, tante Divonne, qui etait comme l'intendante de la maison, envoya l'argent necessaire; et sa lettre annoncait en meme temps le prochain arrivage d'une armoire, d'une commode, et d'un grand fauteuil canne, tires de la "Chambre du vent" a l'intention du Parisien. Cette chambre, qu'il revoyait au fond d'un couloir de Castelet, toujours inhabitee, les volets clos attaches d'une barre, la porte fermee au verrou, etait condamnee, par son exposition aux coups du mistral qui la faisaient craquer comme une chambre de phare. On y entassait des vieilleries, ce que chaque generation d'habitants releguait au passe devant les acquisitions nouvelles. Ah! si Divonne avait su a quelles singulieres siestes servirait le fauteuil canne, et que des jupons de surah, des pantalons a manchettes empliraient les tiroirs de la commode Empire... Mais le remords de Gaussin a ce sujet se trouvait perdu dans les mille petites joies de l'installation. C'etait si amusant, apres le bureau, entre chien et loup, de partir en grandes courses, serres au bras l'un de l'autre, et de s'en aller dans quelque rue de faubourg choisir une salle a manger, -- le buffet, la table et six chaises, ou des rideaux de cretonne a fleurs pour la croisee et le lit. Lui acceptait tout, les yeux fermes; mais Fanny regardait pour deux, essayait les chaises, faisait, glisser les battants de la table, montrait une experience marchandeuse. Elle connaissait les maisons ou l'on avait a prix de fabrique une batterie de cuisine complete pour petit menage, les quatre casseroles en fer, la cinquieme emaillee pour le chocolat du matin; jamais de cuivre, c'est trop long a nettoyer. Six couverts de metal avec la cuillere a potage et deux douzaines d'assiettes en faience anglaise, solide et gaie, tout cela compte, prepare, emballe comme une dinette de poupee. Pour les draps, serviettes, linges de toilette et de table, elle connaissait un marchand, le representant d'une grande fabrique de Roubaix, chez qui on payait a tant par mois; et toujours a guetter les devantures, en quete de ces liquidations, de ces debris de naufrage que Paris amene continuellement dans l'ecume de ses bords, elle decouvrait au boulevard de Clichy l'occasion d'un lit superbe, presque neuf, et large a y coucher en rang les sept demoiselles de l'ogre. Lui aussi, en revenant du bureau, essayait des acquisitions; mais il ne s'entendait a rien, ne sachant dire non, ni s'en aller les mains vides. Entre chez un brocanteur pour acheter un huilier ancien qu'elle lui avait signale, il rapportait en guise de l'objet deja vendu un lustre de salon a pendeloques, bien inutile puisqu'ils n'avaient pas de salon. -- Nous le mettrons dans la veranda... disait Fanny pour le consoler. Et le bonheur de prendre des mesures, les discussions sur la place d'un meuble; et les cris, les rires fous, les bras eperdus au plafond quand on s'apercevait que malgre toutes les precautions, malgre la liste tres complete des achats indispensables, il y avait toujours quelque chose d'oublie. Ainsi la rape a sucre. Concoit-on qu'ils allaient se mettre en menage sans rape a sucre!.... Puis, tout achete et mis en place, les rideaux pendus, une meche a la lampe neuve, quelle bonne soiree que celle de l'installation, la revue minutieuse des trois pieces avant de se coucher, et comme elle riait en l'eclairant pendant qu'il verrouillait la porte: -- Encore un tour, encore... ferme bien... Soyons bien chez nous... Alors ce fut une vie nouvelle, delicieuse. En quittant son travail, il rentrait vite, presse d'etre arrive, en pantoufles au coin de leur feu. Et dans le noir pataugeage de la rue, il se figurait leur chambre allumee et chaude, egayee de ses vieux meubles provinciaux que Fanny traitait par avance de debarras et qui s'etaient trouves de fort jolies anciennes choses; l'armoire surtout, un bijou Louis XVI, avec ses panneaux peints, representant des fetes provencales, des bergers en jaquettes fleuries, des danses au galoubet et au tambourin. La presence, familiere a ses yeux d'enfant, de ces vieilleries demodees lui rappelait la maison paternelle, consacrait son nouvel interieur dont il etait a gouter le bien-etre. Des son coup de sonnette, Fanny arrivait, soignee, coquette, "sur le pont", comme elle disait. Sa robe de laine noire, tres unie, mais taillee sur un patron de bon faiseur, une simplicite de femme qui a eu de la toilette, les manches retroussees, un grand tablier blanc; car elle faisait elle-meme leur cuisine et se contentait d'une femme de menage pour les grosses besognes qui gercent les mains ou les deforment. Elle s'y entendait meme tres bien, savait une foule de recettes, plats du Nord ou du Midi, varies comme son repertoire de chansons populaires que, le diner fini, le tablier blanc accroche derriere la porte refermee de la cuisine, elle entonnait de sa voix de contralto, meurtrie et passionnee. En bas la rue grondait, roulait en torrent. La pluie froide tintait sur le zinc de la veranda; et Gaussin, les pieds au feu, etale dans son fauteuil, regardait en face les vitres de la gare et les employes courbes a ecrire sous la lumiere blanche de grands reflecteurs. Il etait bien, se laissait bercer. Amoureux? Non; mais reconnaissant de l'amour dont on l'enveloppait, de cette tendresse toujours egale. Comment avait-il pu se priver si longtemps de ce bonheur, dans la crainte -- dont il riait maintenant -- d'un acoquinement, d'une entrave quelconque? Est-ce que sa vie n'etait pas plus propre que lorsqu'il allait de fille en fille, risquant sa sante? Aucun danger pour plus tard. Dans trois ans, quand il partirait, la brisure se ferait toute seule et sans secousse. Fanny etait prevenue; ils en parlaient ensemble, comme de la mort, d'une fatalite lointaine, mais ineluctable. Restait le grand chagrin qu'ils auraient chez lui en apprenant qu'il ne vivait pas seul, la colere de son pere si rigide et si prompt. Mais comment pourraient-ils savoir? Jean ne voyait personne a Paris. Son pere, "le consul" comme on disait la-bas, etait retenu toute l'annee par la surveillance du domaine tres considerable qu'il faisait valoir et ses rudes batailles avec la vigne. La mere, impotente, ne pouvait faire sans aide un pas ni un geste, laissant a Divonne la direction de la maison, le soin des deux petites soeurs jumelles, Marthe et Marie, dont la double naissance en surprise avait a tout jamais emporte ses forces actives. Quant a l'oncle Cesaire, le mari de Divonne, c'etait un grand enfant qu'on ne laissait pas voyager seul. Et Fanny maintenant connaissait toute la famille. Lorsqu'il recevait une lettre de Castelet, au bas de laquelle les bessonnes avaient mis quelques lignes de leur grosse ecriture a petits doigts, elle la lisait par-dessus son epaule, s'attendrissait avec lui. De son existence a elle il ne savait rien, ne s'informait pas. Il avait le bel egoisme inconscient de sa jeunesse, aucune jalousie, aucune inquietude. Plein de sa propre vie, il la laissait deborder, pensait tout haut, se livrait, pendant que l'autre restait muette. Ainsi les jours, les semaines s'en allaient dans une heureuse quietude un moment troublee par une circonstance qui les emut beaucoup, mais diversement. Elle se crut enceinte et le lui apprit avec une joie telle qu'il ne put que la partager. Au fond, il avait peur. Un enfant, a son age!... Qu'en ferait-il?... Devait-il le reconnaitre?... Et quel gage entre cette femme et lui, quelle complication d'avenir! Soudainement, la chaine lui apparut, lourde, froide et scellee. La nuit, il ne dormait pas plus qu'elle; et cote a cote dans leur grand lit, ils revaient, les yeux ouverts, a mille lieues l'un de l'autre. Par bonheur, cette fausse alerte ne se renouvela plus, et ils reprirent leur train de vie paisible, exquisement close. Puis l'hiver fini, le vrai soleil enfin revenu, leur case s'embellissait encore, agrandie de la terrasse et de la tente. Le soir, ils dinaient la sous le ciel teinte de vert, que rayait le sifflement en coup d'ongle des hirondelles. La rue envoyait ses bouffees chaudes et tous les bruits des maisons voisines; mais le moindre souffle d'air etait pour eux, et ils s'oubliaient des heures, leurs genoux enlaces, n'y voyant plus. Jean se rappelait des nuits semblables au bord du Rhone, revait de consulats lointains dans des pays tres chauds, de ponts de navires en partance ou la brise aurait cette haleine longue dont fremissait le rideau de la tente. Et lorsqu'une caresse invisible murmurait sur ses levres: "m'aimes-tu?..." il revenait toujours de tres loin pour repondre: "oh! oui, je t'aime..." Voila ce que c'est de les prendre si jeunes; ils ont trop de choses dans la tete. Sur le meme balcon, separe d'eux par une grille en fer enguirlandee de fleurs grimpantes, un autre couple roucoulait, M. et Mme Hettema, des gens maries, tres gros, dont les baisers claquaient comme des gifles. Merveilleusement appareilles, dans une conformite d'age, de gout, de lourdes tournures, c'etait touchant d'entendre ces amoureux a fin de jeunesse chanter en duo tout bas, en s'appuyant a la balustrade, de vieilles romances sentimentales... _Mais je l'entends qui soupire dans l'ombre_ _C'est un beau reve, ah! laissez-moi dormir._ Ils plaisaient a Fanny, elle aurait voulu les connaitre. Quelquefois meme la voisine et elle echangeaient par-dessus le fer noirci de la rampe un sourire de femmes amoureuses et heureuses; mais les hommes comme toujours se tenaient plus raides et l'on ne se parlait pas. Jean revenait du quai d'Orsay, une apres-midi, quand il s'entendit appeler au coin de la rue Royale. Il faisait un jour admirable, une lumiere chaude ou Paris s'epanouissait a ce tournant du boulevard qui par un beau couchant, vers l'heure du Bois, n'a pas son pareil au monde. -- Mettez-vous la, belle jeunesse, et buvez quelque chose... ca m'amuse les yeux de vous regarder. Deux grands bras l'avaient happe, assis sous la tente d'un cafe envahissant le trottoir de ses trois rangs de tables. Il se laissait faire, flatte d'entendre autour de lui ce public de provinciaux, d'etrangers, jaquettes rayees et chapeaux ronds, chuchoter curieusement le nom de Caoudal. Le sculpteur, attable devant une absinthe qui allait avec sa taille militaire et sa rosette d'officier, avait aupres de lui l'ingenieur Dechelette arrive de la veille, toujours le meme, hale et jaune, ses pommettes en saillie remontant ses petits yeux bons, sa narine gourmande qui reniflait Paris. Des que le jeune homme fut assis, Caoudal, le montrant avec une fureur comique: -- Est-il beau, cet animal-la... Dire que j'ai eu cet age et que je frisais comme ca... Oh! la jeunesse, la jeunesse... -- Toujours donc? fit Dechelette saluant d'un sourire la toquade de son ami. -- Mon cher, ne riez pas... Tout ce que j'ai, ce que je suis, les medailles, les croix, l'Institut, le tremblement, je le donnerais pour ces cheveux-la et ce teint de soleil... Puis revenant a Gaussin avec sa brusque allure: -- Et Sapho, qu'est-ce que vous en faites?... On ne la voit plus. Jean arrondissait les yeux, sans comprendre. -- Vous n'etes donc plus avec elle? Et devant son ahurissement, Caoudal ajouta sur un ton d'impatience: -- Sapho, voyons... Fanny Legrand... Ville-d'Avray... -- Oh! c'est fini, il y a longtemps... Comment lui vint ce mensonge? Par une sorte de honte, de malaise, a ce nom de Sapho donne a sa maitresse; la gene de parler d'elle avec d'autres hommes, peut-etre aussi le desir d'apprendre des choses qu'on ne lui aurait pas dites sans cela. -- Tiens! Sapho... Elle roule encore? demanda Dechelette distrait, tout a l'ivresse de revoir l'escalier de la Madeleine, le marche aux fleurs, la longue enfilade des boulevards entre deux rangs de bouquets verts. -- Vous ne vous la rappelez donc pas, chez vous, l'annee derniere!... Elle etait superbe dans sa tunique de fellah... Et le matin de cet automne, ou je l'ai trouvee dejeunant avec ce joli garcon chez Langlois, vous auriez dit une mariee de quinze jours. -- Quel age a-t-elle donc?... Depuis le temps qu'on la connait... Caoudal leva la tete pour chercher: "Quel age?.... quel age?... Voyons, dix-sept ans en 53, quand elle me posait ma figure... nous sommes en 73. Ainsi, comptez." Tout a coup ses yeux s'allumerent: "Ah! si vous l'aviez vue, il y a vingt ans... longue, fine, la bouche en arc, le front solide... Des bras, des epaules encore un peu maigres, mais cela allait bien a la brulure de Sapho... Et la femme, la maitresse!... Ce qu'il y avait dans cette chair a plaisir, ce qu'on tirait de cette pierre a feu, de ce clavier ou ne manquait pas une note... Toute la lyre!... comme disait La Gournerie." Jean, tres pale, demanda: -- Est-ce qu'il a ete son amant, aussi celui-la?... -- La Gournerie?... Je crois bien, j'en ai assez souffert... Quatre ans que nous vivions ensemble comme mari et femme, quatre ans que je la couvais, que je m'epuisais pour suffire a tous ses caprices... maitres de chant, de piano, de cheval, est-ce que je sais?... Et quand je l'ai eu bien polie, patinee, taillee en pierre fine, sortie du ruisseau ou je l'avais ramassee une nuit, devant le bal Ragache, ce bellatre astiqueur de rimes est venu me la prendre chez moi, a la table amie ou il s'asseyait tous les dimanches! Il souffla tres fort, comme pour chasser cette vieille rancune d'amour qui vibrait encore dans sa voix, puis il reprit, plus calme: -- D'ailleurs, sa canaillerie ne lui a pas profite... Leurs trois ans de menage, c'a ete l'enfer. Ce poete aux airs calins etait rat, mechant, maniaque. Ils se peignaient, fallait voir!... Quand on allait chez eux, on la trouvait un bandeau sur l'oeil, lui la figure sabree de griffes... Mais le beau, c'est lorsqu'il a voulu la quitter. Elle s'accrochait comme une teigne, le suivait, crevait sa porte, l'attendait couchee en travers de son paillasson. Une nuit, en plein hiver, elle est restee cinq heures en bas de chez la Farcy ou ils etaient montes toute la bande... Une pitie!... Mais le poete elegiaque demeurait implacable, jusqu'au jour ou pour s'en debarrasser il a fait marcher la police. Ah! un joli monsieur... Et comme fin finale, remerciement a cette belle fille qui lui avait donne le meilleur de sa jeunesse, de son intelligence et de sa chair, il lui a vide sur la tete un volume de vers haineux, baveux, d'imprecations, de lamentations, le _Livre de l'Amour_, son plus beau livre... Immobile, le dos tendu, Gaussin ecoutait, aspirant a tout petits coups par une longue paille la boisson glacee servie devant lui. Quelque poison, bien sur, qu'on lui avait verse la, et qui le gelait du coeur aux entrailles. Il grelottait malgre l'heure splendide, voyait dans une reculee blafarde des ombres qui allaient et venaient, un tonneau d'arrosage arrete devant la Madeleine, et cet entrecroisement de voitures roulant sur la terre molle silencieusement comme sur de la ouate. Plus de bruit dans Paris, plus rien que ce qui se disait a cette table. Maintenant Dechelette parlait, c'est lui qui versait le poison: -- Quelle atroce chose que ces ruptures... Et sa voix tranquille et railleuse prenait une expression de douceur, de pitie infinie... On a vecu des annees ensemble, dormi l'un contre l'autre, confondu ses reves, sa sueur. On s'est tout dit, tout donne. On a pris des habitudes, des facons d'etre, de parler, meme des traits l'un de l'autre. On se tient de la tete aux pieds... Le collage enfin!... Puis brusquement on se quitte, on s'arrache... Comment font-ils? Comment a-t-on ce courage?... Moi, jamais je ne pourrais... Oui, trompe, outrage, sali de ridicule et de boue, la femme pleurerait, me dirait: "Reste..." Je ne m'en irais pas... Et voila pourquoi, quand j'en prends une, ce n'est jamais qu'a la nuit... Pas de lendemain, comme disait la vieille France... ou alors le mariage. C'est definitif et plus propre. -- Pas de lendemain... pas de lendemain... Vous en parlez a votre aise. Il y a des femmes qu'on ne garde pas qu'une nuit... Celle-la par exemple... -- Je ne lui ai pas donne une minute de grace... fit Dechelette avec un placide sourire que le pauvre amant trouva hideux. -- Alors c'est que vous n'etiez pas son type, sans quoi... C'est une fille, quand elle aime, elle se cramponne... Elle a le gout du menage... Du reste, pas de chance dans ses installations. Elle se met avec Dejoie, le romancier; il meurt... Elle passe a Ezano, il se marie... Apres, est venu le beau Flamant, le graveur, l'ancien, modele, -- car elle a toujours eu le beguin du talent ou de la beaute, -- et vous savez son epouvantable aventure... -- Quelle aventure?..." demanda Gaussin, la voix etranglee; et il se remit a tirer sur sa paille, en ecoutant le drame d'amour, qui passionna Paris, il y a quelques annees. Le graveur etait pauvre, fou de cette femme; et de peur d'etre lache, pour lui maintenir son luxe, il fit de faux billets de banque. Decouvert presque aussitot, coffre avec sa maitresse, il en fut quitte pour dix ans de reclusion, elle six mois de prevention a Saint-Lazare, la preuve de son innocence ayant ete faite. Et Caoudal rappelait a Dechelette, -- qui avait suivi le. proces, -- comme elle etait jolie sous son petit bonnet de Saint Lazare, et crane, pas geignarde, fidele a son homme jusqu'au bout... Et sa reponse a ce vieux cornichon de president, et le baiser qu'elle envoyait a Flamant par-dessus les tricornes des gendarmes, en lui criant d'une voix a attendrir les pierres: "T'ennuie pas, m'ami... Les beaux jours reviendront, nous nous aimerons encore!..." Tout de meme, ca l'avait un peu degoutee du menage, la pauvre fille. "Depuis, lancee dans le monde chic, elle a pris des amants au mois, a la semaine, et jamais d'artistes... Oh! les artistes, elle en a une peur... J'etais le seul, je crois bien, qu'elle eut continue a voir... De loin en loin elle venait fumer sa cigarette a l'atelier. Puis j'ai passe des mois sans entendre parler d'elle, jusqu'au jour ou je l'ai retrouvee en train de dejeuner avec ce bel enfant et lui mangeant des raisins sur la bouche. Je me suis dit: voila ma Sapho repincee." Jean ne put en entendre davantage. Il se sentait mourir de tout ce poison absorbe. Apres le froid de tout a l'heure, une brulure lui tordait la poitrine, montait a sa tete bourdonnante et pres d'eclater comme une tole chauffee a blanc. Il traversa la chaussee, en chancelant sous les roues des voitures. Des cochers criaient. A qui en avaient-ils, ces imbeciles? En passant sur le marche de la Madeleine, il fut trouble par une odeur d'heliotrope, l'odeur preferee de sa maitresse. Il pressa le pas pour la fuir, et furieux, dechire, il pensait tout haut: "ma maitresse!... oui, une belle ordure... Sapho, Sapho... Dire que j'ai vecu un an avec ca!..." Il repetait le nom avec rage, se rappelant l'avoir vu sur les petits journaux parmi d'autres sobriquets de filles, dans le grotesque Almanach-Gotha de la galanterie: Sapho, Cora, Caro, Phryne, Jeanne de Poitiers, le Phoque... Et avec les cinq lettres de son nom abominable, toute la vie de cette femme lui passait en fuite d'egout sous les yeux... L'atelier de Caoudal, les trepignees chez La Gournerie, les factions de nuit devant les bouges ou sur le paillasson du poete... Puis le beau graveur, les faux, la cour d'assises... et le petit bonnet du bagne qui lui allait si bien, et le baiser jete a son faussaire: "T'ennuie pas, m'ami..." M'ami! le meme nom, la meme caresse que pour lui... Quelle honte! Ah! il allait joliment te balayer ces saletes-la... Et toujours cette odeur d'heliotrope qui le poursuivait dans un crepuscule du meme lilas pale que la toute petite fleur. Tout a coup, il s'apercut qu'il etait encore a arpenter le marche comme un pont de bateau. Il reprit sa course, arriva d'une traite rue d'Amsterdam, bien decide a chasser cette femme de chez lui, a la jeter sur l'escalier sans explication, en lui crachant l'injure de son nom dans le dos. A la porte il hesita, reflechit, fit quelques pas encore. Elle allait crier, sangloter, lacher par la maison tout son vocabulaire du trottoir, comme la-bas, rue de l'Arcade... Ecrire?... oui, c'est cela, il valait mieux ecrire, lui regler son compte en quatre mots, bien feroces. Il entra dans une taverne anglaise, deserte et morne sous le gaz qu'on allumait, s'assit a une table empoissee, pres de l'unique consommateur, une fille a tete de mort qui devorait du saumon fume, sans boire. Il demanda une pinte d'ale, n'y toucha pas et commenca une lettre. Mais trop de mots se pressaient dans sa tete, qui voulaient sortir a la fois, et que l'encre decomposee et grumeleuse tracait lentement a son gre. Il dechirait deux ou trois commencements, s'en allait enfin sans ecrire, quand tout bas pres de lui une bouche pleine et vorace demanda timidement: "Vous ne buvez pas?... on peut?..." Il fit signe que oui. La fille se jeta sur la pinte et la vida d'une goulee violente qui revelait la detresse de cette malheureuse, ayant tout juste dans sa poche de quoi rassasier sa faim sans l'arroser d'un peu de biere. Une pitie lui vint, qui l'apaisa, l'eclaira subitement sur les miseres d'une vie de femme; et il se mit a juger plus humainement, a raisonner son malheur. Apres tout, elle ne lui avait pas menti; et s'il ne savait rien de sa vie, c'est qu'il ne s'en etait jamais soucie. Que lui reprochait-il?... Son temps a Saint-Lazare?... Mais puisqu'on l'avait acquittee, portee presque en triomphe a la sortie... Alors, quoi? D'autres hommes avant lui?... Est-ce qu'il ne le savait pas?... Quelle raison de lui en vouloir davantage, parce que les noms de ces amants etaient connus, celebres, qu'il pouvait les rencontrer, leur parler, regarder leurs portraits aux devantures? Devait-il lui faire un crime d'avoir prefere ceux-la? Et tout au fond de son etre, se levait une fierte mauvaise, inavouable, de la partager avec ces grands artistes, de se dire qu'ils l'avaient trouvee belle. A son age on n'est jamais sur, on ne sait pas bien. On aime la femme, l'amour; mais les yeux et l'experience manquent, et le jeune amant qui vous montre un portrait de sa maitresse, cherche un regard, une approbation qui le rassurent. La figure de Sapho lui semblait grandie, aureolee, depuis qu'il la savait chantee par La Gournerie, fixee par Caoudal dans le marbre et le bronze. Mais brusquement repris de rage, il quittait le banc ou sa meditation l'avait jete sur un boulevard exterieur, au milieu des cris d'enfants, des commerages de femmes d'ouvriers dans la poudreuse soiree de juin; et il se remettait a marcher, a parler tout haut, furieusement... Joli, le bronze de Sapho... du bronze de commerce, qui a traine partout, banal comme un air d'orgue, comme ce mot de Sapho qui a force de rouler les siecles s'est encrasse de legendes immondes sur sa grace premiere, et d'un nom de deesse est devenu l'etiquette d'une maladie... Quel degout que tout cela, mon Dieu!... Il s'en allait ainsi, tour a tour apaise ou furieux, a ce remous d'idees, de sentiments contraires. Le boulevard s'assombrissait, devenait desert. Une fadeur acre trainait dans l'air chaud; et il reconnaissait la porte du grand cimetiere ou il etait venu l'annee d'avant assister avec toute la jeunesse a l'inauguration d'un buste de Caoudal sur la tombe de Dejoie, le romancier du quartier Latin, l'auteur de Cenderinette. Dejoie, Caoudal! L'etrange accent que ces noms prenaient pour lui depuis deux heures! et comme elle lui semblait menteuse et lugubre, l'histoire de l'etudiante et de son petit menage, maintenant qu'il en savait les tristes dessous, qu'il avait appris par Dechelette l'affreux surnom donne a ces mariages du trottoir. Toute cette ombre, plus noire du voisinage de la mort, l'effrayait. Il revint sur ses pas, frolant des blouses qui rodaient, silencieuses comme des ailes de nuit, des jupes sordides a la porte de bouges dont les vitres depolies decoupaient de grandes lumieres de lanterne magique ou des couples passaient, s'embrassaient... Quelle heure?... Il se sentait brise, comme une recrue a la fin de l'etape; et de sa douleur assourdie, tombee dans ses jambes, il ne lui restait que la courbature. Oh! se coucher, dormir... Puis au reveil, froidement, sans colere, il dirait a la femme: "Voila... je sais qui tu es... Ce n'est pas ta faute ni la mienne; mais nous ne pouvons plus vivre ensemble. Separons-nous..." Et pour se mettre a l'abri de ses poursuites, il irait embrasser sa mere et ses soeurs, secouer au vent du Rhone, au libre et vivifiant mistral, les souillures et l'effroi de son mauvais reve. Elle s'etait couchee, lasse d'attendre, et dormait en plein sous la lampe, un livre ouvert sur le drap devant elle. Son approche ne l'eveilla pas; et debout pres du lit, il la regardait curieusement comme une femme nouvelle, une etrangere qu'il aurait trouvee la. Belle, oh! belle, les bras, la gorge, les epaules, d'un ambre fin, solide, sans tache ni felure. Mais sur ces paupieres rougies, -- peut-etre le roman qu'elle lisait, peut-etre l'inquietude, l'attente, -- sur ces traits detendus dans le repos et que ne soutenait plus l'apre desir de la femme qui veut etre aimee, quelle lassitude, quels aveux! Son age, son histoire, ses bordees, ses caprices, ses collages, et Saint-Lazare, les coups, les larmes, les terreurs, tout se voyait, s'etalait; et les meurtrissures violettes du plaisir et de l'insomnie, et le pli de degout affaissant la levre inferieure, usee, fatiguee comme une margelle ou tout le communal est venu boire, et la bouffissure commencante qui delie les chairs pour les rides de la vieillesse. Cette trahison du sommeil, le silence de mort enveloppant cela, c'etait grand, c'etait sinistre; un champ de bataille a la nuit, avec toute l'horreur qui se montre et celle qu'on devine aux vagues mouvements de l'ombre. Et tout a coup il vint au pauvre enfant une grosse, une etouffante envie de pleurer. IV Ils achevaient de diner, la fenetre ouverte, au long sifflement des hirondelles saluant la tombee de la lumiere. Jean ne parlait pas, mais il allait parler et toujours de la meme cruelle chose qui le hantait, et dont il torturait Fanny, depuis la rencontre avec Caoudal. Elle, voyant ses yeux baisses, l'air faussement indifferent qu'il prenait pour de nouvelles questions, devina et le prevint: -- Ecoute, je sais ce que tu vas me dire... epargne-nous, je t'en prie... on s'epuise a la fin... puisque c'est mort, tout ca, que je n'aime que toi, qu'il n'y a plus que toi au monde... -- Si c'etait mort comme tu dis, tout ce passe... Et il la regardait au fond de ses beaux yeux d'un gris frissonnant et changeant a chaque impression: -- ... Tu ne garderais pas des choses qui te le rappellent... oui, la-haut dans l'armoire... Le gris se velouta d'un noir d'ombre: -- Tu sais donc? Tout ce fatras de lettres d'amour, de portraits, ces archives galantes et glorieuses sauvees de tant de debacles, il allait donc falloir s'en defaire! -- Au moins me croiras-tu apres? Et sur un sourire incredule qui la defiait, elle courut chercher le coffret de laque dont les ferrures ciselees entre les piles delicates de son linge avaient si fort intrigue son amant depuis quelques jours. -- Brule, dechire, c'est a toi... Mais il ne se pressait pas de tourner la petite clef, regardait les cerisiers a fruits de nacre rose et les vols de cigognes incrustes sur le couvercle qu'il fit sauter brusquement... Tous les formats, toutes les ecritures, papiers de couleur aux en-tetes dores, vieux billets jaunis casses aux pliures, griffonnages au crayon sur des feuilles de carnet, des cartes de visite, en tas, sans ordre, comme en un tiroir souvent fouille et bouscule ou lui- meme enfoncait maintenant ses mains tremblantes... -- Passe-les-moi. Je les brulerai sous tes yeux. Elle parlait fievreusement, accroupie devant la cheminee, une bougie allumee par terre, a cote d'elle. -- Donne... Mais lui: -- Non... attends... Et plus bas, comme honteux: -- Je voudrais lire... -- Pourquoi? tu vas te faire mal encore... Elle ne songeait qu'a sa souffrance et non a l'indelicatesse de livrer ainsi les secrets de passion, la confession sur l'oreiller de tous ces hommes qui l'avaient aimee; et se rapprochant, toujours a genoux, elle lisait en meme temps que lui, l'epiait du coin de l'oeil. Dix pages, signees La Gournerie, 1861, d'une ecriture longue et feline, dans lesquelles le poete, envoye en Algerie pour le compte-rendu officiel et lyrique du voyage de l'empereur et de l'imperatrice, faisait a sa maitresse une description eblouissante des fetes. Alger debordant et grouillant, vraie Bagdad des Mille et Une Nuits; toute l'Afrique accourue, entassee autour de la ville, battant ses portes a les rompre, comme un simoun. Caravanes de negres et de chameaux charges de gomme, tentes de poil dressees, une odeur de musc humain sur toute cette singerie qui bivouaquait au bord de la mer, dansait la nuit autour de grands feux, s'ecartait chaque matin devant l'arrivee des chefs du Sud pareils a des Rois Mages avec la pompe orientale, les musiques discordantes, flutes de roseau, petits tambours rauques, le goum entourant l'etendard du Prophete aux trois couleurs; et derriere, menes en laisse par des negres, les chevaux destines en present a l'_Emberour_, vetus de soie, caparaconnes d'argent, secouant a chaque pas des grelots et des broderies... Le genie du poete rendait tout cela vivant et present; les mots brillaient sur la page, comme ces pierres sans monture que jugent les joailliers sur du papier. Vraiment elle pouvait etre fiere, la femme aux genoux de qui l'on jetait ces richesses. Fallait-il qu'elle fut aimee, puisque, malgre la curiosite de ces fetes, le poete ne songeait qu'a elle, mourait de ne pas la voir: -- Oh! cette nuit, j'etais avec toi sur le grand divan de la rue de l'Arcade. Tu etais nue, tu etais folle, tu criais de joie sous mes caresses, quand je me suis reveille en sursaut roule dans un tapis sur ma terrasse, en pleine nuit d'etoiles. Le cri du muezzin montait d'un minaret voisin en claire et limpide fusee voluptueuse plutot que priante, et c'est toi que j'entendais encore en sortant de mon reve... Quelle force mauvaise le poussait donc a continuer sa lecture malgre l'horrible jalousie qui blanchissait ses levres, contractait ses mains? Doucement, calinement, Fanny essayait de lui reprendre la lettre; mais il la lut jusqu'au bout, et apres celle-la une autre, puis une autre, les laissant tomber au fur et a mesure avec un detachement de mepris, d'indifference, sans regarder la flamme qui s'avivait dans la cheminee aux effusions lyriques et passionnees du grand poete. Et quelquefois, dans le debordement de cet amour exagere a la temperature africaine, le lyrisme de l'amant s'entachait de quelque grosse obscenite de corps de garde dont auraient ete surprises et scandalisees les lectrices mondaines du _Livre de l'Amour_, d'un spiritualisme raffine, immacule comme la corne d'argent de la Yungfrau. Miseres du coeur! c'est a ces passages surtout que Jean s'arretait, a ces souillures de la page, sans se douter des tressauts nerveux qui chaque fois agitaient sa figure. Meme il eut le courage de ricaner a ce post-scriptum qui suivait le recit eblouissant d'une fete d'Aissaouas: "Je relis ma lettre... il y a vraiment des choses pas mal; mets-la-moi de cote, je pourrai m'en servir..." -- Un monsieur qui ne laissait rien trainer! fit-il en passant a un autre feuillet de la meme ecriture ou, sur un ton glace d'homme d'affaires, La Gournerie reclamait un recueil de chansons arabes et une paire de babouches en paille de riz. C'etait la liquidation de leur amour. Ah! il avait su s'en aller, il etait fort, celui-la... Et sans s'arreter, Jean continuait a drainer ce marecage d'ou montait une haleine chaude et malsaine. La nuit venue, il avait mis la bougie sur la table, et parcourait des billets tres courts, illisiblement traces comme au poincon par de trop gros doigts qui a tous moments, dans une brusquerie de desir ou de colere, trouaient et dechiraient le papier. Les premiers temps d'une liaison avec Caoudal, rendez-vous, soupers, parties de campagne, puis des brouilles, de suppliants retours, des cris, des injures ignobles et basses d'ouvrier, coupees tout a coup de droleries, de mots cocasses, de reproches sanglotes, toute la faiblesse mise a nu du grand artiste devant la rupture et l'abandon. Le feu prenait cela, allongeait de grands jets rouges ou fumaient et gresillaient la chair, le sang, les larmes d'un homme de genie; mais qu'importait a Fanny, toute au jeune amant qu'elle surveillait, dont l'ardente fievre la brulait a travers leurs vetements. Il venait de trouver un portrait a la plume signe Gavarni, avec cette dedicace: _A mon amie Fanny Legrand, dans une auberge de Dampierre, un jour qu'il pleuvait_. Une tete intelligente et douloureuse, aux yeux caves, quelque chose d'amer et de ravage. -- Qui est-ce? -- Andre Dejoie... J'y tenais a cause de la signature... Il eut un "Garde-le, tu es libre", si contraint, si malheureux, qu'elle prit le dessin, le jeta au feu en chiffon, pendant que lui s'abimait dans la correspondance du romancier, une suite navrante, datee de plages d'hiver, de villes d'eaux, ou l'ecrivain envoye pour sa sante se desesperait de sa detresse physique et morale, se forant le crane pour y trouver une idee loin de Paris, et melait a des demandes de potions, d'ordonnances, a des inquietudes d'argent ou de metier, envois d'epreuves, de billets renouveles, toujours le meme cri de desir et d'adoration vers ce beau corps de Sapho que les medecins lui defendaient. Jean murmurait, enrage et candide: -- Mais qu'est-ce qu'ils avaient donc tous pour etre apres toi comme ca?... C'etait pour lui la seule signification de ces lettres desolees, confessant le desarroi d'une de ces existences glorieuses qu'envient les jeunes gens et dont revent les femmes romanesques... Oui, qu'avaient-ils donc tous? Et que leur faisait- elle boire?... Il eprouvait la souffrance atroce d'un homme qui, garrotte, verrait outrager devant lui la femme qu'il aime; et, pourtant, il ne pouvait se decider a vider d'un coup, les yeux fermes, ce fond de boite. A present, venait le tour du graveur qui, miserable, inconnu, sans autre celebrite que celle de la _Gazette des Tribunaux_, ne devait sa place dans le reliquaire qu'au grand amour qu'on avait eu pour lui. Deshonorantes, ces lettres datees de Mazas, et niaises, gauches, sentimentales comme celles du troupier a sa payse. Mais on y sentait, a travers les poncifs de romance, un accent de sincerite dans la passion, un respect de la femme, un oubli de soi-meme qui le distinguait des autres, ce forcat; ainsi, quand il demandait pardon a Fanny du crime de l'avoir trop aimee, ou quand du greffe du Palais de Justice, tout de suite apres sa condamnation, il ecrivait sa joie de savoir sa maitresse acquittee et libre. Il ne se plaignait de rien; il avait eu pres d'elle, grace a elle, deux ans d'un bonheur si plein, si profond, que le souvenir en suffirait pour remplir sa vie, adoucir l'horreur de son sort, et il terminait par la demande d'un service: "Tu sais que j'ai un enfant au pays, dont la mere est morte depuis longtemps; il vit chez une vieille parente, dans un coin si perdu qu'on n'y saura jamais rien de mon affaire. L'argent qui me restait, je le leur ai envoye, disant que je partais tres loin, en voyage, et c'est sur toi que je compte, ma bonne Nini, pour t'informer de temps en temps de ce petit malheureux et m'envoyer de ses nouvelles..." Comme preuve de l'interet de Fanny, suivait une lettre de remerciements et une autre, toute recente, ayant a peine six mois de date: "Oh! tu es bonne d'etre venue... Que tu etais belle, comme tu sentais bon, en face de ma veste de prisonnier dont j'avais si grand'honte!..." et Jean s'interrompait, furieux: -- Tu as donc continue a le voir? -- De loin en loin, par charite... -- Meme depuis que nous sommes ensemble? -- Oui, une fois, une seule, au parloir... on ne les voit que la. -- Ah! tu es une bonne fille... Cette idee que, malgre leur liaison, elle visitait ce faussaire, l'exasperait plus que tout. Il etait trop fier pour le dire; mais un paquet de lettres, le dernier, noue d'une faveur bleue sur des petits caracteres fins et penches, une ecriture de femme, dechaina toute sa colere. "Je change de tunique apres la course des chars... viens dans ma loge..." -- Non, non... ne lis pas ca... Elle sautait sur lui, arrachait et jetait au feu toute la liasse, sans qu'il eut compris d'abord meme en la voyant a ses genoux, empourpree du reflet de la flamme et de la honte de son aveu: -- J'etais jeune, c'est Caoudal... ce grand fou... Je faisais ce qu'il voulait. Alors seulement il comprit, devint tres pale. -- Ah! oui... Sapho... toute la lyre... Et la repoussant du pied, comme une bete immonde: -- Laisse-moi, ne me touche pas, tu me souleves le coeur... Son cri se perdit dans un effroyable grondement de tonnerre, tout proche et prolonge, en meme temps qu'une lueur vive eclairait la chambre... Le feu!... Elle se dressa epouvantee, prit machinalement la carafe restee sur la table, la vida sur cet amas de papiers dont la flamme embrasait les suies du dernier hiver, puis le pot a l'eau, les cruches, et se voyant impuissante, des flammeches voletant jusqu'au milieu de la chambre, elle courut au balcon en criant: -- Au feu! au feu! Les Hettema arriverent les premiers, ensuite le concierge, les sergents de ville. On criait: -- Baissez la plaque!... montez sur le toit!... De l'eau, de l'eau!... non, une couverture!... Atterres, ils regardaient leur interieur envahi et souille; puis, l'alerte finie, le feu eteint, quand le noir attroupement en bas, sous le gaz de la rue, se fut dissipe, les voisins rassures, rentres chez eux, les deux amants au milieu de ce gachis d'eau, de suie en boue, de meubles renverses et ruisselants, se sentirent ecoeures et laches, sans force pour reprendre la querelle ni faire la chambre propre autour d'eux. Quelque chose de sinistre et de bas venait d'entrer dans leur vie; et, ce soir-la, oubliant leurs repugnances anciennes, ils allerent coucher a l'hotel. Le sacrifice de Fanny ne devait servir a rien. De ces lettres disparues, brulees, des phrases entieres retenues par coeur hantaient la memoire de l'amoureux, lui montaient au visage en coups de sang comme certains passages de mauvais livres. Et ces anciens amants de sa maitresse etaient presque tous des hommes celebres. Les morts se survivaient; les vivants, on voyait leurs portraits et leurs noms partout, on parlait d'eux devant lui, et chaque fois il eprouvait une gene, comme d'un lien de famille douloureusement rompu. Le mal lui affinant l'esprit et les yeux, il arrivait bientot a retrouver chez Fanny la trace des influences premieres, et les mots, les idees, les habitudes qu'elle en avait gardes. cette facon d'avancer le pouce comme pour faconner, petrir l'objet dont elle parlait avec un "Tu vois ca d'ici..." appartenait au sculpteur. A Dejoie, elle avait pris la manie des queues de mots, et les chansons populaires dont il avait publie un recueil, celebre a tous les coins de la France; a La Gournerie, son intonation hautaine et meprisante, la severite de ses jugements sur la litterature moderne. Elle s'etait assimile tout cela, superposant les disparates, par ce meme phenomene de stratification qui permet de connaitre l'age et les revolutions de la terre a ses differentes couches geologiques; et, peut-etre, n'etait-elle pas aussi intelligente qu'elle lui avait semble d'abord. Mais il s'agissait bien d'intelligence; sotte comme pas une, vulgaire et de dix ans plus vieille encore, elle l'eut tenu par la force de son passe, par cette jalousie basse qui le rongeait et dont il ne taisait plus les irritations ni les rancoeurs, eclatant a tout propos contre l'un et l'autre. Les romans de Dejoie ne se vendaient plus, toute l'edition trainait le quai a vingt-cinq centimes. Et ce vieux fou de Caoudal s'entetant a l'amour a son age... -- Tu sais qu'il n'a plus de dents... Je le regardais a ce dejeuner de Ville d'Avray... Il mange comme les chevres, sur le devant de la bouche. Fini aussi le talent. Quel four, sa Faunesse du dernier Salon! "Ca ne tenait pas..." Un mot qui lui venait d'elle, "Ca ne tenait pas..." et qu'elle-meme gardait du sculpteur. Quand il entreprenait ainsi un de ses rivaux du temps passe, Fanny faisait chorus pour lui plaire; et l'on aurait entendu ce gamin ignorant de l'art, de la vie, de tout, et cette fille superficielle, frottee d'un peu d'esprit a ces artistes fameux, les juger de haut, les condamner doctoralement. Mais l'ennemi intime de Gaussin, c'etait Flamant le graveur. De celui-la, il savait seulement qu'il etait tres beau, blond comme lui, qu'on lui disait "m'ami", qu'on allait le voir en cachette, et que lorsqu'il l'attaquait comme les autres, l'appelant "le Forcat sentimental" ou "le Joli reclusionnaire", Fanny detournait la tete sans un mot. Bientot il accusa sa maitresse de garder une indulgence pour ce bandit, et elle dut s'en expliquer doucement, mais avec une certaine fermete. -- Tu sais bien que je ne l'aime plus, Jean, puisque je t'aime... Je ne vais plus la-bas, je ne reponds pas a ses lettres; mais tu ne me feras jamais dire du mal de l'homme qui m'a adoree jusqu'a la folie, jusqu'au crime... A cet accent de franchise, ce qu'il y avait de meilleur en elle, Jean ne protestait pas, mais il souffrait d'une haine jalouse, aiguisee d'inquietude, qui le ramenait parfois rue d'Amsterdam en surprise, au milieu du jour. "Si elle etait allee le voir!" Il la trouvait toujours la, casaniere, inactive dans leur petit logis comme une femme d'Orient, ou bien au piano, donnant une lecon de chant a leur grosse voisine, madame Hettema. On s'etait lie depuis le soir du feu avec ces bonnes gens, placides et plethoriques, vivant dans un perpetuel courant d'air, portes et fenetres ouvertes. Le mari, dessinateur au Musee d'artillerie, apportait de la besogne chez lui, et chaque soir de la semaine, le dimanche toute la journee, on le voyait penche sur sa large table a treteaux, suant, soufflant, en bras de chemise, secouant ses manches pour y faire circuler l'air, de la barbe jusque dans les yeux. Pres de lui, sa grosse femme en camisole s'evaporait aussi, quoiqu'elle ne fit jamais rien; et, pour se rafraichir le sang, ils entamaient de temps en temps un de leurs duos favoris. L'intimite s'etablit vite entre les deux menages. Le matin, vers dix heures, la forte voix d'Hettema criait devant la porte: "Y etes-vous, Gaussin?" Et leurs bureaux se trouvant du meme cote, ils faisaient route ensemble. Bien lourd, bien vulgaire, de quelques degres sociaux plus bas que son jeune compagnon, le dessinateur parlait peu, bredouillait comme s'il avait eu autant de barbe dans la bouche que sur les joues; mais on le sentait brave homme, et le desarroi moral de Jean avait besoin de ce contact-la. Il y tenait surtout a cause de sa maitresse vivant dans une solitude peuplee de souvenirs et de regrets plus dangereux peut-etre que les relations auxquelles elle avait volontairement renonce, et qui trouvait dans madame Hettema, sans cesse preoccupee de son homme, et de la surprise gourmande qu'elle lui ferait pour diner, et de la romance nouvelle qu'elle lui chanterait au dessert, une relation honnete et saine. Pourtant, quand l'amitie se resserra jusqu'a des invitations reciproques, un scrupule lui vint. Ces gens devaient les croire maries, sa conscience se refusait au mensonge, et il chargea Fanny de prevenir la voisine, pour qu'il n'y eut pas de malentendu. Cela la fit beaucoup rire... Pauvre bebe! il n'y avait que lui pour des naivetes pareilles... -- Mais ils ne l'ont pas cru une minute que nous etions maries... Et ce qu'ils s'en moquent!... Si tu savais ou il a ete prendre sa femme... Tout ce que j'ai fait, moi, c'est de la Saint-Jean a cote. Il ne l'a epousee que pour l'avoir a lui tout seul, et tu vois que le passe ne le gene guere... Il n'en revenait pas. Une ancienne, cette bonne mere aux yeux clairs, au petit rire d'enfant sur des traits de chair tendre, aux provincialismes trainards, et pour qui les romances n'etaient jamais assez sentimentales, ni les mots trop distingues; et lui, l'homme, si tranquille, si sur dans son bien-etre amoureux! Il le regardait marcher a son cote, la pipe aux dents, avec de petits souffles de beatitude, pendant que lui-meme songeait toujours, se devorait de rage impuissante. "Ca te passera, m'ami..." lui disait doucement Fanny aux heures ou l'on se dit tout; et elle l'apaisait, tendre et charmante comme au premier jour, mais avec quelque chose d'abandonne, que Jean ne savait definir. C'etait l'allure plus libre et la facon de s'exprimer, une conscience de son pouvoir, des confidences bizarres et qu'il ne lui demandait pas sur sa vie passee, ses debauches anciennes, ses folies de curiosite. Elle ne se privait plus de fumer maintenant, roulant entre ses doigts, posant sur tous les meubles l'eternelle cigarette qui aveulit la journee des filles, et dans leurs discussions elle emettait sur la vie, l'infamie des hommes, la coquinerie des femmes, les theories les plus cyniques. Jusqu'a ses yeux, dont l'expression changeait, alourdis d'une buee d'eau dormante, ou passait l'eclair d'un rire libertin. Et l'intimite de leur tendresse se transformait aussi. D'abord reservee avec la jeunesse de son amant dont elle respectait l'illusion premiere, la femme ne se genait plus apres avoir vu l'effet, sur cet enfant, de son passe de debauche brusquement decouvert, la fievre de marecage dont elle lui avait allume le sang. Et les caresses perverses si longtemps retenues, tous ces mots de delire que ses dents serrees arretaient au passage, elle les lachait a present, s'etalait, se livrait dans son plein de courtisane amoureuse et savante, dans toute la gloire horrible de Sapho. Pudeur, reserve, a quoi bon? Les hommes sont tous pareils, enrages de vice et de corruption, ce petit-la comme les autres. Les appater avec ce qu'ils aiment, c'est encore le meilleur moyen de les tenir. Et ce qu'elle savait, ces depravations du plaisir qu'on lui avait inoculees, Jean les apprenait a son tour pour les passer a d'autres. Ainsi le poison va, se propage, brulure de corps et d'ame, semblable a ces flambeaux dont parle le poete latin, et qui couraient de main en main par le stade. V Dans leur chambre, a cote d'un beau portrait de Fanny par James Tissot, une epave des anciennes splendeurs de la fille, il y avait un paysage du Midi, tout noir et blanc, grossierement rendu sous le soleil par un photographe de campagne. Une cote rocheuse escaladee de vignes, etayee de muretins de pierre, puis en haut, derriere des files de cypres contre le vent du nord, et s'accotant a un petit bois de pins et de myrtes aux clairs reflets, la grande maison blanche, moitie ferme et moitie chateau, large perron, toiture italienne, portes ecussonnees, que continuaient les murailles rousses du _mas_ provencal, les perchoirs pour les paons, la creche aux troupeaux, la baie noire des hangars ouverts sur le luisant des charrues et des herses. La ruine d'anciens remparts, une tour enorme, dechiquetee sur un ciel sans nuage, dominait le tout, avec quelques toits et le clocher roman de Chateauneuf-des-Papes ou les Gaussin d'Armandy avaient habite de tout temps. Castelet, clos et domaine, riche de ses vignobles fameux comme ceux de la Nerte et de l'Ermitage, se transmettait de pere en fils, indivis entre tous les enfants, mais toujours le cadet faisait valoir, par cette tradition familiale d'envoyer l'aine dans les consulats. Malheureusement la nature contrecarre souvent ces projets; et s'il y eut jamais un etre incapable de gerer un domaine, de gerer n'importe quoi, c'etait bien Cesaire Gaussin, a qui incombait a vingt-quatre ans cette lourde responsabilite. Libertin, coureur de tripots et de guilledoux villageois, Cesaire, ou plutot _le Fenat_, le vaurien, le mauvais drole, pour lui garder son surnom de jeunesse, accentuait ce type contradictoire qui apparait de loin en loin dans les familles les plus austeres, dont il est comme la soupape d'echappement. En quelques annees d'incurie, de dilapidations imbeciles, de bouillottes desastreuses aux cercles d'Avignon et d'Orange, le clos fut hypotheque, les caves de reserve mises a sec, les recoltes a venir vendues d'avance; puis un jour, a la veille d'une saisie definitive, le Fenat imita la signature de son frere, fit trois traites payables au consulat de Shang-Hai, persuade qu'avant l'echeance il trouverait l'argent pour les retirer; mais elles arriverent regulierement a l'aine avec une lettre eperdue avouant la ruine et les faux. Le consul accourut a Chateauneuf, remedia a cette situation desesperee, a l'aide de ses economies et de la dot de sa femme, et voyant l'incapacite du Fenat, il renonca a la "carriere" qui s'ouvrait pourtant brillante devant lui et se fit simplement vigneron. Un vrai Gaussin, celui-la, traditionnel jusqu'a la manie, violent et calme, a la facon des volcans eteints qui gardent des menaces et des reserves d'eruption, laborieux avec cela, tres entendu a la culture. Grace a lui, Castelet prospera, s'agrandit de toutes les terres jusqu'au Rhone, et, comme les chances humaines vont toujours par compagnie, le petit Jean fit son apparition sous les myrtes du domaine. Pendant ce temps, le Fenat errait par la maison, aneanti sous le poids de sa faute, osant a peine lever les yeux vers son frere dont le meprisant silence l'accablait; il ne respirait qu'aux champs, a la chasse, a la peche, fatiguant son chagrin a d'ineptes besognes, ramassant des escargots, se taillant des cannes superbes de myrte ou de roseau, et dejeunant tout seul dehors d'une brochette de becs fins qu'il cuisait, sur un feu de souches d'oliviers, au milieu de la garrigue. Le soir, rentre pour diner a la table fraternelle, il ne prononcait pas un mot, malgre l'indulgent sourire de sa belle-soeur, pitoyable au pauvre etre et le fournissant d'argent de poche, en cachette de son mari qui tenait rigueur au Fenat, moins pour ses sottises passees que pour toutes celles a commettre; et en effet la grande incartade reparee, l'orgueil de Gaussin l'aine fut mis a une nouvelle epreuve. Trois fois par semaine, venait en journee de couture, a Castelet, une jolie fille de pecheurs, Divonne Abrieu, nee dans l'oseraie au bord du Rhone, vraie plante fluviale a la tige ondulante et longue. Sous sa _catalane_ a trois pieces enserrant sa petite tete et dont les brides rejetees laissaient admirer l'attache du cou legerement bistre comme le visage, jusqu'aux neves delicats de la gorge et des epaules, elle faisait songer a quelque _done_ des anciennes cours d'amour jadis tenues tout autour de Chateauneuf, a Courthezon, a Vacqueiras, dans ces vieux donjons dont les ruines s'effritent par les collines. Ce souvenir historique n'etait pour rien dans l'amour de Cesaire, ame simple, denuee d'ideal et de lecture; mais, de petite taille, il aimait les femmes grandes et fut pris des le premier jour. Il s'y entendait, le Fenat, a ces aventures villageoises; une contredanse au bal le dimanche, un cadeau de gibier, puis a la premiere rencontre en pleins champs la vive attaque a la renverse, sur la lavande ou le paillis. Il se trouva que Divonne ne dansait pas, qu'elle rapporta le gibier a la cuisine, et que solide comme un de ces peupliers de rive, blancs et flexibles, elle envoya le seducteur rouler a dix pas. Depuis, elle le tint a distance avec la pointe des ciseaux pendus a sa ceinture par un clavier d'acier, le rendit fou d'amour, si bien qu'il parla d'epouser et se confia a sa belle soeur. Celle-ci, connaissant Divonne Abrieu depuis l'enfance, la sachant serieuse et delicate, trouvait dans le fond de son coeur que cette mesalliance serait peut-etre le salut du Fenat; mais la fierte du consul se revoltait a l'idee d'un Gaussin d'Armandy epousant une paysanne: "Si Cesaire fait cela, je ne le revois plus..." et il tint parole. Cesaire marie quitta Castelet, alla vivre au bord du Rhone chez les parents de sa femme, d'une petite rente que lui servait son frere et qu'apportait tous les mois l'indulgente belle-soeur. Le petit Jean accompagnait sa mere dans ses visites, ravi de la cabane des Abrieu, sorte de rotonde enfumee, secouee par la tramontane ou le mistral, et que soutenait une poutre unique et verticale comme un mat. La porte ouverte encadrait le petit mole ou sechaient les filets, ou luisait et fretillait l'argent vif et nacre des ecailles; au bas deux ou trois grosses barques houlant et criant sur leurs amarres, et le grand fleuve joyeux, large, lumineux, tout rebrousse par le vent contre ses iles en touffes d'un vert pale. Et, tout petit, Jean prenait la son gout des lointains voyages, et de la mer qu'il n'avait pas encore vue. Cet exil de l'oncle Cesaire dura deux ou trois ans, n'aurait jamais fini peut-etre sans un evenement familial, la naissance des deux petites bessonnes, Marthe et Marie. La mere tomba malade a la suite de cette double couche, et Cesaire et sa femme eurent la permission de venir la voir. La reconciliation des deux freres suivit, irraisonnee, instinctive, par la toute-puissance du meme sang; le menage habita Castelet, et comme une incurable anemie, compliquee bientot de goutte rhumatismale, immobilisait la pauvre mere, Divonne se trouva chargee de mener la maison, de surveiller la nourriture des petites, le personnel nombreux, d'aller voir Jean deux fois la semaine au lycee d'Avignon, sans compter que le soin de sa malade la reclamait a toute heure. Femme d'ordre et de tete, elle suppleait a l'instruction qui lui manquait, par son intelligence, son aprete paysanne, les lambeaux d'etudes restes dans la cervelle du Fenat dompte et discipline. Le consul se reposait sur elle de toute la depense de la maison, tres lourde avec ses charges accrues et des revenus diminuant d'annee en annee, ronges au pied des vignes par le phylloxera. Toute la plaine etait atteinte, mais le clos resistait encore, et c'etait la preoccupation du consul: sauver le clos a force de recherches et d'experiences. Cette Divonne Abrieu qui restait fidele a ses coiffes, a son clavier d'artisane et se tenait si modestement a sa place d'intendante, de dame de compagnie, garda la maison de la gene, en ces annees de crise, la malade toujours entouree des memes soins couteux, les petites elevees pres de leur mere, en demoiselles, la pension de Jean regulierement payee, d'abord au lycee, puis a Aix ou il faisait son droit, enfin a Paris ou il etait alle l'achever. Par quels miracles d'ordre, de vigilance y arrivait-elle, tous l'ignoraient comme elle-meme. Mais chaque fois que Jean songeait a Castelet, qu'il levait les yeux vers la photographie a reflets pales, effacee de lumiere, la premiere figure evoquee, le premier nom prononce, c'etait Divonne, la paysanne au grand coeur qu'il sentait cachee derriere la gentilhommiere et la tenant debout par l'effort de sa volonte. Depuis quelques jours cependant, depuis qu'il savait ce qu'etait sa maitresse, il evitait de prononcer ce nom venere devant elle, comme celui de sa mere ni d'aucun des siens; meme la photographie le genait a regarder, deplacee, egaree a cette muraille, au-dessus du lit de Sapho. Un jour, en rentrant diner, il fut surpris de voir trois couverts au lieu de deux, plus encore de trouver Fanny en train de jouer aux cartes avec un petit homme qu'il ne reconnut pas d'abord, mais qui en se retournant lui montra les yeux clairs de chevre folle, le grand nez conquerant dans une face halee et poupine, le crane chauve et la barbe de ligueur de l'oncle Cesaire. Au cri de son neveu, il repondit sans lacher les cartes: -- Tu vois, je ne m'ennuie pas, je fais un besigue avec ma niece. Sa niece! Et Jean qui cachait si soigneusement sa liaison a tout le monde. Cette familiarite lui deplut, et les choses que Cesaire lui debitait a voix basse, pendant que Fanny s'occupait du diner... -- Mon compliment, petit... des yeux... des bras... un morceau de roi. Ce fut bien pis, quand a table le Fenat se mit a parler sans aucune reserve des affaires de Castelet, de ce qui l'amenait a Paris. Le pretexte du voyage c'etait de l'argent a toucher, huit mille francs qu'il avait pretes autrefois a son ami Courbebaisse et qu'il ne comptait jamais revoir, quand une lettre du notaire lui avait appris et la mort de Courbebaisse, _pechere_! et le remboursement tout pret de ses huit mille francs. Mais le vrai motif, car on aurait pu lui faire parvenir l'argent: -- Le vrai motif c'est la sante de ta mere, mon pauvre... Depuis quelque temps elle s'affaiblit beaucoup, et des fois qu'il y a, sa tete demenage, elle oublie tout, jusqu'au nom des petites. L'autre soir, ton pere sortait de sa chambre, elle a demande a Divonne qui etait ce bon Monsieur qui venait la voir si souvent. Personne ne s'est encore apercu de cela que ta tante, et elle ne m'en a parle que pour me decider a venir consulter Bouchereau sur l'etat de la pauvre femme qu'il a soignee autrefois. -- Avez-vous eu deja des fous dans votre famille? demanda Fanny, l'air doctoral et grave, son air La Gournerie. -- Jamais... dit le Fenat, ajoutant avec un sourire malin, fronce jusqu'aux tempes, qu'il avait ete un peu toque dans sa jeunesse... mais ma folie ne deplaisait pas aux dames, et l'on n'a pas eu besoin de m'enfermer. Jean les regardait, navre. Au chagrin que lui causait la triste nouvelle, se joignait un oppressant malaise d'entendre cette femme parler de sa mere, de ses infirmites d'age critique, avec le libre langage et l'experience d'une matrone, les coudes sur la nappe, en roulant une cigarette. Et l'autre, bavard, indiscret, s'abandonnait, disait les secrets intimes de la famille. Ah! les vignes... fichues les vignes!... Et le clos lui-meme n'en avait plus pour longtemps; la moitie des cepages etait deja devoree, et l'on ne conservait le reste que par miracle, en soignant chaque grappe, chaque grain comme des enfants malades, avec des drogues qui coutaient cher. Le terrible, c'est que le consul s'entetait a planter toujours de nouveaux ceps que le ver attaquait, au lieu de laisser a la culture des oliviers, des capriers, toute cette bonne terre inutile couverte de pampres lepreux et roussis. Heureusement qu'il avait, lui, Cesaire, quelques hectares au bord du Rhone, qu'il soignait par l'immersion, une decouverte superbe applicable seulement dans les terrains bas. Deja une bonne recolte l'encourageait, d'un petit vin pas tres chaud, "du vin de grenouille", disait le consul dedaigneusement; mais le Fenat s'entetait aussi, et, avec les huit mille francs de Courbebaisse, il allait acheter la Piboulette... -- Tu sais, petit, la premiere ile sur le Rhone, en aval des Abrieu... mais ceci entre nous, il faut que personne a Castelet ne se doute de rien encore... -- Pas meme Divonne, mon oncle? demanda Fanny en souriant... Au nom de sa femme, les yeux du Fenat se mouillerent: -- Oh! Divonne, je ne fais jamais rien sans elle. Elle a foi dans mon idee d'ailleurs, et serait si heureuse que son pauvre Cesaire refit la fortune de Castelet, apres en avoir commence la ruine. Jean fremit; allait-il donc faire sa confession, raconter cette lamentable histoire des faux? Mais le Provencal tout a sa tendresse pour Divonne, s'etait mis a parler d'elle, du bonheur qu'elle lui donnait. Et si belle avec ca, si magnifiquement charpentee: -- Tenez, ma niece, vous qui etes femme, vous devez vous y connaitre. Il lui tendait un portrait-carte, tire de son portefeuille, et qui ne le quittait jamais. A l'accent filial de Jean quand il parlait de sa tante, aux conseils maternels de la paysanne ecrits d'une grande ecriture, un peu tremblee, Fanny se figurait une de ces villageoises a marmotte de Seine-et-Oise, et resta saisie devant ce joli visage aux lignes pures, eclairci par l'etroite coiffe blanche, cette taille elegante et souple d'une femme de trente cinq ans. -- Tres belle en effet... dit-elle en pincant les levres, d'une intonation singuliere. -- Et une charpente! fit l'oncle qui tenait a son image. Puis on passa sur le balcon. Apres une journee chaude dont le zinc de la veranda brulait encore, il tombait, d'un nuage perdu, une fine pluie d'arrosage qui rafraichissait l'air, tintait gaiement sur les toits, eclaboussait les trottoirs. Paris riait sous cette ondee, et le train de la foule, des voitures, toute cette rumeur montante grisait le provincial, remuait dans sa tete vide et mobile comme un grelot, des rappels de jeunesse, et d'un sejour de trois mois qu'il avait fait, quelque trente ans auparavant, chez son ami Courbebaisse. Quelle noce, mes enfants, quelles bordees!... Et leur entree au Prado une nuit de mi-careme, Courbebaisse en chicard, et sa maitresse, la Mornas, en marchande de chansons, un deguisement qui lui avait porte chance puisqu'elle etait devenue une celebrite de cafe-concert. Lui-meme, l'oncle, remorquait un petit chiffon du quartier que l'on appelait Pellicule... Et tout ragaillardi, il riait de la bouche jusqu'aux tempes, fredonnait des airs a danser, saisissait en mesure sa niece par la taille. A minuit, quand il les quitta pour gagner l'hotel Cujas, le seul qu'il connut dans Paris, il chantait a pleine gorge dans l'escalier, envoyait des baisers a sa niece qui l'eclairait, et criait a Jean: -- Tu sais, prends garde a toi!... Des qu'il fut parti, Fanny dont le front gardait un pli preoccupe, passa vivement dans son cabinet de toilette et, par la porte restee entrouverte, pendant que Jean se couchait, elle commencait d'une voix presque insouciante. -- Dis donc, elle est tres jolie, ta tante... ca ne m'etonne plus si tu en parlais si souvent... Vous avez du lui en faire porter a ce pauvre Fenat, une tete a ca du reste... Il protestait de toute son indignation... Divonne! une seconde mere pour lui, qui, tout petit, le soignait, l'habillait... Elle l'avait sauve d'une maladie, de la mort... non, jamais la tentation ne lui serait venue d'une infamie pareille. -- Va donc, va donc, reprenait la voix stridente de la femme, des epingles a coiffer entre les dents, tu ne me feras pas croire qu'avec ces yeux-la et la belle charpente dont parlait cet imbecile, sa Divonne ait pu rester sans desir a cote d'un joli blond a peau de fille comme toi?... Vois-tu, des bords du Rhone ou d'ailleurs, nous sommes toutes les memes... Elle le disait avec conviction, croyant son sexe entier facile a tout caprice et vaincu du premier desir. Lui, se defendait, mais trouble, interrogeant ses souvenirs, se demandant si jamais le frolement d'une innocente caresse avait pu l'avertir d'un danger quelconque; et quoique ne trouvant rien, la candeur de son affection restait atteinte, le pur camee raye d'un coup d'ongle. -- Tiens!... regarde... la coiffe de ton pays... Sur ses beaux cheveux, masses en deux longs bandeaux, elle avait epingle un fichu blanc qui imitait assez bien la catalane, le beguin a trois pieces des filles de Chateauneuf; et, droite devant lui, dans les plis laiteux de sa batiste de nuit, les yeux brulants, elle lui demandait: -- Est-ce que je ressemble a Divonne? Oh! non, pas du tout; elle ne ressemblait qu'a elle-meme sous ce petit bonnet rappelant l'autre, celui de Saint-Lazare, qui la rendait si jolie, disait-on, pendant qu'elle envoyait a son forcat un baiser d'adieu en plein tribunal: -- T'ennuie pas, m'ami, les beaux jours reviendront... Et ce souvenir lui fit tant de mal que, sitot sa maitresse couchee, il eteignit bien vite, pour ne plus la voir. Le lendemain de bonne heure, l'oncle arrivait en casseur, la canne haute, criant: "Ohe! les bebes", avec l'intonation fringante et protegeante qu'avait Courbebaisse autrefois quand il venait le chercher dans les bras de Pellicule. Il paraissait encore plus excite que la veille: l'hotel Cujas, sans doute, et surtout les huit mille francs plies dans son portefeuille. L'argent de la Piboulette, be oui, mais il avait bien le droit d'en distraire quelques louis pour offrir un dejeuner a la campagne a sa niece!... "Et Bouchereau?" observa le neveu, qui ne pouvait manquer son ministere deux jours de suite. Il fut convenu qu'on dejeunerait aux Champs-Elysees et que les deux hommes iraient apres a la consultation. Ce n'etait pas ce que le Fenat avait reve, l'arrivee a Saint Cloud en grande remise, du champagne plein la voiture; mais le repas fut charmant tout de meme sur la terrasse du restaurant ombragee d'acacias et de vernis du Japon, que traversaient les flonflons d'une repetition de jour au voisin cafe-concert. Cesaire, tres bavard, tres galant, mit toutes ses graces a l'air pour eblouir la Parisienne. Il "attrapait" les garcons, complimentait le chef de sa sauce meuniere; et Fanny riait d'un elan bete et force, d'une niaiserie de cabinet particulier, qui fit de la peine a Gaussin, ainsi que l'intimite s'etablissant entre l'oncle et la niece par- dessus sa tete. On eut dit des amis de vingt ans. Le Fenat, devenu sentimental avec les vins de dessert, parlait de Castelet, de Divonne et aussi de son petit Jean; il etait heureux de le savoir avec elle, une femme serieuse qui l'empecherait de faire des sottises. Et sur le caractere un peu ombrageux du jeune homme, la facon de le prendre, il lui donnait des conseils comme a une jeune mariee en lui tapotant les bras, la langue epaisse, l'oeil eteint et mouille. Il se degrisa chez Bouchereau. Deux heures d'attente au premier etage de la place Vendome, dans ses grands salons, hauts et froids, encombres d'une foule silencieuse et angoissee; l'enfer de la douleur dont ils traverserent successivement tous les cercles, passant de piece en piece jusqu'au cabinet de l'illustre savant. Bouchereau, avec sa memoire prodigieuse, se souvint tres bien de Mme Gaussin, etant venu en consultation a Castelet dix ans auparavant au commencement de la maladie; il s'en fit raconter les differentes phases, relut les ordonnances anciennes et, tout de suite, rassura les deux hommes sur les accidents cerebraux qui venaient de se produire et qu'il attribuait a l'emploi de certains medicaments. Pendant qu'immobile, ses gros sourcils baisses sur ses petits yeux aigus et fouilleurs, il ecrivait une longue lettre a son confrere d'Avignon, l'oncle et le neveu ecoutaient, retenant leur souffle, le grincement de cette plume qui couvrait pour eux, a elle seule, toute la rumeur du Paris luxueux; et subitement leur apparaissait la puissance du medecin dans les temps modernes, dernier pretre, croyance supreme, invincible superstition... Cesaire sortit de la, serieux et refroidi: -- Je rentre a l'hotel boucler ma malle, l'air de Paris est mauvais pour moi, vois-tu, petit... si j'y restais, je ferais des betises. Je prendrai ce soir le train de sept heures, excuse-moi pres de ma niece, he? Jean se garda bien de le retenir, effraye de son enfantillage, de sa legerete; et le lendemain, en s'eveillant, il se felicitait de le savoir rentre, sous cle, pres de Divonne, quand on le vit apparaitre, la figure a l'envers, le linge en desordre: -- Bon Dieu! mon oncle, que vous arrive-t-il? Effondre dans un fauteuil, sans voix et sans gestes d'abord, mais s'animant a mesure, l'oncle avoua une rencontre du temps de Courbebaisse, le diner trop copieux, les huit mille francs perdus la nuit dans un tripot... Plus un sou, rien!... Comment rentrer la-bas, raconter ca a Divonne! Et l'achat de la Piboulette... Tout a coup pris d'une sorte de delire, il se mettait les mains sur les yeux, les pouces bouchant les oreilles, et hurlant, sanglotant, dechaine, le Meridional s'invectivait, etalait son remords dans une confession generale de toute sa vie. Il etait la honte et le malheur des siens; des types tels que lui dans les familles on aurait le droit de les abattre comme des loups. Sans la generosite de son frere ou serait-il?... Au bagne avec les voleurs et les faussaires. -- Mon oncle, mon oncle!... disait Gaussin tres malheureux, essayant de l'arreter. Mais l'autre, volontairement aveugle et sourd, se delectait a ce temoignage public de son crime, raconte dans les moindres details, tandis que Fanny le regardait avec une pitie melee d'admiration. Un passionne au moins celui-la, un brule-tout comme elle les aimait; et, remuee dans ses entrailles de bonne fille, elle cherchait un moyen de lui venir en aide. Mais lequel? Elle ne voyait plus personne depuis un an, Jean n'avait aucune relation... Subitement un nom lui vint a l'esprit: Dechelette!... Il devait etre a Paris en ce moment, et c'etait un si bon garcon. -- Mais je le connais a peine... dit Jean. -- J'irai, moi.... -- Comment! tu veux? -- Pourquoi pas? Leurs regards se croiserent et se comprirent. Dechelette aussi avait ete son amant, l'amant d'une nuit qu'elle se rappelait a peine. Mais lui n'en oubliait pas un; ils etaient tous en rang dans sa tete, comme les saints d'un calendrier. -- Si cela t'ennuie... fit-elle un peu genee. Alors Cesaire, qui, pendant ce court debat s'etait interrompu de crier, tres anxieux, tourna vers eux un tel regard de supplication desesperee, que Jean se resigna, consentit entre les dents... Qu'elle leur parut longue cette heure, a tous deux, dechires par des pensees qu'ils ne s'avouaient pas, appuyes au balcon, guettant la rentree de la femme. -- C'est donc bien loin, ce Dechelette?... -- Mais non, rue de Rome... a deux pas, repondait Jean furieux, et trouvant, lui aussi, que Fanny etait bien longue a revenir. Il essayait de se tranquilliser avec la devise amoureuse de l'ingenieur "pas de lendemain", et la facon meprisante dont il l'avait entendu parler de Sapho, comme d'une ancienne de la vie galante; mais sa fierte d'amant se revoltait, et il aurait presque souhaite que Dechelette la trouvat encore belle et desirable. Ah! ce vieux toque de Cesaire avait bien besoin de rouvrir ainsi toutes les plaies. Enfin le mantelet de Fanny tourna l'angle de la rue. Elle, rentrait, rayonnante: -- C'est fait... j'ai l'argent. Les huit mille francs etales devant lui, l'oncle pleurait de joie, voulait faire un recu, fixer les interets, la date du remboursement. -- Inutile, mon oncle... Je n'ai pas prononce votre nom... C'est a moi qu'on a prete cet argent, c'est a moi que vous le devez, et aussi longtemps qu'il vous plaira. -- Des services pareils, mon enfant, repondait Cesaire transporte de reconnaissance, on les paye avec de l'amitie qui ne finit plus... Et dans la gare, ou Gaussin l'accompagnait pour etre assure cette fois de son depart, il repetait les larmes aux yeux: -- Quelle femme, quel tresor!... Il faut la rendre heureuse, vois- tu... Jean resta tres fache de cette aventure, sentant sa chaine, deja si lourde, se river de plus en plus, et se confondre deux choses que sa delicatesse native avait toujours tenues separees et distinctes: la famille et sa liaison. A present, Cesaire mettait la maitresse au courant de ses travaux, de ses plantations, lui donnait des nouvelles de tout Castelet; et Fanny critiquait l'obstination du consul dans l'affaire des vignes, parlait de la sante de la mere, irritait Jean d'une sollicitude ou de conseils deplaces. Jamais d'allusion au service rendu par exemple, ni a l'ancienne aventure du Fenat, a cette tare de la maison d'Armandy, que l'oncle avait livree devant elle. Une seule fois elle s'en faisait une arme de riposte, dans les circonstances que voici: Ils rentraient du theatre, et montaient en voiture, sous la pluie, a une station du boulevard. L'equipage, une de ces guimbardes qui ne roulent qu'apres minuit, fut long a demarrer, l'homme endormi, la bete secouant sa musette. Pendant qu'ils attendaient a couvert dans le fiacre, un vieux cocher, en train de rajuster une meche a son fouet, s'approcha tranquillement de la portiere, son filin entre les dents, et dit a Fanny d'une voix cassee qui puait le vin: -- Bonsoir... Comment qu'a ca va? Tiens, c'est vous? Elle eut un petit tressaut vite reprime et, tout bas, a son amant: -- Mon pere!... Son pere, ce maraudeur a la longue levite d'ancienne livree, souillee de boue, aux boutons de metal arraches, et montrant sous le gaz du trottoir une face bouffie, apoplectisee d'alcool, ou Gaussin croyait retrouver en vulgaire le profil regulier et sensuel de Fanny, ses larges yeux de jouisseuse! Sans se preoccuper de l'homme qui accompagnait sa fille, et comme s'il ne l'eut pas vu, le pere Legrand donnait des nouvelles de la maison. -- La vieille est a Necker depuis quinze jours, elle file un mauvais coton... Va donc la voir un de ces jeudis, ca y donnera du courage... Moi, heureusement, le coffre est solide; toujours bon fouet, bonne meche. Seulement le commerce ne va pas fort... Si t'avais besoin d'un bon cocher au mois, ca ferait joliment mon affaire... Non? tant pis alors, et a la revoyure... Ils se serrerent les mains mollement; le fiacre partit. "Hein? crois-tu..." murmurait Fanny; et tout de suite elle se mit a lui parler longuement de sa famille, ce qu'elle avait toujours evite... "c'etait si laid, si bas..." mais on se connaissait mieux maintenant; on n'avait plus rien a se cacher. Elle etait nee au Moulin-aux-Anglais, dans la banlieue, de ce pere, ancien dragon, qui faisait le service des voitures de Paris a Chatillon, et d'une servante d'auberge, entre deux tournees de comptoir. Elle n'avait pas connu sa mere, morte en couches; seulement les patrons du relais, braves gens, obligerent le pere a reconnaitre sa petite et a payer les mois de nourrice. Il n'osa pas refuser, car il devait gros dans la maison, et quand Fanny eut quatre ans il l'emmenait sur sa voiture comme un petit chien, nichee en haut, sous la bache, amusee de rouler ainsi par les chemins, de voir la lumiere des lanternes courir des deux cotes, fumer et haleter le dos des betes, de s'endormir au noir, a la bise, en entendant sonner les grelots. Mais le pere Legrand se fatigua vite de cette pose a la paternite; si peu que ca coutat, il fallait la nourrir, l'habiller, cette morveuse. Puis elle le genait pour un mariage avec la veuve d'un maraicher dont il guignait les cloches a melon, les choux en carres alignes sur son itineraire. Elle eut alors la sensation tres nette que son pere voulait la perdre; c'etait son idee fixe d'ivrogne, se debarrasser de l'enfant a toute force, et si la veuve elle-meme, la brave mere Machaume, n'avait pris la fillette sous sa protection... -- Au fait tu l'as connue, Machaume, dit Fanny. -- Comment! cette servante que j'ai vue chez toi... -- C'etait ma belle-mere... Elle avait ete si bonne pour moi quand j'etais petite; je la prenais pour l'arracher a son gueux de mari qui, apres lui avoir mange tout son bien, la rouait de coups, l'obligeait a servir une gaupe avec laquelle il vivait... Ah! la pauvre Machaume, elle sait ce que coute un bel homme. Eh bien! quand elle m'a eu quittee, malgre tout ce que j'ai pu lui dire, elle est courue se remettre avec lui et, maintenant, la voila a l'hospice. Comme il se laisse aller sans elle, le vieux gredin! etait-il sale! quelle mine de rouleur! il n'y a que son fouet... as-tu vu comme il le tenait droit?... Meme saoul a tomber, il le porte devant lui comme un cierge, le serre dans sa chambre; il n'a jamais eu que ca de propre... Bon fouet, bonne meche, c'est son mot. Elle en parlait inconsciemment, ainsi que d'un etranger, sans degout ni honte; et Jean s'epouvantait a l'entendre. Ce pere!... cette mere!... en face de la figure severe du consul et de l'angelique sourire de Mme Gaussin!... Et comprenant tout a coup ce qu'il y avait dans le silence de son amant, quelle revolte contre ce gachis social dont il s'eclaboussait aupres d'elle: -- Apres tout, dit Fanny sur un ton philosophe, c'est un peu ca dans toutes les familles, on n'en est pas responsable... moi, j'ai mon pere Legrand; toi, tu as ton oncle Cesaire. VI "Mon cher enfant, je t'ecris encore toute tremblante du gros tourment que nous venons d'avoir; nos bessonnes disparues, parties de Castelet pendant tout un jour, une nuit et la matinee du lendemain!... "C'est dimanche, a l'heure du dejeuner, qu'on s'est apercu que les petites manquaient. Je les avais faites belles pour la messe de huit heures ou le consul devait les conduire, puis je ne m'en etais plus occupee, retenue aupres de la mere plus nerveuse que d'habitude, comme sentant le malheur qui rodait autour de nous. Tu sais qu'elle a toujours eu ca depuis sa maladie, de prevoir ce qui doit arriver; et moins elle peut bouger, plus sa tete travaille. "Ta mere dans sa chambre heureusement, tu nous vois tous a la salle, attendant les petites; on les appelle par le clos, le berger souffle avec sa grosse coquille a ramener les brebis, puis Cesaire d'un cote, moi d'un autre, Rousseline, Tardive, nous voila tous a galoper dans Castelet et, chaque fois, en nous rencontrant: "Eh bien? -- Rien vu." A la fin on n'osait plus demander; le coeur battant, on allait au puits, au bas des hautes fenetres du grenier... Quelle journee!... et il me fallait monter a tout moment pres de ta mere, sourire d'un air tranquille, expliquer l'absence des petites en disant que je les avais envoyees passer le dimanche chez leur tante de Villamuris. Elle avait paru le croire; mais tard dans la soiree, pendant que je la veillais, guettant derriere la vitre les lumieres qui couraient dans la plaine et sur le Rhone a la recherche des enfants, je l'entendis qui pleurait doucement dans son lit; et comme je l'interrogeais: "Je pleure pour quelque chose que l'on me cache, mais que j'ai devine tout de meme...", me repondit-elle de cette voix de petite fille qui lui est revenue a force de souffrance; et sans plus nous parler, nous nous inquietions toutes deux, a part dans notre chagrin... "Enfin, mon cher enfant, pour ne pas faire durer cette penible histoire, le lundi matin nos petites nous furent ramenees par les ouvriers que ton oncle occupe dans l'ile et qui les avaient trouvees sur un tas de sarments, pales de froid et de faim apres cette nuit en plein air, au milieu de l'eau. Et voici ce qu'elles nous ont conte dans l'innocence de leurs petits coeurs. Depuis longtemps l'idee les tourmentait de faire comme leurs patronnes Marthe et Marie dont elles avaient lu l'histoire, de s'en aller dans un bateau sans voiles, ni rames, ni provisions d'aucune sorte, repandre l'Evangile sur le premier rivage ou les pousserait le souffle de Dieu. Dimanche donc apres la messe, detachant une barque a la pecherie et s'agenouillant au fond comme les saintes femmes, tandis que le courant les emportait, elles s'en sont allees doucement, echouer dans les roseaux de la Piboulette, malgre les grandes eaux de la saison, les coups de vent, les _revouluns_... Oui, le bon Dieu les gardait et c'est lui qui nous les a rendues, les jolies! ayant un peu fripe leurs guimpes du dimanche et gate la dorure de leurs paroissiens. On n'a pas eu la force de les gronder, seulement de grands baisers a bras ouverts; mais nous sommes tous restes malades de la peur que nous avons eue. "La plus frappee, c'est ta mere qui, sans que nous lui ayons encore rien raconte, a senti, comme elle dit, passer la mort sur castelet, et garde, elle si tranquille, si gaie d'ordinaire, une tristesse que rien ne peut guerir, malgre que ton pere, moi, tout le monde nous nous serrions tendrement autour d'elle... Et si je te disais, mon Jean, que c'est de toi, surtout, qu'elle languit et s'inquiete. Elle n'ose pas l'avouer devant le pere qui veut qu'on te laisse a ton travail, mais tu n'es pas venu apres ton examen comme tu l'avais promis. Fais-nous la surprise pour les fetes de Noel; que notre malade reprenne son bon sourire. Si tu savais, quand on ne les a plus, ses vieux, comme on regrette de ne pas leur avoir donne plus de temps..." Debout pres de la fenetre ou filtrait un jour paresseux d'hiver sous le brouillard, Jean lisait cette lettre, en savourait le bouquet sauvage, les chers souvenirs de tendresse et de soleil. -- Qu'est-ce que c'est?... fais voir... Fanny venait de s'eveiller a la jaune lueur du rideau ecarte et, toute bouffie de sommeil, allongeait machinalement la main vers le paquet de maryland a demeure sur la table de nuit. Il hesita, sachant la jalousie qu'exasperait en sa maitresse le nom seul de Divonne; mais comment dissimuler le billet dont elle reconnaissait la provenance et le format? D'abord l'escapade des fillettes l'emut gentiment, tandis que, les bras et la gorge a l'air, dressee sur l'oreiller dans le flot de ses cheveux bruns, elle lisait tout en roulant une cigarette; mais la fin l'irrita jusqu'a la fureur, et chiffonnant et jetant la lettre par la chambre: -- Je t'en collerai, moi, des saintes femmes!... Tout ca des inventions pour te faire partir... Son beau neveu lui manque a cette... Il voulut l'arreter, empecher le mot ordurier qu'elle lanca et bien d'autres a la file. Jamais elle ne s'etait encore emportee aussi grossierement devant lui, dans ce debordement de colere fangeuse, d'egout creve lachant sa vase et sa puanteur. Tout l'argot de son passe de fille et de voyou gonflait son cou, detendait sa levre. Pas malin de voir ce qu'ils voulaient tous la-bas... Cesaire avait parle, et l'on combinait ca en famille de rompre leur liaison, de l'attirer au pays avec la belle charpente de la Divonne pour amorce. -- D'abord, tu sais, si tu pars, moi je lui ecris a ton cocu... Je l'avertis... ah mais!... En parlant, elle se ramassait haineusement sur le lit, bleme, la face creuse, les traits grandis, comme une bete mechante prete a bondir. Et Gaussin se rappelait l'avoir vue ainsi rue de l'Arcade; mais c'etait contre lui maintenant, cette haine rugie qui lui donnait la tentation de tomber sur sa maitresse et de la battre, car en ces amours de chair ou l'estime et le respect de l'etre aime sont neant, la brutalite surgit toujours dans la colere ou les caresses. Il eut peur de lui-meme, s'echappa pour son bureau, et tout en marchant il s'indignait contre cette vie qu'il s'etait faite. Ca lui apprendrait a se livrer a une pareille femme!... Que d'infamies, que d'horreurs!... Ses soeurs, sa mere, il y en avait eu pour tout le monde... Quoi! pas meme le droit d'aller voir les siens. Mais dans quel bagne s'etait-il donc enferme? Et toute l'histoire de leur liaison lui apparaissant, il voyait comment les beaux bras nus de l'Egyptienne, noues a son cou le soir du bal, s'etaient cramponnes despotes et forts, l'isolant de ses amis, de sa famille. Maintenant, sa resolution etait prise. Le soir meme et, coute que coute, il partirait pour Castelet. Quelques affaires expediees, son conge obtenu au ministere, il revint chez lui de bonne heure, s'attendant a une scene terrible, pret a tout, meme a la rupture. Mais le bonjour bien doux que Fanny lui dit tout de suite, ses yeux gros, ses joues comme amollies de larmes, lui laisserent a peine le courage d'une volonte. -- Je pars ce soir... fit-il en se raidissant. -- Tu as raison, m'ami... Va voir ta mere, et surtout... Elle se rapprochait calinement... Oublie comme j'ai ete mechante, je t'aime trop, c'est ma folie... Tout le restant du jour, faisant la malle avec de coquettes sollicitudes, ramenee a la douceur des premiers temps, elle garda cette attitude repentie, peut-etre dans l'espoir de le retenir. Pourtant, pas une fois elle ne lui demanda: "Reste..." et lorsque a la derniere minute, tout espoir perdu devant les apprets definitifs, elle se frolait, se serrait contre son amant, tachant de l'impregner d'elle pour toute la duree de la route et de l'absence, son adieu, son baiser ne murmurerent que ceci: -- Dis, Jean, tu ne m'en veux pas?... Oh! l'ivresse, au matin, de s'eveiller dans sa petite chambre d'enfant, le coeur encore chaud des etreintes familiales, des belles effusions de l'arrivee, de retrouver a la meme place, sur la moustiquaire de son lit etroit, la meme barre lumineuse qu'y cherchaient ses reveils passes, d'entendre les cris des paons sur leurs perchoirs, grincer la poulie du puits, le culbutement a pattes pressees du troupeau, et lorsqu'il eut fait claquer ses volets a la muraille, de revoir cette belle lumiere chaude qui entrait par nappes, en tombee d'ecluse, et ce merveilleux horizon de vignes en pente, de cypres, d'oliviers et de miroitants bois de pins, se perdant jusqu'au Rhone sous un ciel profond et pur, sans un duvet de brume malgre l'heure matinale, un ciel vert, balaye toute la nuit par le mistral qui remplissait encore l'immense vallee de son souffle allegre et fort. Jean comparait ce reveil a ceux de la-bas sous un ciel boueux comme son amour, et se sentait heureux et libre. Il descendit. La maison blanche de soleil dormait encore, tous ses volets fermes comme des yeux; et il fut heureux d'un moment de solitude pour se reprendre, dans cette convalescence morale qu'il sentait commencer pour lui. Il fit quelques pas sur la terrasse, prit une allee montante du p