The Project Gutenberg EBook of Essai sur la littérature merveilleuse des noirs, suivi de Contes indigènes de l'Ouest africain français - Tome premier, by François-Victor Équilbecq This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Essai sur la littérature merveilleuse des noirs, suivi de Contes indigènes de l'Ouest africain français - Tome premier Author: François-Victor Équilbecq Release Date: March 24, 2005 [EBook #15458] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAI SUR LA LITTÉRATURE *** Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) PARIS ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 28, RUE BONAPARTE, VIe ESSAI SUR LA LITTÉRATURE MERVEILLEUSE DES NOIRS SUIVI DE CONTES INDIGÈNES DE L'OUEST-AFRICAIN FRANÇAIS PAR F.V. EQUILBECQ ADMINISTRATEUR-ADJOINT DES COLONIES TOME PREMIER 1913 _À Monsieur_ Le Gouverneur CLOZEL _En témoignage de respectueuse reconnaissance_. PRÉFACE Pour bien connaître une race humaine, pour apprécier sa mentalité, pour dégager ses procédés de raisonnement, pour comprendre sa vie intellectuelle et morale, il n'est rien de tel que d'étudier son folklore, c'est-à-dire la littérature naïve et sans apprêts issue de l'âme populaire et nous la livrant dans sa nudité primitive. Aussi convient-il d'encourager tous ceux qui, appelés par leurs fonctions à vivre au contact de populations aussi mal connues de nous que le sont encore les Noirs de l'Afrique Occidentale, ont eu la patience et le talent d'écouter parler les indigènes et de recueillir de leur bouche les contes merveilleux ou légendaires, les fables d'animaux, les apologues satiriques qui constituent le fond de la littérature orale de ces peuplades privées de littérature écrite. Par tout le continent africain, et notamment dans l'immense région qui s'étend entre le Sahara et la forêt équatoriale et que nous appelons communément le Soudan, cette littérature orale fleurit depuis des siècles et elle a acquis, de génération en génération, une richesse et une ampleur d'autant plus considérables que, sauf dans une minorité de musulmans instruits et versés dans la langue arabe, aucune littérature écrite n'est venue lui faire concurrence. Un certain nombre de voyageurs, de missionnaires, de fonctionnaires et d'officiers ont rapporté d'Afrique des contes, des fables et des légendes et les ont publiés dans des ouvrages divers ou dans des articles de revues. Mais ces publications ont le défaut d'être dispersées et par suite peu accessibles à ceux que le folk-lore nègre intéresse plus particulièrement. Les recueils proprement dits de contes soudanais sont rares à l'heure actuelle, bien que l'éditeur Ernest Leroux nous ait dotés, à cet égard, d'une bibliothèque renfermant des ouvrages aussi précieux et intéressants que ceux de Bérenger-Féraud, de Ch. Monteil, de Dupuis-Yakouba, de P. de Zeltner. Grâce au concours bienveillant de M. le Gouverneur Clozel, que l'on trouve toujours disposé à favoriser toutes les publications d'ethnographie et de linguistique soudanaises, cette bibliothèque s'enrichit aujourd'hui d'une nouvelle série, due à M. l'administrateur Equilbecq, série dont le présent volume ne forme que le début et dont l'importance ni l'intérêt n'échapperont à personne. Les hasards de sa carrière ont promené M. Equilbecq du Sénégal au Niger et des montagnes de la Guinée aux vallées marécageuses de la Volta. Partout où il est passé, il s'est mis en relation avec les griots, qui forment en quelque sorte la caste littéraire chez les populations du Soudan, et il a collectionné toutes les histoires qu'il a pu se faire conter. Sa moisson a été fort riche et se trouve être fort variée. Mais il ne s'est pas contenté de moissonner: il a voulu tirer parti de sa récolte et il nous présente aujourd'hui une étude d'ensemble sur la littérature populaire du Soudan que tout le monde lira avec le plus vif intérêt et que les folkloristes en particulier salueront avec le plus vif plaisir. Les deux principaux mérites de son travail, à mon avis, se résument en ceci: d'une part la multiplicité et la variété des contes publiés, d'autre part les considérations générales dont il fait précéder sa publication et qui l'éclairent d'un jour tout spécial. Je suis persuadé que son ouvrage rencontrera le succès auquel il a droit: les spécialistes, comme je l'indiquais à l'instant, y trouveront matière à compléter leurs connaissances et sans doute à découvrir des aperçus nouveaux; la masse du public, elle aussi, voudra lire ce livre et ceux qui le suivront, car, aujourd'hui comme au temps de La Fontaine, nous aimons tous et toujours à nous faire conter l'histoire de Peau d'Ane; notre plaisir se double même d'une piquante sensation de curiosité lorsque c'est un nègre qui nous la conte, pourvu que ce nègre ait trouvé un interprète aussi averti que l'est M. Equilbecq. Maurice Delafosse, _Administrateur en Chef des Colonies_. AUX LUEURS DES FEUX DE VEILLÉE CONTES INDIGÈNES De L'Ouest-Africain Français. ESSAI SUR LA LITTÉRATURE MERVEILLEUSE DES NOIRS SOMMAIRE DES CHAPITRES Chapitre 1.--_Préliminaires et exposé du plan_.--Dans quelles conditions ces contes ont été recueillis. Leur utilité pour l'étude de la psychologie indigène. Nécessité de les transcrire avant qu'ils aient perdu leur caractère pré-islamique. De quelle façon la forme a été respectée. Justification d'un titre, en apparence, un peu général. Sources diverses des contes. Contes personnels et contes, tirés d'autres folkloristes, étudiés dans cet essai. Bibliographie. Plan de cette étude. Classification des contes d'après leurs caractères prédominants: légendes cosmogoniques, ethniques, héroïques, sociales, pseudo-scientifiques. Récits d'imagination pure: anecdotes, hallucinations individuelles, merveilleux simplement surnaturel et merveilleux macabre. Contes didactiques de morale théorique et de morale pratique. Fables. Légende burlesque de l'hyène et du lièvre. Contes égrillards. Contes à combles. Contes charades. Cette classification est toute relative. Chapitre II.--_Le fond et la forme dans la littérature indigène_.--1° Fond: Thèmes favoris des noirs, 2° Forme: Leurs procédés de prédilection. Comparaison à ce point de vue avec les Indo-Européens: Mythologie.--Allemands (Grimm et Bechstein).--Bretons (Barsaz-Breiz, Luzel, Le Braz).--Russes (Sneegoroutchka).--Français (Perrault, Mme d'Aulnoy, Mme Leprince de Beaumont).--Histoire de France.--Scandinaves (Andersen, Légende de Sire Olaf dans le bal des Elves)--Sémites (1001 nuits et légendes bibliques). Procédés qui semblent exclusivement indigènes. Thèmes indo-européens qui ne paraissent pas avoir été traités dans la littérature merveilleuse des noirs. Le chevaleresque dans les légendes indigènes. Les Torodo. Le symbolisme indigène: les apologues. L'onomatopée. La forme du conte. Les parties rythmées et chantées. Un jugement prématuré rectifié par l'expérience. Chapitre III.--_Personnages merveilleux des contes indigènes_.--1° Personnages merveilleux. La divinité: Allah, Outênou, Ouinndé, NGouala. Potentats débonnaires Les «guinné». Pourquoi on a diversifié leurs appellations génériques. Différence avec les djinns arabes. Mélange du génie africain et du démon sémite. Répugnance des noirs à les désigner sans périphrase. Leurs diverses appellations. Géants et nains.--Personnification des 4 éléments: Les démons et les hafritt. Les animaux-génies. Conceptions différentes des animaux, personnages des contes et des animaux jouant un rôle dans les fables. Aspect physique des guinné. Effet produit par leur vue. Moyen d'en éviter ou d'en réparer les effets.--Ouokolo, tyityirga, konkoma, gottéré. Moeurs des guinné. Leur caractère. Moyens de se soustraire à leur malfaisance. Intervention éventuelle. Leurs unions avec la race humaine. Leurs métis. Enlèvements et substitutions d'enfants. Les batitâdo. Durée de la vie des guinné. Goules et vampires. Sorciers et anti-sorciers. Jettatori. Végétaux, minéraux, objets, abstractions jouant un rôle dans les contes. Talismans. Remèdes merveilleux. Armes magiques. Chapitre IV.--_Les fables et leurs acteurs_.--Personnages non-merveilleux des fables et des contes. Les professions mises en scène. But des fables indigènes. Sont-ce des satires sociales? Les deux grands premiers rôles. Le lièvre roublard et sceptique, mais serviable; l'hyène stupide et crédule, féroce, vorace et infatuée. Divers sobriquets de l'hyène. Son rôle dans les contes. Rôle de l'homme dans les fables. Portrait peu flatté. Animaux divers jouant un rôle fréquent dans les fables. Le roi des animaux dans la littérature indigène: Lion, éléphant et hyène, le riz, l'araignée. Chapitre V.--_Déductions pour la compréhension de la psychologie indigène_.--_Conclusion_.--Révélation, par les contes et fables, non de ce que sont les noirs, mais de ce qu'ils rêvent d'être tant au point de vue idéal qu'au point de vue pratique. Quelques aphorismes de morale des apologues. Psychologie succincte des indigènes. A) Sentiments: 1° Sentiments affectifs. Sentiments de famille. Conception de la beauté. Instinct sexuel. 2° Sentiments religieux préislamiques. Solidarité raciale. Esprit d'association. Dévouement au maître. Magnanimité. Reconnaissance. Charité. Humeur hospitalière. Respect de la vieillesse. Sentiments envers les animaux--envers les captifs. Vanité. Sens de Tordre et de la discipline. B) Idées: Indifférence pour la vie. Admiration du courage, de la ruse. Considération pour la complaisance, la courtoisie. Indulgence pour la paresse ingénieuse. Mépris de l'envie, de l'avarice, de l'humeur fanfaronne, de la prétention, de l'ivrognerie, de l'intempérance verbale et de l'indiscrétion. Goût pour les paris risqués. Les hypothèses cosmogoniques, ethniques et zoologiques des noirs. Conclusion.--But de l'auteur: planter des jalons pour faciliter le travail de ceux qui voudront approfondir une matière, digne d'une étude plus poussée que celle-ci. ESSAI SUR LA LITTÉRATURE MERVEILLEUSE DES NOIRS Chapitre I.--Préliminaires et exposé du plan.--Dans quelles conditions ces contes ont été recueillis.--Leur utilité pour l'étude de la psychologie indigène.--Nécessité de les transcrire avant qu'ils aient perdu leur caractère pré-islamique.--De quelle façon la forme a été respectée.--Justification d'un titre, en apparence, un peu trop général.--Sources diverses des contes.--Contes personnels et contes, tirés d'autres folkoristes, étudiés dans cet essai. Bibliographie. Plan de cette étude.--Classification des contes d'après leur caractère prédominant: légendes cosmogoniques, ethniques, héroïques, sociales, pseudo-scientifiques.--Récits d'imagination pure: anecdotes, hallucinations individuelles, merveilleux simplement surnaturel, merveilleux macabre, contes de morale théorique et de morale pratique.--Fables. Légende burlesque de l'hyène et du lièvre.--Contes égrillards.--Contes à combles.--Contes charades. Cette classification est toute relative. Depuis dix ans bientôt l'auteur de ce recueil a successivement servi, au Sénégal, en Guinée et au Soudan, dans l'Administration des Affaires Indigènes. Pendant ce temps il a mis à profit les loisirs que lui laissait son travail pour transcrire les contes populaires du pays que lui racontaient des indigènes de toutes classes et de toutes professions: griots[1], gardes, interprètes, dioulas[2], laptots[3], simples cultivateurs. [Note 1: Musiciens ou bouffons indigènes.] [Note 2: Colporteurs.] [Note 3: Matelots ou piroguiers au service de l'Administration.] Ce travail ne lui a pas été corvée et il ne dissimule pas que le plaisir d'entendre narrer des histoires que beaucoup tiennent pour uniquement puériles a tout d'abord sensiblement stimulé sa vocation naissante de folkloriste. Mais il n'a pas tardé à se rendre compte du parti qui peut être tiré de ces récits pour la compréhension de la psychologie indigène. Le noir, qui se déroberait à un interrogatoire précis, dont le but, pressenti, éveille en lui une défiance confuse, se révèle au contraire en toute ingénuité dans ses contes où se traduisent les tendances--tout au moins idéales--de la race. Il n'éprouve aucune fausse honte à exposer, sous l'apparence d'un récit fantaisiste, la conception qu'il a de l'univers et de sa formation, des lois, morales et naturelles qui le régissent et, en général, de la vie. Au point de vue pratique, l'utilité de ces récits n'est pas moindre pour le fonctionnaire qui entend diriger les populations assujetties au mieux des intérêts du pays qui l'a commis à cette tâche. Il faut connaître celui que l'on veut dominer, de façon à tirer parti tant de ses défauts que de ses qualités en vue du but que l'on se propose. Ce n'est qu'ainsi qu'on parvient à s'assurer sur lui ce prestige moral qui fait les suprématies effectives et durables. Les conclusions que l'on peut tirer de la lecture des contes sous ce rapport ont, au moins, une valeur confirmative de ce que l'observation directe du noir nous aura déjà appris. D'autre part, à cette heure où l'Islam envahit de plus en plus la terre d'Afrique, il est bon d'enregistrer sans retard des traditions qui ne sont pas encore tout à fait dénaturées dans les pays déjà islamisés et qui, dans les régions encore intactes, ont conservé--ou peu s'en faut--leur pureté. Ces traditions sont les suprêmes vestiges des croyances primitives de la race noire et, à ce titre, méritent d'être sauvées de l'oubli. Elles le méritent encore au point de vue littéraire. Le fond des récits et la façon dont ils sont traités les maintiennent au niveau des contes populaires indo-européens ou sémites, avec lesquels ces récits offrent d'ailleurs de manifestes ressemblances. Quant à la forme qu'on a respectée, autant qu'il était possible de le faire pour être compris des lecteurs français, elle est, espérons-nous, celle même que comporte la narration de contes populaires[4]. Les contes recueillis de 1904 à 1910 ont été sténographiés sous la lente dictée des narrateurs indigènes: Ahmadou Diop, Boubakar Mamadou, Amadou Kouloubaly, Ousmann Guissé, Gaye Bâ, etc. Ceux transcrits au cours des années 1911 et 1912 ont été traduits par Samako Niembélé, un interprète intelligent, parlant assez correctement le français et je pourrais dire qu'ils sont plutôt son ouvre que la mienne, si je n'avais essayé, par quelques mots changés çà et là, de donner à son style la vivacité et l'expression qu'il ne pouvait, malgré une connaissance assez avancée de notre langue, lui communiquer autant qu'il l'aurait souhaité. [Note 4: Nombre de personnes, qui ne s'attendaient guère à trouver chez le noir une imagination aussi variée, m'ont demandé si j'étais bien certain que ces contes fussent vraiment populaires ou si l'on ne pouvait les supposer, au contraire, l'oeuvre et l'apanage exclusif de relatifs lettrés. J'ai répondu, je réponds encore ceci que ceux qui me les ont racontés appartenaient tous aux classes les plus modestes de la société; que d'ailleurs, au cours de déplacements qui m'amenaient parmi des peuplades très diverses; j'avais entendu raconter avec quelques variantes insignifiantes, les mêmes récits. Ainsi Le fils du sérigne (ouolof), Le plus terrible des êtres animés (bambara) Kahué l'omniscient (peuhl). Trois frères en voyage (gourmantié), exposent mêmes symboles et les deux premiers reproduisent à peu près le même récit. Il en est de même d'un conte môssi recueilli par Froger qui est conçu sur le même plan. Je pourrais multiplier les exemples, mais je préfère indiquer ces rapports en note à la fin du conte qui en occasionne la constatation.] J'insiste sur ce point que ni le fond ni les détails n'ont eu à souffrir de ce souci d'amélioration de la forme. On trouvera ici beaucoup d'expressions locales, familières sans doute aux coloniaux, mais médiocrement intelligibles, sauf explication, pour le lecteur européen. J'ai cru pourtant devoir les conserver pour laisser au récit sa couleur locale encore qu'il y ait une incohérence apparente à mélanger dans un même conte des expressions ouoloves comme «tiéré»[5] et soussou comme «kélé»[6]. En fait, notre occupation, en amenant des rapports plus fréquents entre populations qui s'ignoraient à peu près auparavant, favorise la création d'une sorte de sabir ouest-africain au sein duquel des vocables du Ouadaï voisineront bientôt avec des expressions du Cayor ou du Baoulé. Ce sabir contient en puissance le patois futur de l'A.O.F. dont le français restera--nous y comptons--la langue officielle et littéraire. [Note 5: Couscous.] [Note 6: Amant.] Les contes enregistrés dans ce recueil émanent de sources assez diverses pour justifier plus qu'à demi le sous-titre, guère trop général, qui leur a été donné. Pour que ce sous-titre fût absolument légitime, il faudrait qu'au nombre des contes rassemblés ici figurent ceux de la Côte d'Ivoire et du Dahomey. Néanmoins, étant données les grandes ressemblances des contes de ces deux dernières colonies[7] avec ceux des trois autres pays composant le Gouvernement Général, on peut dire qu'il existe une littérature ouest-africaine, homogène dans ses grandes lignes et provenant d'une mentalité générale commune. C'est pourquoi le sous-titre «Contes indigènes de l'Ouest-Africain, français» semble pouvoir être maintenu. [Note 7: Voir pour la Côte d'Ivoire, les contes de Delafosse et notamment: Le ciel, l'araignée et la mort. La conquête du Baoulé. Le crapaud et le caméléon, etc.] Quant au titre principal: _Aux lueurs des feux de veillée_, il s'explique par les conditions dans lesquelles se racontent généralement ces récits. C'est le soir, aux lueurs vacillantes du feu près duquel les noirs attardent leurs veillées, sinon dans le flou laiteux d'une nuit lunaire, qu'on les entend narrer le plus volontiers. La pénombre ajoute son charme de mystère au merveilleux pittoresque des contes. Si l'impression devient trop angoissante, un conte égrillard, une fable satirique dissipent la terreur qui commence à peser sur l'auditoire. Il semble même que ce décor de demi-obscurité soit devenu indispensable pour le conteur. A l'exception, en effet, des noirs qui ont longuement vécu en contact avec nous et qui ont acquis à ce contact un certain scepticisme, il n'est guère de narrateur qui raconte volontiers ses légendes à la lumière du soleil. J'en ai acquis la certitude par ma propre expérience. L'indigène éprouve une sorte de défiance instinctive qui le fait répugner tout d'abord à livrer ses traditions à la curiosité des Blancs. Il ne peut saisir pour quelle raison l'Européen, qui affiche souvent l'incrédulité, peut s'intéresser à des récits de vieillards ou d'enfants. Aussi cherche-t-il une arrière-pensée à cette curiosité. Il faut le convaincre peu à peu, feindre soi-même de croire aux êtres mystérieux de la nuit et surtout lui prouver, par des citations d'histoires de même nature, que déjà l'on a mis d'autres conteurs en confiance. Alors il ne se défend plus et loin d'être hésitants à votre appelles contes affluent bientôt... d'autant mieux que la perspective d'un «bounia» (cadeau) détermine les bons vouloirs, d'abord indécis. Il résulte de ce qui vient d'être dit que la récolte des contes, assez maigre au début des recherches, se fait de plus en plus fructueuse au bout d'un certain temps: 41 des contes de ce recueil ont été enregistrés de 1904 à 1907; 47, de 1909 à 1910, en moins de 6 mois et 187 de juillet 1911 à octobre 1912. On voit la progression! SOURCES DES CONTES La majeure partie est d'origine bambara (70). Puis viennent, par ordre de fréquence. Peuhl (ou Torodo)..................... 54 Gourmantié............................ 42 Ouolof................................ 26 Haoussa............................... 24 Malinké............................... 23 Hâbé.................................. 17 Môssi................................. 8 Soussou............................... 3 Kouranko.............................. 2 Sénofo................................ 2 Kissi................................. 1 Khassonké............................. 1 Dyerma................................ 1 Gourounsi............................. 1 Voici la répartition détaillée de ces contes, classés par races, pour permettre à ceux qui désireront étudier plus spécialement la littérature merveilleuse de telle ou telle race, de se retrouver plus aisément dans ce recueil: CLASSIFICATION DES CONTES PAR RÉPARTITION ENTRE LES DIVERSES RACES I. Contes Ouolof (26). La légende de Diâdiane NDiaye. Les trois gloutons. La fille d'Aoua Gaye. L'ensorcelée de Thiévaly. Le laptot giflé. Le guéhuel et le damel. Les incongrus. Le lion, le guinné et le ouarhambâné. Le fils du sérigne. Les maîtres de la nuit. Le chat-guinné de Saint-Louis. L'enterré vif. La précaution inutile. Le spahi et la guinné. Le ngortann. Le cabri. Mamadou et Anta la guinné. Le milicien et les cabris. Le chasseur de Ouallalane. Service de nuit. Une ronde impressionnante. Hammat et Mandiaye. Le guinné altéré. La sage-femme de Dakar. Les talibés rivaux. Ibrahima et les hafritt. II. CONTES SOUSSOU (3). Le fils des bâri. L'enfant de Salatouk. L'almamy-caïman. III. Contes Dyerma (1). L'homme touffu. IV. Contes Gourounsi (1). Le canari merveilleux. V. Contes Sénofo (2). L'éléphantiasis de Moriba. Les présents des faro. VI. Contes Môssi (8). Les six géants et leur mère. L'hyène, le lièvre et le calao. La lionne et l'hyène. La lionne et le chasseur. Le fils du seigneur Ouinndé. L'organe dénonciateur. Le mauvais gardien. La case de cuivre pâle. VII. Contes Malinké (23). Le minimini. La tâloguina de Dàfolo. Le châtiment de la diâto. Le konkoma. Déro et ses frères. Le chien et le caméléon. Namara Soundiéta. Le rapt des métaux précieux. L'igname. Le guina du tâli. Le roi et le lépreux. La fausse fiancée. Le petit sorcier. La sorcière punie. Le feu des guina. La guiloguina. La chèvre domestiquée. Fadôro. La première des dots. Le pupille du cailcédrat. L'hyène et le singe vert. La gourde. Les calaos et les crapauds. VIII. Contes Haoussa (24). Le vampire. L'hermaphrodite. La moqueuse. Les amants fidèles. Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée. Jalousie de co-épouse. L'avare et l'étranger. L'implacable créancier. La femme-biche. Mariage ou célibat? La femme de l'ogre. Le lionceau et l'enfant. L'orpheline de mère. Takisé, le taureau de la vieille. Le jaloux assagi. Le dioula et le lièvre. La bergère de fauves. L'hyène et le pèlerin. Aubaine manquée. Les trois femmes du sartyi. La fanfaronnade. Les six compagnons. Le riche et son fils. Khadidya l'avisée. IX. Contes Peuhl (ou Torodo) (54). Kahué l'omniscient. La cliente de mauvaise foi. Hâbleurs bambara. La tête de mort. L'arbre à fruits humains. La geste de Samba Guélâdio Diègui. Les adroits voleurs. Bassirou et Ismaïla. Bilâli. Aux fêtes de la circoncision. L'hyène machiavélique. Frère lièvre règle ses dettes. Les coups de main du guinnârou. Amady Sy, roi du Boundou. L'ancêtre des griots. Le bien qui vous vient en dormant. Les coureurs émérites. Une leçon de courage. La buse et le soleil. Bissimilaye et Astafroulla. Le bengala d'âne. Ingratitude. Le vieillard, son fils et les sept têtes. Samba et Dioummi. La chèvre grasse. Le choix d'un lanmdo. Les quatre fils du chasseur. Amatelenga. L'origine des pagnes. Hammadi Diammaro. Le guinnârou de Fonfoya. Le melon révélateur. L'intrus dans l'Aldiana. Le mariage de Niandou. L'éléphant de Molo. L'ivresse de l'hyène. La bague aux souhaits. Les dons merveilleux du guinnârou. Le kitâdo vengé. La femme fatale. Le fils adoptif du guinnârou. La chèvre au mauvais oil. Màdiou le charitable. La Mauresque. La mounou de la Falémé. L'homme au piti. Le koutôrou porte-veine. Fatouma Siguinné. Le karamoko puni. Les fourberies de MBaye Poullo. Le barké. Les prétendants de Fatoumata. Quels bons camarades! Le pardon du guinnârou. X. Contes Habé (17). En retour d'une offrande de farine. Le laôbé et le yébem du cailcédrat. La mangeuse de clients. La fiancée de race yblisse. Le congé à l'hyène. Le fer qui coupe le fer. Affront pour affront. Le chiffon magique. Anntimbé, ravisseur du bohi. L'anneau de la tourterelle. Amadou Kékédiourou, sauveur des siens, La sentence du koutôrou. Le feint lépreux. Les ancêtres des Bozo. L'assistante de la nuit de noces. Les ailes dérobées. La case magique du défilé. XI. Contes Gourmantié (42). Le cadavre ambulant. Trois frères en voyage. Les deux voleurs. Le lâri reconnaissant. L'anguille et l'homme au canari. Les méfaits de Fountinndouha. La tortue et la pintade. Le miel aux tyityirga Goumbli-Goumbli-Niam etc. Les tomates de la pori. Concours matrimonial. Le cultivateur. La fille qui voulait apprendre à chanter. La créance de la Mort. Le tailleur de boubous en pierre. Revanche conjugale. La vengeance du pori. L'hyène et le poulet sans plumes. La termitière-aux-pora. Le procès funèbre de la bouche. La protection des djihon. La grenouille indiscrète. La femme enceinte. Chacun son tour! Le cheval noir. La queue d'yboumbouni. Les deux faux dioulas. La nyinkona. Au temps de la famine. Outénou et le marabout. Une leçon de bonté. L'invention des cases. Les perfides conseillers. La revendication du lièvre. Le tisserand et le serpent. Bénipo et ses soeurs. Les orphelines. Le courage mis à l'épreuve. Les prétendants. Diadiàri et Maripoua. Le lièvre qui traya la vache de brousse. Le bouvier d'Outênou. XII. Contes Bambara (70). Le riz de la bonne épouse. A la recherche de son pareil. Bala et Kounandi. La tortue et l'oiseau-trompette. La case des botes de brousse. La plus terrible des créatures. Ybilis. Le plus brave des trois. D'où vient le soleil. Les deux vérités de la chèvre. Binanmbé, l'homme à la sagaie. Le bouc et l'hyène à la pêche. Histoire de NMolo-la-crapule. NDar ou l'enfant-né-avec-des-dents. Pourquoi les poules éparpillent leur manger. Amadou Sofa Niânyi. Le lion, le sanglier et le lièvre. L'épreuve de la paternité. Soutadounou. La fille du massa. Les ouokolo et l'apprenti chasseur. Le fama et le marabout. La famille Diâtrou à la curée. Les obligés ingrats de NGouala. Les oeufs de blissiou. Le mari jaloux. Les voleurs de miel. La flûte d'Ybilis. Le maître chasseur et ses deux compagnons. La lionne coiffeuse. Au village des sorciers. Le lièvre et l'hyène aux cabinets. Les funérailles du calao. Le chien de Dyinamissa. La peur de l'eau. Les générosités de l'hyène. La conquête du dounnou. Mamady-le-chasseur. La femme aux sept amants. Les deux jumelles. Les nyama et le cultivateur. Le lièvre, l'hyène et le taureau de guina. L'hyène et l'homme, son compère. Le sounkala de Marama. La marâtre punie. Engagement d'honneur. Le diable jaloux. L'hyène commissionnaire. Le joli fils de roi. Les jumeaux de la pauvresse. En l'année des grêlons comestibles. Le singe ingrat. Zankêni Karâto, l'agaceur de malechance. Le dispensateur de pluie. Le couard devenu brave. Les pleureurs et le cultivateur. Le fils du maître voleur. Ntyi vainqueur du boa. Le chien lutteur. Les inséparables. Le boa marié. Les sinamousso. Le lièvre et les pleureurs. Les musiciens ambulants. Les deux Ntyi. La revanche de l'orphelin. Quelqu'un qui cherchait aussi malin que soi. Le boa du puits. Le forage du puits. Les deux intimes. XIII. CONTES KOURANKO (2). Le cheval de nuit. Nancy Mâra. XIV. CONTES KHASSONKE. Le dévouement de Yamadou Hâve. XV. CONTES KISSO. Chassez le naturel. Dans cette étude de la littérature merveilleuse indigène je tiendrai compte, non seulement des récits recueillis par moi personnellement, mais encore de ceux publiés par différents folkloristes. Afin que le lecteur puisse contrôler les sources étrangères auxquelles je me référerai au cours de ce travail, je les indique ci-dessous en une brève notice biographique. ARCIN, _La Guinée française_. Challamel, éditeur, 1907[8]. [Note 8: Il existe encore d'autres ouvrages que je n'ai pu consulter en temps utile: _L'ancien royaume de Dahomey_, par Le Hérissé (Larose édit.). _Légendes de la Sénégambie_ (Bérenger-Féraud, Leroux édit.), _Contes haoussa_, par Landeroin et un recueil de contes ouolof par un abbé. On peut se procurer ce dernier ouvrage en s'adressant au délégué apostolique à Dakar.] BAROT, _L'Ame soudanaise_. Pages libres, 1902. MGR. BAZIN, _Dictionnaire Français-Bambara_. Imprimerie Nationale, 1901. BÉRENGER-FÉRAUD, _Contes populaires de la Sénégambie_. Leroux éditeur. DELAFOSSE, _Essai sur la langue agni_. André éditeur, 1901. Lieutenant DESPLAGNES, _Le plateau central nigérien_. Larose, éditeur, 1907. DUPUIS-YAKOUBA, _Contes des Gow_. Leroux, éditeur, 1911. FAIDHERBE, _Le Sénégal_. FROGER, _Etude sur la langue mossi_. Leroux, éditeur, 1910. DE GUIRAUDON, _Manuel de langue foule_. Welter, éditeur, 1894. Lieutenant LANREZAC, _Essai sur le folklore indigène_. Revue Indigène, 1908. MOUSSA TRAVÉLÉ, _Manuel bambara_. Geuthner, éditeur, 1910. UN MISSIONNAIRE DE SÉGOU, _Manuel de bambara_. Maison Carrée, Alger, 1905. Pour les contes d'origine indo-européenne: Contes des Bretons armoricains, par Luzel. Bibliothèque populaire Gauthier-Villars. Barsaz-Breiz, par H. de la Villetnarqué. Franck éditeur, 1846. Contes de Grimm. Philipp RECLAM, Leipzig. La Bretagne, par Pitre-Chevalier. W. Coquebert éditeur. Contes des 1001 Nuits, traduits par Galland. Contes inédits des 1001 Nuits, traduits par de Hammer et Trebutien. Doddey éditeur, 1828. L'étude de ces divers contes[9] se subdivisera comme suit: I. Classification des contestables et légendes d'après leurs caractères prédominants. II. Thèmes favoris des conteurs. Procédés les plus usités pour provoquer l'intérêt et l'émotion. Comparaison, au double point de vue du fond et de la forme, avec les conteurs indo-européens et sémites. Influences étrangères possibles. [Note 9: Les contes qui ne me sont pas personnels feront l'objet de notes en bas de page ou seront comparés aux contes correspondants recueillis par moi dans des notes spéciales mises à la fin de chacun de ces derniers contes.] III. Personnages des contes. Personnages humains et extra-humains. Professions le plus souvent mises en scène. Les animaux _dans les contes_. Caractère essentiel, différent de celui qui leur est attribué dans les fables. IV. Personnages animaux des fables. Le geste burlesque de l'hyène et du lierre: comparaison avec le roman du Renard. V. Conclusion.--Le noir d'après ses contes et fables. Sa morale idéale. Sa morale pratique. Quels modèles il se propose et quels exemples il suit. Je renvoie aux sommaires détaillés des chapitres qui se trouvent en tête de cet essai. I.--CLASSIFICATION GÉNÉRALE D'APRÈS LES CARACTÈRES PRÉDOMINANTS. On peut répartir ces récits entre 7 grandes catégories: A. Légendes cosmogoniques, ethniques, héroïques et sociales. B. Contes de science fantaisiste (histoire naturelle, astronomie, etc.). C. Récits d'imagination pure et dépourvus d'intentions didactiques. D. Contes à intentions didactiques, tant de morale pure que de morale pratique. E. Fables. Geste burlesque du lièvre et de l'hyène. F. Contes égrillards. Contes à combles (se confondant souvent avec les contes égrillards). G. Contes-charades[10]. [Note 10: Genre des «Roetselmoehrchen» allemands.] Cette division en catégories n'a rien que de relatif et, pour l'établir, j'ai dû ne tenir compte que du caractère le plus marqué du récit à classer, alors que, par ses caractères accessoires, ce même récit pourrait se voir rangé dans une ou deux autres catégories. Nous allons voir, en étudiant chacune de ces grandes catégories, qu'elle comporte encore d'autres subdivisions. Indiquer dans le tableau ci-dessus ces subdivisions nuirait à la clarté de la classification. _A. Légendes cosmogoniques, etc._ Ces légendes essaient d'exposer--sans grande conviction, d'ailleurs--la création du monde, l'origine de certaines races ou de certains peuples, l'histoire des héros fabuleux, l'évolution de la civilisation. Je n'ai recueilli que peu de légendes cosmogoniques ou métaphysiques; ce sont les contes intitulés: D'où vient le soleil[11]--La créance de la Mort--Le chien et le caméléon--L'anguille et l'homme au canari--Les nyama et le cultivateur. Mais on en trouvera de nombreux exemples chez d'autres folkloristes. Ainsi, la controverse du crapaud et du caméléon[12] nous apprend qui, des montagnes ou de la boue, a été créé en premier lieu; celui du «Déluge universel» nous expose la tradition agni sur ce sujet. Le conte de Froger, intitulé: «Le genre humain» élucide le problème de la création de la femme selon les Môssi. Enfin, la différence des races et l'infériorité des noirs sont expliqués par des contes divers de Laumann, d'Ollone, d'Arcin[13] et de Bérenger-Féraud[14]. [Note 11: Pour les contes cités, se référer à la table des matières _alphabétique_ qui sera publiée à la fin de l'ouvrage terminé.] [Note 12: Delafosse, Essai de manuel de la langue Agni. La formation du Monde. Le Déluge universel.] [Note 13: Arcin, La Guinée française.] [Note 14: Contes populaires de la Sénégambie. (Voir aussi Vigne d'Octon cité par Arcin (le 1er griot) et Bérenger-Féraud «L'origine des griots et des laôbé». _Op. cit._).] L'évolution de la civilisation, telle que l'entendent les noirs, se trouve exposée dans les contes ci-après: L'invention des cases.--Le minimini ou la fondation des villages.--La conquête du dounnou et Antimbé, ravisseur du bohi, (relatifs à l'invention des tambours).--L'ancêtre des griots.--Le cadavre ambulant.--La première des dots.--Les sinamousso. La légende se fait historique ou quasi-historique pour expliquer l'origine de divers téné[15]. Voir à ce sujet les contes de Fadôro--de La femme enceinte--du Cheval noir--du Lionceau et l'enfant. [Note 15: Le téné est l'animal «tabou» pour une famille, une race ou une tribu, celui qu'on ne doit pas tuer, ni surtout manger quand on appartient au groupement pour lequel il est sacré. C'est aussi une sorte de blason rudimentaire.] Elle est même délibérément historique--abstraction faite du merveilleux--quand elle célèbre les exploits d'un héros mythique comme Samba Guénâdio Diêgui (La geste de S.-G. Diègui) Namara Soundieta, NDar, Amadou Sefa Niânyi, la fondation d'une dynastie royale: (Légende de NDiadiane, NDiaye), la conquête du pouvoir (L'éléphant de Molo) ou encore quand elle rappelle les aventures des Sorko pêcheurs ou des Gow chasseurs du Niger[16] l'émigration des Agni, sous la conduite d'Aoura Pokou, leurs guerres au Baoulé contre les Gori[17], la faiblesse paternelle du damel Amady NGôné[18], la folie «caligulienne» de l'almamy torodo Amady Si (Amady Si, roi du Boundou) le dévouement du Khassonké Yamadou Hâvé ou de la fille du massa, etc., etc.[19]. [Note 16: Ajouter Malick Sy (Légendes de Bérenger-Féraud et de Lanrezac). La fondation de l'empire Diolof (B.-F.).] [Note 17: Dupuis-Yakouba, Contes des Gow et Desplagnes «Le Plateau central nigérien».] [Note 18: Delafosse, op. cit.] [Note 19: Conte de Bérenger-Féraud. Damel signifie «roi» en cayorien.] On pourrait s'étendre longuement là-dessus, mais de plus longs développements contraindraient à dépasser le cadre, peut-être trop ample déjà, qu'on s'est imposé pour cette étude. _B. Contes de science fantaisiste_. Ces récits, bien entendu, ne prétendent nullement à la science et c'est très consciemment qu'ils procèdent de l'imagination de leurs conteurs. Les auditeurs ne les tiennent guère, non plus, pour scientifiques et leur demandent un amusement bien plutôt qu'un enseignement. Le plus souvent ils donnent la cause originelle des particularités physiques de certains animaux: les zébrures horizontales du pelage de l'hyène (L'hyène et l'homme son compère); la déclivité de son arrière-train (Les générosités de l'hyène--La chèvre grasse); les rayures abdominales de la biche (La femme-biche); ils expliquent pourquoi les grenouilles n'ont plus de queue (La grenouille indiscrète) pourquoi le cheval arbore un si beau panache et l'hippopotame, un moignon ridicule, en guise d'appendice caudal[20]; d'où vient l'enfoncement des yeux du singe dans leurs orbites (Le singe ingrat). [Note 20: Arcin, _op._ cit. Le cheval et l'hippopotame.] Ils expliquent encore les habitudes qu'ont certains animaux: les tourterelles, d'aller toujours par deux (Les deux jumelles); l'hyène, de farfouiller dans la paille bottelée (L'hyène commissionnaire); les poules, d'éparpiller leur manger (Pourquoi les poules etc...); les motifs qu'a la race caprine de redouter l'eau (La peur de l'eau) ceux qu'elle eut de se résigner à la domestication (Les chèvres domestiquées). De même ils exposent l'origine de certains oiseaux (Les obligés ingrats de Ngouala.--Le cultivateur, etc., etc.). _C. Récits _(_merveilleux ou non_) _de pure imagination et sans intentions didactiques_. J'ai classé dans cette catégorie les contes qui n'ont d'autre but que de provoquer l'intérêt par l'exposé d'événements de deux sortes: les uns, comportant des personnages de nature fabuleuse et les autres ne produisant en scène que des personnages de nature humaine qui évoluent au milieu d'une action purement anecdotique ou romanesque. Il y a lieu de distinguer cette catégorie de celle dont on parlera immédiatement après, en ce que le conteur n'imagine que pour le plaisir d'imaginer tandis que l'autre catégorie trahit des intentions d'enseignement moral. I.--_Récits merveilleux_. Les récits uniquement merveilleux sont les plus nombreux. Il serait trop long de les énumérer. Aussi me bornerai-je à indiquer qu'ils se subdivisent en 3 classes principales et à donner quelques exemples, afin de mieux préciser la pensée qui a présidé à cette sous-classification. Ce sont: I° _Les hallucinations individuelles_ où le conteur rapporte ses propres visions, nées d'un état d'exaltation tel que la terreur de l'obscurité ou même une folie commençante. Les contes d'Amadou Diop ne sont guère que cela. Je citerai notamment: La fille d'Aoua Gaye--Service de nuit--Le cabri--Une ronde impressionnante. C'est encore le cas pour La guiloguina et quelques autres contes correspondant à des impressions réelles de gens affolés par un sentiment de la nature que l'on vient d'indiquer. Dans ces derniers récits le conteur rapporte un événement arrivé à d'autres qu'à lui (voir Le konkoma--Le chasseur de Ouallalane--Les maîtres de la nuit, etc.). 2° _Le merveilleux ordinaire_ où jouent leur rôle tous les êtres fabuleux créés par l'imagination des noirs: génies, hafritt, taloguina, nains, ogres, animaux-génies, etc. Ces contes sont très nombreux. Nous en étudierons les personnages en détail au chapitre III (personnages des contes). 3° _Le merveilleux macabre_. On en trouve des exemples moins nombreux que ceux de la subdivision précédente. (Voir les contes «d'Ybilis» de «La flûte d'Ybilis», du Cadavre ambulant», de «La fille qui voulait apprendre à chanter», du «Vieillard, son fils et les 7 têtes», de «La moqueuse», de «La créance de la Mort» de, «La sorcière punie», de «L'implacable créancier», du «Vampire»). Les races gourmantié, haoussa et bambara surtout, semblent, comme la race bretonne en France, très hantées de l'idée de la mort[21]. Il existe un conte gourmande: «La femme enceinte» analogue au conte haoussa de «L'implacable créancier» mais l'impression d'effroi y est moins intense. De même, pour une variante malinké de «La flûte d'Ybilis» où la substitution de Thyène au démon Ybilis atténue l'horreur du conte bambara. [Note 21: Cf. aux contes sur Ybilis: Le Ciel, l'araignée et la Mort (Delafosse _op. cit_.).] II--_Contes anecdotiques et romanesques_. A côté de ces récits fantastiques ou simplement merveilleux se placent ceux ayant pour base un événement romanesque ou même une anecdote sans portée. C'est le caractère de la majorité des contes recueillis par Bérenger-Féraud dans ses Contes populaires de la Sénégambie et d'un conte du Dr Barot. (Lanséni et Maryama.) Parmi ceux du présent recueil je citerai tant comme romanesques qu'anecdotiques: Bala et Kounandi--La Mauresque--Les inséparables--Le couard devenu brave--Les deux intimes. _D. Contes à intentions didactiques_. Ces contes, que l'on pourrait appeler aussi contes moraux--car leur didactisme s'inspire généralement d'un prosélytisme moral--sont de deux sortes: les contes de morale idéale (religieuse et musulmane le plus souvent) ou théorique et ceux de morale pratique ou réelle. Ces derniers contes ont un grand rapport avec les fables et ne s'en différencient que par la nature humaine de leurs personnages. 1° _Contes de morale théorique_. J'ai dit que les contes de morale théorique présentent le plus souvent un caractère religieux. Il convient cependant de noter que cette religion n'est pas toujours l'Islam. Ainsi «Une leçon de bonté» est sûrement d'inspiration fétichiste, ainsi que le conte du «Riz-de-la-bonne-épouse»[22], celui de «La femme fatale» ou du «Mariage de Niandou» qui préconisent le respect dû aux parents et aux personnes âgées. [Note 22: Cf. Le riz blanc.] Dans ces divers contes, il n'y a pas intervention divine comme dans les contes islamiques. Les génies seuls assurent le respect des principes. Dans d'autres récits au contraire c'est Dieu qui intervient sous divers noms (Allah, Outênou, Ouinndé etc.) soit directement, soit par l'entremise de ses serviteurs. Il prend le rôle de ces êtres surnaturels qui semblent d'anciennes personnifications des forces de la Nature dans le panthéisme dit «fétichisme» (Voir notamment les contes intitulés: Mâdiou le charitable--Le barké--Le marabout et le fama[23]--Les obligés ingrats de Ngouala--Le ngortann--L'enterré-vif--Le melon révélateur, etc). [Note 23: V. Bérenger-Féraud (_op. cit_.). Légende du bracelet rapporté par le poisson.] 2° _Contes de morale pratique_. Cette catégorie peut, au point de vue forme, se subdiviser en apologues symboliques et en contes proprement dits. Parmi les apologues symboliques il y a lieu de citer: Le guehuel et le damel--Kahué l'omniscient--La tête de mort--Trois frères en voyage--Le fils du sérigne--Le choix d'un lanmdo, etc. Ces contes, généralement sentencieux--ne sont pas toujours aisément intelligibles. Pour les contes proprement dits où le récit offre un élément d'intérêt plus accentué, se reporter, entre autres, à ceux-ci après désignés: Le pardon du guinnârou--Le bien qui vous vient en dormant--Le lâri reconnaissant--et divers contes de Bérenger-Féraud[24], de Froger[25] et de Moussa Travélé[26]. [Note 24: V. Bérenger-Féraud (_id_.) Le cavalier qui soignait mal son cheval--Le sage qui ne mentait jamais--L'homme qui avait beaucoup d'amis--L'ami indiscret.] [Note 25: Connaître par soi-même--Enseignements d'un père à son fils.] [Note 26: Le cultivateur et son fils.] _E. Fables_. On pourrait ranger les fables dans la 2e classe de la catégorie précédente (morale pratique) si elles ne présentaient ce caractère spécial que leurs principaux acteurs sont des animaux, à l'exclusion presque absolue de l'homme dont le rôle--quand il lui advient d'en jouer un--n'est jamais qu'accessoire. Ce n'est pas que les animaux ne figurent dans les contes mais, dans ce cas, ils y sont dépeints avec des caractéristiques qui les rendent essentiellement différents du type, qui leur est attribué dans les fables. Les animaux des contes sont, soit des génies travestis, soit de véritables animaux-génies. Qui reconnaîtrait, par exemple, l'hyène grotesque et couarde des fables dans le chef des hyènes du conte de «Binanmbé» ou bien encore dans celui du conte intitulé «D'où vient le soleil[27]»? [Note 27: Voir également les animaux gardiens du dounnou ou l'hyène vengeresse de la morale outragée dans «Le châtiment de la diâto».] Le caractère fixé pour chaque animal dans la littérature «fablesque» est purement conventionnel. Ainsi le lièvre dont les Indo-Européens ont fait le symbole de l'inquiétude toujours en éveil[28] devient chez les noirs l'animal avisé, détenteur de ce sac à malices dont nous avons fait, nous, la propriété de compère le renard. Le lion n'est pas toujours pour eux le roi des animaux et l'éléphant leur parait plus souvent digne de ce titre d'honneur. Le serpent en qui nous voyons l'emblème de la prudence n'est pas nettement campé comme tel. En revanche, il ne joue pas inévitablement le rôle d'ingrat auquel l'a condamné notre imagination[29]. Même dans le conte-fable «Ingratitude», il met en garde l'homme contre l'ingratitude d'un propre congénère de celui-ci. [Note 28: Les noirs lui donnent aussi quelquefois ce rôle. V. «Chassez le naturel....»] [Note 29: Même dans le conte du serpent, cet animal agit plutôt en ingrat passif.--La Fontaine a d'ailleurs dit chez nous: ... Que le symbole des ingrats. Ce n'est pas le serpent, c'est l'homme.] Chaque peuple a ses conceptions, plus ou moins convaincues, sous ce rapport et nul ne songerait à proposer le recueil des fables de notre La Fontaine comme un modèle de vérité scientifique. En regard des fables--relativement rares--qui relatent les aventures d'animaux divers, il en est un grand nombre qui s'attachent avec complaisance à évoquer les tours pendables de frère lièvre à son éternelle dupe: l'hyène. C'est ainsi qu'à côté des fables ésopiques s'est constitué au moyen âge le roman du renard. A première vue on est tenté d'établir des similitudes, d'identifier Diâtrou, l'hyène, au brutal Isengrin et frère lièvre à Goupil le renard, mais l'ouvre médiévale est avant tout une suite de fabliaux satiriques où l'humeur gouailleuse du populaire s'esbaudit à un pastiche de la société féodale. Or il ne semble pas qu'on en puisse dire autant de la geste burlesque de l'hyène et du lièvre dans la littérature indigène, encore qu'elle célèbre, elle aussi, le triomphe de l'esprit madré sur la force brutale. Cependant il serait présomptueux de prétendre porter un jugement définitif sur cette question. Quoi qu'il en soit, il est un fait à retenir c'est qu'à part le titre de roi donné à l'éléphant on ne voit pas trace dans les fables indigènes d'une société animale constituée avec ses marabouts, ses parasites des puissants, ses dignitaires et ses magistrats, bien que la société indigène offre des exemples d'un semblable état de choses[30]. [Note 30: Ainsi la cour des bourbas diolofs avait son toubé ou vice-roi, ses diarafs (ou? comtes) son bicète (héraut) etc., comme je l'ai indiqué dans une autre étude.] Nous reviendrons un peu plus longuement sur tout cela quand, au chapitre IV, nous étudierons les personnages des fables et, plus spécialement les deux grands premiers Rôles. F. _Contes égrillards, humoristiques et à combles_. De même que celle de nos ancêtres gaulois ou moyen-âgeux, la civilisation attardée des noirs ne s'effraie ni de l'anecdote scatologique, ni du récit égrillard. On sait d'ailleurs qu'en France même, la pudibonderie... verbale ne remonte guère qu'à deux siècles et demi tout au plus. Est-ce immoralité chez l'indigène? Non pas; mais amoralité absolue. Le noir, non catéchisé, est naturellement et ingénuement amoral. Il n'a pas, comme nous, cet atavisme de morale religieuse dont l'influence persiste même chez les «libres-penseurs» les plus dégagés, en apparence, de l'étreinte du passé et qui nous fait nous effaroucher devant le récit d'actes ou d'événements somme toute conformes à la loi de Nature. Il semble cependant que cette amoralité s'achemine peu à peu vers la réprobation de certains de ces actes naturels puisqu'elle cesse de s'en désintéresser, ce qu'elle manifeste en commençant à les tourner en dérision, au lieu de les laisser passer aussi inaperçus que le fait de manger quand on a soif ou de dormir lorsqu'on a sommeil. C'est, d'ailleurs, en les exagérant que l'humeur gaillarde du noir parvient à rendre comiques ces actes-là. Aussi ferons-nous voisiner les contes à combles dans cette catégorie avec les récits scabreux. Par «contes à combles» j'ai voulu désigner ces récits d'exagération puérile où la drôlerie résulte du caractère excessif des actes prêtés à ceux qui y figurent. Cette dénomination a été donnée en souvenir de cette mode des «combles» qui sévit jadis en France... dans un milieu où l'on se montre assez accommodant quant à la qualité de l'esprit. Quel est le comble de la vitesse? Quel est le comble de ceci? Quel est le comble de cela? Les thèmes habituels des contes égrillards sont: l'adultère et les vaines précautions des maris jaloux; les mésaventures des amants surpris en posture «déshonnête»; les incongruités formidables (Les incongrus) des «gauloiseries» sur les organes sexuels, tant masculin que féminin (Le procès funèbre de la bouche.--L'organe dénonciateur.--Le jaloux assagi.--Bissimilaye et Astafroulla.--Le bengala d'âne, etc.). Comme spécimens de contes à combles, je signalerai notamment: Les trois gloutons. Les coureurs émérites.--Les six géants et leur mère.--Amatelenga.--Les dons merveilleux du guinnârou (et diverses variantes de ce conte de Grimm). Sechse kommen durch die ganze Welt»[31]. [Note 31: Cf. Lanrezac, Comment les quatre merveilles du Soudan se connurent, etc. (_Op. cit_.).] Comme contes simplement humoristiques ou satiriques, je citerai entre autres: Hâbleurs bambara.--L'avare et l'étranger; ceux qui racontent les exploits de quelques joyeux sacripants: tels que Fountinndouha (les méfaits de Foutinndouha).--Les fourberies de M Baye Poullo[32]; la merveilleuse habileté de voleurs hors de pair: (Les adroits voleurs.--Le fils du maître voleur.--Les deux faux dioulas), à moins qu'ils ne rapportent quelque histoire de feinte naïveté comme: Les coups de main du guinnârou. [Note 32: Voir Arcin, Les trois menteurs (_op. cit_.) Moussa Travélé: Kalon Ntyi, etc.] G. _Contes-Charades_. Ces récits ont pour objet d'animer les conversations de la veillée en leur fournissant des sujets de discussions ou d'entretiens prolongés. Quelques contes à combles se rattachent à cette catégorie qui a une grande analogie avec celle des «Roetselmoehrchen» allemands (notamment: Les 2 faux dioulas). A citer encore: Le plus brave des trois.--L'arbre à fruits humains. On en trouvera des spécimens dans Bérenger-Féraud: (L'homme à la poule) et dans Froger. (Les trois grigris,--Zaleum et Songo). CHAPITRE II. _Le fond et la forme dans la littérature indigène_. 1° Fond: Thèmes favoris des noirs, 2° Forme: Leurs procédés de prédilection. Comparaison à ce point de vue avec les Aryens: Mythologie.--Allemands (Grimm et Bechsteitv).--Bretons (Barsaz-Breiz, Luzel, La Braz).--Russes (Sneegoroutchka).--Français (Perrault, Mme d'Aulnoy, Mme Leprince de Beaumont); Histoire de France.--Scandinaves (Andersen. Légende de Sire Olaf dans le bal des Elves) et sémites (1.001 nuits et légendes bibliques).--Procédés qui semblent exclusivement indigènes.--Thèmes indo-européens qui ne semblent pas avoir été traités dans la littérature merveilleuse des noirs.--Le chevaleresque dans les légendes indigènes. Les Torodo.--Le symbolisme indigène: les apologues.--L'onomatopée.--La forme du conte. Les parties rythmées et chantées. Un jugement prématuré rectifié par l'expérience. Je vais, dans ce chapitre, être obligé une fois de plus à une sèche nomenclature, mais il va de soi que cette étude n'est pas destinée à tous les lecteurs de ce recueil. Elle n'a pour but que de faciliter leur travail à ceux qui entreprendraient d'étudier la matière plus à fond. Aussi ne conseillai-je qu'à ceux-là la lecture un peu aride de cet avant-propos. THÈMES FAVORIS DES CONTEURS INDIGÈNES. Il est certains thèmes pour lesquels les noirs ont une préférence marquée. Ces thèmes se retrouvent pour la plupart dans les littératures mythiques des autres races avec des variantes assez légères. D'autres, au contraire, semblent--ici, comme dans tout le cours de cet essai, je préfère n'affirmer qu'au cas de certitude absolue--semblent, dis-je être spéciaux à la littérature indigène. La faiblesse protégée. Un de ces thèmes, qui dénote de la part des noirs une sensibilité assez prompte à s'apitoyer, est celui qui a trait à l'existence misérable des orphelins de mère (la marâtre joue seule ici le rôle odieux qu'elle partage dans l'imagination des Européens avec la belle-mère proprement dite). Par bonheur les puissances surnaturelles viennent en aide à ces déshérités pour la cessation de leurs peines et le triomphe de la justice[33] à moins que ce triomphe ne se voie assuré par reflet d'un hasard, apparent ou réel. Voir: Le sounkala de Marama,--L'orpheline de mère,--Les orphelines,--La marâtre punie,--Sambo et Dioummi, etc. [Note 33: Cf. Barot, Le pilon de Marama.] _La vantardise humiliée_.--Il n'est si fort sur terre qui ne puisse trouver plus fort encore que soi. A ce thème se rattachent des contes en grand nombre qui prouvent que tel est un colosse, comparé aux êtres de sa race, qui se trouve n'être plus qu'un nain minuscule et débile en regard des guinné. A citer en ce sens: Hâbleurs tfambara--Les six géants Môssi. _La bonne et la mauvaise petite fille.--C'est le thème de divers contes allemands et français (Bechstein: Die Bienenkoenigin, Goldmaria und Pechmaria; Grimm: Bei Frau Holle.--Perrault: Les fées, etc.). Quelqu'un mène à bien certaine entreprise parce que ses qualités de coeur lui attirent des sympathies et des concours utiles. Tel autre, au contraire, à qui le succès de son compagnon a fait espérer même réussite, échoue dans une entreprise de même nature parce que ces qualités de cour lui font défaut. Voir: Le sounkala de Marama.--L'orpheline de mère.--La femme de l'ogre.--Les présents des faro.--Hammat et Mandiaye, etc. _Le sacrifice d'une vierge à un monstre et la libération par un héros d'un peuple contraint à ce tribut_.--C'est la vieille légende de Persée et de Thésée vainqueur du Minotaure. On la retrouve aussi dans les contes allemands, celtes et méridionaux (V. Grimm. Voir aussi Le dragon d'Elorn, La Tarasque), Le monstre[34] est tué soit par l'amoureux de la victime désignée (Le boa du puits. Amadou Sêfa Niânyi)[35], soit par un sauveur désintéressé (Les 2 Ntyi--Samba Guénâdio Diêgui). Ce thème est très fréquemment développé. [Note 34: V. aussi Béranger-Féraud, Le serpent du Bambouk (_op. cit_.) et Lanrezac (La légende du Ouagadou).] [Note 35: Le monstre est le plus souvent un boa mais ce peut être aussi un lion (B.-F. Légende de Samba Foul), un caïman (S.-G. Diêgui) ou simplement une armée de souris (Les 2 Ntyi). Cela peut être même un fleuve (La Comoë, V. Delafosse: Aoura Pokou).] _Le dévouement d'un homme à sa race_.--(V. Le Dévouement de Yamadou Hâvé et (peut-être) La fille du massa)[36]. Thème de Décius, de Codrus et d'Arnold de Winkebried. [Note 36: V. Delafosse: La conquête du Baoulé.] _Les enfants précoces_.--V. NDar ou l'enfant-né-avec-des-dents--Amadou Kékédiourou--L'enfant de Salatouk, etc.[37]. [Note 37: V. Lanrezac: Tiéoulé. Ibonia et, Dupuis-Yakouba: Misandé Sambadjo (_op. cit._).] _Le courage mis à l'épreuve_.--(V. Les prétendants de Fatoumata--Le couard devenu brave). _La petite soeur ou le petit frère avisé_.--C'est encore souvent un cas d'enfants précoces comme dans le conte Kado: Amadou Kékédiourou ou dans Khadidia l'avisée. Un enfant sauve sa soeur, ses frères, ses oncles, sa mère et, en général, le fait presque malgré eux, en passant outre à leur défense de les accompagner. (V. La bergère de fauves--La femme de l'ogre--Le boa marié, etc.). Ce thème, sur lequel brode complaisamment l'imagination, tant indigène qu'indo-européenne, paraît s'inspirer de cette idée que les apparences sont presque toujours le contrepied de la vérité et que chez tel qui manifeste une évidente intériorité physique se rencontrent des ressources de perspicacité et de malice plus précieuses que la force brutale pour sortir indemne d'un mauvais pas, comme si la faiblesse faisait aux débiles une nécessité de se rattraper du côté de la malice. Semblable idée a dû faire incarner la roublardise dans le lièvre, si peu apte à se défendre par la force. _Les jettatori_.--Une croyance vague au mauvais oeil se décèle dans les contes intitulés: Le Kitâdo vengé--La chèvre au mauvais oeil--L'hyène et le bouc à la pêche--La lionne et l'hyène, etc. _Le voleur émérite_.--V. Le fils du maître voleur--Les fourberies de M Baye Poullo[38]. [Note 38: V. aussi Kalon Ntyi (Moussa Travélé, _op. cit_.) Die Probestücke des Meisterdiebes (Bechstein et Grimm.). Les trois menteurs (Arcin, Guinée Française), etc.] Les hommes doués d'une force extrême ou d'une faculté extraordinaire.--Voir les 6 géants Môssi et leur mère--A la recherche de son pareil--Le maître chasseur et ses 2 compagnons--Amatelenga--Hâbleurs bambara, etc. A ce thème se rattache le suivant: _Association d'hommes ou d'êtres merveilleusement doués en vue de parvenir à la fortune_.--Ces contes rappellent ceux de Grimm et de Bechstein, intitulés Sechse kommen durch die ganze Welt. (Voir Ntyi, vainqueur du boa--Les dons merveilleux du guinnârou--Les 6 compagnons). _La révélation par l'intéressé du défaut de sa cuirasse_.--V. Amadou Kêkédiourou, Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée et divers contes des Gow (Dupuis-Yakouba). _La répulsion pour les marques cicatricielles_.--Ce thème se retrouve parmi les populations qui usent elles-mêmes de ces marques et non pas seulement chez celles qui ne s'en font aucune. V. Le Boa marié--Khadidia l'avisée--Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée--La femme de l'ogre--L'anguille et l'homme au canari--Une leçon de courage--Le cheval noir--Le roi et le lépreux.--Engagement d'honneur, etc., etc. _L'avarice bafouée_.--V. Ybilis--Le vieillard et les 7 têtes--L'avare et l'étranger. _La jalousie conjugale tournée en dérision_.--C'est le thème de maints contes gaillards de tous les pays et de toutes les races d'hommes. L'humanité ne se lasse pas de se gausser d'un sentiment que jamais pourtant elle ne cessera d'éprouver. V. La précaution inutile--Le jaloux assagi--Le mari jaloux--Bala et Kounandi. _La jalousie entre co-épouses_.--Ce thème remplace, nous l'avons dit plus haut, dans la littérature indigène, le thème de la belle-mère jalouse de sa bru. V. Le riz de la bonne épouse--Les sinamousso--Jalousie de co-épouse, etc.[39]. [Note 39: V. Barot (op. cit.), Le riz blanc.] C'est cette haine jalouse d'une femme contre sa compagne qui se reporte souvent sur les orphelins de celle-ci, comme en témoignent divers contes cités plus haut et relatifs aux dits orphelins. Il y aurait certainement un grand nombre d'autres thèmes à énumérer, mais ceux que je viens de citer sont les plus fréquemment mis en ouvre[40]. [Note 40: Noter pour les apologues les symboles des puits communicants: (Kahué l'omniscient--Adina--Enseignements d'un fils) Froger, _op. cit._,--du boeuf gras qui ne mange pas et du boeuf maigre qui dévore sans profit (Kahué, 3 frères en voyage, etc.).] PROCÉDÉS DE PRÉDILECTION DES CONTEURS NOIRS. Il y a lieu maintenant de voir de quelle façon nos conteurs brodent sur leurs divers thèmes. Tout en indiquant les procédés d'intérêt dont ils usent le plus volontiers, nous signalerons les ressemblances de ces procédés avec ceux que les Indo-Européens emploient et nous constaterons au passage de très nombreuses ressemblances. Voici les principaux de ces détails dont s'enjolivent nos récits: _L'avalement de l'adversaire_.--V. Le fer qui coupe le fer[41]. Ce procédé est employé aussi pour embellir celui à qui on l'applique (V. Les prétendants de Fatoumata). [Note 41: V. Dupuis-Yakouba, Contes des Gow: Misandé Sambadjo.] _Le corps où l'on pénètre sans difficulté.--V. Hâbleurs bambara[42]. _La rémunération modeste demandée en échange d'un service qu'on va rendre_.--Une vieille femme, en général demande comme récompense d'une précieuse révélation qu'elle se dispose à faire, soit de la viande sans os (des oeufs) soit un peu de son et une vieille pipe (V. La fausse fiancée.--L'homme touffu.--Les 3 femmes du sartyi, etc).[43] _La ruse de celui qu'on porte à noyer_ et qui persuade à un autre de prendre sa place en lui affirmant que c'est là un sûr moyen de gagner des trésors. V. MBaye Poullo, La fiancée de race yblisse, etc.[44] [Note 42: V. Desplagnes, Conte de Farang-Nabo.] [Note 43: De V. Farang et Korarou, Fatimata de Tigiem.] [Note 44: Cf. Kalon Ntyi (M. Travélé, _op. cit_.) et Petit Clauss et Grand Clauss d'Andersen. Cf. également Contes inédits des 1001 Nuits (Trébutien).] _Les épreuves bizarres_ auxquelles un prétendant est astreint pour se voir agréer. V. Le mariage de Niandon.--Affront pour affront, etc. Ces épreuves sont parfois scabreuses; elles peuvent n'être qu'amusantes. (Les prétendants). _Le baobab aux fruits d'or_ ou contenant de l'or. (V. Déro et ses frères. Histoire de NMolo Diâra la crapule.--Les présents des faro, etc.)[45]. --_L'animal qui excrète de l'or_--Voir Ntyi le menteur (M. Travélé)[46]. [Note 45: Cf. le Goldesel de Esel streck'dich. (Bechstein et Grimm).] [Note 46: On rencontre une association fréquente entre l'idée de l'or et celle d'un baobab ou de la proximité d'un baobab.] _Le dédain de l'athlète pour les armes qu'on lui présente_.--V. Amatelenga. Les procédés que je viens de rapporter sont, à ma connaissance, presque exclusivement indigènes. Ceux qui vont suivre ont des correspondants dans la littérature indo-européenne. Nous noterons ces rapports de ressemblance au fur et à mesure. Ils sont tellement fréquents qu'ils pourront faire croire à plus d'un lecteur que le noir est surtout un imitateur et que sa littérature merveilleuse n'est qu'un pastiche pur et simple. Le lieutenant Lanrezac s'est élevé contre cette opinion dans son Essai de folklore au Soudan. Il a dit le nécessaire, à mon sens, pour condamner cette hypothèse et soutenu victorieusement la thèse que la littérature indigène est presque absolument originale. Nous verrons en effet que l'influence qui paraîtrait la moins probable--celle des races européennes avec lesquelles le noir est en contact depuis beaucoup moins de temps qu'avec les sémites musulmans--serait, en réalité, la plus manifeste, à en juger d'après les apparences. Les musulmans qui, auraient dû, semble-t-il, inspirer fortement la littérature merveilleuse des noirs, n'y laissent au contraire que de rares traces d'influence. Sans doute il se rencontre quelques réminiscences de la Bible dans les contes des pays islamisés de longue date mais l'énumération en serait brève. Ainsi on peut rapprocher l'histoire de Déro et de ses frères de celle de Joseph vendu par les siens et leur rendant le bien pour le mal. De même dans les contes des Gow de Dupuis-Yakouba on notera des réminiscences de l'histoire de Joseph et de la femme de Putiphar (histoire qui est d'ailleurs un peu celle de Phèdre et d'Hippolyte). On peut encore rapprocher de la bénédiction d'Isaac mourant, surprise par Jacob au moyen d'un stratagème, celle du roi Dinah surprise par son second fils (Lanrezac, _op. cit._) mais de telles rencontres, sont, je le répète, très peu fréquentes. J'aurai à peu près épuisé les comparaisons entre les littératures islamique et indigène, au point de vue des procédés, en énumérant quelques détails, réminiscences des 1001 Nuits. Contre mon attente, ces ressouvenirs, qui peuvent d'ailleurs souvent se référer aussi bien à des procédés indo-européens, ne sont pas très nombreux. Ainsi: _la condition imposée à un passager transporté par un génie de ne pas prononcer le nom de Dieu_ (Conte des calenders. Le cavalier d'airain) se retrouve dans le conte ouolof Ibrahima et les hafritt[47]. [Note 47: Cf. conte des calenders (1001 Nuits). Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée. Benipo et ses soeurs. Khadidia l'avisée. C'est la légende de Protée.] _Les marques signalétiques faites à la maison d'un voleur pour la reconnaître et effacées par l'intéressé_ se rencontrent aussi bien dans Le fils du maître voleur que dans Ali Baba et dans le conte d'Andersen: Das blaue Licht. _L'art de se débarrasser d'un cadavre gênant_ est pratiqué de la même façon dans Le tailleur et le bossu (1001 Nuits) et dans Le fils adoptif du guinnârou. A citer encore: _Le mutisme tenacement observé au milieu de provocations insultantes_ ou en présence d'événements de nature à faire rompre le silence; cf. Les 3 soeurs jalouses de leur cadette (1001 Nuits) et L'orpheline de mère. _Les multiples transformations afin de se dérober à la poursuite d'un ennemi_[48]. [Note 48: Voir contes des Gow: Moussa Nyamé, Kamankiri NDana, Mama Yari, etc. Ce procédé est d'ailleurs de tous les pays, cf. Magali, Légende bretonne de Gwion et de Koridgwenn, etc.] _Le «Sésame ouvre-toi!»_.--Cf. La case de cuivre pâle. _L'ingratitude des frères pour leur sauveur_ et le meurtre répondant au bienfait. Cf. Codedad et ses frères (1001 Nuits), divers contes de Grimm et Fatouma Siguinné. _La curiosité punie_.--Cf. conte des calenders et La mounou de la Falémé. _Les calomnies des co-épouses_ pour perdre l'épouse préférée, par exemple, en représentant celle-ci comme étant accouchée d'un monstre; cf. Codedad et ses frères. Les soeurs jalouses de leur cadette (1001 Nuits) et Les 3 femmes du sartyi. (Voir aussi contes de Grimm et La belle au bois dormant). _Le dormeur éveillé_.--Cf.(Moussa Travélé): Le cultivateur et son fils. C'est le thème du conte des 1001 Nuits portant ce titre et aussi de la fable: Perrette et le Pot au lait. _Voyageurs retenus loin de leur pays_ par l'effet de circonstances obstinément hostiles à leur retour; voir: Ibrahima et les haffritt. C'est le sujet même de l'Odyssée, dont les 1001 Nuits trahissent de multiples réminiscences. _Le tapis volant_.--Voir Mamadou et Anta la guinné. Cf. conte du prince Ahmed et de la fée Péri-Banoum (1001 Nuits). INFLUENCE INDO-EUROPÉENNES. Ces influences, nous les tenons pour plus apparentes que réelles. Il y a lieu cependant de constater que la littérature indigène reproduit surtout les détails des mythes indo-européens (Grèce antique, Bretagne, France, Allemagne, Russie même)[49]. [Note 49: Voir là comte de Takisé, la fille de graisse qui fond au soleil comme Sneegoroutchka, la fille de neige.] Je vais indiquer ces rencontres. Il s'en trouve même sur le terrain de la légende historique. Sous ce dernier rapport, j'appellerai l'attention sur les détails ci-après: _Procédé de Sévi_ écrasant le tas de pagnes et de bijoux apporté en tribut par le tounka (La geste de S.-G. Diêgui) Cf. Brennus jetant son épée dans la balance où se pèse le tribut libérateur de Rome et Noménoé faisant le poids avec la tête de l'envoyé du roi frank. _Procédé de Malick Sy_[50], le rusé marabout obtenant, par sa diligence entendue, un terrain considérablement plus vaste que celui que comptait lui concéder le chef du pays. Cf. la ruse de Didon, faisant découper en lanières la peau de boeuf qui devait contenir la terre accordée pour la fondation de Carthage. [Note 50: Conte de Bérenger-Féraud (_op. cit_.).] _Les serments de bons desseins réciproques_ entre ennemis irréconciliables: cf. Jean-Sans-Peur et le duc d'Orléans--Le Kitâdo vengé. _Procédé de Konkobo Moussa_ (Geste de S.-G. Diêgui) s'emplissant la culotte de terre afin de s'interdire toute tentative de fuite. Cf. les milices flamandes s'attachant avec des chaînes dans le même but à Roosebecque et les Cimbres[51] à Verceil. [Note 51: Plutarque: In Mario.] _Les enfants reprochant à un futur héros de n'avoir pas de père_. Cf. Contes des Sorkos: Farang Nabo. Contes des Gow: Misandé Sambadjo. Cf. Xénophon Cyropédie: Cyrus enfant et Mandane. On en trouverait encore sans grand peine un certain nombre d'autres. PROCÉDÉS GERMANIQUES. Au nombre des procédés qui sont communs aux littératures merveilleuses allemande et indigène, je citerai, tout en m'efforçant de rester aussi bref que possible: _La gifle qui semble décapiter_ la personne à qui on l'applique. Cf. L'amandier (Grimm et Bechstein) et La fille qui veut apprendre à chanter. _L'aide prêtée par les bêtes._--Cf. Ntyi vainqueur du boa--La femme de l'ogre--La protection des djihon--Le cheval noir et Die Bienenkoenigin (Bechstein et Grimm) (Cf. aussi La belle aux cheveux d'or.) _Les armes dédaignées par le jeune géant_.--Cf. Amatelenga et Der junge Riese (Grimm). _La capture de l'animal cornu_, grâce à une ruse qui l'amène à enfoncer ses cornes dans un tronc d'arbre d'où il ne pourra plus les retirer. Cf. Le brave petit tailleur (Grimm et Bechstein) et Le fils du seigneur Ouinndé. _La poursuite retardée_ par des obstacles naturels suscités par la sorcellerie. Cf. La fiancée de race yblisse--La queue d'Yboumbouni--Khadidia l'avisée et Die Wassernixe (Grimm). _Le talisman de nourriture_ et les aliments qui se préparent d'eux-mêmes. Cf. Les 4 fils du chasseur--Le sounkala de Marama--La bergère de fauves--Hammat et Mandiaye et Tischlein deck'dich (Grimm et Bechstein). _Le fouet qui frappe de lui-même_.--Cf. La nyinkona et Knuppel aus dem Sack (Grimm et Bechstein). _Les animaux parias qui associent leur misère_ pour en diminuer les inconvénients. Cf. Die bremer Musikanten (Grimm et Bechstein) et L'hyène machiavélique[52]. _La marchande de galettes soporifiques_.--Cf. conte de l'Homme touffu et Sneewitchen[53] (la pomme empoisonnée). [Note 52: Cf. l'exposé comique de leurs griefs contre l'homme. Voir Arcin, L'homme le caïman et le lapin et La Fontaine (Fables).] [Note 53: Également Barsaz-Breiz: Merlin l'Enchanteur.--La Princesse du Soleil (Luzel), etc.] _L'égoïsme féroce du cruel compagnon de route_ et l'aumône d'un peu d'eau, payée d'un prix exorbitant. Cf. Die beide Wanderer (Grimm)--Falada--La fausse fiancée--Les 2 Ntyi. _La demande de cheveux_ d'un être puissant ou merveilleux, épreuve malaisée comme condition d'un pardon ou d'une faveur: Cf. Le fils du seigneur Ouinndé (cheveux de tyityirga) La queue d'Yboumbouni et Boccace (Décaméron)--Grimm: Der Teufel mit den 3 goldene Haaren. _Le remède indiqué à un blessé, par l'entretien d'animaux_ qui ne soupçonnent pas sa présence. Cf. Déro et ses frères--Les 2 Ntyi, et Grimm: Die beide Wanderer--Der treue Johannes. _L'apparent déshérité tirant parti de son maigre lot_.--Cf. Les 2 Ntyi et Die 3 Gluckskinder (Grimm) où le héros s'enrichit en vendant un chat dans un pays où il est inconnu et où foisonnent les souris. _L'enfant promis à un génie_ (de l'eau dans la plupart des cas), promesse qui n'est pas tenue: Cf. Die Nixe im Teich et Das Moedchen ohne Hoende (Grimm). _Les signes pour se faire reconnaître comme le vainqueur du monstre_. Le vainqueur laisse sur place ses sandales et ses bracelets (Le boa du puits--Samba Guénâdio Diêgui); son couteau (Les 2 Ntyi); son chien (B.-F. Samba Poul); ou emporte un morceau de la bête (la peau du caïman, la langue du lion) Samba Guénâdio--Die 2 Bruder (Grimm). Dans le conte de Hammadi Diammaro, ce dernier use d'un moyen analogue pour confondre les imposteurs. _Le sabre destiné à un héros qui, seul, pourra s'en emparer_.--Cf. B.-F. Faveurs accordées aux nouveaux convertis et Légende de Siegmund. _L'association de héros merveilleusement doués_ que j'ai signalée comme un des thèmes favoris des conteurs noirs est aussi un procédé commun aux littératures germanique et indigène. _Le langage des animaux devenu intelligible grâce a un aliment-talisman_.--Cf. Le lièvre et le dioula et Die weisse Schlange (Grimm). Cf. également l'apologue de début des 1001 Nuits: L'âne, le boeuf et le cultivateur. Dans tous ces contes, il en coûte la vie à qui, détenteur de ce secret, se laisserait aller à le révéler. _La danse irrésistible_ par l'effet de certaine chanson ou d'un air joué sur un instrument magique. Cf. Le joli fils du roi et Der Jude im Dorn (Grimm).--Das blaue Licht (Andersen). _La révélation par quelqu'un du procédé grâce auquel on viendra à bout de lui_. Voir Amadou Kêkédiourou.--Ntyi vainqueur du boa.--Der Mann ohne Herz (Bechstein).--Contes des Gow.--Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée, etc. Cette révélation est souvent interrompue dans les contes indigènes; d'où le salut de l'imprudent trop expansif. _L'âne qui excrète de l'or_. Voir: Les trois menteurs (Arcin, _op. cit_.), Kalon Ntyi (M. Travélé)--Esel streck'dich (Grimm et Bechstein). _L'épreuve de la maîtrise en friponneries_, notamment par l'enlèvement de quelqu'un qui s'y attend. V. Le fils du maître voleur--Les fourberies de MBaye Poullo Kalon Ntyi. Cf. Die Probestucke des Meisterdiebes (Grimm et Bechstein) et le conte égyptien rapporté par Hérodote. _La femme fourbe et ambitieuse qui se substitue à la véritable fiancée_ qu'elle est chargée d'accompagner. Cf. La fausse fiancée et Falada (Paul Arndt. Es war einmal) ou à la femme qu'elle a fait périr: Die falsche Braut (Grimm).--Jalousie de co-épouse[54]. [Note 54: Cf. également le rôle de Longue Épine dans la Biche au bois.] _Les promesses merveilleuses faites par des filles qui rêvent d'un époux_. Cf. Les 2 soeurs jalouses de leur cadette (1001 Nuits), Grimm: divers contes et Les trois femmes du sartyi. _Le stratagème pour s'introduire dans le paradis_ en dépit de celui qui en garde l'entrée. Cf. Bruder Lustig (Grimm) et L'intrus dans l'Aldiana (Dr Cremer). _La découverte d'une source là où ne la soupçonnaient pas les gens du village privé d'eau_. Cf. Déro et ses frères et Der Teufel mit den 3 goldene Haaren (Grimm). Je note, pour en finir avec cette longue comparaison entre contes allemands et contes indigènes, l'analogie qui existe entre la puérile explication de l'origine du soleil (D'où vient le soleil) et celle du conte de Grimm (Der Mond) relative à la lune. PROCÉDÉS FRANÇAIS. Si maintenant nous comparons les procédés des conteurs noirs à ceux des conteurs français, nous trouverons, outre les rapports déjà signalés accessoirement, les ressemblances suivantes. _Précaution détenir un enfant à l'écart de telle chose ou de telle personne qui doit lui être fatale_.--Cf. La Fontaine (Fables)--La biche au bois--La belle au bois dormant[55]. [Note 55: Cf. également 1001 Nuits. Conte des calenders.] _La bête reconnaissante à qui l'a épargnée_. V. contes des Gow. Sanou Mandigné. Cf. La belle aux cheveux d'or[56]. [Note 56: Voir aussi Grimm, Die 2 Bruder.--Die Bicnenkoenigin.] _L'oeuf miraculeux_ de Florise (dans l'Oiseau bleu) a ses équivalents dans les oeufs du conte de L'orpheline de mère ou les calebasses de Hammat et Mandiaye et du Sounkala de Marama. _L'odeur de chair fraîche_. Voir La femme de l'ogre--La lionne coiffeuse--La fiancée de race yblisse. Cf. Le petit Poucet. _L'ogresse ou la sorcière qui tue ses propres enfants, croyant tuer ses hôtes_.--Cf. Amadou Kêkédiourou et Le petit Poucet. _Les choses semées sur la route pour retrouver son chemin au retour_. Ce sont des graines de plantes rampantes (La femme de l'ogre) un sac de cendre troué, (L'hyène, le lièvre et le somono). (Arcin, _op. cit._). Cf. Le petit Poucet[57]. _La baguette magique_[58]. Voir: Les obligés ingrats de Ngouala. [Note 57: Cf. Grimm, Hoensel und Gretel.] [Note 58: Cf. la baguette magique d'Athêné (Odyssée).] _Les petits animaux transformés en chevaux_. Voir: Les jumeaux de la pauvresse.--Cf. Cendrillon: (les lézards, les souris et le rat). _Le héros ingénu lors de ses débuts dans la vie_.--Cf. Guénâdio Diêgui et Pérédur (ou Perceval le Gallois)[59]. [Note 59: Cf. aussi Lez Breiz (Barsaz-Breiz. La Villemarqué).] _L'oiseau voleur, cause des accusations portées contre un innocent_.--(Voir Geste de S-G. Diêgui).--Cf. la légende populaire de la pie voleuse. _L'épreuve du triage de grains_ pénible à effectuer.--Cf. La protection des djihon.--Gracieuse et Percinet[60]. [Note 60: Cf. aussi Die Bienenkoenigen et Aschenbroedel (Grimm).] _Le mannequin qui trompe l'exécution des mauvais desseins_.--Cf. La flûte d'Ybilis--Le forage du puits--Le pardon du guinnârou et L'adroite princesse (Mme d'Aulnoy). _La feinte d'un animal pour déjouer les invites doucereuses d'un ennemi de sa race_.--Cf. L'hyène et le bouc à la pêche.--L'hyène et le pèlerin--et La Fontaine (Fables): Le coq et le renard. _Le remède indiqué à un puissant et qui se compose des organes vitaux de celui qui a tenté de nuire au conseilleur du dit remède_.--Cf. Ingratitude--Le tailleur de boubous en pierre--La protection des djihon--La tortue et la pintade--le renard conseillant au lion malade de s'envelopper d'une peau de loup écorché vif. (La Fontaine, Fables). Procédés celtiques. Passant aux contes de la littérature celtique, nous trouvons, comme présentant des ressemblances évidentes avec les procédés des récits indigènes, les détails suivants: _La ronde de lutins_ [61] empêchant le voyageur attardé dans la nuit de poursuivre son chemin.--Cf. Le chasseur de Ouallalane et divers contes de korrigans. _Les substitutions d'enfants._--Un génie substitue un enfant de sa race à un enfant de race humaine. Cette tradition est également allemande et Scandinave (Les doeckâlfar).--Cf. Le fils des bâri et L'enfant supposé (Barsaz-Breiz) [62]. [Note 61: Cf. également les trolls norvégiens. Voir Peer Gynt (Ibsen).] [Note 62: Voir aussi Grimm: Die Wichtelmoenner.] _Le procédé pour amener un muet volontaire à rompre le silence._--Cf. Légende de NDiadiane NDiaye et l'Enfant supposé (Barsaz-Breiz). Nombre d'aventures et de détails évoquent en outre des souvenirs de l'histoire grecque ou romaine: _Le dévouement_ de Yamadou Hâvé rappelle celui du Romain Décius, du Grec Codrus ou du Suisse Arnold de Winkelried. _La folie_ d'Amady Sy, élevant une gueule tapée à la co-royauté n'est pas sans analogie avec celle de Caligula nommant consul son cheval Incitatus. _Le refus des parents_ de se sacrifier pour racheter la vie de leur enfant et _le dévouement de l'épouse,_ contrastant à cette occasion avec leur conduite, c'est le thème de l'Alkestis d'Euripide et aussi ceux de La Mauresque et de Diadiari et Maripoua, comme du Kitâdo vengé. Nous trouvons les conditions _presque irréalisables_ imposées à quelqu'un, avec l'arrière-pensée de l'envoyer à la mort, dans le conte des Sorkos[63] où Fatimata de Tigilem exige de son mari qu'il lui apporte de la graisse d'un hippopotame qui a jusqu'alors anéanti tous ses adversaires.--Cf. La protection des djihon. Ce thème est fréquent dans la littérature merveilleuse de tous les peuples. C'est l'histoire des travaux imposés à Hercule par Eurysthée.--Cf. [Note 63: Desplagnes (_Op. cit._).] Conte de Gracieuse et Percinet (Mme d'Aulnoy) Le prince Ahmed et la fée Peri-Banoum (1001 Nuits), La belle aux cheveux d'or--Le brave petit tailleur (Grimm). _La curiosité fatale de la femme._--Thème de Psyché, de Lohengrin, Serpentin Vert etc., de l'apologue de l'Ane, le boeuf et le cultivateur (1001 Nuits), de la Mauresque, du Lièvre et le dioula, du Koutôrou porte-veine. _L'avis donné au moyen de présents symboliques._--Voir Namara Soundiéta--Les 6 compagnons--Les 2 intimes--Quels bons camarades! _Le sacrifice fait aux divinités des éléments_ pour obtenir le succès d'une entreprise. Voir: La conquête du Baoulé (Delafosse, _Op. cit._) Iphigénie sacrifiée à Neptune, etc. _La transformation_ d'êtres humains en _animaux inconnus_ jusqu'alors et, par suite, l'origine de cette nouvelle espèce d'animaux--L'explication de _particularités physiques_ d'autres espèces. Voir les divers contes de pseudo-histoire naturelle.[64]--Cf. Philomèle, Progné, etc. [Note 64: Cf. le conte sur l'origine des rayures du tigre. R. Kypling, Livre de la Jungle.] _La transformation_ d'une jeune fille _en chose inanimée_ pour la soustraire aux désirs d'un être surhumain: Goloksalah et Penda Balou (Bérenger-Féraud, _Op. cit._) Cf. Légende d'Apollon et de Daphné et autres légendes mythologiques grecques. La femme essayant de _séduire un proche parent de son mari_ (fils, frère) et, faute d'y parvenir, _accusant_ celui-ci _d'avoir voulu la violenter._ Contes des Gow: Kelimabé--Cf. Phèdre, Joseph, les femmes de Camaralzaman (1001 Nuits). _L'énigme donnée à deviner sous peine de mort._--Cf. Bilâli--OEdipe et le Sphinx.--Contes de Grimm. Au cas où le mot de l'énigme est trouvé, celui ou celle qui l'a proposé meurt sur le champ ou tout au moins tombe sous le pouvoir de celui qui l'a résolue. _L'ami dévoué qui se porte garant, au péril de sa vie, du retour de son ami condamné._--Cf. Les 2 amis peulhs (B.-F., _op. cit._), Damon et Pythias. _L'épreuve de l'amitié dans l'adversité._--Cf. L'homme aux nombreux amis (B.-F. _op. cit_) et Timon le misanthrope. _Le musicien qui attire les animaux par le_ _charme de son instrument._--Cf. Farang Nabo (contes des Sorkos) Légendes d'Orphée et d'Amphion. _Le bijoux perdu (ou rejeté) retrouvé dans un poisson_[65].--Cf. Le marabout et le fama--La bague aux souhaits--L'anneau de Polycrate (Hérodote). [Note 65: C'est le rôle invariable et exclusif du poisson dans les contes. Voir B.-F. Le bracelet rapporté par le poisson.] _Le mari se séparant de sa femme pour sauver la vie d'un ami,_ malade de désir ou d'amour pour celle-ci.--Cf. Les 2 amis peulhs (B.-F. _Op. cit_). et Séleucus Nicanor répudiant Stratonice au profit de son fils Antiochus. _La révélation d'un forfait qui semblait devoir rester à jamais inconnu._--Cf. Le melon révélateur et Les grues d'Ybicus[66]. [Note 66: Cf. également Bechstein, Die klare Sonne bringt es am Tag et Grimm.] Enfin, sans comparer spécialement à telle ou telle fraction de la littérature indo-européenne, nous aurons à mettre en regard des procédés généraux communs de celle-ci les procédés indigènes ci-après: _La croyance à la voix du sang._--Voir Bala et Kounandi--Lanséni et Maryama (Barot)--Le fils du seigneur Ouindé--L'épreuve de la paternité--Fatouma Siguinné--Hammadi Bitâro--Les 3 femmes du sartyi, etc. _Épreuves analogues aux ordalies_: Voir Delafosse: La mort du chien et, contes des Gow, l'épreuve subie par Sanou Mandigné. Voir aussi l'interrogatoire du cadavre dans Le cheval de nuit et La taloguina. _L'indiscrétion punie._ Histoires pour impressionner les touche-à-tout. Voir: Le canari merveilleux. _Caractère fatidique des nombres 3 ou 7 et de leurs multiples._ Il y aurait trop d'occasions de le souligner. Le lecteur le constatera en cours de lecture. _Le talisman d'invisibilité._ L'anneau de Gygès, le bonnet (Hutlein) des contes allemands. Le bonnet magique de Sanou Mandigné (contes des Gow). Le sirikou bambara. La queue d'hyène (pour les voleurs). _La bague à souhaits._ Le Wunschring des Allemands. Voir La bague aux souhaits. L'anneau de la tourterelle, etc. _Minuit, heure des apparitions et des crimes_ chez les noirs comme chez les blancs. Voir: Les jumeaux de la pauvresse--Amadou Kêkédiourou. _Les loups-garous._--Voir: L'ensorcelée de Thiévaly.--La taloguina.--L'almamy caïman. _La mort aux porteurs de mauvaises nouvelles._--(Voir Amadou Kêkédiourou.--La geste de S.-G. Diêgui). Procédés exclusivement indigènes. En outre un certain nombre de procédés peuvent, jusqu'à plus ample informé, être considérés comme exclusivement indigènes: _La transformation de quelqu'un par l'avalement._--V. Hammadi Diammaro--Fatouma Siguinné, etc. _Certaines épreuves bigarres ou scabreuses._--Mariage de Niandou.--Affront pour affront.--Les prétendants, etc. Ces épreuves sont généralement des conditions posées pour l'acceptation d'un prétendant. _Les bêtes justicières._--Voir: Le châtiment de la diâto--La lionne coiffeuse. Un animal de brousse ou un guinné _se_ _changeant en femme pour assurer sa vengeance._--Voir Mamady le chasseur.--La flûte d'Ybilis.--Kamankiri NDana (contes des Gow).--La lionne et le chasseur. _Le vol d'une autruche et la recherche de sa graisse._--V. Les fourberies de MBaye Poullo et Le fils du maître-voleur. _Le faux talisman qui passe pour ressusciter les morts par son contact_ et dont un personnage, dénué de scrupules, fait commerce. La résurrection d'un prétendu cadavre. Voir Kalon Ntyi (M. Travélé)--Les 3 menteurs (Arcin).--Les fourberies de MBaye Poullo--Mensonge et Vérité (Froger). _Les enfants élevés par des guinné._--V. Déro et ses frères.--Les jumeaux de la pauvresse.--Le Kitâdo vengé.--Le fils adoptif du guinnârou, etc. _Les griots excitant le courage des victimes qu'on mène au sacrifice._ (Le geste de Samba Guenâdio Diêgui) par leurs chants ou leurs imprécations. _Les gestes magnétiques._--Voir: NDar--Kélimabé (contes des Gow). _La révélation interrompue_ des métamorphoses ou sortilèges successifs grâce auxquels un chasseur se dérobe à la colère des bêtes de la brousse. Voir Kamankiri NDana et divers autres contes des Gow et des Sorkos. (Dupuis-Yakouba et Desplagnes, _op. cit._) Mamady le chasseur.--Le riche et son fils.--Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée, etc. La femme fourbe se faisant accompagner par le mari dont elle médite la perte et _dissuadant celui-ci d'emporter chacune des armes qu'il prend successivement_ pour sa sûreté. Voir contes des Gow,--Mamady le chasseur.--La lionne et le chasseur.--Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée. _L'hyène prise comme monture._--V. L'hyène et le pèlerin.--Les prétendants etc. _Le geste «jettatorique» de la barbiche braquée._--V. L'hyène et le bouc à la pêche.--La chèvre au mauvais oeil.--La lionne et l'hyène. _La compagnie tenue, malgré eux,_ à des gens que l'on voudrait sauver et les multiples transformations de celui qui les accompagne.--V. Amadou Kêkédiourou.--Khadidia l'avisée.--La bergère de fauves et divers autres contes de petits frère ou soeur avisés. _L'enfant qui parle dans le sein de sa mère_ _et s'enfante de lui-même._--V. Misandé Sambadjo (contes des Gow)--Tiéoulé (Lanrezac)--Amadou Kêkédiourou--Amatelenga etc. _Le cadeau artificieux._--V. La chèvre grasse.--Les générosités de l'hyène. La bête blessée emportant l'arme dans sa plaie _et menant ainsi le chasseur jusqu'au village des animaux._--V. D'où vient le soleil et (contes des Gow) Sanou Mandigné chez les éléphants. _L'avalement comme mode de combat._--V. Misandé Sambadjo (contes des Gow).--Le fer qui coupe le fer. _Le retour irrésistible à son naturel._--V. Chassez le naturel... et Le lièvre et l'hyène aux cabinets. V. aussi Delafosse (_op. cit._) Le Ciel, l'araignée et la mort. THÈMES OMIS PAR LA LITTÉRATURE INDIGÈNE. Par contre, il est des thèmes dont il ne semble pas que la littérature indigène ait tiré parti. Rien d'analogue à Circé ou aux magiciennes des 1001 nuits, changeant, d'un geste, les hommes en animaux dans le but de leur nuire. Ce thème est pourtant très employé par les conteurs musulmans. Il n'y a pas de conte qui manifeste la conception d'un Scharaffenland, d'un pays de Cocagne où les hommes vivraient heureux dans l'abondance et l'inaction. Cependant un rêve de cette nature semble plus conforme encore au tempérament des noirs qu'à celui de l'Indo-Européen[67]. [Note 67: Le conte-charade de Bérenger-Féraud: «L'homme à la poule» ne semble pas contredire cette opinion, malgré les apparences. Le héros du conte a bien un fils qui abat les oiseaux tout préparés, mais encore faut-il qu'il fasse l'effort de tendre son arc et de les mettre en joue.] _Pas d'histoires de brigands_ non plus, de ces récits cauchemardants dont la Roeuber-brautigam de Grimm est un type achevé et qu'on retrouve aussi dans les 1001 Nuits (Ali-Baba et les 40 voleurs). _Pas d'êtres minuscules de nature humaine._ Rien qui équivaille aux voyages de Gulliver à Liliput ou au conte de Grimm et de Bechstein: Daumesdick. Certains héros des contes indigènes paraissent petits, mais c'est par contraste avec les géants, d'origine surnaturelle, qui figurent en même temps qu'eux dans le récit. Pas de meurtres simulés dont _l'exécution serait prouvée_ par la présentation des organes de certains animaux, comme on le voit dans Geneviève de Brabant, Camaral-zaman (1001 nuits) ou la 2e partie de la Belle au bois dormant (épisode d'Aurore et du petit Jour). Dans Déro et ses frères on présente bien au père le vêtement ensanglanté de Déro, mais ce conte n'est pas d'inspiration indigène. C'est une réminiscence incontestable de l'histoire de Joseph livré par ses frères. _Pas de haine de la belle-mère contre sa bru._ Cet élément d'intérêt dramatique est--nous l'avons déjà dit--remplacé par la haine des co-épouses entre elles ou des marâtres contre les enfants d'un autre lit. _Pas d'intersignes_ comme dans les contes bretons. _Pas de paysans naïfs jusqu'à la stupidité_ comme dans les contes allemands. _Pas_ d'existence, ou plutôt, _de personnalité caractérisée_ donnée à des ustensiles usuels. Cf. avec le conte d'Andersen qui met en scène une théière un sucrier, des pinces à feu, etc. (Es war einmal. Paul Arndt). _Pas de races traditionnellement caricaturées_ comme les Souabes ou les Schildburger en Allemagne, à moins qu'on ne considère comme telle celle des Bagnoums (V. Bérenger-Féraud: La chasse au lion des Bagnoums). _Pas de professions raillées ou décriées_ comme, jadis en Bretagne, celle des tailleurs. Les griots n'ont pas un plus mauvais rôle que les autres indigènes, encore que dans la vie réelle ils bénéficient d'une très relative estime. Peut-être les contes sont-ils--en principe--leur oeuvre, ce qui expliquerait que, sur ce point, la littérature ne soit pas le reflet toujours fidèle de l'esprit de la race qui en fait son moyen d'expression. _Pas de légende dans le genre de celles des 7 Dormants_, de Rip van Winkle ou du moine extatique. Les conteurs noirs n'ont vu que le côté comique des sommeils indéfiniment prolongés. _Pas de contes de revenants proprement dits._--Tous ceux où l'on voit des morts agir n'ont pas ce caractère, à mon avis. Les mères d'orphelines revivent après être sorties de la tombe. Quant à celle de Marama (Le sounkala de Marama) c'est une vision de rêve et non pas un revenant réel. Le mort du Cadavre ambulant est un mort que l'on n'a pas enterré et non un véritable revenant. _Pas de légendes relatives aux génies de là terre ou du sous-sol_, non plus qu'aux génies de la montagne. Je ne voudrais cependant pas me montrer trop catégorique à ce propos, n'ayant recueilli de contes que dans des régions dépourvues d'accidents de terrain bien caractérisés et étant insuffisamment renseigné, faute d'un séjour prolongé, sur la littérature merveilleuse des montagnards du cercle de Bandiagara. LE CHEVALERESQUE DANS LA LITTÉRATURE DES NOIRS C'est principalement dans les récits des Torodo que nous relevons les traces d'une mentalité chevaleresque, analogue à celle de notre moyen âge. Je regarde ce que j'ai intitulé La geste de Samba Guénâdio Diêgui comme une chanson de geste véritable. Je renvoie le lecteur à cette légende, non sans avoir souligné les quelques détails ci-dessous: 1° _Noms donnés aux armes et aux montures des héros._--Le fusil de Samba s'appelle Boussalarbi, tout comme l'épée de Charlemagne avait nom: Joyeuse et celle de Siegfried: Balmung. Le cheval de Samba s'appelle Oumoullatôma et celui de Birama NGourôri: Golo, de même que celui des 4 fils Aymon était appelé: Bayard et ceux de Gradlon, roi de Kérys: Morvarc'h et Gadifer. 2° _Naïveté ingénue de Samba adolescent._--Il est honnête et ne soupçonne pas le mal chez autrui. Il prend pour argent comptant les fins de non-recevoir gouailleuses de son oncle Konkobo Moussa. Cette naïveté n'est pas sans analogie avec celle que manifestent Pérédur ou Lez-Breiz. 3° _Combat singulier de 2 chefs._--(Duel de Samba et de Birama). Voir de même dans Amadou Sêfa Niânyi, le duel d'Amadou et de Samba Koumbelé. 4° _L'offre généreuse, faite à l'ennemi désarmé, de moyens de continuer le combat._--Samba donne à plusieurs reprises, au cours du combat, un cheval à son oncle Konkobo qui a eu les siens tués sous lui. 5° _L'étrange loyauté des adversaires de Samba_ qui vient dans leur camp la veille de la bataille et qu'ils traitent avec le plus grand respect des droits de l'hospitalité, par égard pour la bravoure confiante qu'il manifeste ainsi envers eux. 6° _La volonté de vaincre ou de mourir_ dont fait preuve Konkobo en alourdissant sa culotte avec de la terre, pour s'interdire la fuite au cas où son courage aurait une défaillance. 7° La ressemblance déjà soulignée plus haut entre _l'acte de Sévi_ et le geste de Brennus. 8° _La générosité de Samba vainqueur de Birama_ rendant spontanément au vaincu--par solidarité raciale--la moitié des troupeaux qu'il a conquis sur lui. Les notes de la légende compléteront ce qu'il y a d'un peu sommaire dans cette étude hâtive de l'esprit chevaleresque chez les Torodo. LE SYMBOLISME INDIGÈNE.--LES APOLOGUES. Ce symbolisme reste forcément assez obscur car les interprètes qui traduisent les termes abstraits de la langue indigène ne possèdent que rarement le français d'une façon suffisante pour rendre exactement l'idée. Aussi leurs explications, même comparées entre elles, ne m'ont-elles été que d'un faible secours pour découvrir ce qu'elles voulaient exprimer. J'ai indiqué les principaux apologues, tant ouolofs (Adina-Guéhuel et Damel), que peuhls (Kahué l'omniscient--La tête de mort) gourmantié (Trois frères en voyage) et môssi (Enseignements d'un fils à son père; Froger.) Les thèmes favoris sont: 1° _Celui des 3 puits_ dont 2, communiquant entre eux, représentent les puissants de la terre qui laissent à l'écart le troisième, lequel symbolise les pauvres gens. 2° _Celui des 2 boeufs._--L'un reste maigre encore qu'il ait de la nourriture en abondance et qu'il mange plus qu'à sa faim. L'autre devient de plus en plus gras quoiqu'il n'ait rien à manger auprès de lui. Le premier maigrit sans cesse, miné par les soucis que lui donne sa parenté. Le second vit en égoïste et en solitaire et n'a même pas besoin de nourriture tant il prospère naturellement. 3º _Celui d'Adina_ ou la misère humaine qui, ne pouvant soulever un fardeau, en augmente encore le poids après chaque tentative inutile qu'il a faite pour le charger sur sa tête. 4° _Celui du guéhuel et du damel_ déjà enregistré par Bérenger-Féraud (Histoire de Cothi-Barma) et qui enseigne la défiance envers les femmes, la considération pour les vieillards et quelques autres menus axiomes de sens commun. Dans l'apologue de Kahué l'omniscient il y a beaucoup de puérilité et le symbole est parfois inintelligible. Malgré de nombreux efforts et quoique je me sois renseigné près de divers Indigènes, je n'ai pu trouver d'explications satisfaisantes ni surtout concordantes du sens de ces mots: soutoura, hakilé et dyiké, et, par suite, il m'est impossible de déterminer le sens des symboles auxquels ils correspondent. Peut-être le parfait symbolisme est-il après tout celui qui se prête à mille interprétations différentes. On peut aussi cataloguer sous l'étiquette: symbolisme, les dons faits à certains personnages des contes, soit pour les avertir, soit pour les menacer. Ainsi, dans «Les 6 compagnons», la femme d'un roi haoussa répond aux propositions d'un soupirant par l'envoi d'un os, de feuilles de tôro et d'une poignée d'herbes. Elle lui indique ainsi, sans commentaires, les précautions qu'il aura à prendre selon les périls qu'il doit éviter. Dans Namara Soundiéta, celui-ci menace le chef qui lui refuse un terrain où enterrer sa mère, de détruire ses villages (balles et poudre), de tuer quiconque accepterait le prix de la concession (un couteau) de démolir ses cases où les volailles viendront prendre leurs ébats (poules et pintades) et de mettre ses villages en tel état que les arachides et le coton y pousseront sans être cultivés ni récoltés. On peut encore voir du symbolisme dans le procédé de la soeur de Birama NGourôri (La geste de S.-G. Diêgui) qui, pour annoncer d'une façon moins brutale à son frère que ses troupeaux ont été enlevés, lui fait apporter pour son repas un couscouss uniquement composé d'herbes, sans le moindre morceau de viande, lui donnant ainsi à entendre qu'à moins de reconquérir ses bestiaux dérobés, il n'aura plus désormais que les produits du sol pour le nourrir. Je ne m'étendrai pas plus longuement sur le symbolisme indigène. Il serait aisé d'en multiplier les exemples. Les contes de ce recueil en offriront un certain nombre à ceux qui seraient tentés d'étudier la question plus à fond. L'onomatopée chez les noirs. De même, je n'effleurerai ce sujet qu'en passant. L'oreille des noirs ne perçoit pas, semble-t-il, les sons de la même façon que la nôtre, sinon, il faudrait conclure qu'ils interprètent leurs perceptions d'une manière très différente de nous. J'ai cru devoir transcrire les sons comme ils m'ont été figurés plutôt que de les traduire par les onomatopées françaises correspondantes, quitte à indiquer en note ces dernières. Ces onomatopées indigènes, comme les nôtres, rendent non seulement les bruits, mais encore les mouvements silencieux tels que le tortillement du serpent ou le balancement d'un objet. A côté de cela, on trouve dans les chansons des noirs des mots sans signification spéciale qui forment une sorte de refrain analogue aux «tra dé ri dera» ou aux «et lon lon laire et lon lon la» de nos chansons françaises. Voici quelques-unes de ces onomatopées: Ouellêni iô!: bruit des grelots attachés en bracelets aux chevilles des enfants = Dindelinn? Gouinsinkélé gouinsan: aucune signification. Kénié kéniéndé: frottement des écailles du serpent les unes contre les autres = Frik! Frak! Bayevélé! Vélébaya!: bruit de l'eau jetée à la volée et qui retombe dans l'eau = Floc! Flac! Bataou!: bruit d'un objet tombant dans l'eau et s'y engloutissant = Plouf? Miniki manaka!: allure sinueuse du serpent (impression visuelle) = Tortilli, tortilla? Kourmé diendien dienkou: bruit de sonnailles du harnachement = ? Kouhoukou: Roucoulement des tourtourelles = Tourdourou? Yérébéré: onomatopée rendant l'impression visuelle produite par un objet qu'on balance = ? Fim! Fim! Crissement des éperons dans les flancs de la monture = Kriss! Kriss!? Figuilan ndianyeu: bruit de la queue d'Yboumbouni fouettant l'air = Flips! Flaps! Quelques mots me restent à ajouter touchant la forme des récits que je publie. Sa relative correction a surpris plus d'un de mes collègues à qui j'avais communiqué mon manuscrit. Moi-même je suis resté quelque temps indécis, me demandant si je ne devais pas les présenter dans la forme brute sous laquelle ils m'avaient été contés. Le résultat obtenu par quelques folkloristes qui avaient adopté cette méthode m'a tout à fait détourné de l'employer à mon tour. En ce qui concerne les parties rythmées, et chantées je les ai transcrites textuellement. J'étais d'abord assez sceptique sur la réalité de leur existence et les ai tenues longtemps pour une fantaisie de traducteurs qui auraient voulu imiter la forme des contes de Perrault ou de Mme d'Aulnoy. Je le croyais d'autant plus que dans aucun des récits recueillis par moi, au Sénégal et en Guinée, je n'en avais trouvé la moindre trace et que les contes des _Mille et une Nuits_ n'en présentaient point d'exemple dans la traduction, d'ailleurs médiocrement fidèle, de Galland. Depuis mon arrivée au Haut-Senégal-Niger, j'ai eu au contraire maintes fois l'occasion d'en entendre chanter et une traduction des contes inédits des _Mille et une Nuits_, lue depuis cette époque, m'a convaincu que dans toutes les littératures merveilleuses le petit couplet est une partie essentielle du conte. C'est en souvenir de ce démenti donné à ma première opinion que je n'avance que sous réserves les convictions que je me suis formées en matière de folklore, préférant n'être formel qu'en cas de certitude absolue. Ces petites strophes se chantent sur un rythme monotone. Le conteur, pour les chanter, adoucit la rudesse de sa voix masculine en prenant une voix de tête dont l'effet devient assez comique, par contraste, lorsque c'est, par exemple, un garde-cercle qui raconte. Quant au style, en général, je renvoie à ce que j'ai dit au début de la préface. La traduction a été aussi littérale que possible, tout en tâchant de garder à ces contes faits pour être dits à haute voix toute la saveur qu'y ajoute la mimique expressive des conteurs. J'avoue toutefois que pour leur donner plus de vivacité, j'ai substitué parfois le style direct au style indirect et que j'ai remplacé, de temps à autre, par des noms les périphrases qui désignaient les personnages. S'il y a péché, le fait de l'avouer me vaudra, je l'espère, un demi-pardon. CHAPITRE III SOMMAIRE: Personnages merveilleux des contes indigènes.--1° Personnages merveilleux. La divinité: Allah, Outônou, Ouinndé, Ngouala.--Potentats débonnaires: les «guinné».--Pourquoi on a diversifié leurs appellations génériques.--Différence avec les djinns arabes.--Mélange du génie africain et du démon sémite.--Répugnance des noirs à les désigner sans périphrase.--Leurs diverses appellations.--Géants et nains.--Personnification des quatre éléments.--Les démons et les hafritt.--Les animaux-génies.--Conceptions différentes des animaux, personnages des contes et des animaux jouant un rôle dans les fables.--Aspect physique des guinné.--Effet produit par leur vue.--Moyen d'en éviter ou d'en réparer les effets.--Ouokolo, tyityirga, konkoma, gotteré.--Moeurs des guinné.--Leur caractère.--Moyen de se soustraire à leur malfaisance.--Intervention éventuelle.--Leurs unions avec la race humaine.--Leurs métis.--Enlèvements et substitutions d'enfants.--Les bàtitado.--Durée de la vie des guinné.--Goules et vampires.--Sorciers et anti-sorciers.--Jettatori--Végétaux, minéraux, objets, abstractions jouant un rôle dans les contes.--Talismans, remèdes merveilleux, armes magiques. Chaque littérature merveilleuse a ses personnages de prédilection: êtres surnaturels ou êtres humains. Les êtres surnaturels se distinguent par les traits, le caractère, les moeurs, l'apparence physique que leur prête l'imagination des conteurs; les hommes d'après leurs professions, certaines de celles-ci étant plus souvent mises en scène que les autres[68]. [Note 68: Par exemple, les tailleurs, les pêcheurs, les chasseurs, les rois, les meuniers, dans la littérature indo-européenne.] Nous allons passer en revue, étudier sommairement les divers personnages des contes indigènes en indiquant les attributions qui leur sont conférées selon les différentes races qui les imaginèrent. Tout d'abord, constatons le rôle de la divinité dans quelques-uns de nos contes. Le dieu s'appelle Allah dans les contes des peuples anciennement islamisés et il a, en gros, le caractère du dieu de Mahomet. Chez les Bambara à demi-fétichistes, il devient Gouala ou Nouala et la conception arabe est déjà déformée sensiblement. Quant au dieu des Môssi, il est d'un caractère plus autochtone, c'est Ouinndé. Il en est de même d'Outênou, la divinité des Gourmantié. En général, ces dieux sont des souverains débonnaires et qui tiennent à l'homme de très près: Outênou pardonne aux méfaits de ce sacripant de Fountinndouha et s'en fait même le complice puisqu'il se laisse corrompre par la promesse d'un bounia[69]. NGouala, passagèrement gêné dans ses affaires, demande du crédit à ses obligés. Outênou philosophe avec un marabout. Les races qui ont imaginé ces potentats accommodants ne peuvent être ni méchantes, ni foncièrement férues de hiérarchie. [Note 69: Le backchich des noirs (alias «dimanche»).] Pour messagers ces dieux ont les malakas de même qu'un nâba môssi, ses soronés ou un bâdo gourmantié, ses lâris. _Démons._--Les démons, ce type de la révolte vaincue et de l'éternelle rancune, semblent assez rares et de conception islamique. Leur nom; les blissi-ou (venu d'Yblis) indique cette origine. Encore Ybilis est-il moins un démon qu'un guinné[70] féroce et malfaisant[71]. Les noirs emploient souvent le mot français «diables» pour désigner les guinné mais c'est faute de connaître celui de «génies» qui serait un peu plus conforme au caractère qu'ils prêtent à ces êtres surnaturels sans toutefois leur convenir absolument. [Note 70: Mot ouolof qui bénéficie du fait que c'est le premier que l'on entend en venant en Afrique pour désigner les êtres surnaturels des contes indigènes.] [Note 71: Ybilis ou Yblis chez les Bambara, même fétichistes, symbolise l'esprit de discorde. Quand deux noirs se disputent, on dit «Bilissa est entre eux» mais c'est là une singerie de l'Islam, car l'Islam est surtout affaire de mode chez le noir. C'est une croyance bien portée et qui élève d'un degré social quiconque en fait profession.] _Guinné._--Les guinné jouent le rôle le plus constamment important dans les contes merveilleux ou moraux. D'où ce nom leur vient-il? Déjà les Latins employaient le mot genius (venu du grec gênios) et les Arabes le mot djinn qui en est sans doute le prototype. Ces génies ont ici un caractère si différent de celui des djinns de la légende arabe et des génies tels que nous les concevons que j'ai cru devoir leur conserver le nom générique indigène. J'ai adopté pour cette étude le nom ouolof avec lequel mes premières études de folklore m'avaient tellement familiarisé qu'il me paraît le seul nom qui convienne. Aucune autre raison ne me porte à favoriser le nom bambara, gourmantié, peuhl ou haoussa de préférence à celui-ci. Le nom de guinné, à mon avis, a dû être donné à une conception mythique et panthéiste, antérieure à l'apparition de l'Islam. Cette conception serait d'origine africaine. En revanche, l'idée du démon me paraît une importation sémite. RÉPUGNANCE A LES NOMMER. De même que les Grecs usaient d'une antiphrase pour nommer les malfaisantes Erynnies, de même qu'en Écosse on use de la même précaution narrative, qu'en Allemagne les fées sont «les bonnes dames» (Die weise Frauen), de même les noirs convaincus ne s'aventurent-ils pas à appeler les guinné par leur nom générique. Ils les nomment: la chose, l'être, la créature de brousse (kongomorho bambara, moutâné ndâzi) l'homme de l'eau (moutâné rouha), le maître de l'eau (diandiam en peuhl)[72]. Le noir qui navigue sur le Niger entre Mopti et Ségou désignera de même la faro[73] par cette périphrase: la femme peuhle (foula mousso) de peur que, mécontente de ce nom de faro, elle ne submerge sa barque. [Note 72: Serait-ce l'origine de NDiâdiane (Légende de NDiâdane Ndiaye) au lieu de celle, sereré, proposée? C'est probable.] [Note 73: Génie de l'eau.] _Noms divers_.--Cependant les guinné ont leur nom: en bambara: guina, en gourmantié: dyini et odyingou; en peuhl: guinnârou (pl. guinâdyi), dzinna en songhay; bêlou[74] en gourmantié de Pâma; siga en môssi; bâri en soussou; yébem en kâdo (pl. dougouné). Ces noms sont ceux des guinné de grande taille. Les nains eux, portent des noms spéciaux qui leur sont un brevet plus catégorique encore d'autochtonie: ouokolo ou nyama (bambara) tikirga ou tyityirga (môssi) pori (au pluriel pora) gourmantié; gotteré (peuhl), konkoma (malinké), artakourma (dyerma) dêguédégué (ou dêdégué) (même pluriel kâdo). [Note 74: Ce mot signifie surtout: ombre. Il en est peut-être ainsi du tyityirga môssi.] Au cours des récits où figureront ces personnages surnaturels, je leur conserverai le nom que leur donne l'indigène du pays où l'action se passe. En effet ces guinné ne sont pas tous absolument taillés sur le même patron. Ils se différencient assez nettement les uns des autres pour nécessiter un nom distinct et plus évocateur que celui, trop uniforme, de guinné. Je n'emploie ce dernier vocable d'une façon générale que pour les explications contenues dans cet essai. Les récits exigeront plus de couleur, donc plus de précision. CARACTÈRE DES GUINNÉ.--LEURS DIFFÉRENTES VARIÉTÉS. Je vois dans ces guinné des sortes de divinités inférieures, reste d'une religion primitive qui adorait craintivement les éléments symbolisés. Comme nature, les guinné sont intermédiaires entre l'homme et le dieu supérieur dénommé ou pressenti. Lorsque cette divinité eut centralisé les attributions dans ses mains et monopolisé à son profit le culte, les anciennes divinités de second ordre passèrent au rang de grandeurs déchues, presque de démons. Les dieux de l'antiquité ne furent-ils par rabaissés au rang de démons au moyen âge lorsque le Christ régna en dieu incontesté sur le monde?[75]. [Note 75: Voir à ce sujet la Chanson de Roland où Mahom et Apollin sont considérés comme des idoles de païens et des démons.] Nous allons les étudier par rapport aux éléments. Guinné de la terre et des profondeurs souterraines, guinné de l'air, guinné du feu, guinné de l'eau. _I° Guinné de la terre et des profondeurs souterraines._--Ce sont les guinné ouolof, les guina bambara, etc. Ils se divisent en géants et en nains. Je ne connais pas de contes se rapportant aux guinné souterrains comme on en trouve dans la littérature allemande. Cela tient sans doute à ce que les accidents de terrain sont rares en Afrique et que les quelques races qui habitent les régions accidentées sont peu communicatives et de tempérament défiant. J'en ai fait l'expérience avec les Foutanké et les Habé et je n'ai malheureusement séjourné que très peu de temps dans le Fouta Djallon ou dans le cercle de Bandiagara, ce qui m'a empêché d'apprivoiser des gens, très réfractaires tout d'abord à la confiance, surtout en ce qui concerne les êtres mystérieux. Je sais cependant qu'au Bouré on croit à l'existence d'un guinné qu'on appelle Sanou (c'est-à-dire l'Or ou le semeur d'or). Les filons sont les traces de son passage sous la terre. De temps à autre il se venge des mineurs qui violent sa retraite en provoquant un éboulement meurtrier puis, apaisé pour quelque temps, il les laisse en paix pendant une période plus ou moins prolongée. Je ne serais pas surpris qu'il y ait eu dans ces régions aurifères des sacrifices humains destinés à calmer la colère du Sanou et à obtenir de lui la permission d'exploiter les mines. La légende du Ouagadou rapportée par Lanrezac (_op. cit._) me confirme dans cette opinion. Sitôt en effet que, manquant au pacte consenti, les habitants de ce pays laissent Mamadou Saké tuer le serpent fétiche à qui l'on consentait des sacrifices périodiques, on cesse de trouver de l'or dans la région. Les gotteré peuhl semblent aussi de véritables gardiens des trésors cachés (tels les korrigans bretons). Vaincus à la lutte, c'est avec de l'or qu'ils rachètent leur vie. _2° Guinné de l'air._--Les ouokolo se déplacent souvent au milieu des tourbillons qui, aux approches de l'hivernage, courent en entonnoirs de poussière à la surface du sol desséché. Il suffit, paraît-il, de donner un coup de dent dans ce tourbillon pour couper en deux le guinné. On voit alors tomber des gouttes de sang sur le sol. La tornade est considérée comme le signe du passage d'un guinné. On pourrait peut-être ranger les hafritt parmi les guinné de l'air. Ceux-ci, dont la conception est plus proche de l'idée de djinn que les autres guinné sont des génies qui se déplacent en volant, des sortes de génies-oiseaux dont le déplacement s'effectue progressivement, donc avec une moindre rapidité que celui des autres guinné. Ces derniers se transportent d'un endroit à un autre avec la rapidité de la pensée. _3° Guinné du feu._--Comme guinné du feu, je ne vois guère à citer que les taloguina. Dans les contes autres que celui de ce nom on voit des guinné vomir le feu (V. Le konkoma) se transformer en torche ardente (V. Service de nuit); mais le feu n'est pas leur essence même et ils ne vivent pas en lui comme dans un élément indispensable à leur existence [76]. [Note 76: Les blissi-ou se présentent souvent sous l'aspect d'une boule de feu mais il y a lieu de ne considérer cet aspect que comme un déguisement passager. Même observation pour la Mort dans le conte agni de Delafosse (_op. cit._).] _4° Guinné de l'eau_: Ils portent les noms de guiloguina en malinké, de faro chez les Bambara; de mounou chez les Torodo, de moutâné rouha chez les Haoussa, d'arikouna dyini chez les Dyerma et de diandiam chez les Peuhl. Il y a en outre le démon des rapides de Soutadounou (v. le conte de ce titre) et le caïman Goloksalah guinné des rapides de la Falémé (v. Bérenger-Féraud). Ce sont eux qui submergent les barques, rongent les cadavres des noyés et provoquent les inondations. Lorsque Kayes fut inondé en 1905, on dit que le faro du Sénégal se vengeait de ce qu'on lui avait capturé un de ses enfants; que celui-ci se trouvait dans la citerne de la Délégation sur le plateau, et qu'elle tentait d'aller l'y reprendre. Ces guinné ne sont pas toujours malfaisants, et rendent parfois service aux hommes, semblables en cela aux autres guinné. ANIMAUX-GUINNÉ Parmi les guinné, certains ont pour forme normale la forme animale. Il y a lieu de les distinguer de ceux qui ne prennent cette forme qu'accidentellement et en vue d'un but à réaliser. Je citerai dans cette catégorie des animaux-guinné: Niabardi Dallo le caïman, Ninguinanga le boa et le lièvre de Féna. (A. S. Niânyi), l'hyène du conte de Binanmbé, le lièvre de Le lièvre et le dioula, le serpent Minimini, le cheval de nuit, le ouârasa le bayéni (Mauvais Gardien) les hyènes du conte «D'où vient le soleil», celles qui gardent les métaux précieux (conte du Rapt des métaux), l'éléphant Mamadi Bâ (Molo), l'hyène qui renseigne le roi Dinah (Lanrezac _op. cit._) le caïman Goloksalah (B.-F.) le charognard de Fatouma Siguinné; l'hyène et le lion gardiens de la morale; les enfants animaux de la reine des guinné (Hammat et Mandiaye) etc., etc. Ces animaux-guinné perdent, lorsqu'ils figurent dans les contes, les caractéristiques conventionnelles que les fables leur attribuent d'une façon invariable. Le pleureur perd sa turbulence et ses instincts malfaisants pour devenir secourable (v. La femme enceinte). L'hyène n'est plus un animal grotesque, avide et couard mais un sage gardien des talismans (Binanmbé). Ce sont donc en réalité des guinné sous forme animale et non des animaux ayant la puissance surnaturelle des guinné. ASPECT PHYSIQUE _1° Les Géants._--L'aspect véritable des guinné n'est pas connu et ne saurait l'être car--disent les Peulh--ils prennent toutes les formes qu'il leur plaît. Aussi les verrait-on tels qu'ils sont réellement qu'on ne pourrait affirmer que cet aspect est réellement le leur [77]. [Note 77: Voir à ce sujet Le kitado vengé.] Les Ouolof se les représentent comme des géants à membres grêles [78] ayant un seul oeil fendu dans le sens vertical et placé sur le front au-dessus d'un nez très allongé. Ils leur supposent de très longs cheveux et une barbe qui tombe jusqu'aux pieds. [79] Enfin ils leur font jeter le feu par les yeux et par la bouche. Quant aux déguisements qu'ils peuvent revêtir, ils sont innombrables: bouc, cabri, chat, serpent, cartouche, torche flambante, etc, etc. [Note 78: Voir La fille d'Aoua Gaye.] [Note 79: Voir Le chasseur de Ouallalane.] Selon les Peuhl, le guinnârou est de taille gigantesque; ses pieds sont tournés à l'envers et sa bouche fendue verticalement. Lui aussi porte des cheveux très longs. Quant à sa couleur, elle est infiniment variable ainsi que les formes qu'il prend. Dans Hammat et Mandiaye il est présenté comme ayant le dos en forme de lame de rasoir et avec un seul de chacun des membres que l'espèce humaine possède en double. Le guina bambara ressemble au guinné ouolof. Les contes où l'on parle de lui sont d'ailleurs très sobres de descriptions. [80] [Note 80: Voir notamment: Les nyama et le cultivateur, L'hermaphrodite, Les oukolo et l'apprenti chasseur.] Le conte de La mounou de la Falémé s'accorde avec la description qui m'a été faite des faro pour dépeindre celles-ci comme des femmes de couleur claire à cheveux longs et lisses ainsi que les portent les femmes maures (ou syriennes, c'est-à-dire de race blanche). Aucune indication précise, différente de celles que je viens de transcrire, ne m'a été donnée sur l'aspect physique des guinné gourmantié, haoussa, dyerma, hâbé [81]. [Note 81: Hâbé est le pluriel de Kâdo.] _2° Les Nains._--Nul conte ouolof, à ma connaissance, ne fait jouer de rôle aux nains et de ce côté nous n'avons aucun détail sur leur aspect physique. En revanche ces petits guinné figurent dans un certain nombre de contes bambara et l'un d'eux en donne un signalement assez précis. Le nom du nain gourmantié: «pora» signifie aussi jumeau. Il y a chez beaucoup de races noires un préjugé hostile aux jumeaux qui sont considérés comme sorciers (Peulh, Bambara, Gourmantié, Môssi, etc.). Le tyityirga môssi est-il, comme l'indique Desplagnes (_op. cit._) une larve errant dans l'attente de sa réintégration? Aucun renseignement précis ne me permet de l'affirmer ou d'y contredire[82]. [Note 82: A ce propos je crois bon de noter que le nom de Mâlobali, l'éhonté, l'impudent que portent nombre de Bambara se rapporte à une croyance de cette nature. L'enfant qui en est affligé passe pour la réincarnation d'une larve, qui a fait à plusieurs reprises aux parents de l'enfant ainsi nommé la plaisanterie de s'incarner dans des mort-nés. De là l'épithète dont on la taxe lorsqu'elle s'est enfin décidée à s'incarner pour de bon.] D'après les Peulh, les gotteré ont une tête énorme. Leurs pieds ne présentent pas le caractère anormal de ceux des guinâdyi.--Les gotteré sont robustes et trapus et porteurs d'une très longue barbe. Le konkoma malinké est, lui aussi, une variété des ouokolo (ou nyama) bambara et, à la barbe près, il répond au signalement qui vient d'être donné du gottéré. Le ouokolo est un guinné intermédiaire entre le grand guinné et l'homme. Haut d'un mètre au plus, il a les pieds tournés en arrière et porte la longue barbe qui semble à peu près générale chez les nains; il est toujours de couleur sale par suite de l'habitude qu'il a de se coucher parmi la cendre. Son nom de nyama est donné en sobriquet au gens de petite taille. On le donne aussi aux griots. EFFET PRODUIT PAR LA VUE DES GUINNÉ Comme pour les Napeae antiques, qui les voit devient fou et meurt le plus souvent. Sinon il reste muet ou paralysé. Ceux même qui sont parvenus à les mettre en fuite gardent longtemps l'esprit égaré et le corps malade et ne se rétablissent que malaisément.[83] Cependant on peut se préserver de ce danger en portant des grigris spéciaux, donnés généralement par les guinné eux-mêmes. (Voir Le fils adoptif du guinnârou). L'homme assez brave pour rester calme à leur aspect a des chances de se tirer indemne du mauvais pas. (Les maîtres de la nuit, Le cabri, etc.). [Note 83: Voir Guinnârou de Fonfoya, Spahi et guinné. Le chasseur de Ouallalane, etc.] _Moeurs et habitudes des Guinné_.--Les guinné proprement dits habitent parfois des villages bâtis à la façon de ceux des hommes. Ces villages restent invisibles pour quiconque ne possède pas de talisman particulier tel par exemple que la bague du mari d'Anta la guinné[84]. Il y a même de ces villages au fond de l'eau pour les guilo-guina et les faro[85]. Une faro habite entre Ségou et Mopti sur le Niger une île qu'on nomme Faroti. Si cette faro est irritée, les innombrables oiseaux qui sont sur la grève restent silencieux. S'ils jacassent bruyamment c'est un signe que la faro n'est point en colère et que l'on peut passer sans péril. [Note 84: Hist de Mamadou et d'Anta la guinné.] [Foonote 85: Voir La guiloguina. Les présents des faro. La femme enceinte.] Les guinné sont cependant plutôt d'humeur solitaire et habitent de préférence certains arbres, les plus majestueux de la brousse. Ceci semble confirmer mon hypothèse que ce sont d'anciens dieux inférieurs comme le furent par exemple les dryades et les sylvains. Leurs demeures végétales de prédilection sont les baobabs, les fromagers, les cailcédrat, les tâli et les siengueu. Ceux qui sont moins farouchement individualistes habitent, à deux ou trois, des bosquets dans un isolement moins absolu. D'autres sont encore plus éclectiques en fait d'habitation. Ils élisent domicile dans des termitières (v. Le chiffon magique--La femme de l'ogre) ou encore dans des terriers. Le guinné possède au plus haut point l'instinct de propriété. Il n'aime pas qu'on viole son domicile, qu'on fasse un lougan sur son terrain (Le chien de Dyinamissa,--Les coups de main du guinnârou), qu'on vienne chercher du bois dans ses futaies (Le feu des guina). Il se venge cruellement de toute atteinte portée à ses droits. Parfois même il fait payer à l'espèce humaine sans discernement le tort qu'un homme lui aura fait subir (v. Le diable jaloux). Il y a chez les guinné comme chez les humains, pour ceux du moins qui vivent en société, une hiérarchie constituée. Ils ont des chefs de village (v. La gourde), des rois et même des reines (v. La sage-femme de Dakar,--Hammat et Mandiaye). Il n'existe pas de loi salique chez les guinné. Les guinné ont des troupeaux à eux (voir à ce sujet le conte de Soutadounou--Les ancêtres des Bozo, etc.). Cultivent-ils des lougans? Eux qui sont doués du pouvoir de procurer aux hommes tant de choses par une simple manifestation de leur volonté ne doivent pas se donner beaucoup de peine pour faire produire la terre. Cependant la logique n'est pas l'inspiratrice exclusive des faiseurs de contes. Aussi ne peut-on conclure par déduction qu'ils ne cultivent pas de lougans. Et en effet nous voyons dans «Les tomates de la pori» que celle-ci en cultive un. Les guinné d'ailleurs se nourrissent volontiers de végétaux et si, l'on en croit le conte kouranko de Nancy Mâra, ne les mangent qu'à condition qu'ils n'aient pas subi de cuisson. Il y a des guinné marabouts et même «ouâliou» mais, ceux-là me font l'effet d'être déjà démarqués par l'Islam envahissant (le conte d'Ibrahima et des hafritt est plutôt arabe que ouolof). C'est d'ailleurs chez les Ouolof que j'ai trouvé presque exclusivement ce type de guinné. Le véritable guinné ne saurait avoir de religion que celle de soi-même s'il est, comme je le pense, un des vestiges d'une ancienne religion panthéiste. Il dut y avoir, dès l'origine, de bons et de méchants guinné comme il est des forces naturelles favorables et de néfastes. C'est cette bonté ou cette méchanceté que le musulman traduira par croyance ou mécréance, mais il y a là une interprétation inexacte de la conception initiale. _Intelligence._--Le guinné devine la pensée. Il dit presque invariablement à qui il rencontre: «Je sais ce que tu as dans le coeur.--Je sais ce que tu veux». _Caractère._--Comme tous les êtres animés et conscients, le guinné est tantôt bon, tantôt méchant et même l'un et l'autre en même temps et selon les circonstances. Quelquefois, sa malfaisance se restreint à des farces dangereuses. C'est ainsi qu'il s'amuse à épouvanter ceux qui s'aventurent dans son domaine d'obscurité car la nuit appartient au guinné et il interdit l'ombre comme d'autres interdisent l'espace. Ses apparitions terrifiantes semblent surtout avoir pour but d'éprouver le courage des voyageurs (v. Le guinné altéré.--Les maîtres de la nuit.--S.-G. Diêgui, etc.). Le courage le désarme et le rend impuissant. Il n'est pas que le courage pour se sauver de lui. De bons grigris sont efficaces, soit pour l'écarter, soit pour guérir les effets fâcheux produits par sa vue. Ces grigris peuvent être des mots du Koran comme dans le chasseur de Ouallalane. Quant aux simagrées des médecins toubabs, elles restent de nul effet (v. Le spahi et la guinné _in fine_). Pour la faro, il y a des précautions particulières à prendre, notamment quand on passe à proximité de l'île appelée Faroti entre Mopti et Ségou. Il est nécessaire, si l'on a parmi les provisions des douceurs (lait ou miel), d'en verser un peu dans le fleuve en offrande à la faro; faute de le faire on courrait le risque d'être englouti. Le conte du Laptot giflé indique encore un moyen de se préserver des maléfices du guinné lorsque l'on vient à quitter sa maîtresse tard dans la nuit. Il faut que celle-ci attache son pagne de la main gauche et reste assise jusqu'à ce que l'amant soit rentré chez lui. Ils n'aiment pas les abeilles; aussi n'habitent-ils pas les arbres où se trouvent des ruches (v. Le miel aux tytyirga). Les chevaux aussi protègent leurs cavaliers contre les guinné (v. à ce sujet le conte de Service de Nuit).--Enfin il est à noter que la présence d'un chien noir épouvante aussi les êtres de la nuit (v. à ce sujet Les nyama et le cultivateur--Le canari merveilleux et Le chien de Dyinamissa). Je renvoie le lecteur à la note détaillée qui suit ce conte. On peut aussi deviner leur véritable nature à leur façon de parler (le guinné aime à parodier l'accent de ses interlocuteurs) et à leur prononciation nasale. (Voir la fille d'Aoua Gaye). Certains guinné protègent la faiblesse persécutée: les orphelines tourmentées par leurs marâtres, les frères victimes de mauvais frères, les sinamousso dont les autres co-épouses cherchent la perte, etc. D'autres au contraire ont un secret penchant pour les gens malhonnêtes et les aident de tout leur pouvoir (v. NMolo, MBaye Poullo, etc., etc.). Quelquefois, ils font payer assez cher leurs services. Ainsi, dans Le pardon du guinnârou, le guinné veut la vie de la soeur de son protégé en échange de l'aide donnée. Ils sont vindicatifs (v. Le guinné du tâli et L'implacable créancier) et parfois même gratuitement féroces comme le guinnârou de Fonfoya. Cependant ils ont l'orgueil de leur race et opposent volontiers, en paroles sinon en actions, leur loyauté à la félonie de la race des hommes (v. Mamadou et Anta la guinné). Quelques guinné ont aussi des habitudes d'anthropophagie qui les apparentent aux ogres de la légende indo-européenne. (V. La femme de l'ogre--Le boa marié[86]--Ntyi vainqueur du boa--Khadidia l'avisée--Les ailes dérobées etc.). Les faro rongent certaines parties du corps des gens qu'elles ont entraînés au fond de l'eau. Ainsi, il y a quelques années, un père blanc s'étant noyé avant d'arriver à Ségou, on l'a retrouvé avec le nombril et la cloison du nez entièrement rongés; ce sont les morceaux de prédilection de la faro. [Note 86: Cf. Nantêné et le boa (Barot, _op. cit._).] Les ouokolo (ou nyama) bambara sont plutôt farceurs que réellement malfaisants[87]; en général, ils semblent avoir un faible pour les tomates et ne les demandent pas au travail de la terre mais à leurs talents de filous. Ils dérobent aussi volontiers le couscouss dans les cases. On les corrige de cette mauvaise habitude en pimentant fortement ce mets. Quand ils se sont bien brûlé le palais, ils n'y reviennent plus. [Note 87: C'est à eux cependant qu'on attribue des boursouflures qui (paraît-il) se produisent sur le corps des noirs qui ont pris la fièvre à trop travailler. (Cette maladie doit être rarissime chez les indigènes). On traite cette éruption par une infusion des feuilles de l'arbuste appelée de leur nom nyama fora (feuille à saveur acide dont on se sert pour la préparation de la bouillie gourmantié et aussi pour coaguler le caoutchouc).] Les nains sont en général peu serviables. Voir cependant le conte de L'hermaphrodite. Quant à leur intelligence, elle passe pour très bornée. Aussi leur nom est-il souvent adressé comme injure collective à la caste des griots. Ils ont pour fétiche le Komo: fétiche des Bambara. Le konkoma malinké est malfaisant gratuitement si l'on en croit le conte de ce nom, le seul que j'aie recueilli sur lui. Le gottéré peuhl aime à provoquer à la lutte ceux qu'il rencontre. Le vaincu est voué à la mort. Si c'est le nain qui a le dessous, il offre de se racheter avec de l'or[88]. Il est prudent, au cas où on le reçoit