The Project Gutenberg EBook of Les vacances, by Comtesse de Ségur This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Les vacances Author: Comtesse de Ségur Release Date: February 14, 2005 [EBook #15057] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VACANCES *** Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Mme la Comtesse de Ségur (née Rostopchine) LES VACANCES (1859) Table des matières I. L'arrivée. II. Les cabanes. III. La visite au moulin. IV. Une rencontre inattendue. V. Le naufrage de Sophie. VI. Une nouvelle surprise. VII. La mer et les sauvages. VIII. La délivrance. IX. Fin du récit de Paul. X. Histoires de revenants. XI. Les Tourne-Boule et l'idiot. XII. La comtesse Blagowski. Conclusion À mon petit-fils Jacques de Pitray. Très cher enfant, tu es encore trop petit pour être le petit JACQUES des VACANCES, mais tu seras, j'en suis sûre, aussi bon, aussi aimable, aussi généreux et aussi brave que lui. Plus tard sois excellent comme PAUL, et plus tard encore, sois vaillant, dévoué, chrétien comme M. DE ROSBOURG. C'est le voeu de ta grand'mère qui t'aime et qui te bénit. _Comtesse_ de SÉGUR, née ROSTOPCHINE. Paris, 1858. I. L'arrivée. Tout était en l'air au château de Fleurville. Camille et Madeleine de Fleurville, Marguerite de Rosbourg et Sophie Fichini, leurs amies, allaient et venaient, montaient et descendaient l'escalier, couraient dans les corridors, sautaient, riaient, criaient, se poussaient. Les deux mamans, Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg, souriaient à cette agitation, qu'elles ne partageaient pas, mais qu'elles ne cherchaient pas à calmer; elles étaient assises dans un salon qui donnait sur le chemin d'arrivée. De minute en minute, une des petites filles passait la tête à la porte et demandait: «Eh bien! arrivent-ils? --Pas encore, chère petite, répondait une des mamans. --Ah! tant mieux, nous n'avons pas encore fini.» Et elle repartait comme une flèche. «Mes amies, ils n'arrivent pas encore; nous avons le temps de tout finir.» CAMILLE.--Tant mieux! Sophie, va vite au jardin demander des fleurs... SOPHIE.--Quelles fleurs faut-il demander? MADELEINE.--Des dahlias et du réséda: ce sera facile à arranger et l'odeur en sera agréable et pas trop forte. MARGUERITE.--Et moi, Camille, que dois-je faire? CAMILLE.--Toi, cours avec Madeleine chercher de la mousse pour cacher les queues des fleurs. Moi je vais laver les vases à la cuisine et j'y mettrai de l'eau. Sophie courut au potager et rapporta un grand panier rempli de beaux dahlias et de réséda qui embaumait. Marguerite et Madeleine ramenèrent une brouette de mousse. Camille apporta quatre vases bien lavés, bien essuyés et pleins d'eau. Les quatre petites se mirent à l'ouvrage avec une telle activité, qu'un quart d'heure après les vases étaient pleins de fleurs gracieusement arrangées; les dahlias étaient entremêlés de branches de réséda. Elles en portèrent deux dans la chambre destinée à leurs cousins Léon et Jean de Rugès, et deux dans la chambre du petit cousin Jacques de Traypi. CAMILLE, _regardant de tous côtés.--_Je crois que tout est fini maintenant; je ne vois plus rien à faire. MADELEINE.--Jacques sera enchanté de sa chambre; elle est charmante! SOPHIE.--La collection d'images que nous avons mise sur la table va l'amuser beaucoup. MARGUERITE.--Je vais voir s'ils arrivent! CAMILLE.--Oui, va, nous te suivons. Marguerite partit en courant, et, avant que ses amies eussent pu la rejoindre, elle reparut haletante et criant: «Les voilà! les voilà! les voitures ont passé la barrière et elles entrent dans le bois.» Camille, Madeleine et Sophie se précipitèrent vers le perron, où elles trouvèrent leurs mamans; elles auraient bien voulu courir au-devant de leurs cousins, mais les mamans les en empêchèrent. Quelques instants après, les voitures s'arrêtaient devant le perron aux cris de joie des enfants. M. et Mme de Rugès et leurs deux fils, Léon et Jean, descendirent de la première; M. et Mme de Traypi et leur petit Jacques descendirent de la seconde. Pendant quelques instants, ce fut un tumulte, un bruit, des exclamations à étourdir. Léon était un beau et grand garçon blond, un peu moqueur, un peu rageur, un peu indolent et faible, mais bon garçon au fond; il avait treize ans. Jean était âgé de douze ans; il avait de grands yeux noirs pleins de feu et de douceur; il avait du courage et de la résolution; il était bon, complaisant et affectueux. Jacques était un charmant enfant de sept ans; il avait les cheveux châtains et bouclés, les yeux pétillants d'esprit et de malice, les joues roses, l'air décidé, le coeur excellent, le caractère vif, mais jamais d'humeur ni de rancune. Sophie seule restait à l'écart; on l'avait embrassée en descendant de voiture; mais elle sentait que, ne faisant pas partie de la famille, n'ayant été admise à Fleurville que par suite de l'abandon de sa belle-mère, elle ne devait pas se mêler indiscrètement à la joie générale. Jean s'aperçut le premier de l'isolement de la pauvre Sophie et, s'approchant d'elle, il lui prit les mains en lui disant avec affection: «Ma chère Sophie, je me suis toujours souvenu de ta complaisance pour moi lors de mon dernier séjour à Fleurville; j'étais alors un petit garçon; maintenant que je suis plus grand, c'est moi qui te rendrai des services à mon tour.» SOPHIE.--Merci de ta bonté, mon bon Jean! merci de ton souvenir et de ton amitié pour la pauvre orpheline que je suis. CAMILLE.--Sophie, chère Sophie, tu sais que nous sommes tes soeurs, que maman est ta mère! pourquoi nous affliges-tu en t'attristant toi-même? SOPHIE.--Pardon, ma bonne Camille; oui, j'ai tort! j'ai réellement trouvé ici une mère et des soeurs. --Et des frères, s'écrièrent ensemble Léon, Jean et Jacques. --Merci, mes chers frères, dit Sophie en souriant. J'ai une famille dont je suis fière. --Et heureuse, n'est-ce pas? dit tout bas Marguerite d'un ton caressant et en l'embrassant. --Chère Marguerite! répondit Sophie en lui rendant son baiser. --Mes enfants, mes enfants! descendez vite; venez goûter, dit Mme de Fleurville qui était restée en bas avec ses soeurs et ses beaux-frères. Les enfants ne se firent point répéter une si agréable invitation; ils descendirent en courant et se trouvèrent dans la salle à manger autour d'une table couverte de fruits et de gâteaux. Tout en mangeant, ils formaient des projets pour le lendemain. Léon arrangeait une partie de pêche, Jean arrangeait des lectures à haute voix. Jacques dérangeait tout; il voulait passer toute la journée avec Marguerite pour attraper des papillons et les piquer dans ses boîtes, ou encore pour jouer aux billes, pour regarder et copier des images. Il voulait avoir Marguerite le matin, l'après-midi, le soir. Elle demandait qu'il lui laissât la matinée jusqu'au déjeuner pour travailler. JACQUES.--Impossible! c'est le meilleur temps pour attraper les papillons. MARGUERITE.--Eh bien! laisse-moi travailler d'une heure à trois. JACQUES.--Encore plus impossible; c'est justement le temps qu'il nous faudra pour arranger nos papillons, étendre leurs ailes, les piquer sur les planches de liège. MARGUERITE.--Mais, Jacques, tu n'as pas besoin de moi pour arranger tes papillons? JACQUES.--Oh! ma petite Marguerite, tu es si bonne, je t'aime tant! Je m'amuse tant avec toi et je m'ennuie tant tout seul! LÉON.--Et pourquoi veux-tu avoir Marguerite pour toi tout seul? Nous voulons aussi l'avoir; quand nous pêcherons, elle viendra avec nous. JACQUES.--Vous êtes déjà cinq! Laisse-moi ma chère Marguerite pour m'aider à arranger mes papillons... MARGUERITE.--Écoute, Jacques. Je t'aiderai pendant une heure; ensuite nous irons pêcher avec Léon. Jacques grogna un peu. Léon et Jean se moquèrent de lui. Camille et Madeleine l'embrassèrent et lui firent comprendre qu'il ne fallait pas être égoïste, qu'il fallait être bon camarade et sacrifier quelquefois son plaisir à celui des autres. Jacques avoua qu'il avait tort et il promit de faire tout ce que voudrait sa petite amie Marguerite. Le goûter était fini; les enfants demandèrent la permission d'aller se promener et partirent en courant à qui arriverait le plus vite au jardin de Camille et de Madeleine. Ils le trouvèrent plein de fleurs, très bien bêché et bien cultivé. JEAN.--Il vous manque une petite cabane pour mettre vos outils, et une autre pour vous mettre à l'abri de la pluie, du soleil et du vent. CAMILLE.--C'est vrai, mais nous n'avons jamais pu réussir à en faire une; nous ne sommes pas assez fortes. LÉON.--Eh bien! pendant que nous sommes ici, Jean et moi nous bâtirons une maison. JACQUES.--Et moi aussi j'en bâtirai une pour Marguerite et pour moi. LÉON, _riant.--_Ha! ha! ha! Voilà un fameux ouvrier! Est-ce que tu sauras comment t'y prendre? JACQUES.--Oui, je le saurai et je la ferai. MADELEINE.--Nous t'aiderons, mon petit Jacques, et je suis bien sûre que Léon et Jean t'aideront aussi. JACQUES.--Je veux bien que tu m'aides, toi, Madeleine, et Camille aussi, et Sophie aussi; mais je ne veux pas de Léon, il est trop moqueur. JEAN, _riant.--_Et moi, Jacques, Ta Grandeur voudra-t-elle accepter mon aide? JACQUES, _fâché.--_Non, monsieur, je ne veux pas de toi non plus; je veux te montrer que Ma Grandeur est bien assez puissante pour se passer de toi. SOPHIE.--Mais comment feras-tu, mon pauvre Jacques, pour atteindre au haut d'une maison assez grande pour nous tenir tous? JACQUES.--Vous verrez, vous verrez; laissez-moi faire, j'ai mon idée. Et il dit quelques mots à l'oreille de Marguerite qui se mit à rire et lui répondit bas aussi: «Très bien, très bien, ne leur dis rien jusqu'à ce que ce soit fini.» Les enfants continuèrent leur promenade; on mena les cousins au potager où ils passèrent en revue tous les fruits mais sans y toucher, puis à la ferme où ils visitèrent la vacherie, la bergerie, le poulailler, la laiterie; ils étaient tous heureux; ils riaient, ils couraient; grimpant sur des arbres, sautant des fossés, cueillant des fleurs pour en faire des bouquets qu'ils offraient à leurs cousines et à leurs amies. Jacques donnait les siens à Marguerite. Ceux de Jean étaient pour Madeleine et Sophie; Léon réservait les siens à Camille. Ils ne rentrèrent que pour dîner. La promenade leur avait donné bon appétit; ils mangèrent à effrayer leurs parents. Le dîner fut très gai. Aucun d'eux n'avait peur de ses parents; pères, mères, enfants riaient et causaient gaiement. Enfin arriva l'heure du coucher des plus jeunes, Sophie, Marguerite et Jacques, puis des plus grands, et enfin l'heure du repos pour les parents. Le lendemain on devait commencer les cabanes, attraper des papillons, pêcher à la pièce d'eau, lire, travailler, se promener; il y avait de l'occupation pour vingt-quatre heures au moins. II. Les cabanes. Les enfants étaient en vacances, et tous avaient congé; les papas et les mamans avaient déclaré que, pendant six semaines, chacun ferait ce qu'il voudrait du matin au soir, sauf deux heures réservées au travail. Le lendemain de l'arrivée des cousins, on s'éveilla de grand matin. Marguerite sortit sa tête de dessous sa couverture et appela Sophie, qui dormait profondément; Sophie se réveilla en sursaut et se frotta les yeux. «Quoi? qu'est-ce? Faut-il partir? Attends, je viens.» En disant ces mots, elle retomba endormie sur son oreiller. Marguerite allait recommencer, lorsque la bonne, qui couchait près d'elle, lui dit: «Taisez-vous donc, mademoiselle Marguerite; laissez-nous dormir; il n'est pas encore cinq heures; c'est trop tôt pour se lever.» MARGUERITE.--Dieu! que la nuit est longue aujourd'hui! quel ennui de dormir! Et, tout en songeant aux cabanes et aux plaisirs de la journée, elle aussi se rendormit. Camille et Madeleine, éveillées depuis longtemps, attendaient patiemment que la pendule sonnât sept heures et leur permît de se lever sans déranger leur bonne, Élisa, qui, n'ayant pas de cabane à construire, dormait paisiblement. Léon et Jean s'étaient éveillés et levés à six heures. Jacques avait eu, avant de se coucher, une conversation à voix basse avec son père et Marguerite; on les voyait causer avec animation; on les entendait rire; de temps en temps, Jacques sautait, battait des mains et embrassait son papa et Marguerite; mais ils ne voulurent dire à personne de quoi ils avaient parlé avec tant de chaleur et de gaieté. Le lendemain, quand Léon et Jean allèrent éveiller Jacques, ils trouvèrent la chambre vide. JEAN.--Comment! déjà sorti! À quelle heure s'est-il donc levé? LÉON.--Écoute donc; un premier jour de vacances on veut s'en donner, des courses, des jeux, des promenades! Nous le retrouverons dans le jardin. En attendant mes cousines et mes amies, allons faire un tour à la ferme; nous déjeunerons avec du bon lait tout chaud et du pain bis. Jean approuva vivement ce projet; ils arrivèrent au moment où l'on finissait de traire les vaches. La fermière, la mère Diart, les reçut avec empressement. Après les premières phrases de bonjour et de bienvenue, Léon demanda du lait et du pain bis. La mère Diart s'empressa de les servir. Léon et Jean remercièrent la fermière et se mirent à manger avec délices ce bon lait tout chaud et ce pain de ménage, à peine sorti du four et tiède encore. «Assez, assez, Jean, dit Léon. Si nous nous étouffons, nous ne serons plus bons à rien. N'oublie pas que nous avons nos cabanes à commencer. Nous aurons fini les nôtres avant que ce petit vantard de Jacques ait pu seulement commencer la sienne.» JEAN.--Hé! hé! Je ne dis pas cela, moi. Jacques est fort; il est très vif et intelligent; il est résolu et, quand il veut, il veut ferme. LÉON.--Laisse donc! ne vas-tu pas croire qu'il saura faire une maison à lui tout seul, aidé seulement par Sophie et Marguerite? JEAN.--C'est bon! tu riras après; en attendant, viens chercher nos cousines; il va être huit heures. Ils coururent à la maison, allèrent frapper à la porte de leurs cousines qui les attendaient et qui leur ouvrirent avec empressement. Ils se demandèrent réciproquement des nouvelles de leur nuit et descendirent pour courir à leur jardin et commencer leur cabane. En approchant, ils furent surpris d'entendre frapper comme si on clouait des planches. CAMILLE.--Qui est-ce qui peut cogner dans notre jardin? MADELEINE.--C'est sans doute dans le bois. CAMILLE.--Mais non! les coups semblent venir du jardin. LÉON.--Ah! voici Marguerite; elle nous dira ce que c'est. Au même instant, Marguerite cria très haut: «Léon, Jean, bonjour; Sophie et Jacques sont avec moi. --Ne crie donc pas si fort, dit Jean en souriant, nous ne sommes pas sourds.» Marguerite courut à eux, les arrêta pour les embrasser tous, puis ils prirent le chemin qui menait au jardin, en tournant un peu court dans le bois. Quelle ne fut pas leur surprise en voyant Jacques, le pauvre petit Jacques, armé d'un lourd maillet et clouant des planches aux piquets qui formaient les quatre coins de sa cabane. Sophie l'aidait en soutenant les planches. Jacques avait très bien choisi l'emplacement de sa maisonnette; il l'avait adossée à des noisetiers qui formaient un buisson très épais et qui l'abritaient d'un soleil trop ardent. Mais ce qui causa aux cousins une vive surprise, ce fut la promptitude du travail de Jacques et la force et l'adresse avec lesquelles il avait placé et enfoncé les gros piquets qui devaient recevoir les planches avec lesquelles il formaient les murs. La porte et une fenêtre étaient déjà indiquées par des piquets pareils à ceux qui faisaient les coins de la maison. Ils s'étaient arrêtés tous quatre; leur étonnement se peignait si bien sur leurs figures que Jacques, Marguerite et Sophie ne purent s'empêcher de sourire, puis d'éclater de rire. Jacques jeta son maillet à terre pour rire plus à son aise. Enfin Léon s'avança vers lui. LÉON, _avec humeur.--_Pourquoi et de quoi ris-tu? JACQUES.--Je ris de vous tous et de vos airs étonnés. JEAN.--Mais, mon petit Jacques, comment as-tu pu faire tout cela, et comment as-tu eu la force de porter ces lourds piquets et ces lourdes planches? JACQUES, _avec malice.--_Marguerite et Sophie m'ont aidé. Léon et Jean hochèrent la tête d'un air incrédule; ils tournèrent autour de la cabane, regardèrent partout d'un air méfiant pendant que Camille et Madeleine s'extasiaient devant l'habileté de Jacques et admiraient la promptitude avec laquelle il avait travaillé. CAMILLE.--À quelle heure t'es-tu donc levé, mon petit Jacques? JACQUES.--À cinq heures, et à six j'étais ici avec mes piquets, mes planches et tous mes outils. Tenez, mes amis, prenez les outils maintenant: chacun son tour. LÉON.--Non, Jacques, continue; nous voudrions te voir travailler pour prendre des leçons de ton grand génie. Jacques jeta à Marguerite et à Sophie un coup d'oeil d'intelligence et répondit en riant: «Mais nous travaillons depuis longtemps, et nous sommes fatigués. Nous allons à présent courir après les papillons.» LÉON, _avec ironie.--_Pour vous reposer sans doute? MADELEINE.--Précisément, pour nous reposer les mains et l'esprit. Et ils partirent en riant et en sautant. Léon les regarda s'éloigner et dit: «Ils ne ressemblent guère à des gens fatigués.» Au même instant Camille et Madeleine se rapprochèrent avec inquiétude de Léon et de Jean. CAMILLE.--J'ai entendu les branches craquer dans le buisson. MADELEINE.--Et moi aussi; entendez-vous? On s'éloigne avec précaution. Pendant que Léon reculait en s'éloignant prudemment du buisson et des bois, Jean saisissait le maillet de Jacques et s'élançait devant ses cousines pour les protéger. Ils écoutèrent quelques instants et n'entendirent plus rien. Léon alors dit d'un air mécontent: «Vous vous êtes trompées: il n'y a rien du tout. Laisse donc ce maillet, Jean; tu prends un air matamore en pure perte; il n'y a aucun ennemi pour se mesurer avec toi.» MADELEINE.--Merci, Jean; s'il y avait eu du danger, tu nous aurais défendues bravement. CAMILLE.--Léon, pourquoi plaisantes-tu du courage de Jean? Il pouvait y avoir du danger, car je suis sûre d'avoir entendu marcher avec précaution dans le fourré, comme si on voulait se cacher. Camille, qui pressentait une dispute, changea la conversation en parlant de leur cabane. Elle demanda qu'on choisît l'emplacement; après bien des incertitudes, ils décidèrent qu'on la bâtirait en face de celle de Jacques. Ensuite, ils allèrent chercher des pièces de bois et les planches nécessaires pour la construction. Ils firent leur choix dans un grand hangar où il y avait du bois de toute espèce. Ils chargèrent leurs planches et leurs piquets sur une petite charrette à leur usage; Léon et Jean s'attelèrent aux brancards, Camille et Madeleine poussaient derrière, et ils partirent au trot, passant en triomphe devant Jacques, Marguerite et Sophie qui couraient dans le pré après les papillons; ceux-ci allèrent se ranger en ligne au coin du bois et leur présentèrent les armes avec leurs filets à papillons, tout en riant d'un air malicieux. Jean, Camille et Madeleine rirent aussi d'un air joyeux; Léon devint rouge et voulut s'arrêter; mais Jean tirait, Camille et Madeleine poussaient, et Léon dut marcher avec eux. Bientôt après, la cloche du déjeuner se fit entendre; les enfants laissèrent leur ouvrage et montèrent pour se laver les mains, donner un coup de peigne à leurs cheveux et un coup de brosse à leurs habits. On se mit à table; M. de Traypi demanda des nouvelles des cabanes. «Marchent-elles bien, vos constructions? Êtes-vous bien avancés, vous autres grands garçons? Quant à mon pauvre Jacquot, je présume qu'il en est encore au premier piquet. Hé, Léon?» LÉON, _d'un air de dépit.--_Mais non, mon oncle; nous ne sommes pas très avancés; nous commençons seulement à placer les quatre piquets des coins. M. DE TRAYPI.--Et Jacques, hé, où en est-il? LÉON, _de même.--_Je ne sais pas comment il a fait, mais il a déjà commencé comme nous. MARGUERITE.--Dis donc aussi qu'il est bien plus avancé que vous autres, grands et forts, puisqu'il cloue déjà les planches des murs. M. DE TRAYPI.--Ha! ha! Jacques n'est donc pas si mauvais ouvrier que tu craignais, Léon? Léon ne répondit rien et rougit. Tout le monde se mit à rire; Jacques, qui était à côté de son père, lui prit la main et la baisa furtivement. On parla d'autres choses; de bons gâteaux avec du chocolat mousseux mirent la joie dans tous les coeurs et dans tous les estomacs. Après le déjeuner, les enfants voulurent mener leurs parents dans leur jardin pour voir l'emplacement et le commencement des maisonnettes, mais les parents déclarèrent tous qu'ils ne les verraient que terminées; ils firent alors ensemble une petite promenade dans le bois, pendant laquelle Léon arrangea une partie de pêche. Camille et Madeleine coururent au jardin où leurs cousins ne tardèrent pas à les rejoindre; en quelques minutes le jardinier leur remplit un petit pot avec des vers superbes, et ils allèrent à la pièce d'eau où ils trouvèrent Jacques, Marguerite et Sophie qui avaient préparé un seau pour y mettre les poissons et du pain pour les attirer. La pêche fut bonne; vingt et un poissons passèrent de la pièce d'eau dans le seau qui était leur prison de passage; ils ne devaient en sortir que pour périr par le fer et par le feu de la cuisine. La pêche était déjà bien en train, et l'on ne s'était pas encore aperçu que Jacques s'était esquivé. Madeleine fut la première qui remarqua son absence, mais elle ajouta: «Il est probablement rentré pour arranger ses papillons. --Les papillons qu'il n'a pas pris», dit Marguerite en riant à l'oreille de Sophie. Sophie lui répondit par un signe d'intelligence et un sourire. «Qu'est-ce qu'il y a donc? dit Léon d'un air soupçonneux. Je ne sais pas ce qu'elles complotent, mais elles ont depuis ce matin, ainsi que Jacques, un air mystérieux et narquois qui n'annonce rien de bon.» MARGUERITE, _riant.--_Pour vous ou pour nous? LÉON.--Pour tous; car, si vous nous jouez des tours à Jean et à moi, nous vous en jouerons aussi. JEAN.--Oh! ne me craignez pas, mes chères amies: jouez-moi tous les tours que vous voudrez, je ne vous les rendrai jamais. MARGUERITE.--Que tu es bon, toi, Jean! Ne crains rien, nous ne te jouerons jamais de méchants tours. SOPHIE.--Et nous sommes bien sûres que vous nous permettrez des tours innocents. JEAN, _riant.--_Ah! il y en a donc en train? Je m'en doutais. Je vous préviens que je ferai mon possible pour les déjouer. MARGUERITE.--Impossible, impossible; tu ne pourras jamais. JEAN.--C'est ce que nous verrons! LÉON.--Voilà près de deux heures que nous pêchons, nous avons plus de vingt poissons; je pense que c'est assez pour aujourd'hui. Qu'en dites-vous, mes cousines? CAMILLE.--Léon a raison; retournons à nos cabanes, qui ne sont pas trop avancées; tâchons de rattraper Jacques qui est le plus petit et qui a bien plus travaillé que nous. JEAN.--C'est précisément ce que je ne peux comprendre; Sophie, toi qui travailles avec lui, dis-moi donc comment il se fait que vous ayez fait l'ouvrage de deux hommes, tandis que nous avons à peine enfoncé les piquets de notre maison. MADELEINE.--Savez-vous, mes amis, ce que nous faisons, nous autres? Nous ne faisons rien et nous perdons notre temps. Je suis sûre que Jacques est à l'ouvrage pendant que nous nous demandons comment il a fait pour tant avancer. --Allons voir, allons voir, s'écrièrent tous les enfants, à l'exception de Marguerite et Sophie. --Il faut d'abord ranger nos lignes et nos hameçons, dit Sophie en les retenant. --Et porter nos poissons à la cuisine, dit Marguerite. LÉON, _d'un air moqueur et contrefaisant la voix de Marguerite.-- _Et puis les faire cuire nous-mêmes, pour donner à Jacques le temps de finir. JEAN, _riant.--_Attendez, je vais voir où il est. Et il voulut partir en courant, mais Sophie et Marguerite se jetèrent sur lui pour l'arrêter. Jean se débattait doucement en riant; Camille et Madeleine accoururent pour lui venir en aide. Marguerite se jeta à terre et saisit une des jambes de Jean. «Arrête-le, arrête-le; prends-lui l'autre jambe», cria-t-elle à Sophie. Mais Camille et Madeleine se précipitèrent sur Sophie qui riait si fort qu'elle n'eut pas la force de les repousser. Marguerite, tout en riant aussi, s'était accrochée aux pieds de Jean qui, lui aussi, riait tellement qu'il tomba le nez sur l'herbe. Sa chute ne fit qu'augmenter la gaieté générale; Jean riait aux éclats, étendu tout de son long sur l'herbe; Marguerite, tombée de son côté, riait le nez sur la semelle de Jean. Leur ridicule attitude faisait rire aux larmes Sophie, maintenue par Camille et Madeleine qui se roulaient à force de rire. L'air grave de Léon redoubla leur gaieté. Il se tenait debout auprès des poissons et demandait de temps en temps d'un air mécontent: «Aurez-vous bientôt fini? En avez-vous encore pour longtemps?» Plus Léon prenait un air digne et fâché, plus les autres riaient. Leur gaieté se ralentit enfin; ils eurent la force de se relever et de suivre Léon qui marchait gravement, accompagné d'éclats de rire et de gaies plaisanteries. Il approchèrent ainsi du petit bois où l'on construisait les cabanes et ils entendirent distinctement des coups de marteaux si forts et si répétés qu'ils jugèrent impossible qu'ils fussent donnés par le petit Jacques. «Pour le coup, dit Jean en s'échappant et en entrant dans le fourré, je saurai ce qu'il en est!» Sophie et Marguerite s'élancèrent par le chemin qui tournait dans le bois en criant: «Jacques! Jacques! gare à toi!» Léon courut de son côté et arriva le premier à l'emplacement des maisonnettes; il n'y avait personne, mais par terre étaient deux forts maillets, des clous, des chevilles, des planches, etc. «Personne, dit Léon; c'est trop fort; il faut les poursuivre. À moi, Jean, à moi!» Et il se précipita à son tour dans le fourré. Au bout de quelques instants on entendit des cris partis du bois: «Le voilà! le voilà! il est pris! --Non, il s'échappe! --Attrape-le! à droite! à gauche!» Sophie, Marguerite, Camille, Madeleine écoutaient avec anxiété, tout en riant encore. Elles virent Jean sortir du bois, échevelé, les habits en désordre. Au même instant, Léon en sortit dans le même état, demandant à Jean avec empressement: «L'as-tu vu? Où est-il? Comment l'as-tu laissé aller? --Je l'ai entendu courir dans le bois, répondit Jean, mais, de même que toi, je n'ai pu le saisir ni même l'apercevoir.» Pendant qu'il parlait, Jacques, rouge, essoufflé, sortit aussi du bois et leur demanda d'un air malin ce qu'il y avait, pourquoi ils avaient crié et qui ils avaient poursuivi dans le bois. LÉON, _avec humeur.--_Fais donc l'innocent, rusé que tu es. Tu sais mieux que nous qui nous avons poursuivi et par quel côté il s'est échappé. JEAN.--J'ai bien manqué de le prendre tout de même; sans Jacques qui est venu me couper le chemin dans un fourré, je l'aurais empoigné. LÉON.--Et tu lui aurais donné une bonne leçon, j'espère. JEAN.--Je l'aurais regardé, reconnu, et je vous l'aurais amené pour le faire travailler à notre cabane. Allons, mon petit Jacques, dis-nous qui t'a aidé à bâtir si bien et si vite ta cabane. Nous ferons semblant de ne pas le savoir, je te le promets. JACQUES.--Pourquoi feriez-vous semblant? JEAN.--Pour qu'on ne te reproche pas d'être indiscret. JACQUES.--Ha! ha! vous croyez donc que quelqu'un a eu la bonté de m'aider, que ce quelqu'un serait fâché si je vous disais son nom, et tu veux, toi Jean, que je sois lâche et ingrat, en faisant de la peine à celui qui a bien voulu se fatiguer à m'aider? LÉON.--Ta, ta, ta, voyez donc ce beau parleur de sept ans! Nous allons bien te forcer à parler, tu vas voir. JEAN.--Non, Léon, Jacques a raison; je voulais lui faire commettre une mauvaise action, ou tout au moins une indiscrétion. LÉON.--C'est pourtant ennuyeux d'être joué par un gamin. SOPHIE.--N'oublie pas, Léon, que tu l'as défié, que tu t'es moqué de lui et qu'il avait le droit de te prouver... LÉON.--De me prouver quoi? SOPHIE.--De te prouver... que... que... MARGUERITE, _avec vivacité.--_Qu'il a plus d'esprit que toi et qu'il pouvait te jouer un tour innocent, sans que tu aies le droit de t'en fâcher. LÉON, _piqué.--_Aussi je ne m'en fâche pas, mesdemoiselles; soyez assurées que je saurai respecter l'esprit et la sagesse de votre protégé. MARGUERITE, _vivement.--_Un protégé qui deviendra bientôt un protecteur. JACQUES, _à Marguerite avec vivacité.--_Et qui ne se mettra pas derrière toi quand il y aura un danger à courir. LÉON, _avec colère.--_De quoi et de qui veux-tu parler, polisson? JACQUES, _vivement.--_D'un poltron et d'un égoïste. Camille, craignant que la dispute ne devînt sérieuse, prit la main de Léon et lui dit affectueusement: «Léon, nous perdons notre temps; et toi, qui es le plus sage et le plus intelligent de nous tous, dirige-nous pour notre pauvre cabane si en retard, et distribue à chacun de nous l'ouvrage qu'il doit faire. --Je me mets sous tes ordres», s'écria Jacques qui regrettait sa vivacité. Léon, que la petite flatterie de Camille avait désarmé, se sentit tout à fait radouci par la déférence de Jacques, et, oubliant la parole trop vive que celui-ci venait de prononcer, courut aux outils, donna à chacun sa tâche, et tous se mirent à l'ouvrage avec ardeur. Pendant deux heures il travaillèrent avec une activité digne d'un meilleur sort; mais leurs pièces de bois ne tenaient pas bien, les planches se détachaient, les clous se tordaient. Ils recommençaient avec patience et courage le travail mal fait, mais ils avançaient peu. Le petit Jacques semblait vouloir racheter ses paroles par un zèle au-dessus de son âge. Il donna plusieurs excellents conseils, qui furent suivis avec succès. Enfin, fatigués et suants, ils laissèrent leur maison jusqu'au lendemain, après avoir jeté un regard d'envie sur celle de Jacques déjà presque achevée. Jacques, qui avait semblé mal à l'aise depuis la querelle, les quitta pour rentrer, disait-il, et il alla droit chez son père qui le reçut en riant. M. DE TRAYPI.--Eh bien! mon Jacquot, nous avons été serrés de près! J'ai bien manqué d'être pris! Si tu ne t'étais pas jeté entre le fourré où j'étais et Jean, il m'aurait attrapé tout de même. C'est égal, nous avons bien avancé la besogne; j'ai demandé à Martin de tout finir pendant notre dîner, et demain ils seront bien surpris de voir que ton ouvrage s'est fait en dormant. --Oh! non, papa, je vous en prie, dit Jacques en jetant ses petits bras autour du cou de son père. Laissez ma maison et faites finir celle de mes pauvres cousins. --Comment! dit le père avec surprise, toi qui tenais tant à attraper Léon (il l'a mérité, il faut l'avouer), tu veux que je laisse ton ouvrage pour faire le sien! JACQUES.--Oui, mon cher papa, parce que j'ai été méchant pour lui, et cela me fait de la peine de le taquiner depuis qu'il a été bon pour moi: car il pouvait et devait me battre pour ce que je lui ai dit, et il ne m'a même pas grondé. Et Jacques raconta à son papa la scène qui avait eu lieu au jardin. M. DE TRAYPI.--Et pourquoi l'as-tu accusé d'égoïsme et de poltronnerie, Jacques? Sais-tu que c'est un terrible reproche? Et en quoi l'a-t-il mérité? JACQUES.--Vous savez, papa, que le matin, lorsque nous nous sommes sauvés et cachés dans le bois, Camille et Madeleine, nous entendant remuer, ont cru que c'étaient des loups ou des voleurs. Jean s'est jeté devant elles, et Léon s'est mis derrière, et je voyais à travers les feuilles, à son air effrayé, que, si nous bougions encore, il se sauverait au lieu d'aider Jean à les secourir. C'est cela que je voulais lui reprocher, papa, et c'était très méchant à moi, car c'était vrai. M. DE TRAYPI, _l'embrassant en souriant.--_Tu es un bon petit garçon, mon petit Jacquot; ne recommence pas une autre fois; et moi je vais faire finir leur maison pour être de moitié dans ta pénitence. Le lendemain, quand les enfants, accompagnés cette fois de Sophie et de Marguerite, allèrent à leur jardin pour continuer leurs cabanes, quelle ne fut pas leur surprise de les voir toutes deux entièrement finies et même ornées de portes et de fenêtres! Ils s'arrêtèrent tout stupéfaits. Sophie, Jacques et Marguerite les regardaient en riant. «Comment cela s'est-il fait? dit enfin Léon. Par quel miracle notre maison se trouve-t-elle achevée? --Parce qu'il était temps de faire finir une plaisanterie qui aurait pu mal tourner, dit M. de Traypi sortant de dedans le bois. Jacques m'a raconté ce qui s'était passé hier, et m'a demandé de vous venir en aide comme je l'avais fait pour lui dès le commencement. D'ailleurs, ajouta-t-il en riant, j'ai eu peur d'une seconde poursuite comme celle d'hier. J'ai eu toutes les angoisses d'un coupable. Deux fois j'ai été à deux pas de mes poursuivants. Toi, Jean, tu me prenais, sans la présence de Jacques, et toi, Léon, tu m'as effleuré en passant près d'un buisson où je m'étais blotti. Les enfants remercièrent leur oncle d'avoir fait terminer leurs maisons. Léon embrassa le petit Jacques qui lui demanda tout bas pardon. «Tais-toi, lui répondit Léon, rougissant légèrement, ne parlons plus de cela.» C'est que Léon sentait que l'observation de Jacques avait été vraie. Et il se promit de ne plus la mériter à l'avenir. Il s'agissait maintenant de meubler les maisons; chacun des enfants demanda et obtint une foule de trésors, comme tabourets, vieilles chaises, tables de rebut, bouts de rideaux, porcelaines et cristaux ébréchés. Tout ce qu'ils pouvaient attraper était porté dans les maisons. Chaque jour ajoutait quelque chose à l'agrément des cabanes; M. de Rugès et M. de Traypi s'amusaient à les embellir au-dedans et au-dehors. À la fin des vacances elles étaient devenues de charmantes maisonnettes; l'intervalle des planches avait été bouché avec de la mousse au-dedans comme au-dehors; les fenêtres étaient garnies de rideaux; les planches qui formaient le toit avaient été recouvertes de mousse rattachée par des bouts de ficelle pour que le vent ne l'emportât pas. Le terrain avait été recouvert de sable fin. Quand il fallut se quitter, les cabanes entrèrent pour beaucoup dans les regrets de la séparation. Mais les vacances devaient durer près de deux mois; on n'était encore qu'au troisième jour et l'on avait le temps de s'amuser. III. La visite au moulin. «Je propose une grande promenade au moulin, par les bois, dit M. de Rugès. Nous irons voir la nouvelle mécanique établie par ma soeur de Fleurville, et, pendant que nous examinerons les machines, vous autres enfants vous jouerez sur l'herbe où l'on vous préparera un bon goûter de campagne: pain bis, crème fraîche, lait caillé, fromage, beurre et galette de ménage. Que ceux qui m'aiment me suivent!» Tous l'entourèrent au même instant. Les enfants, qui étaient partis au galop, revinrent sur leurs pas et se groupèrent autour de leurs parents. La promenade fut charmante, la fraîcheur du bois tempérait la chaleur du soleil; de temps en temps on s'asseyait, on causait, on cueillait des fleurs, on trouvait quelques fraises. Tout en causant, on approcha du moulin; les enfants virent avec surprise une foule de monde assemblée tout autour; une grande agitation régnait dans cette foule; on allait et venait, on se formait en groupes, on courait d'un côté, on revenait avec précipitation de l'autre. Il était clair que quelque chose d'extraordinaire se passait au moulin. «Serait-il arrivé un malheur et d'où peut venir cette agitation? dit Mme de Rosbourg. --Approchons, nous saurons bientôt ce qui en est», répondit Mme de Fleurville. Les enfants regardaient d'un oeil curieux et inquiet. En approchant on entendit des cris, mais ce n'étaient pas des cris de douleur, c'étaient des explosions de colère, des imprécations, des reproches. Bientôt on put distinguer des uniformes de gendarmes; une femme, un homme et une petite fille se débattaient contre deux de ces braves militaires qui cherchaient à les maintenir. La petite fille et sa mère poussaient des cris aigus et lamentables; le père jurait, injuriait tout le monde. Les gendarmes, tout en y mettant la plus grande patience, ne les laissaient pas échapper. Bientôt les enfants purent reconnaître le père Léonard, sa femme et Jeannette. Malgré les cris perçants de Jeannette et de sa mère et les imprécations du père, les gendarmes leur lièrent les mains, les pieds et les assirent ainsi garrottés sur un banc, pendant que l'un d'eux allait chercher une charrette pour les transporter à la prison de la ville. Mme de Fleurville et ses compagnes étaient restées un peu à l'écart avec les enfants. MM. de Rugès et de Traypi s'étaient approchés des gendarmes pour savoir la cause de cette arrestation. Léon et Jean les avaient suivis. «Pourquoi arrêtez-vous la famille Léonard, gendarmes? demanda M. de Rugès. Qu'ont-ils fait? --C'est pour vol, monsieur, répondit poliment le gendarme en touchant son képi; il y a longtemps qu'on porte plainte contre eux, mais ils sont habiles; nous ne pouvions pas les prendre. Enfin, l'autre jour, au marché, la petite s'est trahie et nous a mis sur la voie.» M. DE RUGÈS.--Comment cela? LE GENDARME.--Il paraîtrait qu'ils ont volé une pièce de toile qui était à blanchir sur l'herbe. Ils l'ont cachée dans leur huche à pain, sous de la farine; mais, dans la nuit, la petite s'est dit: «Puisque mon père et ma mère ont volé la toile de la femme Martin, je puis bien aussi leur en voler un morceau; ça fait que j'aurai de quoi acheter des gâteaux et des sucres d'orge.» La voilà qui se lève et qui en coupe un bon bout. C'était la veille du marché. Le lendemain, la petite se dit: «Ce n'est pas tout d'avoir la toile, il faut encore que je la vende.» Et la voilà qui, sans rien dire à père et mère, part pour le marché et offre sa toile à la fille Chartier. «Combien en as-tu? lui dit la fille Chartier.--J'en ai bien six mètres, de quoi faire deux chemises, répond la petite Léonard.--Combien que tu veux la vendre?--Ah! pas cher, je vous la donnerai bien pour une pièce de cinq francs. --Tope là, et je te la prends; tiens, voilà la pièce et donne-moi la toile.» Les voici bien contentes toutes les deux, la petite Léonard d'avoir cinq francs, la fille Chartier d'avoir de quoi faire deux chemises et pas cher. Mais, quand elle la rapporte chez elle, qu'elle la montre à sa mère et qu'elle la déploie pour mesurer si le compte y est, ne voilà-t-il pas que la farine s'envole de tous côtés; la chambre en était blanche; la mère et la fille Chartier étaient tout comme des meunières. «Qu'est-ce que c'est que ça? disent-elles. Cette toile a donc été blanchie à la farine? Faut la secouer. Viens, Lucette, secouons-la dans la rue; ce sera bien vite fait.» Les voilà qui secouent devant leur porte quand passe la mère Martin. «Où allez-vous donc, que vous avez l'air si affairée? lui demanda la mère Chartier. --Ah! je vais porter plainte à la gendarmerie: on m'a volé ma belle pièce de toile cette nuit. Faut que je tâche de la rattraper.--Et moi je viens d'en acheter un bout qui n'est pas cher, dit la mère Chartier.--Tiens, dit l'autre en la regardant, mais c'est tout comme la mienne. Qu'est-ce que vous lui faites donc à votre toile?--Je la secoue; elle était si pleine de farine que nous en étions aveuglées, Lucette et moi.--Tiens, tiens! de la toile enfarinée? Mais où donc l'avez-vous eue?-- C'est la petite Léonard qui me l'a vendue comme ça.--La petite Léonard? où a-t-elle pu avoir de la toile aussi fine?... Mais!... laissez-moi donc voir le bout; cela ressemble terriblement à la mienne.» La mère Martin prend la toile, l'examine, arrive au bout et reconnaît une marque qu'elle avait faite à sa pièce. Les voilà toutes trois bien étonnées: la mère Martin bien contente d'être sur la piste de sa toile, la mère Chartier bien attrapée d'avoir donné sa pièce de cinq francs pour un bout de toile qui était volée; elles arrivent toutes trois chez moi et me racontent ce qui vient d'arriver. «Toute votre toile y est-elle? que je dis à la femme Martin.--Pour ça non! répond-elle. Il y en avait près de cinquante mètres.--Alors il faut tâcher de ravoir les quarante-quatre mètres qui vous manquent, mère Martin. Laissez-moi faire; je crois bien que je vous les retrouverai. Nous allons bien surveiller le marché; si la femme ou le père Léonard y apporte votre toile, je les arrête; s'ils n'y viennent pas ou qu'ils viennent avec rien que leurs sacs de farine, j'irai demain avec mes camarades faire une reconnaissance au moulin. Puisque c'est la petite Léonard qui vous en a vendu un bout, c'est que l'autre bout est au moulin.--Mais si elle la vend à quelque voisin? dit la mère Martin.--N'ayez pas peur, ma bonne femme, elle n'osera pas; tout le monde chez vous sait que votre toile est volée.--Je crois bien qu'on le sait, dit la mère Martin, je l'ai dit à tout le village et j'ai envoyé mon garçon et ma petite le dire partout dans les environs, de crainte qu'elle ne soit vendue par là!-- Vous voyez bien qu'il n'y a pas de danger», que je lui réponds. Et je me mets en quête avec les camarades. Rien au marché, rien dans la ville. Alors nous sommes venus ce matin faire notre visite au moulin, avec un ordre d'arrêter, s'il y a lieu. Nous avons cherché partout; nous ne trouvions rien. Les Léonard nous agonisaient d'injures. Enfin, je me rappelle la farine que secouaient les femmes Chartier, et l'idée me vient d'ouvrir la huche; elle était pleine de farine; je fouille dedans avec le fourreau de mon sabre. Les Léonard crient que je leur gâte leur farine; je fouille tout de même, et voilà-t-il pas que j'accroche un bout de la toile; je tire, il en venait toujours. C'était toute la pièce de la mère Martin. Les Léonard veulent s'échapper; mais les camarades gardaient les portes et les fenêtres. On les prend; ils se débattent. J'arrête aussi la petite qui crie qu'elle est innocente. Je raconte l'histoire de la toile enfarinée. La petite Léonard se trouble, pleure; la mère s'élance sur elle et la frappe à la joue; le père en fait autant sur le dos. Si les camarades et moi nous ne l'avions retirée d'entre leurs mains, ils l'auraient mise en pièces. Tout cela a duré un bout de temps, monsieur; le monde s'est rassemblé; il y en a plus que je ne voudrais, car c'est toujours pénible de voir une jeune fille comme ça déshonorée, et des parents qui ont mené leur fille à mal. --Vous êtes un brave et digne soldat, dit M. de Rugès en lui tendant la main; le sentiment d'humanité que vous manifestez à l'égard de ces gens qui vous ont accablé d'injures est noble et généreux. Le gendarme prit la main de M. de Rugès et la serra avec émotion. «Notre devoir est souvent pénible à accomplir, et peu de gens le comprennent; c'est un bonheur pour nous de rencontrer des hommes justes comme vous, monsieur.» Léon et Jean avaient écouté avec attention le récit du gendarme. Les dames et les enfants s'étaient aussi rapprochés et avaient pu l'entendre également, de sorte que Léon et Jean n'eurent rien à leur apprendre. Les Léonard avaient recommencé leurs injures et leurs cris; ces dames pensèrent que, n'ayant rien à faire pour les Léonard, il était plus sage de s'éloigner, de crainte que les enfants ne fussent trop impressionnés de ce qu'ils entendaient. On avait été obligé d'éloigner Jeannette de ses parents, qui, tout garrottés qu'ils étaient, voulaient encore la maltraiter. Mmes de Fleurville et de Rosbourg, et le reste de la compagnie, se dirigèrent vers une partie de la forêt assez éloignée du moulin pour qu'on ne pût rien voir ni entendre de ce qui s'y passait. Les enfants étaient restés tristes et silencieux, sous l'impression pénible de la scène du moulin. M. de Rugès demanda à faire une halte et à étaler sur l'herbe les provisions que portait l'âne qui les suivait; ce moyen de distraction réussit très bien. Les enfants ne se firent pas prier; ils firent honneur au repas rustique; crème, lait caillé, beurre, galette, fraises des bois, tout fut mangé. Ils causèrent beaucoup de Jeannette et de ses parents. LÉON.--Comment Jeannette a-t-elle pu devenir assez mauvaise pour voler et vendre cette toile avec tant d'effronterie? MADAME DE FLEURVILLE.--Parce que son père et sa mère lui donnaient l'exemple du vol et du mensonge. Bien des fois ils m'ont volé du bois, du foin, du blé, et ils se faisaient toujours aider par Jeannette. Tout naturellement, elle a voulu profiter de ces vols pour elle-même. --Pour tout oublier, dit Mme de Fleurville en se levant, je propose une partie de cache-cache, de laquelle nous serons tous, petits et grands, jeunes et vieux. --Bravo! bravo! ce sera bien amusant, s'écrièrent tous les enfants. Voyons, qui est-ce qui l'est? --Il faut l'être deux, dit Mme de Rosbourg; ce serait trop difficile de prendre étant seul. --Ce sera moi et ma soeur de Fleurville, dit M. de Traypi; ensuite de Rugès avec Mme de Rosbourg; puis ceux qui se laisseront prendre. Une, deux, trois. La partie commence: le but est à l'arbre près duquel nous nous trouvons. Toute la bande se dispersa pour se cacher dans des buissons ou derrière des arbres. «Défendu de grimper aux arbres! cria Mme de Traypi. --Hou! hou! crièrent plusieurs voix de tous les côtés. --C'est fait, dit M. de Traypi. Prenez de ce côté, ma soeur; je prendrai de l'autre.» Ils partirent tout doucement chacun de leur côté, marchant sur la pointe des pieds, regardant derrière les arbres, examinant les buissons. «Attention, mon frère! cria Mme de Fleurville, j'entends craquer les branches de votre côté. --Ah! j'en tiens un», s'écria M. de Traypi en s'élançant dans un buisson. Mais il avait parlé trop vite; Camille et Jean étaient partis comme des flèches et arrivèrent au but avant que M. de Traypi eût pu les rejoindre. Pendant ce temps Mme de Fleurville avait découvert Léon et Madeleine, elle se mit à leur poursuite; M. de Traypi accourut à son aide; pendant qu'ils les poursuivaient, Marguerite et Jacques les croisèrent en courant vers le but. Mme de Fleurville, croyant ceux-ci plus faciles à prendre, abandonna Léon et Madeleine à M. de Traypi et courut après Marguerite et Jacques; mais, tout jeunes qu'ils étaient, ils couraient mieux qu'elle, qui en avait perdu l'habitude, et ils arrivèrent haletants et en riant au but au moment où elle allait les atteindre. Essoufflée, fatiguée, elle se jeta sur l'herbe en riant et y resta quelques instants pour reprendre haleine. Elle alla ensuite rejoindre son frère qui faisait vainement tous ses efforts pour attraper Léon, Madeleine et les grands; quant à Sophie, elle n'était pas encore trouvée. À force d'habileté et de persévérance, M. de Traypi finit par les prendre tous malgré leurs ruses, leurs cris, leurs efforts inouïs pour arriver au but. Sophie manquait toujours. «Sophie, Sophie, criait-on, fais _hou! _qu'on sache de quel côté tu es.» Personne ne répondait. L'inquiétude commença à gagner Mme de Fleurville. «Il n'est pas possible qu'elle ne réponde pas si elle est réellement cachée, dit-elle; je crains qu'il ne lui soit arrivé quelque chose. --Elle aura été trop loin, dit M. de Rugès. --Pourvu qu'elle ne se perde pas, comme il y a trois ans, dit Mme de Rosbourg. --Ah! pauvre Sophie! s'écrièrent Camille et Madeleine. Allons la chercher, maman. --Oui, allons-y tous, mais chacun des petits escorté d'un grand», dit M. de Traypi. Ils se partagèrent en bandes et se mirent tous à la recherche de Sophie, l'appelant à haute voix; leurs cris retentissaient dans la forêt, aucune voix n'y répondait. L'inquiétude commençait à devenir générale; les enfants cherchaient avec une ardeur qui témoignait de leur affection et de leurs craintes. Enfin, Jean et Mme de Rosbourg crurent entendre une voix étouffée appeler au secours. Ils s'arrêtèrent, écoutèrent... Ils ne s'étaient pas trompés. «Au secours! au secours! Mes amis, sauvez-moi! --Sophie, Sophie, où es-tu? cria Jean épouvanté. --Près de toi, dans l'arbre, répondit Sophie. --Mais où donc? mon Dieu! où donc! Je ne vois pas.» Et Jean, effrayé, désolé, cherchait, regardait de tous côtés, sur les arbres, par terre: il ne voyait pas Sophie. Tout le monde était accouru près de Jean, à l'appel de Mme de Rosbourg. Tous cherchaient sans trouver. «Sophie, chère Sophie, cria Camille, où es-tu? sur quel arbre? Nous ne te voyons pas.» SOPHIE, _d'une voix étouffée.--_Je suis tombée dans l'arbre qui était creux; j'étouffe; je vais mourir si vous ne me tirez pas de là. --Comment faire? s'écriait-on. Si on allait chercher des cordes? Jean réfléchit une minute, se débarrassa de sa veste et s'élança sur l'arbre, dont les branches très basses permettaient de grimper dessus. «Que fais-tu? cria Léon; tu vas être englouti avec elle. --Imprudent! s'écria M. de Rugès. Descends, tu vas te tuer.» Mais Jean grimpait avec une agilité qui lui fit promptement atteindre le haut du tronc pourri. Jacques s'était élancé après Jean et arriva près de lui avant que son père et sa mère eussent eu le temps de l'en empêcher. Il tenait la veste de Jean et défit promptement la sienne. Jean, qui avait jeté les yeux dans le creux de l'arbre, avait vu Sophie tombée au fond et s'était écrié: «Une corde! une corde! vite une corde!» Léon, Camille et Madeleine s'élancèrent dans la direction du moulin pour en avoir une. Mais Jacques passa les deux vestes à Jean qui noua vivement la manche de la sienne à la manche de celle de Jacques, et jetant sa veste dans le trou pendant qu'il tenait celle de Jacques: «Prends ma veste, Sophie; tiens-la ferme à deux mains. Aide-toi des pieds pour remonter pendant que je vais tirer.» Jean, aidé du pauvre petit Jacques, tira de toutes ses forces. M. de Rugès les avait rejoints et les aida à retirer la malheureuse Sophie, dont la tête pâle et défaite apparut enfin au-dessus du trou. Au même instant, les vestes commencèrent à se déchirer. Sophie poussa un cri perçant. Jean la saisit par une main, M. de Rugès par l'autre, et ils la retirèrent tout à fait de cet arbre qui avait failli être son tombeau; Jacques dégringola lestement jusqu'en bas; M. de Rugès descendit avec plus de lenteur, tenant dans ses bras Sophie à demi évanouie, et suivi de Jean. Mme de Fleurville et toutes ces dames s'empressèrent autour d'elle; Marguerite se jeta en sanglotant dans ses bras. Sophie l'embrassa tendrement. Dès qu'elle put parler, elle remercia Jean et Jacques bien affectueusement de l'avoir sauvée. Lorsque Camille, Madeleine et Léon revinrent, traînant après eux vingt mètres de corde, Sophie était remise; elle put se lever et marcher à la rencontre de ses amis; elle sourit à la vue de cette corde immense. MADAME DE FLEURVILLE.--Voilà Sophie bien remise de sa frayeur et nous voilà tous rassurés sur son compte; je demande maintenant qu'elle nous explique comment cet accident est arrivé. M. DE RUGÈS.--C'est vrai, on était convenu de ne pas grimper aux arbres. SOPHIE, _embarrassée.--_Je voulais... me cacher mieux que les autres. Je m'étais mise derrière ce gros chêne, pensant que je tournerais autour et qu'on ne me trouverait pas. MADAME DE TRAYPI.--Ah! par exemple! j'ai pris Madeleine, et puis Léon, qui avaient voulu aussi tourner autour d'un gros arbre. SOPHIE.--C'est précisément parce que je vous voyais de loin prendre Madeleine et Léon, que j'ai pensé à trouver une meilleure cachette. Les branches de l'arbre étaient très basses; j'ai grimpé de branche en branche. MARGUERITE.--C'est-à-dire que tu as triché. SOPHIE.--Donc, de branche en branche j'étais arrivée à un endroit où le tronc de l'arbre se séparait en plusieurs grosses branches; il y avait au milieu un creux couvert de feuilles sèches; j'ai pensé que j'y serais très bien. Je suis montée dans le creux; au moment où j'y ai posé mes pieds, j'ai senti l'écorce et les feuilles sèches s'enfoncer sous moi, et, avant que j'aie pu m'accrocher aux branches, je me suis sentie descendre jusqu'au fond de l'arbre. J'ai crié, mais ma voix était étouffée par la frayeur, puis par la profondeur du trou où j'étais tombée. » J'étais à moitié morte de peur. Je croyais qu'on ne me trouverait jamais, car je sentais combien ma voix était sourde et affaiblie. Je pris courage pourtant quand j'entendis appeler de tous côtés; je redoublai d'efforts pour crier, mais j'entendais passer près de l'arbre où j'étais tombée, et je sentais bien qu'on ne m'entendait pas. Enfin, notre cher et courageux Jean m'a entendue et m'a sauvée avec l'aide de mon petit Jacques... JEAN.--Et c'est lui qui a eu l'idée de nouer les deux vestes ensemble. Tout le monde se leva et l'on se dirigea vers la maison, tout en causant vivement des événements de la matinée. IV. Une rencontre inattendue. «J'aime beaucoup la forêt du moulin, dit un jour Léon à ses cousines et à ses amies. --Et moi, je ne l'aime pas du tout», dit Sophie. JEAN.--Pourquoi donc? Elle est pourtant bien belle. SOPHIE.--Parce qu'il arrive toujours des malheurs dans cette forêt. Je n'aime pas quand on y va. LÉON.--Je ne vois pas quel malheur y est arrivé. On s'y amuse toujours beaucoup. SOPHIE.--Toi, tu t'y amuses, c'est possible; mais je te réponds que je ne m'y suis pas amusée le jour que j'ai manqué étouffer dans le creux de l'arbre... LÉON.--Oh! mais c'était ta faute. SOPHIE.--Je ne dis pas que ce n'était pas ma faute; mais j'ai manqué tout de même d'y étouffer. LÉON.--Est-ce que tu étais bien mal dans cet arbre? SOPHIE.--Comment, si j'y étais mal? Puisque je te dis que j'étouffais. LÉON.--Tu ne pouvais pas étouffer! Tu avais de l'air par le haut. SOPHIE, _avec impatience.--_Mais j'étais tout au fond, le corps serré par l'écorce. LÉON.--Ah bah! Je m'en serais bien tiré, moi. SOPHIE.--En vérité! J'aurais voulu t'y voir. LÉON.--Je n'aurais eu besoin du secours de personne pour en sortir, je t'en réponds. JEAN, _avec ironie.--_Tu te vantes, mon brave. JACQUES.--Rien de plus facile que d'essayer: allons à la forêt, monte sur l'arbre, laisse-toi glisser au fond, nous ne t'aiderons pas, et tu en sortiras tout seul. Veux-tu? LÉON, _embarrassé.--_Je le ferais certainement, si..., si... JACQUES, _riant.--_Si quoi? LÉON, _embarrassé.--_Si je ne craignais d'effrayer mes cousines qui pourraient croire... qui pourraient craindre... JACQUES.--Craindre quoi? puisque tu es si brave. LÉON.--Et pourquoi n'essayes-tu pas, toi qui me conseilles de le faire? JACQUES.--Parce que je crois, moi, que c'est très dangereux, et j'aurais peur. LÉON, _avec ironie.--_Peur, toi qui fais toujours le brave, toi qui te précipites toujours au milieu des dangers qui n'existent pas, pour te donner la réputation d'un Gérard-tueur-de-lions. Tu aurais peur, toi, Jacques le téméraire, le batailleur. JEAN.--Oui, il aurait peur, précisément parce qu'il a le vrai courage, celui qui le porte à secourir les autres dans le danger, et non pas à le braver inutilement. LÉON.--Je vous prouverai bien, moi, que je suis plus courageux que Jacques. Allons à la forêt, je me glisserai dans le creux de l'arbre... Seulement... il faut que je demande la permission à papa. JEAN.--Ha, ha! voilà qui est bon! Ce sera une manière d'avoir raison, car tu sais bien que papa ne te laissera pas faire. LÉON.--Papa me laissera faire, s'il pense, comme moi, qu'il n'y a aucun danger. Vous allez voir. Léon, suivi de tous les enfants, alla vers la chambre de son papa, qu'il trouva avec son oncle, M. de Traypi. Tous deux riaient en demandant à Léon ce qu'il voulait. LÉON.--Papa, je viens vous demander la permission d'aller dans la forêt du moulin avec mes cousines. M. DE RUGÈS.--Pour quoi faire? LÉON.--Papa, c'est pour entrer dans le creux de cet arbre dans lequel Sophie prétend avoir étouffé l'autre jour. M. DE RUGÈS, _souriant.--_Mais ne crains-tu pas, si tu entres dans cet arbre, de ne plus pouvoir en sortir? LÉON.--Papa, je ne le crains pas; pourtant, si vous me le défendez, je ne le ferai pas. M. DE RUGÈS.--Non, non, je ne te le défends pas; je te recommande seulement d'être prudent. LÉON, _inquiet.--_Papa, si vous craignez le moindre accident, je ne l'essayerai certainement pas; je serais bien fâché de vous causer quelque inquiétude. Je dirai à mes cousines, à Jean et à ce petit moqueur de Jacques, que vous ne trouvez pas la chose raisonnable. M. DE RUGÈS.--Mais pas du tout. Essaye, je ne demande pas mieux. J'irai même avec vous pour être témoin de ton acte de courage... inutile c'est vrai, mais qui fera taire les mauvaises langues qui t'accusent de poltronnerie. LÉON, _abattu.--_Papa, je vous remercie... j'irai certainement... je n'ai certainement pas peur... j'ai... certainement... certainement... très envie... de leur montrer... qu'il n'y a pas de danger... Mais je crains que... maman ne soit pas contente... ne permette pas... M. DE RUGÈS, _impatienté.--_Sac à papier! mon garçon, tu n'as pas besoin de la permission de ta maman, puisque je te la donne, moi. Voyons, finissons et mettons-nous en route. Viens-tu avec nous, Traypi? ajouta-t-il en se retournant vers son beau-frère, qui consentit en souriant. Les enfants, qui étaient restés à la porte de la chambre, étaient un peu inquiets. «Mon oncle, dit Camille à M. de Rugès, ne trouvez-vous pas que c'est imprudent à Léon d'entrer dans cet arbre?» M. DE RUGÈS.--Chère petite, ton oncle de Traypi et moi nous avons entendu toute votre conversation, et c'est pour punir Léon de ses rodomontades et de sa poltronnerie que je le pousse à cet acte de courage, qu'il n'exécutera pas et que je ne laisserai pas s'exécuter. Il va être assez puni par la peur qu'il aura pendant toute la promenade. Le voici qui descend avec sa casquette; vois comme il est pâle! CAMILLE.--Oh! mon oncle, il me fait pitié; pauvre garçon, comme il tremble en descendant l'escalier! Permettez-moi de le rassurer en lui disant que vous ne le laisserez pas entrer dans l'arbre. M. DE RUGÈS.--Non, non, Camille; laisse-moi lui donner cette leçon, dont il a grand besoin je t'assure. Je te permets seulement de rassurer les autres. Dis-leur que je ne le laisserai pas s'exposer à un pareil danger. On se mit en route assez tristement; tous les enfants avaient le sentiment du danger qu'allait courir le malheureux Léon, et tous s'étonnaient que M. de Rugès lui permît de s'y exposer. Camille alla de l'un à l'autre; à mesure qu'elle leur parlait, leur tristesse faisait place au sourire; les visages reprenaient leur gaieté; ils causaient bas et riaient; ils regardaient Léon d'un air malicieux; tous étaient contents de cette punition infligée à son mauvais caractère et à son manque de courage. Léon, qui n'était pas dans le secret, croyait marcher à la mort et restait en arrière comme pour éloigner le terrible moment; il allait tristement, la tête basse, le visage pâle; il répondait par monosyllabes aux compliments ironiques qu'on lui adressait sur sa bravoure. Quand il aperçut de loin le chêne qui pouvait être son tombeau, sa frayeur redoubla, et, ne pouvant plus feindre un courage qu'il n'avait pas, il s'esquiva adroitement et se sauva par un sentier qui donnait dans le chemin, pendant que les autres continuaient leur route. M. de Rugès avait bien vu la manoeuvre de Léon et le dit tout bas à M. de Traypi. «Que faire maintenant? Je ne sais plus comment nous nous tirerons de là.» M. DE TRAYPI.--Fais semblant de le chercher; tu le trouveras, tu lui feras honte de sa poltronnerie; et, quand tu l'auras décidé à grimper sur l'arbre, je l'arrêterai en te disant que le danger de Sophie a été très réel et très grand. On arrivait au pied de l'arbre; les enfants commençaient à s'apercevoir de la disparition de Léon, lorsqu'on entendit un cri de terreur sortir du buisson où il était caché. MM. de Rugès et de Traypi s'apprêtaient à courir de ce côté, lorsqu'ils virent sortir précipitamment du sentier Léon criant au voleur et suivi par un homme misérablement vêtu qui tenait un bâton à la main. L'homme, les apercevant, alla vers eux et salua en ôtant son vieux chapeau. «Qu'y a-t-il? dit M. de Rugès; qui êtes-vous? qu'est-il arrivé à mon fils?» L'HOMME.--Je ne saurai vous dire, monsieur, pourquoi le jeune monsieur a été si effrayé. Tout ce que je sais, c'est que j'allais au village de Fleurville, qui est dans ces environs, m'a-t-on dit; que, me sentant fatigué, je m'étais endormi au pied d'un arbre, et qu'en m'éveillant j'ai vu, à trois pas de moi, ce petit monsieur blotti près d'un buisson; il ne me voyait pas et il ne voyait pas venir non plus une grosse vipère qui touchait presque à son pied. Je n'avais pas le temps de le prévenir: au premier mouvement la vipère l'aurait piqué; je ne fis ni une ni deux: je m'élançai sur lui, je l'enlevai dans mes bras avant que la vipère eût fait son coup, et je le posai dans le sentier; il poussa un cri tout comme s'il avait été saisi par le diable et il a couru comme si le diable courait après lui. M. de Rugès comprit très bien que Léon avait cédé à la frayeur. Déjà fort abattu par l'émotion de la dernière heure, il n'avait pas pu résister à la terreur que lui causa cet enlèvement si brusque par un inconnu qu'il avait pris pour un brigand. Pendant que M. de Rugès et M. de Traypi parlaient à Léon et lui faisaient honte de sa conduite, les enfants examinaient l'inconnu, resté au milieu d'eux. Depuis qu'il avait apparu, Sophie le regardait avec une surprise mêlée d'émotion; elle cherchait à recueillir ses souvenirs; il lui semblait avoir déjà vu ce visage brûlé par le soleil, cette figure franche et honnête; il lui semblait avoir entendu cette voix. L'homme, de son côté, après avoir regardé successivement les enfants, avait arrêté ses yeux sur Sophie; l'étonnement se peignit sur son visage et fit place à l'émotion. «Mam'selle, dit-il enfin d'une voix un peu tremblante; pardon, mam'selle; mais n'êtes-vous pas mam'selle Sophie de Réan? --Oui, répondit Sophie, c'est moi; je suis Sophie... Je crois aussi vous reconnaître, ajouta-t-elle en passant la main sur son front... Mais... il y a si... longtemps... si... longtemps... N'êtes-vous pas... le _Normand? _ajouta-t-elle vivement. Oui, je me souviens... le _Normand._ L'HOMME.--C'est bien moi, mam'selle. Et comment avez-vous échappé au naufrage? Je vous croyais perdue avec votre papa. SOPHIE, _avec attendrissement.--_Papa m'a sauvée, je ne sais plus comment. Je ne sais pas non plus ce qu'est devenu mon pauvre cousin Paul qui était resté près du capitaine. L'HOMME.--Oh! mam'selle de Réan, que je suis donc heureux de vous retrouver! Qui est-ce qui m'aurait dit que cette petite mam'selle Sophie, que je croyais au fond de la mer, était pleine de vie et de santé dans mon beau pays, dans ma chère Normandie? Les enfants étaient restés stupéfaits de cette reconnaissance de Sophie et de l'inconnu. Aucun d'eux ne savait son naufrage. Ils ne comprenaient pas non plus pourquoi cet homme l'appelait Mlle de Réan. Ils ne la connaissaient que sous le nom de Fichini. Léon paraissait très honteux de ce qui s'était passé. Il osait à peine lever les yeux sur son père, qui le regardait d'un air froid et mécontent. Il fut donc très satisfait de voir l'attention générale se reporter sur Sophie et sur l'inconnu. Sophie continua à interroger celui qu'elle appelait le _Normand._ SOPHIE.--Vous ne me dites pas ce qu'est devenu mon pauvre Paul; a-t-il péri avec le vaisseau? L'HOMME.--Non, mam'selle de Réan. Quand le commandant vit que les chaloupes s'étaient éloignées, que beaucoup de monde avait péri, qu'il ne restait plus personne sur le bâtiment, il me gronda de ne pas m'être sauvé avec les autres. Je lui dis que je ne quitterais ni mon commandant ni mon bâtiment. Il me serra la main, regarda d'un air attendri votre petit cousin qui pleurait tout bas et se tenait collé contre lui. «À notre tour, mon Normand, me dit-il. Tâchons de nous tirer de là; le bâtiment n'en a pas pour une heure.» Alors nous tînmes conseil; ce ne fut pas long: en dix minutes nous avions fait un radeau; nous portâmes dessus tout ce que je pus ramasser de biscuit, d'eau fraîche et de provisions; le commandant avait sa boussole, une hache passée à la ceinture. Nous mîmes à l'eau le radeau. Le commandant sauta dessus avec M. Paul dans ses bras; je coupai la corde qui l'attachait au vaisseau; il pouvait s'engloutir d'un moment à l'autre. J'avais mis des rames sur le radeau, et je me mis à ramer. Le commandant essuya une larme qui lui troublait la vue depuis qu'il avait abandonné le bâtiment. Il regarda autour de nous: on n'y reconnaissait rien; il examina les étoiles qui commençaient à briller, et parut content. «Nous ne sommes pas loin de terre, dit-il. Rame bien, mon Normand, mais pas trop fort, pour ne pas te fatiguer. Quand tu seras las, je te relèverai de faction.» SOPHIE.--Mais Paul, mon pauvre Paul, que faisait-il? que disait-il? L'HOMME.--Ma foi, mam'selle, je n'y faisais pas grande attention, faut dire; je crois bien qu'il pleurait toujours. Le commandant le caressa, lui dit de rester bien tranquille, qu'il ne l'abandonnerait pas, qu'il fallait tâcher de dormir. Moi, je ramais avec le commandant, et nous ramâmes si bien, que vers le jour le commandant cria: _Terre! _Je sautai sur mes pieds, et je vis que nous approchions de ce qui me parut être une île. Nous abordâmes et nous trouvâmes un joli pays vert et boisé; et c'est comme cela que le bon Dieu nous a sauvés. SOPHIE.--Mais Paul n'est donc pas mort? Où est-il? Qu'est-il devenu? L'HOMME.--Voilà ce que je ne puis vous dire, mam'selle. Les sauvages nous prirent et nous emmenèrent. Plus tard ils emmenèrent le commandant et M. Paul d'un côté, et moi de l'autre. Je leur ai échappé, et j'ai bien cherché mon brave commandant, mais je n'en ai pas retrouvé de trace. Je ne sais ce que ces diables rouges en ont fait. Pour moi, je me suis sauvé; j'ai vécu quatre ans dans les bois; j'ai enfin été ramassé par un vaisseau anglais. Ces brigands m'ont ballotté pendant six mois avant de me mettre à terre; ils m'ont enfin débarqué au Havre, et je suis revenu au pays pour y chercher ma femme et mon enfant; je ne les ai plus retrouvés, et je continue à battre le pays pour tomber sur leur piste. «Pauvre Paul!» dit Sophie en s'essuyant les yeux. MM. de Rugès et de Traypi avaient écouté avec un grand intérêt le court récit du _Normand. _Pendant que ces messieurs l'interrogeaient sur ses aventures, les enfants entourèrent Sophie. MARGUERITE.--Tu as donc fait naufrage? MADELEINE.--Ta maman et ton papa se sont noyés? Comment, toi, as-tu été recueillie? JACQUES.--Qui est ce Paul dont tu parles? CAMILLE.--Comment ne nous as-tu jamais parlé de cela? LÉON.--Pourquoi cet homme t'appelle-t-il Mlle de Réan? JEAN.--Je ne savais pas que tu eusses été si malheureuse, ma pauvre Sophie. Ils parlaient tous à la fois; Sophie répondit à tous ensemble. SOPHIE.--Oui, j'ai été très malheureuse. Je n'en ai jamais parlé parce que papa et ma belle-mère m'avaient défendu de jamais leur rappeler le passé. J'ai fini par n'y plus penser moi-même et par l'oublier. J'avais à peine quatre ans quand tout cela est arrivé. JEAN.--Pourquoi le _Normand _t'appelle-t-il mademoiselle de Réan? SOPHIE.--Parce que c'était mon nom quand je suis née. MARGUERITE.--Comment, quand tu es née? Et comment as-tu pu changer de nom depuis? CAMILLE.--Attendez! Je me souviens, en effet, que lorsque nous étions petites, nous allions chez toi; tu avais ton papa et ta maman qui s'appelaient M. et Mme de Réan; et puis un oncle et une tante, M. et Mme d'Aubert; le petit Paul d'Aubert était ton cousin. SOPHIE.--Précisément et, après trois ans d'absence, je suis revenue avec ma belle-mère, Mme Fichini, et j'ai retrouvé Marguerite, que je ne connaissais pas et qui demeurait chez vous. JACQUES.--Mais pourquoi t'appelles-tu Fichini? SOPHIE.--Je ne sais pas bien; je crois que papa a été en Amérique pour voir un ami d'enfance, M. Fichini, qui lui a laissé une grande fortune à la condition qu'il prendrait son nom. JACQUES.--C'est bien laid, Fichini; j'aime bien mieux de Réan. SOPHIE.--Mais qu'est devenu mon pauvre Paul? D'après ce que m'a dit le _Normand, _il est possible qu'il vive encore. LÉON.--C'est impossible; depuis cinq ans! JEAN.--Ce n'est pas du tout impossible, puisque le _Normand _est revenu. LÉON.--Le _Normand _n'est pas un enfant. JEAN.--Mais Paul était avec le commandant. «Mes enfants, dit M. de Rugès, s'approchant d'eux très ému, rentrons à la maison. Ne parlez pas à Mme de Rosbourg de la rencontre que nous avons faite de ce brave homme. Je la préparerai à le voir.» CAMILLE.--Pourquoi cela, mon oncle? Est-ce qu'il connaît Mme de Rosbourg? M. DE TRAYPI.--Cet homme n'est autre que LECOMTE, matelot à bord de la _Sibylle _avec le commandant de Rosbourg et... --Avec mon pauvre papa! s'écria Marguerite. Oh! laissez-moi lui parler, lui demander des détails sur papa! Le _Normand _s'approcha à un signe de M. de Traypi. «Voici, lui dit-il, la fille de votre commandant. --La fille de mon commandant, de mon cher, vénéré commandant!» s'écria le _Normand. _Et, saisissant Marguerite, il lui donna trois ou quatre gros baisers avant qu'elle eût le temps de se reconnaître. «Pardon, mam'selle, dit-il en la posant à terre. C'est le premier mouvement, ça; je n'en ai pas été maître. Mon pauvre commandant! Si je pouvais lui donner ma place! Serait-il heureux d'avoir une si gentille demoiselle! --Vous aimiez donc bien mon pauvre papa?» lui dit Marguerite en essuyant ses yeux pleins de larmes. LECOMTE.--Si je l'aimais! si je l'aimais! Ah! mam'selle, j'aurais donné mon sang, ma vie, pour mon brave commandant! Et de penser que le bon Dieu l'avait sauvé, et que sans ces gredins de sauvages!... --M. de Rugès a dit tout à l'heure que vous vous nommiez Lecomte, dit Marguerite, et vous-même vous disiez que vous cherchiez votre femme et votre enfant. N'avez-vous pas une fille qui s'appelle Lucie? LECOMTE.--Oui, mam'selle; Lucie, qui doit avoir quatorze à quinze ans à présent. Est-ce que vous la connaîtriez par hasard? MADELEINE.--Mais alors elles sont ici, dans le village; ce sont elles qui demeurent dans la maison blanche. À cette nouvelle inattendue, le _Normand _sembla fou de joie. «Mon brave Lecomte, remettez-vous, soyez raisonnable, lui dit M. de Rugès. Si vous arrivez devant votre femme et devant Lucie sans qu'elles y soient préparées, le saisissement peut les tuer. Songez que depuis cinq ans que dure votre absence, elles vous croient mort, et qu'il faut les préparer tout doucement à vous revoir.» LECOMTE.--C'est vrai, monsieur, c'est vrai! Je suis fou, je suis bête, je n'ai plus ma tête. Mais quel bonheur, quel bonheur! Que Dieu est bon et comme il récompense bien ma patience! Depuis cinq ans je lui demande matin et soir de me faire retrouver ma femme et ma fille. Et voilà qu'en un jour je les retrouve, avec la fille de mon commandant, et puis cette pauvre mam'selle de Réan... N'allons-nous pas nous mettre en route, messieurs et mesdemoiselles? C'est que, voyez-vous, quand on a été cinq ans à demander les siens au bon Dieu et qu'on les sent si près, on ne tient plus en place. Je marcherais, je courrais comme un cerf! Il me semble que je ferais six lieues à l'heure! «Partons», répondirent ensemble MM. de Rugès, de Traypi et tous les enfants. Camille et Madeleine racontaient à leurs cousins, tout en marchant, comment elles avaient trouvé dans cette même forêt du moulin une petite fille désolée, parce que sa maman était malade et mourait de faim; comment Mme de Rosbourg les avait secourues et établies dans la maison blanche du village, quand elle avait appris que le mari de cette femme, qui s'appelait _Lecomte, _avait été embarqué sur le bâtiment de M. de Rosbourg, et comment Lucie, qui était une excellente fille, travaillait pour faire vivre sa mère, que le chagrin avait affaiblie au point de la rendre incapable d'aucun travail suivi: elle filait et faisait du linge chez elle pendant que Lucie allait en journées pour coudre, repasser, savonner. Quand on fut arrivé à l'entrée du village, à cent pas de la maison blanche, MM. de Rugès et de Traypi forcèrent Lecomte à s'arrêter; les enfants restèrent près de lui pour le distraire et le retenir, pendant que ces messieurs allaient préparer sa femme au retour de son mari. Lecomte attendait avec anxiété le retour de ces messieurs; il répondait à peine aux questions des enfants, lorsqu'une jeune fille de quatorze à quinze ans se trouva près d'eux; elle venait d'un chemin creux bordé d'une haie qui aboutissait à celui où attendaient Lecomte et les enfants. «Lucie, s'écria Marguerite. --Lucie, quelle Lucie? demanda d'une voix basse et tremblante le pauvre Lecomte, qui croyait reconnaître sa fille et dont le visage était d'une pâleur effrayante. --Bonjour mesdemoiselles, bonjour messieurs, dit Lucie faisant une révérence et les regardant tous avec surprise. Mon Dieu! qu'avez-vous donc? ajouta-t-elle. Serait-il arrivé un malheur? Vous avez tous l'air si effrayé que cela me fait peur.» Camille fut la première à se remettre. «Non, Lucie, il n'est rien arrivé de malheureux; ne t'effraye pas, lui dit-elle. --Mais pourquoi donc restez-vous tous sans me parler, avec un air tout drôle? _(Apercevant Lecomte:) _Ah! vous avez un étranger avec vous? N'aurait-il pas besoin d'un verre de cidre et d'une croûte de pain? Est-ce cela qui vous embarrasse? --Lucie! s'écria Lecomte d'une voix étranglée par l'émotion. Lucie tressaillit, regarda l'étranger avec surprise; elle rougit, pâlit. «Non, dit-elle, ce n'est pas possible... Je crois reconnaître... Mais non, non... ce ne peut être... Serait-ce?... --Ton père! s'écria Lecomte en s'élançant vers elle et la saisissant dans ses bras. --Mon père! mon père! répéta Lucie en se jetant à son cou. Ô mon père, quelle joie! quel bonheur! Mon père, mon cher, mon bien-aimé père!» Lucie versait des larmes de bonheur; Lecomte pleurait en couvrant sa fille de baisers. Les enfants regardaient cette scène avec attendrissement. Lecomte ne pouvait se lasser de regarder, d'embrasser son enfant que six années d'absence lui avaient rendue plus chère encore. Lucie était fort grandie et embellie, mais il lui trouvait le même visage. «Je t'aurais reconnue entre mille, lui dit-il. Et moi, comment as-tu pu me reconnaître!» LUCIE.--Mon bon père, vous n'êtes pas bien changé non plus. J'ai tant et si souvent pensé à vous! C'est comme si vous étiez parti de la veille. Se souvenant tout à coup de sa mère: «Ah! ma pauvre mère! Ne voilà-t-il pas que je l'oublie dans mon bonheur de vous revoir! Vite, que je coure lui dire...» Et Lucie allait s'élancer vers la maison blanche, mais son père lui saisit le bras, et la retenant fortement: «Tu vas la tuer en lui apprenant mon retour sans ménagement. Ces messieurs y sont; va voir si c'est bientôt fait et quand il me sera permis de serrer contre mon coeur ta mère, ma Lucie, ma chère femme.» Lucie promit à son père d'être bien raisonnable, bien calme; et, courant de toutes ses forces vers la maison, elle y entra toute haletante, mais si joyeuse, si éclatante de bonheur que sa mère la regarda avec surprise. «Maman, chère maman, dit Lucie en se jetant à son cou, que je suis contente, que je suis heureuse! --Contente? heureuse?... Qu'y a-t-il donc?» Elle regarde avec inquiétude Lucie qui ne peut retenir ses larmes, puis MM. de Rugès et de Traypi. «Heureuse! et tu pleures? et ces messieurs me parlaient tout à l'heure de bonheur, de retour... de... Ah! je crois comprendre! On a des nouvelles!... des nouvelles... de ton père!» Lucie ne répondit pas; elle embrassait sa mère, riait, pleurait. MADAME LECOMTE.--Mais réponds, réponds donc... Messieurs, par pitié, dites-moi... Lucie, parle! Ton père?... --Est près de toi, ma femme, ma Françoise! s'écria Lecomte qui avait suivi Lucie. Il s'était approché de la porte restée ouverte, il avait tout entendu, et, n'ayant pu contenir son impatience, il s'était élancé vers sa femme quand il la crut suffisamment préparée à le revoir. Il la saisit dans ses bras et poussa un cri d'effroi en la voyant pâle et inanimée. Lucie faisait sentir du vinaigre à sa mère, M. de Rugès la fit étendre par terre et lui jeta quelques gouttes d'eau au visage. Lecomte, à genoux près d'elle, soutenait sa tête dans ses mains; Lucie, à genoux de l'autre côté, frottait de vinaigre les tempes de sa mère et en mouillait ses lèvres. Peu d'instants après, Françoise ouvrit les yeux, regarda Lucie, lui sourit, puis, se sentant soutenue du côté opposé, elle tourna la tête, regarda son mari, et, faisant un effort pour se soulever, se jeta à son cou et sanglota. «Elle pleure, il n'y a plus de danger, dit M. de Rugès. Nous sommes inutiles maintenant. Laissons-les à leur bonheur; la présence d'étrangers ne pourrait que les gêner.» Et, sans faire leurs adieux, ils sortirent de la maison blanche, fermant la porte après eux et emmenant les enfants qui s'étaient groupés à l'entrée pour voir la scène de reconnaissance. On parla peu au retour; chacun était touché et attendri du bonheur de ces braves gens. Les événements si inattendus de la journée avaient vivement impressionné les enfants; la rencontre de Lecomte avait presque fait oublier la vanterie et la poltronnerie de Léon. Sophie cherchait à rappeler ses souvenirs pour les raconter à ses amis: son naufrage, la perte de sa mère, de son oncle et de sa tante, de son cousin Paul qu'elle aimait comme un frère, les dangers qu'elle avait courus, le second mariage de son père, suivi de si près de la mort de ce dernier protecteur de son enfance, les mauvais traitements de sa belle-mère, tous ces événements se représentèrent si vivement à son souvenir, qu'elle ne comprit pas comment elle avait pu les oublier et n'avait jamais éprouvé le désir d'en parler. En approchant du château, MM. de Rugès et de Traypi recommandèrent encore aux enfants de ne pas parler à Mme de Rosbourg du retour de Lecomte, avant qu'ils le lui eussent appris eux-mêmes avec ménagement, de crainte du saisissement que pouvait occasionner cette espérance. «Car, dit M. de Traypi, il est très possible que M. de Rosbourg et Paul aient pu s'échapper de leur côté, comme l'a fait Lecomte. D'après le peu qu'il m'a raconté, les sauvages qui les ont pris ne sont pas féroces, et ils sont heureux de pouvoir enlever des Européens qui leur apprennent beaucoup de choses utiles à leur vie sauvage.» Les enfants promirent de ne rien dire qui pût attrister ou émouvoir Mme de Rosbourg, et ils rentrèrent chez eux, Léon heureux d'échapper aux reproches de son père, tous les autres fort préoccupés des espérances que devait éveiller le retour de Lecomte. V. Le naufrage de Sophie. Quand les enfants purent se trouver seuls, ils demandèrent à Sophie de leur raconter son naufrage. «Allons, dit Jacques, dans notre cabane; nous y serons bien tranquilles, personne ne nous dérangera, et nous ne craindrons pas que Mme de Rosbourg nous entende.» Les enfants trouvèrent l'idée bonne et coururent tous à leur petit jardin. Jacques, qui avait couru plus fort que les autres, les reçut à la porte de sa cabane; chacun se plaça de son mieux, les uns sur les chaises et les tabourets, les autres sur la table et par terre. On avait installé Sophie dans un fauteuil, et elle commença au milieu d'un grand silence: «J'étais bien petite, car j'avais à peine quatre ans, et j'avais tout oublié; mais, à force de chercher à me rappeler, je me suis souvenue de bien des choses, et entre autres de la visite d'adieu que je vous ai faite avec mon pauvre petit cousin Paul, maman et ma tante d'Aubert.» CAMILLE.--Ton papa était parti, je crois? SOPHIE.--Il nous attendait à Paris. J'étais contente de partir, de voyager. Maman me dit que nous monterions sur un navire. Je n'en avais jamais vu, ni Paul non plus. Puis, j'aimais beaucoup Paul, et j'étais bien, bien contente de ne pas le quitter. Je ne me rappelle pas ce que nous avons fait à Paris; je crois que nous n'y sommes restés que quelques jours. Puis nous avons voyagé en chemin de fer; nous avons couché dans un hôtel à Rouen, je crois, et nous sommes arrivés le lendemain dans une grande ville qui était pleine de perroquets, de singes. J'ai demandé à maman de m'en acheter un; elle n'a pas voulu. » Je ne me rappelle pas trop ce qui arriva sur le vaisseau; je me souviens seulement d'un excellent capitaine, qui était, à ce qu'il paraît, ton papa, Marguerite; il était très bon pour moi et pour Paul aussi; il nous disait qu'il nous aimait beaucoup, et que nous devrions bien rester avec lui et le prendre pour notre papa. Il y avait aussi ce matelot que j'ai reconnu, et qu'on appelait le _Normand; _je ne savais pas du tout que son nom fût Lecomte. Tout le monde l'appelait le _Normand. _Le voyage dura très longtemps. Quand il pleuvait, c'était ennuyeux, parce qu'on était obligé de rester dans des cabines basses et étouffantes; mais, quand il faisait beau, nous allions sur le pont, Paul et moi. » Depuis deux jours il faisait un vent terrible; tout le monde avait l'air inquiet; ni le capitaine ni le _Normand _ne s'occupaient plus de Paul ni de moi; maman me tenait près d'elle; ma tante d'Aubert gardait aussi Paul, quand tout à coup j'entendis un craquement affreux, et en même temps il y eut une secousse si forte, que nous tombâmes tous à la renverse. Puis j'entendis des cris horribles; on courait, on criait, on se jetait à genoux. Papa et mon oncle coururent sur le pont, maman et ma tante les suivirent. Paul et moi, nous eûmes peur de rester seuls et nous montâmes aussi sur le pont. Paul aperçut le capitaine et s'accrocha à ses habits; je me souviens que le capitaine avait l'air très agité; il donnait des ordres. J'entendis qu'on criait: _Les chaloupes à la mer! _Le capitaine nous vit. Il me saisit dans ses bras, m'embrassa et me dit: «Pauvre petite, va avec ta maman.» Puis il embrassa Paul et voulut le renvoyer. Mais Paul ne voulait pas le lâcher. «Je veux rester avec vous, criait-il; laissez-moi près de vous.» » Je ne sais plus ce qui arriva. Je sais seulement que papa vint me prendre dans ses bras et qu'il cria: «Arrêtez! arrêtez! la voici, je l'ai trouvée.» Il courait et il voulut sauter avec moi dans une chaloupe où étaient maman, ma tante et mon oncle, mais il n'en eut pas le temps: la chaloupe partit. Je criais: «Maman, maman, attendez-nous!» Papa restait là sans dire un mot. Il était si pâle que j'eus peur de lui. Je n'ai pas oublié les cris de ma pauvre maman et de ma tante d'Aubert quand la chaloupe est partie. J'entendais crier: «Sophie! Paul! mon enfant! mon mari!» Mais cela ne dura pas longtemps, car tout d'un coup une grosse vague vint les couvrir. J'entendis un affreux cri, puis je ne vis plus rien. Maman était disparue; tous avaient été engloutis par la vague. Cette nuit, je me suis souvenue de tout cela. JEAN.--Pauvre Sophie! Comment as-tu pu te sauver? SOPHIE.--Je ne sais pas du tout comment a fait papa; le capitaine lui a parlé; ils ont embrassé Paul tous les deux; le capitaine a dit: «Je vous le jure!» puis le _Normand _a aidé papa à descendre avec moi dans un énorme baquet qui était sur la mer. J'appelais Paul et je pleurais; je voyais mon pauvre Paul qui pleurait aussi, et le capitaine qui le tenait dans ses bras et l'embrassait. Puis les vagues nous ont entraînés. Je me suis endormie et je ne me souviens plus bien de ce qui est arrivé. Papa me donnait de l'eau qu'il avait dans un petit tonneau, et du biscuit; je dormais, car je m'ennuyais beaucoup. Papa pleurait ou restait triste et pâle, sans parler. Un jour, je me suis trouvée, je ne sais pas comment, sur un autre vaisseau. Papa a été malade; je m'ennuyais, j'étais triste de ne pas voir maman et mon cher Paul. Depuis, papa m'a dit que ce pauvre Paul avait été noyé avec le capitaine et le _Normand, _parce qu'ils étaient restés sur le vaisseau, qui s'était perdu en se cognant contre un rocher. D'après ce que nous a dit le _Normand, _j'espère que Paul et le bon capitaine se sont sauvés comme papa et moi. Sophie pleurait en terminant l'histoire de son naufrage; tous ses amis pleuraient aussi. LÉON.--Mais tout cela ne nous explique pas pourquoi tu t'appelles FICHINI au lieu de RÉAN. SOPHIE.--J'ai oublié beaucoup de choses, parce que papa m'a défendu de jamais lui parler de ce naufrage, de ma pauvre maman, et de lui faire aucune question sur son mariage avec ma belle-mère. Mais, en rappelant mes souvenirs, voici ce que j'ai trouvé: Quand nous sommes arrivés en Amérique, où nous allions, nous avons été demeurer chez un ami de papa, M. Fichini, qui était mort; mais j'ai entendu parler devant moi d'un testament par lequel il laissait à papa et à ma tante d'Aubert toute sa fortune, à condition qu'il prendrait son nom et qu'il garderait chez lui et n'abandonnerait jamais une orpheline que M. Fichini avait élevée. Papa était si triste qu'il ne s'occupait pas beaucoup de moi. Cette orpheline, qui s'appelait Mlle Fédora, soignait beaucoup papa et me témoignait aussi beaucoup d'amitié. Quelque temps après, papa l'a épousée, et alors elle a changé tout à fait de manières; elle avait des colères contre papa qui la regardait de son air triste, et s'en allait. Avec moi elle était aussi toute changée; elle me grondait, me battait. Un jour, je me suis sauvée près de papa; j'avais les bras, le cou et le dos tout rouges des coups de verges qu'elle m'avait donnés. Jamais je n'oublierai le visage terrible de papa quand je lui dis que c'était ma belle-mère qui m'avait battue. Il sauta de dessus sa chaise, saisit une cravache qui était sur la table, courut chez ma belle-mère, la saisit par le bras, la jeta par terre et lui donna tant de coups de cravache qu'elle hurlait plutôt qu'elle ne criait. Elle avait beau se débattre, il la maintenait avec une telle force d'une main pendant qu'il la battait de l'autre, qu'elle ne pouvait lui échapper. Quand il la laissa relever, elle avait un air si méchant qu'elle me fit peur. «Tous les coups que vous m'avez donnés, s'écria-t-elle, je les rendrai à votre fille.» »--Chaque fois que vous oserez la toucher pour la maltraiter, je vous cravacherai comme je l'ai fait aujourd'hui, madame, répondit papa. » Il sortit, m'emmenant avec lui. Quand il fut dans sa chambre, il me prit dans ses bras, me couvrit de baisers, pleura beaucoup. » Mais, ajouta Sophie en pleurant, dans la nuit, il fut pris d'un vomissement de sang, à ce que m'ont dit les domestiques, et il mourut le lendemain, me tenant dans ses bras et me demandant pardon. » Depuis ce malheureux jour, continua Sophie après quelques minutes d'interruption et de larmes, vous ne pouvez vous figurer combien je fus malheureuse. Ma belle-mère tint la promesse qu'elle avait faite à papa, et me battit avec une telle cruauté que tous les jours j'avais de nouvelles écorchures, de nouvelles meurtrissures. CAMILLE, _l'embrassant.--_Oui, ma pauvre Sophie, deux fois nous avons été témoins de la méchanceté de ta belle-mère, et c'est une des raisons qui nous ont attachées à toi. JEAN.--Cette méchante femme! Si je la voyais, je l'assommerais! Je suis enchanté que ton papa l'ait si bien cravachée; elle l'avait bien mérité. SOPHIE.--Oui, mais elle me l'a fait bien payer, je t'assure. MADELEINE.--Et que faisais-tu toute la journée? SOPHIE.--Je m'ennuyais; je pleurais souvent. Ce qui m'étonne, c'est que vous ne m'ayez jamais parlé de maman, de papa, ni de Paul. CAMILLE.--Tu sais que nous ne te voyions pas bien souvent. Nous savions bien que vous étiez tous partis, mais, ne te voyant plus, nous n'y avons plus pensé. Je me souviens qu'une fois maman nous a dit: «Vous allez bientôt revoir votre petite voisine Sophie; elle s'appelle maintenant Fichini au lieu de Réan; mais ne lui parlez jamais ni de son papa ni de sa maman, qui sont morts, ainsi que son cousin, sa tante et son oncle. Elle a une belle-mère avec laquelle elle vit et qui doit nous l'amener un de ces jours.» C'est pourquoi nous ne t'en avons jamais parlé, et j'avoue que je n'y ai même plus pensé, puisque je ne devais pas en parler. MADELEINE.--Mais toi-même, pourquoi ne nous as-tu jamais raconté tout cela depuis trois ans que nous sommes ensemble? SOPHIE.--À force de n'en pas parler, je n'y ai plus pensé, et je l'avais pour ainsi dire oublié. La vue du _Normand _et le peu qu'il m'a raconté ont tout rappelé à ma mémoire; je me suis souvenue de ce que j'avais si bien oublié. Même tout à l'heure, en vous racontant mon naufrage et le mariage de papa, beaucoup de choses me sont revenues, et à présent je crois voir ce bon capitaine embrassant Paul qui pleurait et lui tenait les mains et le visage pâle et désolé de mon pauvre papa. Je crois entendre les cris de maman et de ma tante quand la chaloupe s'est éloignée et puis quand elle s'est enfoncée dans la vague. Un autre souvenir qui m'est revenu aussi depuis que j'ai vu le _Normand, _c'est la mort de papa et la scène de la veille. C'est singulier qu'on puisse si bien oublier pendant des années ce dont on se souvient si clairement après. Le récit de Sophie avait été long; on s'étonnait au salon de leur absence. M. de Rugès avait profité de ce temps pour préparer Mme de Rosbourg à revoir Lecomte et à accueillir l'espoir du retour du commandant de Rosbourg, retour presque miraculeux, sans doute, mais enfin possible, comme celui de Lecomte. Après deux heures de larmes et d'agitation, entremêlées d'espérance et de bonheur, elle pria M. de Rugès de lui amener le lendemain le _Normand _dans son salon particulier; elle voulait le voir seul, lui parler sans témoins. Quand les enfants rentrèrent, elle vit qu'ils avaient tous pleuré; elle appela Marguerite, la serra contre son coeur et lui dit: «Tu sais?... tu sais que ton cher papa peut revenir encore? Viens avec moi, mon enfant; viens à l'église prier Dieu pour ton père et lui demander de nous le rendre.» SOPHIE.--Me permettez-vous de vous accompagner, madame? Je prierai aussi pour ce bon commandant qui m'aimait et pour mon pauvre Paul! Mme de Rosbourg ne lui répondit qu'en l'embrassant tendrement et en lui prenant la main pour l'emmener. Tous les enfants demandèrent à joindre leurs prières à celles de Mme de Rosbourg. Mme de Fleurville, qui accompagnait son amie, y consentit, et tous allèrent à l'église prier pour le retour des pauvres naufragés. Au retour, ils trouvèrent M. de Traypi faisant sa malle: «Je pars pour Paris, dit-il. Je veux aller au Ministère de la Marine; peut-être y apprendrai-je quelque nouvelle. Je leur dirai le retour de Lecomte et la captivité de M. de Rosbourg et du petit Paul. Qui sait, peut-être aurai-je de bonnes nouvelles à vous donner. --Que vous êtes bon et que je vous remercie, mon ami! dit Mme de Rosbourg les larmes aux yeux. Le bon Dieu me protège puisqu'il me donne des amis tels que vous. Puisse-t-il me protéger jusqu'à la fin et me rendre mon cher mari!» Le lendemain, de bonne heure, on frappait doucement à la porte de Mme de Rosbourg. «Entrez», dit-il d'une voix émue. La porte s'ouvrit; Lecomte entra; il osait à peine lever les yeux sur Mme de Rosbourg, qui, pâle et tremblante, s'avançait pourtant avec rapidité vers lui. Elle voulut lui parler, l'interroger; les larmes lui coupèrent la parole; elle prit les grosses mains rugueuses de Lecomte et les serra dans les siennes. LECOMTE.--Madame, ma chère dame, je devrais être à vos pieds pour vous remercier de tout ce que vous avez fait pour ma femme et mon enfant! Tout en parlant, il l'avait respectueusement soutenue et placée sur un fauteuil. Mme de Rosbourg sanglotait. «Pardonnez-moi... cette faiblesse... dit-elle d'une voix entrecoupée par ses sanglots. La vue de l'ami dévoué, du compagnon de mon mari, m'a ôté tout courage. Mais... je saurai me vaincre... ayez patience... quelques minutes encore... et je pourrai vous interroger, savoir de vous quelles doivent être mes craintes, quelles peuvent être mes espérances.» LECOMTE.--Vous êtes une brave dame, allez; tout à fait digne de lui. Ce pauvre cher homme! Lui aussi, il pleurait en parlant de vous et de sa petite. Il s'en cachait, mais je l'ai vu souvent essuyer ses yeux quand il parlait de vous deux. Ah! c'est qu'il ne lui était pas facile de se cacher de moi. Je l'aimais tant que je ne le perdais jamais de l'oeil. Quand ces satanés sauvages m'ont embarqué dans leur satanée barque, je leur en disais des injures, tout garrotté que j'étais. Mon pauvre commandant! Faut-il qu'ils m'aient enlevé sans que j'aie pu seulement couper bras, jambes et têtes pour le délivrer! Ce discours donna à Mme de Rosbourg le temps de se remettre. Après avoir affectueusement remercié Lecomte de son attachement pour M. de Rosbourg, elle l'interrogea sur tous les détails de leur naufrage, de leur débarquement, de leur capture par les sauvages, de leur séparation, M. de Rosbourg et Paul ayant été gardés par une bande de ces sauvages, tandis que Lecomte se trouvait emmené par une autre bande. Après l'avoir entendu pendant deux heures et avoir causé avec lui des chances probables de l'évasion de M. de Rosbourg, elle conçut l'espoir fondé de l'existence de son mari et de son retour. «Merci, mon brave Lecomte, lui dit-elle en le congédiant. Jamais je ne pourrai assez vous témoigner ma reconnaissance de l'attachement, du dévouement que vous avez montrés à mon mari. Je suis doublement heureuse d'avoir pu être utile à votre digne femme et à votre excellente Lucie. --Pardon, si j'interromps madame, s'écria vivement Lecomte. Utile! vous appelez cela utile? Mais vous avez été une providence pour elles; vous les avez sauvées de la mort, tirées de la misère; vous les avez soutenues, nourries; vous avez fait apprendre un état à ma Lucie; vous avez été leur sauveur et le mien. Oh! chère dame, à moi, oui, à moi, à vous honorer comme une providence, à vous remercier à genoux.» VI. Une nouvelle surprise. M. de Traypi était parti depuis deux jours; on attendait avec impatience son retour, ou tout au moins une lettre de lui. Pendant ces deux jours, Mme de Rosbourg et Marguerite, suivies de toute la bande d'enfants, avaient été matin et soir passer quelques heures à la maison blanche. Mme de Rosbourg avait fait faire un habillement complet à Lecomte et avait donné à Françoise l'argent nécessaire pour le monter en linge, chaussures et vêtements. Elle aimait à voir les visages radieux de Françoise, de Lucie et de Lecomte, depuis leur réunion; elle espérait de la bonté de Dieu pour elle-même un pareil bonheur. Elle ne cessait de questionner Lecomte sur son mari, sur son naufrage, sur ses chances de salut et de retour. Lecomte, heureux de parler de son commandant, racontait sans jamais se lasser et ne permettait pas même à sa femme de l'interrompre. Lucie jouait pendant ce temps avec les enfants, leur montrait à tresser des paniers avec des joncs, à faire des colliers et des bracelets avec des coquilles de noisettes ou des glands évidés et découpés à jour. Ils aidaient Lucie à bêcher et arroser le jardin, à cueillir les fraises, les groseilles, les framboises. Marguerite s'échappait souvent pour dire un mot d'amitié à Lecomte, pour écouter ce qu'il disait de son papa dont elle n'avait aucun souvenir, mais qu'elle aimait à force d'en avoir entendu parler à sa maman. Lecomte baisait les petites mains de Marguerite, quelquefois même il baisait ses belles boucles noires ou ses joues roses et potelées. «Mon pauvre commandant, disait-il en soupirant, serait-il heureux de vous revoir!» L'après-midi du troisième jour, Mme de Rosbourg et les enfants rentraient, après avoir passé deux heures chez Lecomte et Françoise. En approchant du perron, elle crut reconnaître M. de Traypi. Impatiente de savoir s'il lui rapportait des nouvelles de son mari, elle hâta le pas, et, montant rapidement les marches du perron, elle se heurta contre... M. de Rosbourg lui-même. Tous deux poussèrent ensemble un cri de bonheur; Mme de Rosbourg tomba dans les bras de son mari en sanglotant et en remerciant Dieu. Elle ne pouvait croire à son bonheur. Elle embrassait son mari; elle le regardait pour s'assurer que c'était bien lui; son coeur débordait de joie. Après les premiers instants de joyeux saisissement, M. de Rosbourg, sans quitter sa femme, regarda les enfants groupés autour d'eux et chercha à reconnaître sa petite Marguerite; ses yeux s'arrêtèrent sur Sophie. «Sophie! s'écria-t-il. Je ne me trompe pas: c'est bien Sophie de Réan. Pauvre enfant! comment est-elle ici? Mais, ajouta-t-il, Marguerite! ma petite Marguerite! N'est-ce pas cette petite brune si gentille qui me regarde d'un air tendre et craintif?» Marguerite, pour toute réponse, se jeta dans les bras de son père qui l'embrassa tant et tant que ses joues en étaient cramoisies. Quand il eut recommencé cent et cent fois à embrasser sa femme et son enfant, il s'avança vers Sophie, et, la prenant dans ses bras, il l'embrassa deux ou trois fois. «Pauvre petite! dit-il. Quels affreux souvenirs elle me rappelle! Où est son père? Par quel hasard se trouve-t-elle avec vous? --Mon bon commandant, répondit Sophie, je vous expliquerai tout cela. Mon pauvre papa est mort il y a longtemps, ajouta-t-elle en baissant la voix et en essuyant une larme; mais Paul, mon cher Paul, où est-il? Vit-il encore?» M. DE ROSBOURG.--Paul est un grand et beau garçon, ma chère enfant; il est ici; il déballe et range nos affaires. SOPHIE.--Oh!... que je voudrais le voir, ce cher Paul! Dans quelle chambre est-il, que je coure le chercher? M. DE ROSBOURG.--Près de celle de ma femme; c'est celle qu'on m'a donnée et où Paul a monté mes effets. Sophie courut à cette chambre; on entendit des cris de joie, des gambades, des rires et bientôt on vit accourir Sophie entraînant Paul, un peu honteux de se trouver en présence de tous ces visages inconnus. «Viens, mon garçon, lui cria M. de Rosbourg, ce ne sont pas des sauvages; pas de danger à courir, va! D'ailleurs tu es homme, toi, à aller en avant, jamais en arrière. En avant donc et embrasse tes amis. Voici ma femme d'abord, puis ma petite Marguerite, puis... Ma foi, je ne connais pas les autres, mais, comme nous sommes en pays ami, embrassons-les tous pour faire connaissance; ils diront leurs noms après.» La mêlée fut générale; tout le monde s'embrassait en riant. La belle et aimable figure de M. de Rosbourg avait déjà séduit tous les enfants; l'air déterminé de Paul, sa taille élevée, son apparence vigoureuse, sa figure intelligente et bonne, disposèrent en sa faveur les coeurs des enfants. M. de Rosbourg se retira en riant avec sa femme; Sophie présenta Paul à tous ses amis. «Voici d'abord Marguerite, la fille de notre bon capitaine; c'est elle qui est la plus jeune et avec laquelle je me suis le plus amusée et disputée; nous te raconterons tout cela. Voici mes chères amies Camille et Madeleine, si bonnes, si bonnes, qu'on les appelle les petites filles modèles. Voici notre petit ami Jacques de Traypi, un petit malin, mais bien bon. Voici Jean de Rugès, qui a douze ans comme toi et qui fera la paire avec toi pour le courage et la bonté. Voici enfin son frère, qui s'appelle Léon et qui est notre aîné à tous; il a treize ans.» Paul ne tarda pas à se mettre à l'aise avec ses nouveaux amis. Sophie l'accablait de questions sur ce qui lui était arrivé; il promit de tout raconter quand on serait un peu plus posé. Il parla de M. de Rosbourg avec une tendresse et une reconnaissance qui touchèrent Marguerite jusqu'aux larmes. MARGUERITE.--Comme vous aimez papa, monsieur Paul! Alors je vous aimerai bien aussi. PAUL.--Si vous m'aimez, Marguerite, vous m'appellerez Paul tout court et pas monsieur. MARGUERITE.--Oh! je ne demande pas mieux, et, quand nous nous connaîtrons bien, demain par exemple, nous nous tutoierons: c'est si gênant de dire _vous!_ PAUL.--Tout de suite, si tu veux, Marguerite; d'abord je te connais beaucoup, car ton papa me parlait souvent de toi. MARGUERITE.--Et Sophie ne m'a jamais parlé de toi. PAUL.--Comment, Sophie, tu m'avais oublié? SOPHIE, _tristement.--_Oublié, non, mais tu dormais dans mon coeur et je n'osais pas te réveiller. Je t'avais cru mort, et puis j'ai été si malheureuse que je suis devenue égoïste et je n'ai pensé qu'à moi; j'ai perdu l'habitude de penser au passé et à ceux qui m'avaient aimée. JEAN.--Ne croyez pas ce qu'elle dit, Paul; Sophie est bonne, et très bonne; elle dit toujours du mal d'elle-même. Pauvre Sophie, elle vous racontera ses trois années de malheur. Jacques s'avança vers Paul, et, se mettant sur la pointe des pieds pour l'embrasser, il lui dit: «Je vois dans tes yeux que tu seras mon ami; tu aimeras bien ma petite amie Marguerite, n'est-ce pas? Nous la protégerons à nous deux quand elle en aura besoin.» Paul embrassa Jacques en souriant et lui promit d'être son ami dévoué et celui de Marguerite. Léon ne disait rien; il semblait piqué de ce que Sophie n'avait ajouté aucune réflexion aimable en le nommant. Il se laissa pourtant embrasser par Paul. Camille et Madeleine souriaient et attendaient, pour faire plus ample connaissance avec ce dernier, que le temps eût augmenté leur intimité. Bientôt on entendit sonner le dîner; chacun s'apprêta à se rendre au salon. Mme de Rosbourg y entra radieuse, appuyée sur le bras de son mari qui tenait sa petite Marguerite par la main. La joie, le bonheur étaient sur tous les visages; Sophie et Paul avait mille choses à se demander. Sophie parla tant et tant, qu'à la fin de la journée elle lui avait raconté tous les événements importants de sa vie depuis leur séparation. Les enfants firent promettre à Paul de leur raconter à tous ensemble ce qui lui était arrivé depuis le naufrage. M. de Rosbourg fit la même promesse à ces dames et à ces messieurs. SOPHIE.--Mais dis-moi, Paul, comment et avec qui es-tu arrivé ici, à Fleurville? PAUL.--Avec M. de Traypi, que le commandant a trouvé au Ministère comme il arrivait lui-même pour annoncer son retour et expliquer sa longue absence. Nous étions à Paris depuis une demi-heure, le commandant très impatient de revoir sa femme et Marguerite, qu'il ne savait trop où chercher ni où trouver, et moi très tranquille, parce que je n'imaginais pas que tu fusses en vie et encore moins ici. Je croyais que tu avais dû périr avec ton papa, dans cette vilaine caisse où l'on t'avait mise par une tempête si affreuse et avec des vagues hautes comme des maisons. SOPHIE.--Je t'avais cru mort aussi. C'est par le _Normand _que je t'ai su vivant et chez les sauvages. PAUL.--Le _Normand! _Tu as vu le _Normand? _Quand? Où cela? Où est-il? Que j'embrasse ce brave homme si bon, si dévoué! Nous l'avons bien regretté, et nous pensions que les sauvages l'avaient tué. SOPHIE.--Il y a trois jours seulement que le _Normand _est revenu, après s'être échappé de chez les sauvages et après vous avoir cherchés et attendus pendant quatre ans. Nous l'avons rencontré, par hasard, dans la forêt. PAUL.--Brave homme! Que je serai content de le revoir! MARGUERITE.--Nous irons le voir demain et nous lui annoncerons le retour de papa; il en sera aussi heureux que nous, car il l'aime!... il l'aime! autant que maman et moi. JACQUES.--Et après tu nous raconteras tes aventures. Tu es resté cinq ans chez les sauvages? PAUL.--Tu le sauras demain, et bien d'autres choses encore. Il est trop tard pour commencer. --Mes enfants, dit Mme de Fleurville, il est tard; votre nouvel ami Paul doit être fatigué... M. DE ROSBOURG, _interrompant.--_Paul fatigué! Il en a fait bien d'autres avec moi! Nous avons passé des nuits et des jours à travailler, à marcher, à veiller. Il est maintenant robuste comme un vrai marin. --Mais les nôtres, qui n'ont pas eu comme lui l'avantage d'une si terrible éducation, cher commandant, répondit en souriant Mme de Fleurville, ont vraiment besoin de repos. Tous ont pris une part si vive au bonheur de Marguerite, qu'ils ont comme elle besoin d'une bonne nuit pour se remettre. Demain ils seront de force à lutter avec Paul. M. de Rosbourg ne répondit que par un salut gracieux, et, attirant à lui Marguerite et Sophie, il les embrassa avec tendresse. «Oh! papa, dit Marguerite en serrant les bras autour de son cou, que c'est ennuyeux de vous quitter et de me coucher! --Je vais prolonger la soirée en montant jusque chez toi, mon enfant», répondit M. de Rosbourg. Et, la prenant dans ses bras, il l'emporta jusque dans sa chambre, à la grande joie de Marguerite qui répétait en l'embrassant: «Oh! que c'est bon un papa! Maman avait bien raison.» M. DE ROSBOURG.--En quoi avait raison ta maman? Que disait-elle? --Maman disait que vous étiez le plus beau et le meilleur des hommes; que sans moi elle mourrait de chagrin; qu'elle ne pouvait pas être heureuse sans vous, et beaucoup d'autres choses encore. Et puis elle pleurait si souvent et si fort, que je pleurais quelquefois aussi; alors elle essuyait ses yeux, elle souriait et m'embrassait. Tout en causant, Marguerite s'était déshabillée. Pour finir, elle se jeta au cou de son père, qui, vaincu par son émotion, la serra dans ses bras et la couvrit de baisers en sanglotant. Marguerite effrayée lui demanda: «Papa, cher papa, qu'avez-vous? Pourquoi pleurez-vous ainsi? --Mon enfant, ma Marguerite chérie, c'est le bonheur qui fait couler mes larmes; c'est la joie!» Quand il releva son visage baigné de larmes, elle était endormie. Il essuya la main humide de Marguerite, baisa son joli front blanc et pur, lui donna sa bénédiction paternelle, et sortit en se retournant plus d'une fois pour regarder cette charmante petite figure dormant si paisiblement et si gracieusement. VII. La mer et les sauvages. Le lendemain on se réunit plus tôt que d'habitude. Les enfants firent honneur à un premier déjeuner, que Paul mangea avec délices, s'extasiant sur la bonté du lait, l'excellence du beurre normand; il retrouvait en chaque chose des souvenirs d'enfance, et il regardait avec bonheur et reconnaissance son cher commandant qui lui tenait lieu de père. L'excellent M. de Rosbourg, non moins heureux que Paul, répondait à ses regards par un sourire affectueux. On sortait de table; Paul et Marguerite saisirent chacun une main du commandant et la couvrirent de baisers. Il en rendit un à Paul, une douzaine à Marguerite; il fit un signe de tête amical à Sophie, et il offrit le bras à Mme de Fleurville pour la ramener au salon. La journée se passa à faire connaissance; on mena Paul voir toute la maison, le potager, la ferme, les écuries, le parc, le village, le petit jardin et les cabanes. Puis on alla faire tous ensemble une visite à Lecomte. En apercevant son commandant, il faillit tomber à la renverse. M. de Rosbourg lui témoigna une grande amitié et lui promit de revenir le voir et de s'arranger de façon à l'avoir toujours près de lui. Après dîner les enfants demandèrent à Paul de leur raconter ses aventures. Tout le monde se groupa autour de lui, et il commença ainsi: «Sophie vous a raconté notre naufrage; mais elle ne sait pas comment il s'est fait qu'elle et moi nous soyons restés sur le vaisseau qui allait périr; M. de Rosbourg me l'a expliqué depuis. Quand papa, maman, mon oncle et ma tante sont montés sur le pont, nous laissant en bas dans la chambre, on avait déjà mis à la mer les chaloupes; le commandant, voyant le vaisseau prêt à s'engloutir, fit partir le plus de monde possible sur la première chaloupe et ordonna à ses gens d'enlever les personnes qui restaient et de les sauver de gré ou de force en les faisant passer sur la seconde chaloupe. Des matelots enlevèrent maman et ma tante malgré leurs cris. Papa et mon oncle voulurent aller nous chercher; on leur dit que nous étions déjà embarqués. Dans le tumulte et la frayeur du naufrage, c'était vraisemblable. On les jeta dans la chaloupe où ils trouvèrent maman et ma tante qui nous appelaient à grands cris. Papa voulut s'élancer sur le vaisseau, on le retint de force; mon oncle cria: «Attendez-moi!» et remonta sur le bâtiment. Il ne me vit pas; j'étais derrière le commandant; mais il aperçut Sophie, il la saisit dans ses bras et courut à la chaloupe; on avait déjà coupé la corde qui la retenait au vaisseau, et, sans écouter ses supplications et les cris de ma pauvre tante, ils s'éloignèrent. Leur chaloupe, trop chargée, fut presque immédiatement engloutie par une vague énorme avant que mon oncle l'eût perdue de vue. Alors mon oncle voulut au moins me sauver ainsi que Sophie; il me demanda au commandant, qui lui représenta l'imprudence de se risquer tous ensemble sur une planche ou un morceau de mât brisé. » Mon oncle partit avec Sophie; je pleurais, car je croyais bien qu'ils allaient s'engloutir comme les chaloupes. Le bon Normand et M. de Rosbourg ne perdirent pas de temps pour faire un radeau, sur lequel le Normand mit un petit tonneau d'eau et des provisions; il passa une hache à sa ceinture et à celle du commandant, pensa aux rames, à la boussole, et je me trouvai sur le radeau dans les bras du commandant. Il regardait son pauvre vaisseau d'un air aussi triste que mon oncle m'avait regardé en me quittant; et, quand le vaisseau acheva de se briser et fut enlevé par les vagues, je vis pour la première fois des larmes dans les yeux de mon cher commandant. Il se détourna, passa le dos de sa main sur ses yeux et reprit tout son courage. » Pendant que le Normand ramait, M. de Rosbourg me posa sur ses genoux en me disant: «Dors, mon garçon, dors sur les genoux de ton père, tu seras à l'abri des vagues; appuie ta tête sur ma poitrine.» Je craignais de le fatiguer; il me prit la tête et l'appuya de force sur son épaule. Je ne voulais pas m'endormir, mais je ne sais comment il arriva que cinq minutes après je dormais profondément. Je m'éveillai au jour; ce bon M. de Rosbourg n'avait pas bougé pour ne pas m'éveiller, et, craignant que je n'eusse froid, il m'avait couvert avec son habit. En lui prenant les mains, je sentis qu'elles étaient raides de froid. Je le priai de remettre son habit, l'assurant que j'avais bien chaud. »--Au fait, dit-il, voici le soleil qui commence à chauffer; la lune était moins agréable, n'est-ce pas, le Normand? Cette diable de lune ne donne pas beaucoup de chaleur. » Et, me posant sur le radeau, il reprit son habit et le remit non sans quelque peine sur ses épaules glacées. Le vent nous poussait vers la terre, mais nous eûmes de la peine à aborder parce qu'il y avait des rochers contre lesquels les vagues venaient se briser, et il fallut toute l'habileté de M. de Rosbourg et du brave Normand pour que notre pauvre petit radeau ne fût pas mis en pièces. Enfin il entra dans une eau tranquille. Le Normand redoubla d'efforts avec ses rames, et nous nous trouvâmes sur le sable. Le commandant me prit dans ses bras et me porta sur le rivage à l'abri des vagues. Le Normand roula à terre le tonneau d'eau et le peu de provisions qu'il avait pu emporter sur le radeau. Le commandant me serra contre son coeur et me dit: «Paul, tu es mon fils! je suis ton père, le seul qui te reste en ce monde; et je jure que je serai ton père tant que je vivrai.» Il a bien tenu parole, ce bon et cher père; vous le verrez bien par la suite de mon histoire. » Après avoir fait un maigre déjeuner de biscuit et d'eau, nous allâmes tous les trois à la recherche d'un abri pour y déposer nos provisions. On apercevait dans le lointain des arbres qui paraissaient former un bois. Le soleil commençait à piquer; le commandant craignait que l'eau du tonneau ne se gâtât avant que nous eussions découvert une source; aidé du Normand, il le poussa à l'ombre d'un rocher un peu creusé par le bas. Il me proposa de me mettre là pendant que lui et le Normand iraient jusqu'au bois pour voir s'ils n'y trouveraient pas un ruisseau et des fruits; mais je lui demandai de ne pas le quitter, et il m'emmena. Le chemin était difficile. Le Normand marchait en avant et brisait avec sa hache les joncs et les plantes piquantes qui l'empêchaient d'avancer. Je commençais à me repentir de les avoir suivis, quand le commandant, voyant mes bras tachés de sang, me prit sur ses épaules malgré ma résistance. Le Normand voulut me porter, mais le commandant lui dit: «Tu as une tâche plus rude que la mienne, en marchant en avant et en me frayant un passage aux dépens de ta peau, mon brave Normand. Il n'est pas lourd, ce garçon! Et puis est-ce qu'un enfant pèse jamais trop sur les épaules de son père?» Le Normand obéit et marcha en avant. Je me repentis bien plus encore de n'être pas resté sous mon rocher quand je vis mon pauvre père trempé de sueur et plier malgré lui sous mon poids. Je lui demandai de me laisser marcher, il ne le voulut pas; j'essayai de me glisser de dessus ses épaules, il me retint d'une main de fer et me dit: «N'essaye plus, car je t'attache si tu recommences.» Nous avancions lentement; nous mîmes plus d'une heure à arriver à cette forêt, car c'en était une. Le terrain y était assez doux et uni. Le commandant me posa à terre, nous nous assîmes à l'ombre de ces grands arbres qui étaient des palmiers-cocotiers et des palmiers-dattiers. Le Normand nous apporta quelques noix de coco et aussi des dattes tombées des palmiers. Le commandant ouvrit une noix avec sa hache; il me fit boire l'eau ou plutôt le lait qu'elle contenait: c'était frais et délicieux; puis il me fit manger la chair de cette noix: je la trouvai excellente et je regrettai amèrement que ma pauvre Sophie ne pût pas en goûter avec moi. Sophie avait toujours été de moitié dans tous mes plaisirs, dans tous mes projets, dans toutes mes sottises même, car j'exécutais ses idées qui n'étaient pas toujours heureuses, il faut le dire. Et maintenant, je me la représentais dans ce vilain baquet qui sautait sur ces énormes vagues, et je croyais bien qu'elle était engloutie par la mer ainsi que mon pauvre oncle. Je m'aperçus que mon père me regardait boire et manger, et ne mangeait pas lui-même: «Et vous, père? lui dis-je. Prenez, vous avez chaud, vous avez soif.--Ne t'occupe pas de moi, mon cher enfant; je suis un homme, un marin; je sais supporter la faim, la soif, le chaud, le froid. Je suis content de te voir manger et boire de bon appétit.--Oh! père, je n'ai plus faim ni soif, si je ne vous vois pas partager ces provisions. Et le bon Normand, où est-il?--Il est allé chercher d'autres noix, s'il peut en trouver.» » Je refusai de toucher à ce qui restait, et je priai si instamment le commandant de le partager au moins avec moi, qu'il finit par y consentir. Je vis avec bonheur ses lèvres desséchées par la soif se tremper dans le lait si rafraîchissant des noix de coco. Quelque temps après, le Normand revint, apportant encore quelques noix et des dattes fraîches. Nous nous en régalâmes tous les trois. Je me sentais fatigué par la chaleur. Je voyais les yeux du commandant se fermer malgré lui. Le bon Normand paraissait aussi fatigué; je demandai si je pouvais dormir. «Dors, mon ami, répondit mon père, nous ferons bien aussi un somme; la nuit a été rude et la chaleur est accablante. Allons, mon Normand, étends-toi près de nous et tâchons d'oublier en dormant.» Le Normand obéit; il s'étendit à ma gauche; le commandant s'était couché à ma droite. Deux minutes après, je dormais profondément. Je crois que j'avais dormi longtemps, car en m'éveillant je sentis la fraîcheur du soleil couchant. » La faim se faisait sentir, je demandai à manger. «Nous t'attendions pour dîner, me dit mon père. Le couvert est mis, ici à côté! Viens voir notre salle à manger.» Je le suivis; il me mena dans un fourré où il avait fait avec sa hache, aidé du Normand et pendant que je dormais, un passage comme un corridor; au bout il y avait comme une grande salle, taillée aussi dans le fourré. Ils avaient étendu par terre d'énormes feuilles de palmier-dattier et de cocotier; sur une de ces feuilles, larges comme une table, étaient plusieurs noix de coco ouvertes et une espèce de pommes de terre que le Normand avait fait cuire dans de l'eau de mer pour les saler; une énorme coquille lui avait servi de casserole. Il avait été chercher aussi le tonneau d'eau et nos provisions, et avait rapporté en même temps la coquille et l'eau salée. Mon pauvre père, de son côté, avait travaillé à notre logement, au lieu de se reposer de ses fatigues. Je m'assis à terre entre eux, et nous mangeâmes tous avec un appétit qui faisait honneur au cuisinier. Comme nous achevions notre dîner, un bruit singulier se fit entendre. Mon père se releva d'un bond; le Normand lui fit signe de ne pas bouger. Ils écoutaient avec une anxiété qui me fit peur. Je me serrai contre le commandant, il se baissa et me dit tout bas: «Ne bouge pas, ne parle pas: ce sont des sauvages qui débarquent.» Ce mot de sauvages glaça mon sang dans mes veines; je me voyais déjà mangé avec mon pauvre père et le bon Normand. Le commandant, me voyant trembler, chercha à me rassurer par un sourire et me dit encore tout bas: «N'aie pas peur, mon ami: tous les sauvages ne sont pas si méchants. Mais, comme nous ne les connaissons pas, restons tranquilles pour leur échapper. Pendant que je te garderai, le Normand va tâcher de les reconnaître; il saura bien de quelle tribu ils sont et s'il faut les fuir ou nous montrer.» Pendant que le commandant parlait, je vis le Normand se mettre à plat ventre et se traîner ainsi dans le fourré en prenant les plus grandes précautions pour ne pas faire de bruit et pour ne pas être vu. Il rampa hors du bois; mais avant de sortir du fourré il coupa des branches et des ronces et les piqua à l'entrée de notre allée pour la bien cacher à la vue des sauvages. Mon père me fit quitter la cabane et me traîna avec lui dans un massif de jeunes cocotiers; à mesure que nous passions, il avait soin de relever les branches et les herbes foulées par nous, pour enlever toute trace de notre passage. Peu de temps après le départ du Normand, nous entendîmes les sauvages courir de côté et d'autre et s'appeler entre eux; le bruit approchait; je me tenais tremblant tout près de mon père qui me serrait contre son coeur et me faisait signe de me taire. » Un cri général des sauvages nous fit voir qu'ils avaient découvert notre allée; l'instant d'après, ils se précipitaient dans la salle que mon pauvre père avait faite avec tant de peine. Je crus voir sur son visage une vive inquiétude; le Normand ne revenait pas; les sauvages l'avaient-ils découvert et fait prisonnier? À chaque minute nous nous attendions à les voir apparaître. Une fois nous entendîmes craquer une branche si près de nous, que mon père, m'écartant doucement, saisit sa hache et se tint prêt à frapper. Pendant quelques instants, nous restâmes immobiles, osant à peine respirer. Le bruit cessa, les voix s'éloignèrent; nous nous crûmes sauvés, lorsque je sentis tout à coup une main qui me saisissait la jambe: je ne criai pas, mais me raccrochait à mon père qui me regarda avec surprise; il ne voyait pas la main qui me tenait, et moi je me sentais entraîné. Une seconde main vint saisir mon autre jambe, et je serais tombé le nez par terre si je ne m'étais retenu avec une force surnaturelle aux jambes de mon père. «Paul, qu'as-tu? me dit-il tout bas et avec terreur.--Il me tire! il me tire! mon père, sauvez-moi!» lui répondis-je bas aussi. Mon père regarda à terre, vit les deux mains; il les saisit à son tour, et avec une force irrésistible il tira violemment l'homme auquel appartenaient ces mains. Il amena un jeune sauvage qui lui fit des gestes suppliants et qui finit par se jeter à genoux. Il avait l'air doux et craintif. Mon père lui fit signe de regarder, leva sa hache, et d'un seul coup abattit un arbre plus gros que le bras. Le sauvage regarda l'arbre, la hache, mon père, avec une surprise mêlée d'admiration; il fit un bond, poussa un cri, baisa la main, toucha de cette main le pied de mon père, et, s'élançant dans la direction de notre cabane, par le chemin que nous avions suivi pour nous cacher, il appela à grands cris ses compagnons. «Nous sommes découverts, il ne s'agit plus de se cacher. Il faut à présent nous montrer hardiment et leur imposer par notre attitude. Que n'ai-je mon pauvre Normand! Où s'est-il fourré?» Le commandant se dirigea vers la salle, me tenant par la main; il tenait sa hache de l'autre. Il entra dans la salle qui se remplissait de sauvages; à leur tête était le jeune garçon qui venait de nous quitter. «Arrière!» cria le commandant de sa voix de tonnerre en brandissant sa hache. Tous reculèrent. Le jeune sauvage approcha timidement, presque en rampant, baisa la main, toucha le pied du commandant et lui fit voir par gestes que ses compagnons voudraient bien voir la hache couper un arbre. Le commandant choisit un jeune cocotier et l'abattit d'un coup. Les sauvages vinrent l'un après l'autre examiner l'arbre, toucher craintivement la hache; ensuite chacun, comme le jeune sauvage, baisait sa main et touchait le pied du commandant. Je n'avais plus peur. Je sentais l'empire que prenait sur eux cet homme si fort, si courageux, si résolu. Les sauvages se tenaient immobiles, le regardant avec curiosité et respect; me tenant toujours par la main, il avança vers eux, leur fit signe avec sa hache de s'écarter pour nous laisser passer. Ils se retirèrent avec un effroi comique. «Suivez-moi!» leur dit-il de sa voix de commandement, et il marcha, suivi de tous ces sauvages, jusqu'à ce qu'il fût sorti du bois. Là, il regarda autour de lui, et, ne voyant pas le Normand, il cria: «Mon brave Normand, nous sommes découverts. Montre-toi et viens à moi, car ton bras peut m'être utile.» Aucune réponse ne se fit entendre; mais quelques minutes après je vis le Normand sortir du bois. Il regarda les sauvages et dit au commandant: «Mon commandant, je n'ai pas répondu parce que j'étais à plat ventre dans les herbes et je ne voulais pas que ces Peaux-Rouges pussent croire que je me cachais. Je suis rentré dans le bois en rampant. J'ai commencé mon évolution dès que j'ai entendu votre _Arrière! _retentissant.» » Il réfléchit un instant. Son visage devint sévère; il se retourna vers les sauvages, leur ordonna d'un geste impérieux de le suivre, et, marchant en avant, me tenant par la main et suivi du Normand, il se dirigea vers la mer où il apercevait de loin les canots des sauvages. Tout le long du chemin, lui et le Normand se faisaient un passage en battant avec leurs haches les herbes et les joncs piquants. À chaque coup de la hache, les sauvages se précipitaient pour voir ce qu'elle avait abattu; ils entouraient le commandant qui ne daignait pas leur accorder un regard; le Normand, lui, les éloignait en brandissant sa hache. Quand nous fûmes arrivés au bord de la mer, le commandant ordonna au Normand de se tenir prêt à monter avec lui dans un des plus grands canots, et fit signe aux sauvages d'en amener un près du rivage. Ils obéirent, en approchèrent un; le commandant y entra avec moi, suivi du Normand. Il fit signe de ramer, et nous partîmes, ne sachant pas où nous allions. Le canot était grand; il pouvait contenir dix à douze personnes. Une foule de sauvages se précipitèrent pour y entrer; mais, lorsque les quatre premiers y eurent grimpé, le commandant cria aux autres: _Arrière! _et brandit sa hache; les sauvages s'élancèrent tous dans l'eau et gagnèrent à la nage les autres canots dans lesquels ils entrèrent et s'arrangèrent comme ils purent. Nos sauvages se mirent à ramer; nous fûmes bientôt en pleine mer; ils ramèrent longtemps; il était nuit quand nous touchâmes à une terre: je n'ai jamais su laquelle ni le commandant non plus. » Les sauvages voulaient me prendre dans leurs bras, mais mon père les repoussa d'un air de commandement qui les effraya, car ils se culbutèrent les uns les autres et firent un grand cercle pour nous laisser passer. » Le commandant marcha avec moi et le Normand; nous trouvâmes promptement un rocher creux; il y faisait noir comme dans un four. Il tira de sa poche une boîte d'allumettes, et, à la grande frayeur des sauvages, il en alluma une; ils firent tous une exclamation de surprise et d'effroi, et reculèrent de quelques pas. Mon père entra dans la grotte formée par le rocher, l'éclaira, et, la voyant sèche et sans habitants dangereux, tels que serpents ou bêtes féroces, il m'y fit entrer et y entra lui-même avec le Normand, après avoir fait signe aux sauvages qu'il voulait être seul. Ils obéirent avec répugnance et ne s'éloignèrent pas beaucoup, à en juger par le bruit léger que nous entendions de temps à autre; tantôt un chuchotement, tantôt un petit bruit de feuilles sèches, tantôt un sifflement étouffé comme de gens qui s'appellent. Mon père me mit au fond de la grotte et s'assit par terre à l'entrée, lui d'un côté, le Normand de l'autre. Je fus réveillé au petit jour par un bruit extraordinaire. J'ouvris les yeux et je vis mon père et le Normand debout à l'entrée de la grotte, leur hache à la main. Mon père se retourna vers moi d'un air inquiet au moment où je m'éveillai. Je sautai sur mes pieds, je courus à lui, j'avançai ma tête, et je vis une multitude de sauvages qui se dirigeaient vers nous. Au milieu d'eux marchait un homme qui paraissait être leur chef ou leur roi. Tous les autres le traitaient avec respect, n'osant pas l'approcher de trop près et lui parlant la tête baissée. Quand il fut à cent pas de nous, il dit quelques mots à deux sauvages qui vinrent à nous et nous firent signe d'approcher du roi. «Allons, dit mon père en souriant. Aussi bien, nous avons besoin d'eux pour avoir de quoi manger et de quoi nous loger.» Je n'avais pas peur, car je voyais près du roi deux petits garçons à peu près de mon âge. Nous nous avançâmes; les deux petits garçons accoururent et tournèrent autour de moi en touchant ma veste, mon pantalon, mes pieds, mes mains; ils faisaient de si drôles de mines et des gambades si étonnantes que je me mis à rire; ils eurent l'air enchanté de me voir rire; ils baisèrent leurs mains et me touchèrent les joues; je leur en fis autant; alors leur joie fut extrême; ils coururent au roi, lui parlèrent avec volubilité, revinrent à moi en courant, et, me prenant chacun par une main, ils m'entraînèrent vers lui. J'entendis mon pauvre père appeler d'une voix altérée: «Paul, Paul, reviens!». Mais je ne pouvais plus revenir; les petits sauvages m'entraînaient en répétant: _Tchihan, tchihane poundi! _Le roi me regarda, me toucha, puis il me prit dans ses bras, me toucha l'oreille de son oreille, me remit à terre et dit quelques mots à un sauvage. Celui-ci disparut et revint promptement, lui apportant deux petites lianes. Le roi en prit une qu'il noua légèrement au bras d'un des petits garçons; il en fit autant à l'autre, puis il attacha les bouts opposés à mes bras, à moi, de manière que je me trouvai attaché à chacun des petits sauvages par le bras. Ils semblaient enchantés, ils faisaient des gambades et poussaient des cris de joie qui me faisaient rire comme eux; je sautai aussi pour leur tenir compagnie et je me mis à chanter à tue-tête. » Aux premières paroles, les petits sauvages restèrent immobiles. Mais leur surprise et leur admiration furent partagées par le roi et ses sujets quand mon père et le Normand m'accompagnèrent de leurs belles voix retentissantes. Quand nous eûmes fini, les sauvages, y compris les petits, tombèrent tous la face contre terre; ils se relevèrent d'un bond, coururent au commandant et au Normand, auxquels ils donnèrent tous les témoignages d'amitié qu'ils purent imaginer. Ils cherchèrent à imiter nos chants, mais d'une manière si grotesque que nous rîmes tous à nous tenir les côtes. Ils paraissaient enchantés de nous voir rire; ils riaient aussi et faisaient des gambades comiques. SOPHIE.--Pardonne-moi si je t'interromps, Paul, mais je voudrais savoir pourquoi on t'avait attaché aux petits sauvages et si tu es resté longtemps ainsi. PAUL.--J'ai appris depuis, quand j'ai su leur langage, que c'était pour marquer l'affection qui devait me lier à mes nouveaux amis, et que nous devions à trois ne faire qu'un. Je n'osais pas défaire ces liens, de peur de les fâcher, et en effet, j'ai su depuis que, si je les avais défaits, c'eû