The Project Gutenberg EBook of L'américaine, by Jules Claretie

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: L'américaine

Author: Jules Claretie

Release Date: March 28, 2006 [EBook #18064]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMÉRICAINE ***




Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)






image

JULES CLARETIE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

OEUVRES COMPLÈTES


L'AMÉRICAINE

ROMAN CONTEMPORAIN


A MADAME H.-S. S.
I, II, III, IV, V, VI, VII, VIII, IX, X, XI, XII, XIII, XIV

A MADAME H.-S. S.

Permettez-moi, madame, de vous envoyer, de Paris à Philadelphie, ce livre où vous rencontrerez plus d'une observation et plus d'un trait qui m'ont été donnés par l'éminent homme d'État, le profond philosophe et le causeur charmant dont vous portez le nom respecté. Je n'ai pas eu la prétention, dans ce roman quasi-parisien, de peindre les mœurs intimes de vos compatriotes. J'ai saisi au passage les Américains que j'ai vus, et je n'ai voulu faire ni un tableau ni une satire de la vie du Nouveau Monde. Ne cherchez pas sous ce titre: l'Américaine, l'étude spéciale d'une race; cherchez-y ce que vous trouverez, j'espère:—un portrait de femme.

Ce que j'ai surtout visé, à vrai dire, dans le roman que je vous envoie, madame, ce n'est pas l'Amérique, c'est le divorce qui, du reste, est d'importation américaine. On divorce avec une facilité prodigieuse chez vous. Nous n'en sommes pas tout à fait là en France, mais nous marchons vite, et il n'est pas mauvais de réagir. Et vous m'approuverez d'autant plus, madame, je le sais, que votre foyer d'Amérique est comme un nid d'affections et de souvenirs, avec l'image chère de celui qui m'a honoré de son amitié.

Recevez, madame, à travers le temps et l'éloignement, l'hommage de mon profond respect.

Jules Claretie.


L'AMÉRICAINE


I

En juillet, à Trouville, par un beau temps clair, sous le ciel d'un bleu doux, légèrement ouaté de nuages blancs, devant la mer plate et verte aux bords vaseux dentelés d'écume blanche, le docteur Fargeas, le savant névrologiste, causait à l'ombre d'un grand parasol planté dans le sable fin. Il causait, tout en regardant de ses profonds yeux noirs des barques filer à l'horizon, un vapeur passer avec sa blanche fumée droite, et, en amateur d'art qu'il était, comparant aux marines accrochées à Paris, dans son cabinet, la côte violacée qui se montrait au fond, très loin, plaquée de tons rosés ou jaunes, vers le cap de la Hève, là-bas.

Il se laissait aller, le docteur, à ces lents bavardages des jours de repos, assis entre un homme de trente-cinq ans environ, à l'air militaire, le marquis de Solis, retour du Tonkin et descendu l'avant-veille aux Roches Noires, et un jeune homme coiffé du petit chapeau paillasson à large ruban qui, dans un tonneau d'osier, les jambes croisées, battait sa bottine gauche du bout de son ombrelle de toile écrue. Joli garçon, ce M. de Bernière, un peu cousin du marquis de Solis; mais aussi spirituellement flâneur, railleur, décadent ou pessimiste, selon la mode, que Georges de Solis était—avec dix années de plus sur les épaules—enthousiaste, crédule, courant la mode à la conquête de quelque vérité scientifique, et que Fargeas lui-même, restait ardent et alerte, sous ses longs cheveux gris, encadrant son visage maigre.

Ils s'étaient, après le déjeuner, rencontrés et assis machinalement sur la plage, dans le far niente délicieux de la vie des eaux, le docteur descendant de sa villa, bâtie dans le nid de verdure de la côte de Grâce, Bernière et M. de Solis sortant du même hôtel où ils se retrouvaient sans s'y être donné rendez-vous.

Fargeas avait jadis soigné la marquise de Solis et donnait, de temps à autre, des conseils hygiéniques à M. de Bernière qui ne les suivait pas. Un ami de tous ses clients, le bon docteur. Et appliquant à ces faux malades, simplement anémiés ou rendus dyspepsiques par la vie de Paris, une méthode curative à lui: la causerie, le laisser-passer, le haussement d'épaules et le: «Bah! ce n'est rien! Vous en verrez toujours la fin!»

—Eh bien! docteur, et vos malades? lui demandait justement Bernière, en continuant à frapper de son ombrelle sa cheville qui faisait saillie sous le caoutchouc de la bottine.

—Mes malades? Tous bien portants!

Et le docteur ajouta, en riant:

—Je les visite si peu!

—Vous seul avez le droit de parler ainsi, de ce petit ton railleur, de votre science, cher docteur!... dit M. de Solis, avec un évident respect, une sorte de reconnaissance affectueuse. Vous, un des maîtres en l'art de guérir!

—Oh! un des maîtres!—- le savant hochait la tête.—La vérité est que je suis peut-être parmi les médecins un des moins... malfaisants!

Bernière sourit et son ombrelle battit plus vite, comme pour applaudir.

—Malfaisant est joli! Un ban pour malfaisant!

—Non.... Mais, dit Fargeas, je suis sceptique en médecine... voilà ma force! J'ai remarqué qu'à tout prendre il n'y a jamais de maladies réelles que celles que l'on croit avoir!... Quand l'homme est réellement en danger, il se figure qu'il n'a rien de grave. Cette ignorance de son mal le rassure et il en guérit malgré le médecin! L'homme ou la femme est-il malade imaginaire? Comme à tout propos le médecin est consulté, alors... ah! alors, ça devient dangereux!

—Il n'y a donc à votre avis, demanda M. de Solis, que les maladies qu'on croit avoir?

—Évidemment, comme il n'y a que les passions qu'on se figure éprouver.

Le jeune Bernière, après avoir applaudi, se mit à protester.

—Oh! qu'on se figure!... qu'on se figure!... dit-il.

Le docteur Fargeas l'interrompit, et regardant ce joli garçon blond, frisé, avec une mince moustache finement retroussée sur des lèvres un peu pâles, et un monocle crispant, comme une hémiplégie, tout un côté de sa face, tandis que l'autre restait calme, avec un petit œil bleu perçant:

—Mais parfaitement, dit le médecin. Voyons, tenez: Quel âge avez-vous?

—Vingt-huit ans.

—Et, à vingt-huit ans, vous croyez avoir eu des passions?

—Beaucoup! fit Bernière.

—Êtes-vous joueur?

—Peu!

—Bibliophile?

—Médiocrement.... Je coupe les volumes avec mes doigts! Ainsi!...

—Avare? Je vous demande pardon....

—Papa me trouve prodigue, répondit Bernière, mais la petite Emilienne.... Emilienne Delannoy... non... elle... tout le contraire! Non, je ne suis pas avare!

—Alors, vous n'avez pas de passions! dit Fargeas, ni les chevaux, ni le jeu, ni les femmes... pas même la petite....

—Emilienne (des Bouffes)....

—Pas même Emilienne Delannoy ne sont des passions! Des occupations, oui! Des délassements!... Soit!

—Heu! heu! fit le jeune homme, l'air profondément ennuyé, revenu de tout. Des délassements? Quelquefois!

—Rarement, je le sais bien, accentua le docteur. Mais des passions, non! Vous voyez bien vous-même.... Vous dites: «Heu! heu!» Une passion, mais cela vous prend corps et âme, vous tient, vous tord, vous absorbe, vous tue lentement et pourtant vous fait vivre!... J'ai connu deux hommes seulement qui avaient eu ce qu'on appelle une passion, mais une vraie, une absolue passion! L'un était un brave garçon qui cherchait le moyen d'abolir la misère.... Il est mort fou! L'autre était un vieux sculpteur raté qui passa sa vie à sculpter des noix de coco, certain de tailler là-dedans un chef-d'œuvre.... Il est mort idiot!... Et ce n'est pas plus bête de s'affoler pour un beau rêve ou de s'abrutir sur un pareil travail que de perdre sa vie pour une femme!

Bernière écoutait Fargeas en souriant, comme il eût prêté l'oreille à un air de bravoure ou à une conférence; mais il n'en semblait pas fort ému.

Il répondit de sa voix lente et lassée:

—Mon cousin Solis est cependant là, docteur, pour vous prouver qu'il peut y avoir d'autres passions que celle des noix de coco!

—Comment?

—Dame! une noble passion: celle des voyages.

—Et vous voyez bien que M. de Solis ne l'éprouvait pas complètement... entièrement... jusqu'à en mourir, la passion des voyages, puisqu'il est revenu!

—C'est qu'on se lasse de tout, docteur! répondit le marquis de Solis qui, machinalement, traçait sur le sable de la plage, une carte quelconque, chimérique, sans doute.

Le docteur Fargeas eut presque un éclat de rire triomphant:

—On se lasse de tout. Voilà! Eh bien! mais, je ne dis pas autre chose, moi!

—Alors, à votre avis, demanda le marquis, l'amour?

—Oh! je n'y crois pas, fit Bernière.

—J'y crois, moi, au contraire, dit Fargeas, j'y crois... comme à la médecine! Je crois aux faits. A l'amour de la femme pour le mari qui la rend heureuse, du mari pour la femme qui le rend fier, de la mère et du père pour l'enfant.... Je crois à tous les amours accompagnés d'un qualificatif... amour conjugal... filial... paternel... ce que vous voudrez.... Je crois à l'amour-propre surtout! Mais je ne crois pas à l'amour sans épithète!... Cet amour-là n'est qu'un farceur.... Il prétend qu'il n'a que des ailes.... Allons donc! Il a des pattes... et des griffes!...

—C'est-à-dire, fit M. de Solis, qu'à ramener votre théorie à la pratique, il n'y a pour tout homme d'autre passion que celle de son foyer et d'autre salut que le mariage?

—Voilà! répéta Fargeas, joyeusement.

M. de Bernière crut bien embarrasser le médecin:

—Alors, docteur, pourquoi ne vous êtes-vous pas marié, vous?

—Moi? Parce que j'avais une passion....

—La science?

—Parfaitement.

—Vous n'y croyez pas! dit le jeune homme.

Fargeas haussait les épaules.

—Il y a tant d'imbéciles qui croient tout savoir sans avoir rien appris. On n'a pas trop de tout une existence de travail pour arriver à se convaincre qu'on ne sait rien! Et puis, quoi? je n'ai pas trouvé la femme qui... la femme....

—Ah! je vous y prends! Vous cherchiez l'amour!

—Ou l'intérêt!...

—Vous, l'intérêt?... Jamais de la vie!

Le marquis de Solis, pendant ce bavardage léger, regardait, sans les voir, les pêcheuses d'équilles, rapportant de la mer, leur pelle à la main, ces longs poissons d'argent à tête de brochet, qui cachent leur tête dans le sable, et les pêcheurs de crevettes, rentrant, leur filet sur l'épaule, tandis que d'autres revenaient, se suivant, leurs paniers à l'épaule, comme une longue et lente théorie de travailleurs.

Il regardait, mais sa pensée était ailleurs. Tout ce qui se disait là, près de lui, semblait réveiller en lui des souvenirs, des sensations endormies, galvaniser des douleurs mortes, et son visage fin, un peu triste, maigre et pâli, avec un front légèrement dégarni, et une barbe noire en pointe, ce visage de soldat pensif, prenait doucement une expression de rêverie triste.

A cette songerie même, le marquis parut s'arracher pour demander au docteur:

—Vous êtes donc d'avis qu'il y a toujours pour l'homme une femme idéale, faite pour lui et qui présente l'incarnation même, la réalisation de son rêve?

—Et je suis d'avis que pour tout homme il y en a même plusieurs, répondit gaiement Fargeas.

—Bon. Mais pour les femmes? dit Bernière.

—Oh! pour les femmes! Demandez à Emilienne Delannoy.... Demandez même à mistress Montgomery, qui est une honnête femme et qui a pourtant déjà changé... d'idéal!...

—Mme Montgomery?

Et Bernière semblait attendre du docteur Fargeas une explication.

—Comment, docteur, la belle Mme Montgomery a... changé... comme cela?

—Oh! légalement! Divorcée, la belle Mme Montgomery; mais, mon cher Bernière, aussi honnête que peut l'être une femme....

—Qui n'aime pas son mari.

—Pourquoi Mme Montgomery n'aimerait-elle pas son mari?

—Parce qu'il n'a rien de... de l'idéal, parbleu!

—Ça dépend. On ne sait pas, fit gravement le médecin.

—Eh bien! si M. Montgomery, qui est courtaud et pataud, est l'idéal de Mme Montgomery, qui, en effet, est admirablement belle, belle à sculpter, à chanter, à peindre, tant pis pour nous, qui n'avons plus qu'à nous désespérer.

—Ou à nous consoler avec Emilienne Delannoy, Fanny Richard ou Marianne d'Hozier. Les débits de consolation ne manquent pas. C'est comme les débits d'alcool, ça pullule.

—Et, demanda M. de Solis, cette belle Mme Montgomery, c'est?...

—Une admirable et capiteuse créature! répondit Bernière. Américaine, comme toutes les femmes qui fournissent des épithètes de parfumeurs aux chroniques. Et, depuis la saison, mettant Trouville en révolution... en ébullition, si vous voulez!... Il n'y a sur le turf de la beauté—vous voyez que je suis moderniste—de comparable à elle que la très belle miss Arabella Dickson! Ah! qui est incomparable, celle-là!».... A l'heure du bain de miss Arabella, on frète des barques à Deauville pour aller regarder ses bras et lorgner sa nuque. Les voitures font prime à ce moment psychologique-là! C'est très beau, d'ailleurs. Ça mérite d'être vu!

—Et cette Mlle Dickson? demanda encore Solis.

—La fille d'un colonel. Très bel homme. N'ayant pas l'air de badiner. Un Yankee. Un Mohican. Un type. Il paraît qu'il a joué du revolver, à la tête de quelques cow-boys, contre les Indiens.... Comme Buffalo-Bill.... Je l'ai rencontré, l'autre jour, devant les petits chevaux au Casino. On faisait cercle autour du trio Dickson, car il y a une mère. Très belle aussi. Ils sont tous très beaux, ces Dickson. D'ailleurs—et Bernière s'étalait avec une nonchalance affectée dans son tonneau d'osier—toute cette race américaine humilie effroyablement nos décadences. Nous avons l'air d'anémiés, comme dit le docteur, à côté de ces colosses en pierre de taille. Voyez M. Norton!

—Norton? fit M. de Solis.

Le nom, brusquement, lui faisait retourner la tête, et il interrogeait Bernière pour savoir de quel Norton son cousin pouvait bien parler.

—Mais de M. Norton, le richissime Norton, le milliardaire—pour être plus récent, plus actuel.—Richard Hepworth Norton, le banquier, qui a acheté l'hôtel de la duchesse d'Escard au parc Monceau et y a logé pour sept ou huit millions de peintures, sans compter les téléphones!

Richard Norton! Ce nom, évidemment, réveillait chez le marquis tout un monde de souvenirs. Il l'avait autrefois bien connu, ce Norton, à New-York, et il le retrouvait à présent sur cette plage normande, après quelle séparation et quelles traverses!

—Il est ici, Norton?...

—Là-bas, dit Fargeas. Son habitation est cette grande maison normande, une des dernières vers les Roches Noires. On la voit d'ici.

Le marquis regardait non plus vers la mer maintenant, mais du côté de cette longue ligne de constructions diverses, élégantes ou bizarres, qui, comme des yeux avides de lumière et d'air, ouvrent leur fenêtres sur la mer.

—Là-bas.... Voyez-vous?... Un vrai palais, cette villa!... M. Norton y a entassé encore des raretés à profusion.... Ce serait un musée à Paris! A Trouville, c'est une véritable curiosité.... Mais rien n'est assez luxueux et choisi, aux yeux de M. Norton, pour sa femme qu'il adore, et qui est bien, du reste, la créature la plus exquise que je connaisse!

Le docteur ne remarquait point l'expression de vague tristesse qui passait rapidement sur le visage de M. de Solis. Le marquis avait eu, au nom de Mme Norton, un tressaillement léger, une contraction passagère qui n'eût pas évidemment échappé à Fargeas. Mais le médecin, les yeux mi-clos, regardait en ce moment le paysage comme à travers ses cils, pour juger de la qualité de la lumière.

M. de Solis avait d'ailleurs repris bien vite une sorte d'expression indifférente, et il interrogeait le docteur sur Mme Norton, comme l'eût fait un simple curieux des potinières de la plage.

Le docteur connaissait d'autant mieux l'Américaine qu'il la soignait, Mme Norton souffrant d'une maladie qu'on croyait, à New-York, indéterminée—une névrose, la fameuse, l'inévitable névrose moderne—mais que le maître français devinait bien vite: le germe d'une affection cardiaque, une angoisse ressemblant à l'angine de poitrine. Au total, un pseudonyme de la tristesse. La mort de son père, qu'elle adorait, avait atteint profondément la jeune femme, et, pour l'arracher à une sorte de mélancolie constante, à un chagrin qui persistait sous le sourire même de la mondaine, Richard Norton avait amené Mme Norton en France.

—Alors, triste, Mme Norton? demandait M. de Solis.

—Oui. Et résignée!

—Et adorable! ajouta M. de Bernière. Des cheveux étonnants! Châtain clair, couleur bronze, et des yeux!... Tenez, la mer a de ces reflets-là, regardez bien!

—Seulement, dit le docteur Fargeas, cette poétique et délicieuse créature a, dans la traversée, failli payer cher la consultation qu'on venait me demander. Le vent, les rafales, la dépression barométrique, amenaient chez elle comme un arrêt dans le battement du cœur, comme une pause de la vie. Phénomènes fugitifs, du reste, et qui disparaîtront radicalement avec du repos!

Puis, après avoir questionné, il semblait que M. de Solis cherchât à ne plus parler de l'Américaine. Il restait là, le regard accroché à la grande maison normande, là-bas, et il parlait d'autre chose, de ses voyages, de cet Annam ou du Tonkin dont il revenait.

—Mme de Solis a dû être bien heureuse de vous revoir? dit le docteur.

—Ma mère!... Pauvre chère femme! Je me suis presque reproché de l'avoir quittée tant elle a eu de joie à me retrouver! Que je vous sais gré, mon cher docteur, de me l'avoir rendue!

—Rendue! Rendue!... Mon cher marquis, on ne rend pas les malades qui sont confisqués par la mort. Je n'ai eu d'autre mérite que d'avoir donné à la marquise de bons conseils, qu'elle a suivis!... Elle a plus fait pour sa guérison que moi! Quand je vous dis que je doute un peu de la médecine, je ne doute pas de la suggestion qu'imposent les médecins à leurs malades et qui, par l'imagination, suffit très souvent à les guérir. J'ai fait des cures étonnantes en ordonnant, avec de graves froncements de sourcils, des pilules de mica panis. Mica panis! Les malades avalaient cela avec des frissons d'inquiétude et d'espérance. Puis ils se sentaient soulagés. Mica panis! Traduction: boulettes de mie de pain! Ah! le cerveau humain, l'imagination, la chimère!

Et la conversation s'égarait maintenant sur les généralités, la médecine, les nouvelles du matin, l'article de la Vie Parisienne consacré aux épaules et aux costumes de bains de miss Arabella Dickson. C'était M. de Bernière qui parlait et M. de Solis n'écoutait plus. Toute sa pensée était comme emportée vers cette villa qui se dressait, au bout de la plage ensoleillée, dans la lumière, avec ses toits rouges.... Et, tout à coup, presque brusquement, il laissait son cousin et le docteur en tête à tête, leur serrant la main, prétextant une lettre oubliée, une dépêche à jeter au télégraphe, et il s'éloignait, disparaissant par la rue....

Le docteur, regardant sa montre, n'allait point tarder à en faire autant, et Bernière se trouvait seul, dans son tonneau, fumant un cigare, qu'en sa qualité de pessimiste il exigeait délicieux, comme toutes choses, car il citait Schopenhauër et pratiquait Epicure.

Fin observateur, du reste, l'espèce de trouble de M. de Solis ne lui avait pas tout à fait échappé, et il se demandait pourquoi le marquis lui faussait si vivement compagnie. Solis ne lui avait point parlé de cette lettre. Ils devaient monter à cheval ensemble, tout à l'heure. Comment le marquis l'oubliait-il?

Alors, l'insistance de Solis à s'informer de la santé de Mme Norton, l'évident intérêt que prenait le marquis à ce que le docteur lui disait de l'Américaine, donnaient à Bernière de fugitives idées de roman ébauché, d'une intrigue possible.

—Tiens, tiens, tiens! Ce bon Solis!

Mais la pensée même s'envolait, dans le plein air de ce beau jour, avec la petite fumée bleue du cigare.

Et Bernière oublia bien vite son cousin en apercevant, venant de son côté, sans ombrelle, les mains dans les poches et humant le vent de mer avec la volupté d'un être bien portant qui aime à vivre, un homme gros et gras, très rond, très rouge, les cheveux et les favoris grisonnants, qui s'avançait vers lui, sans le voir.

—Tiens, monsieur Montgomery!

C'était bien lui, le mari de la belle Mme Montgomery, l'homme le plus entouré, le plus envié, le plus jalousé de la plage, et portant philosophiquement le poids de la beauté de sa femme.

—Ah! monsieur de Bernière! dit le gros petit homme en souriant. Eh bien! qu'est-ce que vous faites là, Schopenhauër? Vous digérez, je parie! Mais, désenchanté que vous êtes, est-ce que vous ne devriez pas vous laisser mourir d'inanition, si la vie est une corvée?

—Une corvée, oui, mais curieuse! dit Bernière, en jetant son cigare inachevé. Un spectacle souvent assommant, mais un spectacle! Vous êtes bien quelquefois entré dans un théâtre où l'on joue une mauvaise pièce?...

—Souvent, dit l'Américain, avec un grain d'accent saxon.

Il s'était assis près de Bernière, sur une chaise dont les pieds s'enfonçaient dans le sable.

—Elle dure, cette pièce ennuyeuse, et l'on voudrait s'en aller! Mais on reste, fit M. de Bernière.... On reste, on ne sait pas pourquoi.... Parce qu'on y est, parce que, pour sortir, on ne veut déranger personne.... Voilà la vie, mon cher monsieur Montgomery!

—Oh! il y a bien quelques petits agréments autour! Vous avez, du reste, raison, rien n'est assommant comme une comédie maussade. On nous en a joué une hier au Casino!... Terrible! Et quels acteurs! Il y avait là une comédienne qu'on nous donnait pour un premier prix du Conservatoire!... En quelle année, bon Dieu?...

—Peut-être du temps de Talma!

—Et je suis resté... à cause de ma femme, qui ne veut jamais s'en aller, qui veut toujours tout voir, qui n'est pas pessimiste, elle! Ah! non, par exemple! Tout l'amuse! Tout, même moi!

—Ah! bah?... fit Bernière.

—Merci! dit rapidement l'Américain.

M. de Bernière essayait de corriger son Ah! bah?

—Je voulais dire....

—Oh! n'expliquez pas! fit Montgomery avec un flegme aimable.... Cela vous étonne? Cela m'étonne moi-même d'être le mari de la plus jolie femme de la colonie américaine. Une beauté... professionnelle!

—Oui, professional beauty! J'ai retenu de l'anglais de mon professeur tout ce qui est devenu parisien. Mais, ajouta le jeune homme, il ne faut pas traduire!

M. Montgomery sourit, acceptant la plaisanterie du boulevardier:

—Je comprends... oui.... Qui fait profession de beauté.... A Paris, on s'y tromperait!

Il ajouta, froidement, dans son petit sourire singulier:

—Mais on ne s'y tromperait pas longtemps. Très aimable, Mme Montgomery... très aimable... hors de chez elle! L'autre jour, Papillonne... oui, Papillonne, du Figaro, a eu l'idée de raconter l'histoire de notre mariage.... Très poétique, cette histoire!

—Vraiment?... fit M. de Bernière.

Montgomery s'inclina dans un léger salut.

—Merci encore!

Puis, comme le jeune homme, évidemment, voulait tenter encore de rattraper son exclamation envolée:

—Oh! n'expliquez pas! répéta l'Américain. Divorcée d'avec un premier mari.

—Mme Montgomery?

—Oui. Vous n'avez donc pas lu Papillonne?.... Je suis son second!... Éprise de moi à cause de... mon Dieu! à cause de mon nom.

—C'est juste! Montgomery! dit M. de Bernière, en faisant sonner le nom historique.

Mais Montgomery l'interrompit encore:

—Oh! n'insistez pas!... Il y a deux m en français! Montgommery! Un seul à mon nom! C'est ce qui ennuie un peu Mme Montgomery.

—Vous pouvez vous en refaire mettre un.... Un m et un de....

—J'y ai songé. Mais ça se verrait....

—Oh! dit le jeune homme en riant, ça se voit tous les jours!

—Norton se moquerait de moi!

—Ah! oui, M. Norton!... Je regrette que mon cousin Solis ne soit plus là pour parler de M. Norton. Il y a longtemps que l'on n'a parlé de M. Norton.

—Vous le connaissez, M. Norton? dit Montgomery.

—Très peu! Comme on connaît les étrangers à Paris!

—Je vous ai vu chez lui, à la dernière soirée qu'il a donnée au Parc Monceau!

—C'était la première fois que j'y allais. Superbe, l'inauguration de son hôtel!... Un luxe et un goût! La serre surtout! Étonnante, la serre!... Un bijou parisien vu à la lumière Edison!... Seulement on n'y parle pas assez français. J'y ai vu des Turcs, des Persans, des Américains—mais des Parisiens, j'en cherchais!...—Le plus Parisien, c'était encore un Japonais... ou un Javanais, je ne sais pas au juste.... Ah ça! mais, cher monsieur Montgomery, il y a un autre Norton, qui vient d'acheter un Meissonier de huit cent mille francs à Philadelphie!

—C'est le faux Norton!

—Comment, le faux Norton?

—Oui... comme je suis un Montgomery avec deux m!... Le vrai Norton, c'est mon Norton à moi, Richard Hepworth Norton... le propriétaire des mines de cuivre les plus fameuses et le rival des plus hardis entrepreneurs pour la construction des chemins de fer, Norton le Riche, comme on l'appelle pour le différencier de Norton le Pauvre, qui n'a que vingt millions....

—Oh! le malheureux!

—.... De rente! ajouta Montgomery froidement.

—Alors, dit Bernière, Richard Norton!

—Oh! Richard Norton! Richissime, lui!

—C'est juste! fit le Parisien. Riche est maintenant un minimum. Pour avoir le strict nécessaire, il faut être....

—Richissime!... Parfaitement. C'est notre monde américain qui a inventé ces superlatifs. Et en route pour l'énorme, l'excessif, le gigantesque!... Nous ne pouvons vivre, cher monsieur, comme votre vieille Europe, sur une motte de terre usée et avec les quatre sous qui suffisaient autrefois à nos pères!... Qui n'est pas trop riche maintenant ne l'est pas assez! Qui n'a pas d'indigestion n'a pas dîné! Qui n'est pas fou d'amour n'a pas aimé!

—Je comprends... dit Bernière, en ouvrant son ombrelle... vous ne voulez pas vivre comme des épiciers.

L'Américain hocha la tête avec un petit air railleur:

—Oh! cher monsieur, prenez garde, prenez garde! Avec un Américain, il ne faut jamais railler l'état qui semble le plus ridicule pour vos préjugés français, parce que l'ambassadeur ou le président des Etats-Unis peut précisément l'avoir exercé.... L'homme qui vous parle a fait sa fortune dans un comptoir d'épicerie.

—Un Montgomery?

—Oui. Ma femme voudrait bien l'oublier. Mais je ne rougis pas du tout, moi, de m'en souvenir!...

—Et vous avez bien raison!... Cependant, votre associé, M. Norton, ce n'est pas avec des... pruneaux qu'il a gagné cette maison normande, les collections qu'il y loge et son hôtel de Paris, l'étonnement des invités, le joyau du parc Monceau?

—C'est peut-être avec des pruneaux qu'il a gagné tout cela! Je ne le lui ai pas demandé, répondit froidement Montgomery. Du reste, nous ne demandons jamais d'où vient une grande fortune et une jolie femme. Nous saluons l'une et nous respectons l'autre.

—C'est la femme que vous respectez? demanda en riant M. de Bernière qui s'était levé, trouvant décidément le soleil trop chaud.

—Oh! les deux! dit l'Américain. Les deux!

—Même lorsqu'il s'agit de miss Dickson?...

—C'est que tout le monde en parle!... Ah! la jolie créature! Elle serait capable de rendre à Deauville son ancienne splendeur. C'est vrai: Trouville d'un côté, miss Dickson de l'autre, je parie pour miss Dickson. Superbe, miss Dickson! L'autre jour, à cheval, sur la plage, elle était à peindre! Un portrait de Carolus équestre!

—A propos de portrait, monsieur de Bernière, demanda l'Américain, pour le prochain Salon, avez-vous un peintre à me recommander, vous qui êtes un raffiné.... Mais un peintre de choix et qui réussirait Mme Montgomery?

—Qui réussirait Mme Montgomery? répéta Bernière.

Et à travers son monocle, il regardait le petit gros homme, tout enchanté de sa question; il le regardait avec un léger, très léger sourire narquois: ces maris!

—Qui réussirait Mme Montgomery? Mais, cher monsieur, vous avez justement un de vos compatriotes, un peintre américain très à la mode, tout à fait à la mode, depuis son fameux portrait de femme dans le goût de Whistler... l'auteur de la Femme en noir.... Edward Harrisson!

Le calme visage, un peu paterne, de Montgomery, s'était glacé brusquement.

—Harrisson, dit-il. Impossible!

—Pourquoi?

—C'est le premier mari de ma femme!

—Ah bah? fit M. de Bernière.

Il avait envie d'ajouter: «Raison de plus, il la connaît mieux.»

Mais cette riposte de sceptique lui resta sur les lèvres.

Il s'étonna seulement que la belle Mme Montgomery n'eût pas eu le bon goût de commencer par choisir le mari actuel et ne fût pas arrivée à M. Montgomery par le plus court chemin. Mais, après tout, une femme a le droit de se tromper!

—Le divorce est fait pour cela, dit Montgomery froidement. Le mariage, sans le divorce, c'est une geôle.

—Et avec le divorce, c'est la geôle tempérée par l'évasion!

—Pas autre chose!

—Eh bien, cher monsieur, je félicite Mme Montgomery de s'être évadée, et je vous félicite d'avoir profité de l'évasion! Venez-vous faire un tour aux petits chevaux?

—Volontiers. Cela m'amuse de regarder jouer.

—Et le jeu?...

—Oh! dit l'Américain, je ne joue jamais, jamais! L'argent perdu au jeu, c'est comme le pain jeté: un vol fait à ceux qui n'en ont pas!

Bernière se demandait, en écoutant Montgomery, si l'Américain n'émettait point son axiome pour produire un effet, et par une pose quelconque. Non, point du tout, le travailleur enrichi était de bonne foi, n'estimant que l'emploi utile de l'argent vaillamment gagné.

Et tout en allant doucement vers le Casino, en suivant les planches, sous un soleil qui, là-bas, faisait étinceler la mer, le jeune homme continuait sa causerie et questionnait encore.

—Notez que je ne suis pas avare! disait Montgomery. Je conçois qu'on jette les louis par les fenêtres, mais qu'on se les fasse râcler par le râteau d'un croupier, je trouve cela absurde!

—Bah! le jeu est une sensation comme une autre, fit Bernière. Et il y en a si peu, si peu!

—Vous trouvez?... Vous êtes bien heureux!...

—Pas du tout; je m'ennuie considérablement.

—Mariez-vous.

—A quoi bon?

—Mais dame! fit l'Américain. Ne fût-ce que pour avoir des enfants!

—Peuh!... La vie est un si petit cadeau à leur faire!... Et puis on est sûr d'avoir une femme, on n'est pas certain d'avoir des enfants. Vous n'en avez pas!

—Pardon, dit en riant M. Montgomery, j'ai une femme et qui est mon enfant gâtée!

—Nous ne nous comprenons point, cher monsieur, dit Bernière, au seuil du Casino. Vous êtes un homme d'action, moi un homme de doute....

—Mieux que ça, je crois: un déliquescent!

—Si vous voulez. Nous sommes tous un peu ainsi, en cette fin de dix-neuvième!

—Tous?

—Tous ceux qui pensent!

—Qui ne pensent qu'à eux!...

—Cher monsieur Montgomery, je voudrais bien savoir où sont les gens qui songent spécialement aux autres! Vous me citerez saint Vincent de Paul: il est mort!

—Mais, est-ce que vous n'êtes pas un peu parent de M. de Solis?

—Je suis son cousin!

—Est-ce qu'il pensait même à lui, en allant au Tonkin faire des observations sur le climat de ce diable de pays?

—Non.

—Est-ce qu'il se piquait d'être un décadent?

—Non. Mais vous me parlez d'une exception. C'est une exception, mon cousin, un héros. Oui, ma parole! Elles confirment les règles, les exceptions!

—Eh! cher monsieur, l'ambition de tout homme qui n'est pas un imbécile, c'est d'être une exception!... Ah! si j'étais jeune et si j'étais Français!...

—Eh bien?

—Eh bien!... Rien!... Les affaires de votre pays ne me regardent pas. Allons voir les petits chevaux!... Passez!... Passez donc, cher monsieur!

—Non pas, je vous prie. Après vous!

—Après vous!

—Eh bien, dit Bernière en prenant le bras de l'Américain, mon cher monsieur Montgomery, passons ensemble!


II

—Faites remettre ma carte; si M. Norton est chez lui, il me recevra!

Le valet à qui s'adressait cet ordre, donné d'un ton ferme où, sous une politesse douce, se faisait sentir l'habitude du commandement, regarda l'homme qui lui parlait. Un jeune homme, ou plutôt un homme jeune, brun, mince, la barbe entière, taillée en pointe, la redingote serrée à la taille: quelque officier en tenue bourgeoise et sans décoration à la boutonnière.

Les valets, dans la villa normande de M. Richard Norton, habitués à une marée de solliciteurs arrivant là, même à Trouville, au seuil de la maison de l'Américain avec une vitesse et un fracas de mascaret, ne voyaient que rarement dans l'antichambre des figures françaises, et dans la réponse que fit au jeune homme le domestique après avoir déposé sur un plateau d'argent la carte donnée, il y avait une nuance toute particulière de respect.

—Si monsieur le marquis veut se donner la peine d'attendre!

Et le valet, qui venait de jeter un leste coup d'œil sur la carte et d'y lire un nom: Marquis de Solis, ouvrait cérémonieusement la porte d'un petit salon du rez-de-chaussée donnant sur le vestibule et y introduisait le marquis.

M. de Solis s'assit, et très étonné de trouver un tel cérémonial dans cette façon de chalet luxueux, regarda autour de lui les tableaux accrochés dans ce petit salon meublé comme un Trianon, blanc et or. Les maîtres illustres y étaient représentés par quelque toile, une aquarelle ou un morceau de choix. Mais ce n'était évidemment là que de petits échantillons de la collection de Richard Norton, dont la galerie, à New-York comme à Paris, était célèbre.

Le marquis entendait en même temps le valet appeler quelqu'un, dans un cornet acoustique, du bas de l'escalier, pour savoir si M. Norton, dont le cabinet de travail se trouvait évidemment au premier ou au second étage, sur la mer, était visible.

M. de Solis avait, un moment, hésité à se présenter chez Norton, à remuer tout à coup un passé qui lui était cher. Il l'aimait, ce Norton, pour l'avoir connu là-bas, au Nouveau Monde, où M. de Solis était allé étudier les vignes américaines, voulant essayer de défendre ce qui pouvait être sauvé encore de la fortune de la marquise, sa mère. Libre, célibataire, voyageur par goût et, depuis quelques années, par une sorte de besoin physique et moral, comme s'il avait eu à secouer dans la fièvre des déplacements, quelque obsession lassante, M. de Solis avait trouvé peu d'hommes qui lui fussent plus sympathiques et qui, pour tout dire, fussent, comme l'Américain, des hommes.

Et, par une ironique destinée, dans cet homme respecté, dans cet ami dont le marquis emportait le souvenir à travers la vie, le hasard avait voulu que Solis dût rencontrer l'être insolemment heureux, né précisément pour lui prendre, sans le savoir, pour lui arracher la femme aimée. Tout un roman inachevé, volontairement inachevé, dans le déchirement du sacrifice, dans un monde de rêves finis, chassés, se dressait là, tout à coup, pour Solis, lorsque le docteur lui avait annoncé la présence, à Trouville, de Richard Norton et de celle qui s'appelait mistress Norton.

Mme Norton! Elle portait un autre nom, lorsqu'il l'avait rencontrée, il y a quatre années déjà, à New-York, chez M. Harley, son père, et lorsque, dans les causeries de jeune homme à jeune fille, dans les confidences irréfléchies, plus intimes chaque jour, il s'était laissé aller à avouer presque à cette Sylvia—Sylvia! l'écho de ce nom était ce qui lui restait de ce passé!—tout un amour grandissant, le seul amour vrai qu'il eût éprouvé de sa vie. Et elle-même, cette Sylvia, ne semblait-elle pas l'aimer? Ne le lui disait-elle point, dans la douceur du regard, dans la pression plus lente du shake-hands, dans les paroles mêmes tombées de cette bouche d'enfant rieuse et pourtant grave aussi? Comme il l'avait aimée, dans sa fierté, dans ce calme un peu hautain qu'elle avait, dans ces yeux, clairs comme une vague traversée du soleil, qu'elle fixait sur lui comme pour lire en lui et qui, sous les sourcils, d'un blond chaud, les cheveux fauves, le front pensif, luisaient avec une acuité étrange! Il était résolu à en faire sa femme, si elle consentait et si M. Harley, le banquier, voulait donner sa fille à un Français! De Sylvia, Georges de Solis était sûr. Il n'avait qu'à parler, il allait parler, et voilà qu'une dépêche alarmée, pressante, de Mme de Solis, rappelait tout à coup le marquis en France. Il fallait que le fils revînt pour disputer à l'acharnement féroce des créanciers la fortune des Solis.

Alors, le marquis rentrait au pays, luttait, arrachait aux griffes d'âpres coquins ce que son père, affolé de spéculations malheureuses, pouvait encore avoir laissé. Mais, devant les débris de cette fortune, suffisante pour sa mère et pour lui, insuffisante pour la fille du banquier Harley, le marquis n'osait plus laisser échapper la demande et l'aveu qui lui brûlaient les lèvres. Il attendait, il comptait sur quelque hasard heureux, et le temps passait, et, là-bas, Sylvia oubliait, sans doute, se croyant oubliée, et, le jour où Solis apprenait que miss Harley devenait la femme d'un autre, il partait, courant le monde, pour échapper à sa propre pensée, à sa souffrance, comme une bête blessée qui fuit, espérant secouer, en courant, la douleur de la blessure.

Mais on ne secoue que les gouttes de sang en ces fuites éperdues. Le marquis avait promené sa tristesse et harassé sa curiosité à travers ces voyages, missions de savant ou séjours qu'il s'imposait à lui-même dans l'Extrême-Orient, il avait usé son temps, sa vie, mais rien en lui, rien n'était cicatrisé! L'oubli n'était pas venu, et lorsque le docteur avait parlé de Norton, un serrement de cœur rendait le marquis tout pâle.

Car il avait fallu, pour que la perte de cette Sylvia fût plus complète, il avait fallu que l'homme qui avait fait d'elle sa femme fût précisément, par une ironie mauvaise, un être qu'il avait aimé profondément, un de ceux qui se donnent et à qui on se donne dès le premier regard, dans la première poignée de main.

Solis ne se rappelait pas que Norton lui eût jamais parlé de miss Harley. Et pourtant, liés intimement l'un à l'autre, ces deux hommes avaient échangé bien des confidences, autrefois. Solis, recommandé à Richard Norton par le représentant des Etats-Unis à Paris, ancien compagnon de Norton, avait été l'hôte de Richard dans des établissements miniers que le Français voulait étudier, et leurs relations, nées du hasard, s'étaient—comme le fer s'aciérise au feu—changée en amitié dévouée, complète, dans l'épreuve du péril.

Les sympathies vraies ne s'expliquent point, du reste. S'ils se fussent vus pour la première fois dans un salon, ils se fussent aimés en supposant qu'ils eussent pu causer, en toute liberté de cœur, comme, là-bas, dans le tête à tête des journées longues où Norton expliquait et Solis écoutait. Et le marquis s'en souvenait fort bien! Jamais Norton n'avait laissé deviner qu'il connaissait miss Harley. Il ne la connaissait peut-être pas alors! Il l'avait rencontrée depuis, il s'en était épris, il avait demandé sa main....

Georges saurait les détails de tout cela, dès sa première causerie avec Norton. Il avait comme une hâte fiévreuse à le revoir.

Le revoir?... Ou la revoir!

Il n'osait même pas se poser la question à lui-même. Mais, avec cette faculté presque cruelle d'analyse intime qu'ont certaines âmes, il sentait qu'il entrait plus de joie dans son envie de retrouver Norton et plus de terreur dans son esprit de revoir Sylvia....

Il avait d'ailleurs fait, sans presque réfléchir—machinalement, comme d'instinct—le chemin qui conduisait à la villa Norton, et il se trouvait devant la porte, prêt à sonner—bien mieux, ayant sonné—et se demandant encore s'il ne ferait pas mieux de prendre le train de Paris et de quitter Trouville sans avoir revu cet homme qu'il aimait et cette femme qu'il avait timidement, silencieusement adorée....

Il hésitait encore presque, dans ce salon d'attente où on l'avait introduit, il regrettait d'être venu, il se disait qu'il eût mieux valu, pour lui-même et pour elle, n'avoir jamais retrouvé ce passé.

Un coup de sifflet traversa l'antichambre comme quelque commandement à bord d'un navire, et le valet rentra, priant «monsieur le marquis» de le suivre.

Solis, précédé par le domestique, monta un escalier à rampe de bois sculpté où des faïences de prix étaient accrochées, les couleurs des vieux Rouen répondant aux vieux reflets mordorés des plats mezzo-arabes;—et au second étage de la villa, aussi luxueuse qu'un hôtel des Champs-Elysées, Georges de Solis se trouva devant un laquais qui, cérémonieusement, lui ouvrit la porte d'un vaste cabinet de travail, donnant par un large window sur la mer:—une porte au seuil de laquelle le jeune homme se trouva en face d'un grand gaillard barbu et souriant, la voix forte et la large main tendue, et qui, joyeusement, lui cria avec un accent yankee assez prononcé:

—Ah! la bonne aubaine!

Et la voix de Norton sonnait claire comme une fanfare.

—Embrassez-moi donc, et asseyez-vous, cher! Et quel bon vent vous amène?

Les deux hommes s'entre-regardèrent un moment avec cette curiosité instinctive de gens qui, en s'interrogeant ainsi des yeux, sautent par-dessus les années passées, et Georges de Solis retrouvait, avec un plaisir vrai, tout autre pensée disparue pour une minute, son ami Norton tel qu'il l'avait quitté, bâti à chaux et à sable, la carrure large avec des épaules de cariatide et des poignets de lutteur. Le front volontaire, où l'ossature sous la peau semblait de pierre, s'encadrait d'une chevelure rousse un peu grisonnante aux tempes et les lèvres rasées énergiques, franches, la longue barbe au menton, les oreilles écartées du visage, la tenue même un peu puritaine—une redingote longue, boutonnée sur ce grand torse solide—rien, chez l'Américain, n'avait changé, subi d'atteintes; et, à son tour, Norton, de ses yeux gris enfoncés dans des sourcils hérissés en broussailles, interrogeait le visage du marquis et disait gaiement:

—Vous êtes toujours le même!

—Oh! oh!... j'ai plus de bistre à la peau et moins de cheveux sur la tête! Les voyages....

—Et d'où venez-vous?

—D'un peu partout. Du diable!

—J'étais allé chez vous dès mon arrivée à Paris! Personne. Votre mère en province. Vous....

—En Indo-Chine. Mais aujourd'hui, ma mère que j'avais retrouvée à Solis à mon retour, et moi, nous avons quitté les Landes et je viens essayer de donner un peu de santé et un bain d'air à ma chère bien-aimée. J'aurais pu aller à Biarritz, qui est plus près de Dax, mais à Paris, où il y a toujours plus d'occasions de vente ou d'achat, j'essaierai de vendre, après cette saison d'eaux, une de nos propriétés, qui ne rapporte plus ce qu'elle coûte. Et mon projet est ensuite d'aller m'enterrer à Solis, avec ma mère.

—Vous me ferez l'honneur de me présenter à elle, dit Norton.

—Avec joie! Elle vous adore, vous savez!... Oh! elle m'a fait cent fois raconter comment vous m'avez si joliment empêché d'être rôti tout vif, le jour de cet incendie, dans votre mine de pétrole. Ce que j'ai pensé souvent à notre aventure!... Nous sommes sortis de là, je vous vois encore quand j'ai repris à peu près connaissance, moi à demi asphyxié, vous la barbe grillée et les cheveux rasés par le feu!

—Vous voyez qu'ils ont repoussé, fit Norton en riant. Et ne parlez pas de cela surtout, mon cher Georges. S'il y a quelqu'un qui, ce jour-là, ait, comme on dit dans les romans, sauvé l'autre, c'est vous! Parfaitement, c'est vous! Je vous ai tiré du brasier où un faux pas vous avait fait tomber, mais vous n'y étiez, mon cher, venu que pour m'en arracher, moi, et sans votre intervention j'étais parfaitement assommé par les poutres.... Oh! tout net! Et réduit à l'état de charbon par-dessus le marché! Si vous racontez de cette façon-là vos voyages à Mme de Solis, elle n'en doit savoir que la moitié. C'est trop de modestie et il est temps que j'arrive pour faire connaître la vérité!

—Eh bien! soit! fit le marquis en souriant. Nous nous sommes rendu mutuellement le service de nous conserver la vie, si c'est un service! Ex æquo! D'ailleurs, c'est déjà vieux tout cela! Cinq ans! Et, vous savez, Norton, je vous dirai avec plus de vérité ce que vous me disiez tout à l'heure: Vous n'avez pas changé.... Si!... Vous avez rajeuni!

—Quand on a dépassé la quarantaine, c'est ce qu'on a de plus spirituel à faire! Et puis, il faut bien rajeunir!... Oh! je ne suis plus l'espèce de trappeur que vous avez connu, vivant presque d'une vie de manœuvre, au milieu de ses ouvriers, là-bas.... Je me suis—comment diriez-vous?—adouci, féminisé, pour plaire à la chère femme que j'ai épousée....

Richard Norton avait mis dans ce peu de mots un instinctif attendrissement, et Solis, très ému, maître de lui-même pourtant et essayant de paraître, non pas indifférent—intéressé au contraire, mais comme un ami au bonheur d'un ami—Solis devinait que cet homme éprouvait une sorte de besoin violent:—parler de l'adorée....

—C'est vrai, vous êtes marié! dit le marquis.

—Et à la meilleure des créatures! Ah! que je regrette que mistress Norton soit sortie!... Elle sera si heureuse de vous revoir!

—Ah! fit le jeune homme. Vraiment?... Mme Norton me fait l'honneur de se souvenir de moi?

—De vous, cher? Mais nous parlons souvent de vous. Très souvent!

Solis cherchait un compliment, un remerciement. Il ne trouvait pas. Chose étrange, ce que lui disait là Norton, au lieu de lui être agréable, lui amenait une souffrance. Elle parlait de lui! Lui, au contraire, gardait son nom en sa mémoire, précieusement, comme en un sanctuaire. Il pensait, repensait à elle et n'en parlait à personne! Elle parlait de lui, indifférente, consolée, heureuse! Et ce souvenir que lui gardait Sylvia le torturait plus que le silence même et que l'oubli!

—C'est la plus charmante des femmes, reprit Norton. Un peu souffrante.

—Ah? dit M. de Solis.

—Oui, c'est pour sa santé que je me suis décidé à me fixer à Paris.... Le docteur Fargeas fait des miracles lorsqu'il s'agit des maladies de nerfs.... Et c'est de cela que souffre Sylvia! Oui, elle a hérité de sa mère, fille d'un Virginien, grand chasseur et surtout grand mangeur et grand buveur, que la goutte avait tué, un fond de tempérament arthritique. Et, si l'hérédité maternelle se fût bornée là, tout eût été pour le mieux; mais elle lui a communiqué cette impressionnabilité extrême, maladive. Le climat de New-York, avec ses alternatives de chaleur torride et de froid glacial, ne lui valait rien. Un ou deux étés dans la Floride ne suffisaient pas à la remettre en bon état. Et puis, encore une fois, je ne crois qu'à Fargeas, j'ai pour Sylvia la superstition de Fargeas!

Instinctivement, Georges de Solis ferma les yeux rapidement; ce nom de Sylvia entendu là, prononcé tout haut, pour la première fois depuis des années, lui causait une impression singulière. Il le saluait de la paupière comme un soldat salue de la tête la première balle.

Norton, lui, continuait ses confidences, parlant de Sylvia avec l'effusion débordante de l'homme qui aime—puis il s'interrompit, disant avec une émotion profonde:

—Voyez ce que c'est que l'amitié! Il n'y a pas cinq minutes que vous êtes là, mon cher Solis, et je vous dis, à vous, tout naturellement, ce que je ne dirais à personne, ce que je ne m'avoue que vaguement à moi-même.... Ne parlons plus de cela! Parlons de vous!...

Ils étaient assis en face l'un de l'autre, devant le window, à deux pas d'une table où, sous des presse-papiers, des dépêches, des lettres, des brochures s'entassaient, méthodiquement classées, annotées, réunies par des épingles.

—Un cigare?... dit Norton.

—Merci, vous savez bien que je ne fume pas!

—C'est juste. Eh bien, depuis si longtemps, qu'êtes-vous devenu, cher ami?

Solis hocha la tête:

—Ce que je suis devenu! Rien! J'ai voyagé pour me désennuyer, allant en Annam comme j'étais allé aux Etats-Unis, comme j'aurais flâné sur le boulevard.

—Avec plus de profit pour la science pourtant! J'ai lu dans la Revue un travail, sur la colonisation de l'Extrême-Orient, qui me paraît assez pratique!

—Et, pour l'écrire, il était inutile d'aller si loin. C'est peut-être à Paris qu'on apprend le plus de choses, même sur les pays lointains!... J'ai trouvé au Club des amis qui, sur ce que j'avais vu au Tonkin, en savaient, je vous jure, autant que moi. Le télégraphe leur apprenait en dix lignes et en deux minutes ce que je mettais deux mois à découvrir.... Et puis, le voyage, le voyage! C'est très joli quand on n'emporte pas un peu d'ennui... des souvenirs... avec ses bagages!

—Des souvenirs.... Votre mère?

—Ah! la chère sainte! fit M. de Solis. Son souvenir à elle m'eût rendu le courage! Mais il y en avait d'autres!... Oubliés, ceux-là, d'ailleurs, j'espère; oui, perdus en route, laissés en chemin, avec ma poudre brûlée et mes cartouches vides! Je suis venu avec la résolution formelle d'en finir avec les aventures et de vieillir, auprès de ma cheminée, heureux, comme vous... marié, comme vous!

—Heureux! fit Richard en hochant la tête.

—Voyons!—Et le marquis essayait de sourire après s'être contraint à chasser les souvenirs qui lui montaient au cœur.—Voyons, Norton, connaîtriez-vous une jeune fille qui voulût d'un brave garçon un peu attristé, mais point maussade, désillusionné sur bien des points, mais pas à la mode, peu pessimiste—mon cousin Bernière se charge de cette spécialité-là—et gardant encore assez de foi, de passion, pour commettre, au besoin, quelque folie et même pour se résigner à la sagesse? Ma mère tient à ne pas me voir devenir vieux garçon! Marions-nous donc! Et, après tout, le voyage au coin du feu est le seul que je n'aie jamais fait! Aussi bien, c'est résolu! J'ai un peu peur du mariage, comme on a peur que l'eau ne soit pas trop froide au premier bain.... Mais je suis décidé à me jeter à la nage! Avez-vous quelqu'un pour m'apprendre à nager, Norton?

L'Américain n'avait pas quitté des yeux le marquis, tandis que M. de Solis parlait, laissant sous cette gaieté factice deviner quelque ironie douloureuse, une souffrance, le parti-pris d'un homme qui a soif de nouveau parce qu'il a soif d'oubli.

—Alors, se marier, c'est, pour vous, se jeter à l'eau? Eh bien! mais c'est galant pour votre professeur de natation! dit Norton. Je ne connais personne digne de vous... sérieusement.... Si je voyais une jeune fille remarquable parmi nos Américaines....

—Non! oh! pas une Américaine! dit vivement Solis.

—Et pourquoi?

—Je n'épouserai jamais une Américaine!

—Pourquoi...?

—Parce que j'estime qu'il y a assez de froissements possibles, dans le mariage, avec la différence des caractères sans y ajouter la différence des races!

Le marquis était presque grave et si sérieux que Richard Norton ne put s'empêcher de sourire:

—Si mes compatriotes vous entendaient, elles seraient capables de vous arracher les yeux! Elles sont jolies, pourtant, les Américaines, et exquises, et sérieuses, et dévouées sous leurs airs excentriques!

—Je le sais bien! fit Solis.

—D'ailleurs, puisque vous voulez vous marier, pour vous marier, presque au hasard, je ne comprends pas, je l'avoue, qu'on traite une affaire aussi grave comme une loterie!

—Du moment que c'est une affaire! dit le marquis, gardant toujours son pli de lèvres agressif.

Les yeux gris de Norton ne le quittaient point, comme si l'Américain eût voulu deviner le secret de cette tristesse qui n'existait pas autrefois dans l'esprit de Solis.

—Une affaire! Une affaire! Je suis bien certain, pourtant, mon cher Georges, que la dot vous est indifférente.

—Absolument.

—D'autant plus, qu'en Amérique, la dot n'existe pas, ce qui enlève au mariage je ne sais quelle odeur d'argent, qu'il garde un peu beaucoup dans votre France.... Vous avouerez que, pour un peuple de négociants, ce dédain des bank-notes ne manque pas d'une certaine tournure.

Solis était, un moment, demeuré sans répondre, regardant sur la cheminée une étrange pendule, dont le balancier était un pilon d'acier.

—Je ne songe pas du tout, fit-il, l'œil toujours fixé sur ce balancier, mais pas du tout, à critiquer vos mœurs ou vos jeunes filles, en vous disant que je n'épouserai point une Américaine... pas plus que je n'entends parler d'un marché, quand je prononce ce vilain mot: «Une affaire.» Je dis seulement que, lorsqu'on n'a pas épousé celle qu'on devait aimer, il faut peut-être laisser au hasard le soin de nous faire aimer celle qu'on épousera!

—Ah! par exemple! Voilà une jolie théorie! dit Norton, riant un peu.

—Ce n'est pas une théorie, c'est une des mille nécessités où nous réduit la vie actuelle, telle qu'elle est faite!... Vous avez—vous—et le marquis parlait lentement, risquait ses paroles une à une, comme un homme marcherait avec précaution, pas à pas, sur quelque étang gelé—vous avez la chance, sans nul doute, Norton, d'avoir fait un mariage d'amour....

Il affectait de regarder la mer, au loin, par le window entr'ouvert, mais ses yeux épiaient le visage de Norton.

—J'adorais la jeune fille à qui j'ai demandé sa main! répondit l'Américain, très gravement.

Solis riposta, la voix haute:

—Moi, j'ai adoré une femme exquise, à qui je n'ai pas osé dire que je l'aimais!

—Je vous répéterai encore: Pourquoi?

—Vous étiez riche, fort riche, et vous pouviez offrir, avec votre fortune, votre nom à qui vous vouliez.

—Sans doute....

—Moi, dit M. de Solis, j'étais assez pauvre, comparativement à cette jeune fille, et je ne pouvais pas, je n'osais pas lui dire de partager une existence qui lui eût semblé mesquine, comparée à celle qu'elle avait, jusque-là, menée chez son père. Et mon amour me criait de parler, et mon orgueil m'ordonnait de me taire.

—Il est dommage que cette jeune fille n'eût pas été une Yankee, comme vous dites. Vous auriez été plus à l'aise. Je sais une jeune fille dont le père a cinq cent mille dollars de rente et qui a épousé un pasteur de Tennessee, lequel a sa Bible pour toute fortune. Elle est très heureuse. Bah! mon cher Georges, une femme console d'une femme! Il y a un proverbe espagnol qui dit: «La tache de sang de la mûre, une autre mûre l'efface!» Vous en verrez chez moi, au parc Monceau, des Américaines, brunes, blondes, rousses, et de délicieuses, et de capiteuses, et de charmantes, et c'est peut-être—en dépit de vos restrictions sur la race—l'une d'elles qui effacera l'image de votre compatriote.

—Peut-être! répondit M. de Solis.

Puis, regardant toujours cette pendule où l'œuvre d'art se faisait machine, il ajouta:

—Je ne crois pas!

L'Américain haussa les épaules.

—Parbleu! On ne croit jamais ces choses-là jusqu'au jour où l'on s'aperçoit que ce qu'il y a de plus rapide après l'oubli des vivants disparus, c'est l'oubli des sentiments qu'on croyait éternels.... Et c'est bien naturel.... Mais, mon cher Georges, si l'on passait sa vie à ne se consoler de rien, on ne vivrait pas!... Et il faut vivre!... En avant, toujours en avant! C'est notre devise nationale.... Et c'est ma devise particulière.... Je ne passe point ma vie à m'attarder aux fantômes du sentiment.

M. de Solis regardait autour de lui pendant que Norton lui parlait, et il éprouvait, à se trouver là, à Trouville, dans le cabinet de l'Américain, presque pareil à un office de New-York, la sensation d'un voyage, une sorte d'impression d'exotisme. Jusqu'en cette maison du bord de la mer, Norton avait apporté sa marque particulière et l'estampille de ses goûts personnels. Ce cabinet de villa normande avait en effet un caractère spécial. Au milieu du luxe de cette construction fantaisiste, de ces bibelots qui rappelaient à Trouville l'hôtel de la rue Rembrandt, cette pièce d'aspect sévère—égayée seulement par la trouée de la mer, de la lumière, par le window—ce grand cabinet ressemblait à la vaste cellule d'un laborieux. Des tableaux, mais peu nombreux, et à côté d'un Cavalier, de Velazquez, argenté comme une vieille orfèvrerie, une aquarelle représentant, sur une mer déplorablement bleue, un yacht portant le nom de Mme Norton: Sylvia; le cadre de cette marine, signée d'un artiste américain, touchant presque un paysage où, à l'ombre de pins gigantesques—quelques-uns entamés, couchés à terre et déjà débités—une petite maison de pionniers laissait envoler sa fumée douce comme un soupir d'idylle. La maison, l'humble maison de Norton le père. Le logis où, tant de fois, le soir, sous la lampe à pétrole, le vieux Norton avait lu la Bible à ses cinq enfants, groupés autour de la table où brillait encore la cognée du défricheur de bois! Un tableau que Richard transportait partout où il allait, accrochait au-dessus de sa tête, comme un Russe l'icône sainte dans son isba.

Toute la vie de Norton tenait en ces deux images. La maisonnette de bois, c'était la famille, le vieux couché maintenant sous le marbre d'un monument de pierre portant ce nom, glorieux comme celui d'un fondateur de dynastie; Abraham Norton. C'était le père, la mère au bon sourire, les sœurs, mariées maintenant, et les deux frères, tous deux tués pendant la guerre de sécession, sous le drapeau étoilé. Le yacht, c'était la vie présente, l'amour profond d'une existence, l'unique amour, la récompense de toute une vie laborieuse, la femme adorée, la chère Sylvia!

Au-dessous de ces images, de petits corps de bibliothèque en ébène, laissant à portée de la main des livres en nombre restreint mais choisis, utiles, traités de physique, de chimie ou de morale, cette chimie de l'âme. Sur une étagère, des minerais, aux étiquettes à l'encre rouge, pépites d'or ou échantillons de charbons—un modèle de locomotive, bijou de mécanisme, à côté d'un téléphone—puis, sur la cheminée, comme le cachet même de l'américanisme du maître, la pendule caractéristique, celle dont le balancier était un pilon d'acier montant et descendant avec une régularité de chronomètre et dont chaque mouvement marquait une seconde, comme si, au tic tac léger de la pendule d'Europe, Norton préférait la constatation du temps faite par un horloger utilitaire.

Cette pendule que M. de Solis regardait, semblait aussi dire, en sa langue de fer: Go ahead! et de son pilon où la lumière du dehors accrochait des reflets d'acier, écraser ce que Richard Norton appelait les «fantômes du sentiment».

—Ce que vous me dites ne m'étonne pas, fit le marquis. Il y a tout une façon d'envisager la vie dans votre pendule, mon cher Norton. Elle ne marque pas le temps, elle l'écrase!... Les Hollandais, qui étaient cependant des gens pratiques, donnaient à leurs horloges une poésie qui sentait le rêve.... Ils montraient les bateaux oscillant à chaque seconde, les moulins tournant, éperdus, de minute en minute, des pêcheurs tirant au bout d'une ligne en fer-blanc quelque poisson argenté, et la lune, la pâle lune se levant sur des paysages fantastiques et presque chinois, comme on en voit à Saardam.... Mais c'était, ces paysages, et ces maisonnettes, pour les pauvres gens enfermés dans leur maisonnette, auprès du Zuyderzée gelé, une fenêtre ouverte sur l'idéal; et, dans la fumée de leur pipe, ils revoyaient leur passé ou leurs voyages, tandis que doucement, régulièrement, le tic tac du balancier berçait leurs songeries, silencieuses comme un bon sommeil.... Vous, vous faites de vos pendules des mortiers pilons ou des roues mécaniques.... Et en regardant ce marteau qui tombe et remonte, et retombe et monte encore, pour retomber toujours, je pense instinctivement à tout ce qu'il y a de supprimé, d'aplati et de lourdement assommé dans la vie moderne. Je crois qu'il faut parer les pendules—ces marqueuses du temps qui fuit—comme il faut parer les tombeaux, pour nous mieux masquer la mort sous la poésie et sous les fleurs.

—Et moi, dit Norton, je crois et je vous le répète, qu'il faut montrer et célébrer la vie, telle qu'elle est, comme elle est, avec ses vérités, ses âpretés, ses pilons de toutes sortes, pour la brasser, la dompter et la faire aimer!

Le marquis, assis, regarda un moment cet homme taillé comme dans le cœur d'un chêne et qui, debout, ses larges mains posées sur la cheminée, le contemplait avec une expression à la fois joyeuse et pleine de défi—de défi contre le sort.

—Allons, dit M. de Solis, je vois que si vous méprisez si fort le rêve, c'est que vous avez probablement trouvé la réalité du bonheur.

—J'avoue que je serais ingrat de me plaindre. Et pourtant!...

—Pourtant? demanda le marquis.

Le front dur, osseux, de Norton, se plissa comme sous une pensée de mélancolie.

—Mon pauvre ami, dit l'Américain, tout le monde a ses peines... ses inquiétudes.... Je vous faisais allusion aux miennes, tout à l'heure.... J'ai trouvé, moi, qui n'avais et n'ai point l'air—n'est-ce pas?—d'un héros de roman, la créature idéale et à la fois la meilleure des femmes. J'ai épousé une jeune fille qui est vraiment—vous l'avez peu vue, mais vous la connaissez—une âme d'élite tout à fait supérieure.... Je l'aime du plus profond de mon cœur.... Je donnerais en bloc tout ce que je possède pour la voir seulement sourire, et je me mettrais ensuite vaillamment à la besogne pour lui regagner un luxe nouveau.... Eh bien, cher, tout ce bonheur, tout ce semblant de parfaite félicité qui, certainement, pour les gens qui ne me connaissent pas, pour les quémandeurs, les exploiteurs, les indifférents, les conseilleurs, les reporters qui parlent, à m'en agacer, du richissime Norton—Richard souriait—toutes les jouissances apparentes qui, pour les Parisiens, font de moi un être privilégié du sort, enviable à tous les points de vue—tout cela, Solis, cette chance même dont je remercie le sort, ne tient pas devant cette vérité brutale: je suis inquiet, je suis attristé... et, au fond, tout au fond de l'âme, voulez-vous que je vous le dise? malgré mon amour de la lutte et du travail, et de tout ce qui est la vie, la vraie vie, la vie utile, robuste, généreuse, eh bien! voilà, mon cher: je ne suis pas heureux!

—Pas heureux!

—Ou, si vous voulez, il me semble que tout ce bonheur-là ne tient qu'à un fil. J'ai des terreurs de superstitieux. Bien romanesque, hein? votre ami Norton, pour un Yankee, et malgré cette pendule utilitaire qui vous déplaît tant?... Il y a du roman partout, mon bon Solis, voilà ce que ça prouve. Et plût à Dieu que mon inquiétude fût un roman! Mais non, Sylvia souffre.

—Sylvia? répéta le marquis, en donnant à ce nom une expression d'émotion singulière que Norton ne remarqua pas.

—Elle souffre, je vous l'ai dit, ou du cœur ou des nerfs, qui sait?... Névrose, trouble dans la circulation du sang, menace d'une embolie—pour m'en tenir au diagnostic de Fargeas, rétrécissement de la valvule mitrale, voilà le terme scientifique—et c'est cela qui empoisonne la joie que j'ai de me sentir maître de ma vie, récompensé dans mon labeur, riche, libre—mais avec une menace devant moi, un obstacle, un mur, oui, comme un mur de cimetière!

Maintenant, Solis passait par une sorte d'épreuve nouvelle, et une cruauté satisfaite lui venait à la pensée, lui entrait au cœur, tandis qu'il écoutait, silencieusement là, Richard Norton lui confier ses doutes. Oui, peu à peu, l'Américain laissait fouiller en lui, pénétrer dans sa vie et, machinalement, dans cette causerie avec l'ami retrouvé, disait comment son mariage avec miss Harley s'était fait. Et dix fois Georges l'eût interrompu, prêt à crier: «Mais taisez-vous!» s'il n'eût ressenti cette amère consolation de savoir, d'apprendre des lèvres du mari lui-même, qu'il y avait, comme lendemain à cette union, une déception, une souffrance.

—J'avais, disait Norton, rencontré souvent, chez son père, la jeune fille que je devais épouser. Triste, pensive, très sérieuse. C'est par là qu'elle m'avait séduit. Je ne suis ni pensif ni mélancolique, moi! Les contraires s'attirent. Et, comme vous, pourtant, j'hésitais à me déclarer, non pas à cause de ma fortune, parbleu non! mais à cause de son intelligence et de sa beauté, de cette grâce qui ne semblait pas faite pour mes grosses mains rudes et mon humeur de bûcheron! Puis, un jour, comme, la voyant plus attristée, je me sentis plus ému... et plus éloquent... sans le vouloir... je lui demandai si elle ne voudrait pas confier sa peine—car elle en avait—à quelqu'un qui la partageât. Je lui dis que je ne demandais rien au monde que de me dévouer à elle.... Il paraît qu'elle devina que je ne mentais guère.... Le père était mon ami.... Il plaida ma cause, la gagna.... Et... nous voilà mariés!

—Mariage d'amour, dit Solis, prenant plaisir à s'enfoncer à lui-même un peu d'acier dans le cœur.

—L'amour d'un côté, l'amitié de l'autre, répondit Norton, que la question sembla rendre sérieux. Mais des deux côtés la confiance la plus profonde et la plus complète.... Peut-être y eut-il chez elle comme une hâte de se marier... pour ne plus hésiter—qui sait? pour oublier... fit-il, comme à lui-même...—Mais—et sa voix devint plus résolue—nous sommes habitués à des unions et à des décisions rapides; et la famille, chez nous, ne s'en porte pas plus mal.... D'ailleurs, il nous suffit d'une parole donnée, du fond du cœur, devant un pasteur qui bénit deux êtres au nom de Dieu, et dans la froideur même de cette cérémonie, il y a une gravité... une simplicité qui ont leur grandeur et qui me plaisent....

—Et la poésie? demanda Solis en désignant la pendule.

—Oh! la poésie! La poésie est partout où il y a une affection vraie. On me donnait celle que j'aimais! J'étais, quand je l'ai épousée, fou de joie, ivre d'espoir; j'étais heureux! Mon cher, mais c'est encore une poésie, le bonheur!

—C'est peut-être la meilleure, en effet, dit le marquis, très pâle. Et depuis?

—Depuis...—Norton hésita un moment—depuis.... Ah! les idylles humaines ne durent pas longtemps!... La première douleur pour ma femme fut la mort de son père.... Ruiné, le pauvre homme, sans que j'aie su qu'il était embarrassé dans ses affaires, tant il avait la fierté de son honneur commercial, et sans que j'aie pu lui venir en aide!...

—Comment ne l'avez-vous pas appris au moment de son mariage... au contrat?

—Le contrat! quel contrat?—Et Norton riait.—Oh! nous n'avons pas de ces discussions d'intérêts amoureux par-devant notaires, nous autres! L'Américain épouse celle qu'il aime sans feuilleter le Code, et se charge de la rendre heureuse sans qu'un officier ministériel lui en impose l'obligation par traité discuté comme un procès... Elle apporte pour sa dot sa beauté, lui, pour dot, son courage! Et en route, à la garde de Dieu! Les parents ont travaillé, amassé, ils sont vieux! Ce n'est pas le moment de leur demander de compter leur fortune et de la diminuer!... Ils peuvent passer, les chers aimés, leurs derniers jours sans se priver de rien, vivant, en toute justice, de ce qu'ils ont bien et dûment gagné! S'ils ont encore de l'appétit et mangent leur fortune, eh bien! tant mieux pour eux! Ils l'ont conquise et peuvent la gaspiller. C'est leur affaire. Ma femme ne n'inquiétait pas plus de savoir si son père lui laisserait un dollar que moi de calculer ce que j'aurais un jour de l'héritage!... Et voilà notre affreux mercantilisme yankee, mon cher ami, le voilà! Quoi qu'il en soit—que cette catastrophe ait attristé ma femme ou qu'une autre tristesse lui tienne au cœur—depuis ce temps la santé de mistress Norton m'inquiète, et je me soucie plus de savoir ce que pense le docteur Fargeas que de ce que font les actions de mes mines de pétrole à la Bourse de New-York ou de Chicago.

—Et, demanda Solis, peut-être pour détourner sa pensée de Sylvia, vous continuez à diriger, de votre cabinet de Paris, ces exploitations qui demandent une surveillance de tous les instants?

Norton se mit encore à sourire, montrant ses dents saines et fortes dans sa barbe fauve.

—Oh! ne craignez rien, mon bon Solis! Le Yankee ne perd pas ses droits. Le câble transatlantique me tient, dans l'hôtel de la rue Rembrandt ou dans cette villa de Normandie, au courant de mes affaires comme si j'étais assis là-bas à mon office.... Je suis un Américain de Paris; mais aujourd'hui il n'y a plus de Paris et il n'y a plus d'Amérique.... Ou plutôt pour flatter votre chauvinisme, l'univers n'est plus que la banlieue de Paris, et vous nous le prouvez puisque vous revenez de l'Annam comme on revenait autrefois de Saint-Cloud ou de Bougival.

—Et très enchanté de vous retrouver, de me réchauffer à votre vaillance, mon cher Norton, mais—sa voix, qu'il voulait rendre assurée, tremblait un peu—attristé... oui... attristé... de ne pas vous savoir complètement heureux!

—Bah! dit Norton, si vous connaissez le bonheur parfait, vous, indiquez-moi où il niche, cet oiseau fabuleux! Je fais monter son nid en topazes!... Mais surtout pas un mot de ces inquiétudes à mistress Norton lorsque vous la verrez!

—Pas un mot, sans aucun doute, je vous le promets.

L'Américain avait, tout en parlant, poussé le bouton d'ivoire d'un timbre électrique.

—Voyez si madame est rentrée, dit-il à un valet qui parut rapidement et s'inclina pour toute réponse.

Solis était debout, regardant Norton dont la stature haute se détachait sur l'horizon, le ciel clair, la mer dont le bruissement montait au loin.

Il se demandait encore pourquoi il était venu et s'il ne devait pas dès à présent s'enfuir, ne plus reparaître. Dans quelques minutes, il allait revoir Sylvia! Ce laquais, dont le pas craquait dans l'antichambre, allait prévenir mistress Norton! Solis allait se retrouver devant elle! Et cette entrevue, après des années, le mari allait y assister, elle aurait lieu tout à l'heure.

Maintenant, un silence tombait entre ces deux êtres qui venaient d'éprouver la joie de se revoir; et la conversation, un moment auparavant intime et pleine de confidences, versait dans la banalité comme si, brusquement, les amis n'eussent plus eu rien à se dire:

—Ah! mon cher Solis, vous nous ferez bien l'amitié d'assister, ce soir, à un petit concert que donne mistress Norton.... Vous verrez là la belle miss Dickson et Mlle Offenburger, qui est adorable aussi.... Oh! on fait ici de très bonne musique, je vous assure.... Tous les Américains ne jouent pas du Mozart sur des pincettes.... Ma femme est excellente musicienne et le programme est très choisi. Je sais bien que vous ne viendriez pas pour le programme. Madame votre mère me ferait-elle la grâce de vous accompagner?... Je vous demande pardon de cette invitation soudaine, mais je ne vous savais pas à Trouville, c'est mon excuse.

—Je serai enchanté de venir ce soir, quoique je sois un peu sauvage, dit le marquis. Quant à ma mère, n'y comptez pas.... Elle n'aime point le monde.... Et je ne suis pas bien sûr qu'elle vous pardonne de lui avoir pris son fils même pour un soir!

—Alors, à sept heures, mon cher Solis!

—Non, je ne dînerai pas, je viendrai plus tard. J'ai promis à la chère femme de la quitter le moins possible, pendant tout le premier mois de mon retour, et je dîne avec elle toute seule.... Oui, nous sommes là, en tête à tête, en petit cabinet, comme deux amoureux.

—Et vous avez raison, Solis! Deux amoureux! Et c'est peut-être cet amour-là qui ne trompe jamais! J'aurai l'honneur de faire visite à Mme votre mère demain, et je la remercierai de vous avoir laissé venir à nous un moment, ce soir.

Le marquis retrouvait, dans l'accent que mettait Norton à ces paroles, une amertume plus cruelle encore que tout à l'heure, et, de ses yeux clairs, il interrogeait son ami comme pour deviner la pensée attristée de Richard.

Mais le domestique frappait à la porte et, sur un mot de Norton, se montrait bientôt, restant sur le seuil.

—Madame?... dit l'Américain.

Madame était encore absente, Mlle Meredith rentrait à l'instant, mais seule; Mlle Meredith venait, du reste, en avertir M. Norton.

—Et bien! dit Richard avec cette gaieté brusque et mâle qui coupait lestement ses très rares moments de mélancolie, mon cher Solis, vous allez toujours voir ma nièce!

Et le domestique s'étant éloigné:

—Ah! cher, vous parlez de mariage!... La jeune fille rêvée, mon ami, idéale, bonne comme le pain, loyale comme sa parole, c'est ma nièce?... Si elle n'était pas Américaine, elle ferait absolument votre affaire!

Norton allait continuer. Il s'arrêta. Une voix claire, gaie, sans accès, chantante et caressante, disait au seuil de la porte:

—Suis-je indiscrète?

Et Solis apercevait, là, debout, comme hésitant à entrer, une grande jeune fille, élégante et mince, dont les yeux noirs, très vifs, dans un fin visage un peu pâle, le frappèrent tout d'abord. Une robe grise, un mantelet, glissant à demi sur des épaules jeunes et faisant ensuite comme ceinture autour de la taille, et, sur des cheveux bruns, frisés légèrement, un petit chapeau presque trop simple, mais coquettement posé. Dans tout cet être, dans cette toilette, dans ce joli sourire, dans ces petites mains gantées de suède, quelque chose d'une fille de race, assouplie pourtant par une certaine séduction sans façon: la franchise gaie de la grisette avec le port de tête un peu hautain de la patricienne.

Miss Meredith, en s'avançant—Norton l'en priant du geste—salua M. de Solis et attendit que son oncle lui eût présenté le marquis. Puis, au nom de Solis, elle répondit par un mot gracieux, sans fausse politesse. Elle connaissait bien le marquis.

—Mon oncle Richard m'a souvent parlé de vous, monsieur. Je n'ai pas eu le plaisir de vous voir en Amérique; je suis enchantée, sachant que vous êtes un des meilleurs amis de mon oncle, de pouvoir le faire en France.

C'était, dans toute sa sincérité, sans façon et sans phrase, l'accueil d'une maîtresse de maison recevant un ami; et la jeune fille semblait une femme mettant à l'aise un de ses hôtes. Solis était habitué à cette franchise exotique qui lui paraissait cependant inattendue et un peu bizarre en France. Mais de tout cet être jeune et loyal rayonnait une sorte de grâce particulière, la séduction des yeux sans tristesse, des lèvres sans amertume, du sourire sans ironie d'une belle créature de vingt ans.

—Vous avez laissé Sylvia en promenade?

—Non, mon oncle! chez la princesse de Louverchal. Mme de Louverchal fait une vente dans sa villa au profit de pêcheurs ruinés par l'ouragan du mois de janvier. Et Sylvia dévalise les comptoirs. Si elle n'envoie pas tous ces joujoux, ces albums, ces tapisseries, aux pauvres, elle encombrera votre maison, je vous en préviens!

—Oh! je ne suis pas inquiet, dit Norton; elle les enverra aux pauvres.

M. de Solis avait son chapeau et esquissait, pour sortir, un salut un peu pressé.

—Vous nous quittez? fit Norton.

—Ce n'est pas moi qui vous fais fuir, au moins? demanda miss Meredith en souriant.

—Oh! mademoiselle!... Mais tout en étant ici en villégiature, j'ai un petit travail à expédier.... Oui, un rapport au ministre des Affaires étrangères.... Une communication sur les établissements d'Hanoï.... Et puis, je ne veux pas abuser du temps de Norton... il est précieux, même à Trouville.

—Et jamais aussi bien employé que lorsque je vous vois, mon cher Georges.... Au moins, à ce soir, n'est-ce pas? C'est promis.

—Avec plaisir! dit le marquis, faisant pour dire le mot un léger effort.

Il prit la main tendue de Norton, cette main noueuse dont plus d'un calus jaunissait la paume, et, saluant miss Meredith, il s'éloigna, accompagné par Richard qui, le touchant à l'épaule, le guidait avec le geste familier et dévoué d'un aîné étendant son bras sur le frère cadet.


—Éva.... Comment trouves-tu le marquis? demanda Norton, en rentrant, à miss Meredith qui, de ses jolis doigts, maintenant dégantés, réglait sa montre sur la fameuse horloge à pilon.

—Comment je le trouve?

—Oui.

—Mais... bien.

—Très bien?...

—Très bien, si vous voulez!

—Un vrai gentilhomme!

—Oui, et un gentleman.

—Eh bien, dit Norton en riant, tu vois ce charmant garçon, aimable, distingué, brave et spirituel; il s'est promis une chose, c'est de n'épouser jamais, jamais, une Américaine!

Miss Meredith avait remis sa montre dans sa pochette. Elle regarda son oncle bien en face un moment, puis, d'un rire clair et franc, avec une fusée de jeunesse:

—Vrai? dit-elle. Il s'est promis ça!... Eh bien, il est bête alors!


III

Le dîner était depuis longtemps fini, et miss Éva servait le thé chez Norton. Elle tendait, de ses petites mains fines, des tasses de Sèvres aux invités de son oncle, tandis que miss Arabella Dickson, au piano, très entourée par M. de Bernière, le docteur Fargeas et un gros homme, déjà grisonnant, qui riait très fort, flirtait à la fois avec la musique et avec les musiciens. Norton fumait un cigare, en regardant la mer, tout en causant avec un immense personnage, haut comme un peuplier: le colonel Dickson, le père très glorieux de la belle miss Arabella. Il était si haut, ce colonel, avec sa tête pointue à barbe longue, rousse, striée de poils gris, et sortant d'un énorme col blanc, serré comme un col d'uniforme; il était si long, si élancé, qu'en apercevant, au bout de son corps, la fumée de son londrès, on eût pu, dans l'ombre, le prendre pour une haute cheminée d'usine en combustion.

Sa femme, la colonelle Dickson, énorme et grasse, évasée sur un canapé, teintait de cognac le thé blond que lui avait apporté miss Meredith, et contemplait, de ses gros yeux bleus, rêveurs, le groupe formé, là-bas, sous l'immense abat-jour de la lampe, par son Arabella entourée d'habits noirs, parmi lesquels ce jeune Bernière, qui, disait-on, était un bon parti.

Dans un coin du salon, ouvert sur l'horizon criblé d'étoiles et sur la longue file de points d'or aperçus dans la nuit, au loin, et qui étaient les lumières du Havre, dans un angle, sous de larges plantes de Nice, aux éventails verts, luisants et frais, Sylvia causait avec Mme Montgomery, tandis qu'une jeune fille, brune, jeune et déjà rondelette, avec un type israélite assez prononcé et une belle carnation mordorée de juive, feuilletait un album et causait médecine avec le docteur Fargeas, un peu étonné.

—Jolie, cette Mlle Offenburger, avait dit tout à l'heure Liliane Montgomery, à mistress Norton.

—Très jolie!

—Et savante! Oh! savante! Elle fait repasser son baccalauréat au docteur, je parie!

La colonelle Dickson, lorsqu'elle cessait de braquer ses gros yeux sur sa fille et les reportait sur Mlle Offenburger, tournait, avec une sorte de précipitation, sa cuiller dans sa tasse de thé. Elle avait, avec son intérêt de mère, la vague perception que la fille du banquier, ce gros M. Offenburger, qui riait, là-bas, d'un rire guttural, en se penchant sur la partition d'Arabella—oui, elle devinait que cette jolie petite juive allemande pensait à ce M. de Bernière, qui, pour le moment, ne semblait pas s'en inquiéter.

Joli garçon, Bernière. Aimable, spirituel et vicomte! Il pouvait faire un mari pour Arabella. Il était un des deux ou trois cents candidats possibles que la belle Américaine avait déjà rencontrés sur la plage. Il plaisait surtout à Mme Dickson, parce qu'il était pessimiste et que la colonelle, ayant éprouvé des déceptions, elle aussi, trouvait que la vie était amère, très amère. C'est bien peut-être pourquoi la colonelle sucrait si fort son thé, qu'elle prenait à l'état de sirop alcoolisé.

Et ce n'était pas la première fois qu'elle avait remarqué, la colonelle, les coups d'œil particuliers de Mlle Offenburger à M. de Bernière! Certainement, certainement, le jeune vicomte n'était pas indifférent à la jolie sémite, et quant à Bernière, lui.... Mais Mme Dickson comptait sur les épaules d'Arabella, les plus admirables épaules que pût montrer une belle fille de vingt ans!

D'ailleurs, en comparant Arabella à Mlle Offenburger, mistress Dickson n'était pas inquiète. Sous la lampe, debout près du docteur, Hélène Offenburger était exquise, avec ses grands yeux doux, noirs, voilés de cils comme d'une dentelle, et ses avides lèvres rouges, et son profil arabe, ses oreilles fines, sous les bandeaux lourds de ses cheveux; mais Arabella, là-bas, au piano, grande, superbe, sa tête de statue grecque posée sur les splendeurs d'une poitrine éclatante de blancheur, à peine rosée par les bougies, cette admirable Arabella, comme coiffée d'un casque d'or avec ses cheveux cuivrés, soyeux, était irrésistible.

Oui, Arabella, insolente de beauté, de santé, de force, rejetait dans l'ombre, dès qu'on la regardait, la petite juive, qui paraissait tout aussitôt, par comparaison avec ce bloc de marbre vivant, trapue, minuscule et noiraude.

Quant à Éva, la colonelle ne s'en occupait pas. Miss Meredith allait et venait, toute légère, rieuse, laissant là le canapé, où causaient Sylvia et Liliane, allant au piano, où Arabella mêlait les airs d'opérette aux romances américaines, au window où Norton fumait avec le colonel, et, gaie, bonne fille, aimable, jetant çà et là une étincelle ou une malice de son esprit et une fusée de sa gaieté. Mais, quoi! Cette brunette, Éva elle-même, élancée, railleuse, amusante, ne pouvait pas, aux yeux difficiles de Mme Dickson, entrer en ligne de compte avec Mlle Offenburger ou Arabella. Elle semblait, à la colonelle, une comparse dans ce salon, où, évidemment, miss Dickson remplissait le premier rôle.... Et l'important pour Mme Dickson, c'était que M. de Bernière ne s'occupait point d'Éva. Mais point du tout.

Pour la colonelle, les femmes mariées ne comptaient pas plus que miss Éva ou que les hommes mariés. Elle eût pu cependant admirer un peu aussi les deux femmes qui causaient en face d'elle, Sylvia Norton et mistress Montgomery. La lumière d'une applique posée au-dessus de la tête de Liliane nacrait ses bas nus, ronds et jeunes, et noyait d'un éclat de soie les épaules pâles, le cou blanc, avec la masse de cheveux d'un blond fauve, retroussés d'un bloc. Une sorte de réédition d'Arabella, la même insolence de beauté avec plus d'embonpoint, une vitalité plus spéciale, quelque chose de plus mûr et de plus attirant. «Une neige qui ne jette pas de froid», avait dit, un soir, M. de Bernière.

Et à côté de Liliane Montgomery, Sylvia Norton—affinée, frêle, une sorte de Parisienne de New-York—séduisante avec sa bonne grâce un peu triste, sa douceur mélancolique, la vague tendresse de ses yeux qui regardaient au loin, là-bas, vers la côte, les étoiles d'or et le ciel. Charmante, cette Sylvia, l'air souffrant, tout à fait jolie dans sa toilette noire, toute de satin, avivant la blancheur de son visage de vierge, et de ses mains alanguies et qui—c'était une impression pour ceux qui la voyaient dans sa grâce tendre—semblaient porter le deuil de quelque chose de disparu, de brisé, d'envolé.

Elles s'aimaient beaucoup, ces deux femmes d'un caractère si différent, et s'aimaient précisément peut-être parce que le contraste de leurs natures les avait, dès le premier jour de leur rencontre, bien attachées l'une à l'autre.

Liliane était en France la seule personne que Mme Norton pût appeler son amie. Dans leurs communs souvenirs d'enfants à New-York, Sylvia et Mme Montgomery se revoyaient, échangeant leurs projets d'amour dans des causeries de jeunes filles, et, lorsque séparées par la vie—Liliane épousant un artiste et miss Sylvia Harley devenant la femme de Richard Norton—les deux amies avaient suivi, l'une et l'autre, les hasards d'une existence nouvelle, les confidences par lettres avaient succédé tout d'abord aux chères confessions intimes. Puis les silences étaient venus, avec les séparations plus profondes, Liliane partant pour l'Europe avec son premier mari, et Sylvia demeurant aux Etats-Unis à côté de Norton. Il y avait eu là une interruption forcée de relation et d'amitié, Sylvia laissant passer les jours dans le calme le plus absolu. Liliane, se laissant emporter comme un brin de plume à tous ses caprices, rêvant de la vie active et surchauffée des femmes à la mode, posant à peine le pied à Paris pour assister au Vernissage, au Concours hippique et au Grand-Prix, et faisant le lendemain ses malles pour Dinard, puis revenant, mais pour prendre un sleeping-car et se rendre à Menton ou à Pau.

De son premier mari, le peintre Harrisson, Lilian—elle avait francisé son nom et signait Liliane—ne se souciait plus, ne parlait jamais et essayait de se féliciter d'avoir divorcé et de porter le nom de son second mari, Montgomery, qui lui donnait l'illusion de se parer d'un grand nom de France. Ce nom, qu'elle eût voulu plus authentique, elle le promenait aux mardis de la Comédie, à Cauterets, à Biarritz, aux fêtes des fleurs de Nice, sous les gais confetti italiens, cette neige du Carnaval.

Elle revenait tout justement de la station d'hiver, lorsque M. Montgomery, son mari, lui avait annoncé l'installation de M. et Mme Norton dans l'hôtel bâti par le raffineur Bonivet, revendu à la duchesse d'Escard et acheté trois millions tout net par Richard Norton, qui y avait enfoui pour quatre ou cinq millions d'œuvres d'art. Montgomery, en plus d'une affaire, était l'associé de Norton, et le hasard voulait que l'affection unît précisément les deux femmes comme l'intérêt et l'estime unissaient les maris.

Dès son retour à Paris, deux mois avant ce séjour à Trouville, Liliane arrivait toute joyeuse chez Mme Norton et lui sautait au cou, l'interrogeant, la regardant, la trouvant toujours tout à fait jolie, avec sa grâce un peu frêle, ses traits fins et son air doux.

Elle, grande, étincelante, les cheveux fauves, la taille fine et les épaules larges, avec son grand cou élégant et fier, demandait à Sylvia: «Comment me trouvez-vous? Est-ce que je n'ai pas trop engraissé? Je fais des exercices de clown pour ne pas devenir énorme. Mais qu'est-ce que vous voulez? J'ai vingt-cinq ans! Je serais désolée de me voir bouffie!»

Et, en cette première rencontre, dans le laisser-aller de ces causeries de renouement d'amitié où se rassemblent un à un tous les fils du passé, comme les fibres d'une chaire amputée, les deux amies s'étaient retrouvées, telles que jadis, échangeant non plus leurs rêves, cette fois, mais leurs souvenirs, leurs déceptions.

Toutes deux avaient encore présente cette première causerie, ces confidences qui revenaient plus d'une fois à Sylvia et l'effrayaient.

—Vous êtes, répétait alors Sylvia, la première personne dont la rencontre à Paris me cause une joie, ma chère Liliane!

—Eh bien! c'est gentil pour les Parisiens, ça! disait Mme Montgomery en riant.

Et Sylvia, toujours triste, d'ajouter doucement:

—Il ne saurait être question d'eux, puisque je ne les connais pas!

Et, certaine que mistress Norton, par une réception, un concert, une fête, un tapage quelconque—tout ce qu'elle aimait, elle, Liliane—poserait, quelque soir, sa candidature à une de ces royautés parisiennes qui durent parfois une saison et ont les chroniques mondaines pour Moniteurs officiels, Mme Montgomery attaquait tout de suite, dès cette première entrevue, la question intéressante:

—Ma chère Sylvia, si vous ne connaissez pas les Parisiens, tant mieux pour vous! C'est une amusante connaissance à faire. Très gais, très fins!... Un peu gourmés pourtant! Oui, vous ne vous figurez pas, ma chère! Paris devient anglais.... Il me rappelle Londres. Si nous n'étions pas là pour y jeter, avec nos dollars, un peu de notre fantaisie du Nouveau Monde, on s'y ennuierait comme dans une résidence allemande.

—Alors, Paris vous plaît?...

—Beaucoup. Depuis que j'y ai entraîné M. Montgomery, je ne m'y suis pas ennuyée un moment, pas une minute. Et pourtant....

Liliane s'était arrêtée, le cœur gros et soupirant. Cœur qui soupire....

—Et pourtant quoi? avait demandé Sylvia.

—Rien. Vous êtes heureuse, vous, Sylvia!... Vous avez un mari tout à fait... haut coté.

—Vous dites?

—Je dis que Richard Norton vaut considérablement. Il n'est pas prince, il n'est pas duc, oui, voilà tout ce qui lui manque.... Mais il est charmant.... Oh! charmant!... Vous devez l'aimer beaucoup!

Il y avait dans le caquetage amusant de la jolie Américaine une belle humeur si éclatante, un bonheur et comme une insolence de vivre tels, que la mélancolie de Sylvia s'en trouvait tout de suite diminuée. Le babillage de Liliane faisait à la jeune femme l'effet d'un cordial qui eût pétillé comme du champagne. Sylvia la retrouvait, après un divorce, telle qu'elle l'avait connue jeune fille, cette belle Liliane qui, autrefois, à New-York, rêvait de porter une couronne, savait par cœur l'Armorial de presque tous les pays d'Europe, et se demandait si elle n'allait point supplier son père d'acquérir l'article ainsi annoncé par le New-York Herald: «A vendre, blason et usage du nom d'une aristocratique famille d'Europe, avec l'histoire de la dite, pour 1,100 dollars. Adresse: Rudolph Smith, aux soins de L. Moeser, 142, Smithfield street Pittsburg.»

Mais il eût fallu voir comme le père de Liliane, pénétré jusqu'aux moelles de sentiments démocratiques, parlait de cette fausse aristocratie d'Europe dont on achetait le titre pour quelques dollars comme s'il se fût agi de ballots de café!

Liliane alors, qui aimait et respectait son père, laissait là ses rêves nobiliaires, mais Sylvia l'avait surprise plus d'une fois lisant l'Inter-Ocean, ce journal qui publie la liste des célibataires disponibles de la Cité, à l'usage des dames, avec description de leurs personnes, leurs relations sociales, leurs affaires, leurs habitudes de vie et autres informations intéressantes. Et lorsque Sylvia demandait à son amie:

—Que cherchez-vous dans cette gazette?

—Moi? Un mari titré comme un Montmorency! répondait Liliane en riant.

L'amour, un amour-passion, feu de paille envolé en fumée, l'amour qu'elle avait eu pour Harrisson lui faisait d'abord oublier sa fièvre d'honneurs nobiliaires—fièvre qui est un peu la maladie générale dans la République du roi Coton—mais divorcée par colère, et remariée par convenance, parce que Montgomery était riche et lui avait paru dévoué, Liliane revenait malgré elle à ses songeries de jeune fille et reprochait seulement à Richard Norton, comme au pauvre Montgomery, de n'être ni ducs ni princes!

—Mais, ma chère Sylvia, en dépit de ce défaut, votre mari, vous l'aimez?

—Comment ne lui serais-je pas reconnaissante de tout ce qu'il a fait pour moi! répondait Sylvia. M. Norton n'aime point Paris et il y est venu parce qu'il prétend que le docteur Fargeas peut seul me guérir de cette espèce de maladie qui me mine, une sorte d'anémie, une affection cardiaque, je ne sais pas trop quoi. Norton a des soucis d'affaires à New-York et il a tout quitté pour cette vie nouvelle, qu'il s'efforce de me rendre, en France, aussi brillante et aussi enviée que possible. Je ne connais pas d'homme meilleur, d'ami plus dévoué, de cœur plus loyal.

Liliane écoutait, examinant Sylvia avec un petit sourire narquois.

—Allez, allez toujours..., fit-elle, c'est terrible ce que vous dites là, tout simplement. Terrible.

—Comment, terrible? Vous êtes donc toujours aussi railleuse qu'autrefois, ma chère Liliane?

—Railleuse.... Oh! railleuse.... Pas du tout.... Mais ma pauvre amie vous avez des façons de faire l'éloge de votre mari qui me font penser à la manière dont je parle du mien, moi.... Très gentil, ce bon Montgomery, très dévoué, soumis à tous mes caprices, guettant pour la satisfaire la moindre de mes fantaisies... mais... mais... mais Montgomery, voilà!... Montgomery avec un m!... Montgomery de la Deuxième Avenue, Conserves et Liqueurs.... Ah! chère, croyez-moi!... Tous mes instincts aristocratiques sont heurtés par ce souvenir-là.... Il me semble quand on parle des vrais, des seuls Montgommery, des Montgommery légendaires, des Montgommery de l'histoire, oui, il me semble qu'on me frotte l'épiderme avec une brosse de crin... j'en saignerais!... S'appeler Montgomery et n'être qu'une fausse Montgomery, une Montgomery d'importation, une Montgomery de l'Almanach Bottin au lieu de l'Almanach Gotha! Vous devez comprendre ça, vous qui êtes aristocrate comme toute bonne républicaine... d'Amérique!

—Je comprends—et la voix de Sylvia était devenue douce, lente, résignée—que si vous aimez M. Montgomery, vous devez être heureuse.

—Et je comprends que vous n'êtes peut-être pas, vous, très... très heureuse parce que Richard Norton est... comment disiez-vous il y a un moment?... le cœur le plus loyal, l'ami le plus dévoué! Ah! pas tant de compliments quand on aime!... Je dirai mieux, cela ne fait rien du tout de dire d'un homme «Ah! le misérable! Ah! quel misérable! Mais je l'adore!» Au contraire, ce misérable devient immédiatement un ange! C'est ce que je disais d'Harrisson, tenez!

—Harrisson?

—Oui! le prédécesseur de Montgomery!

—Mais si vous adoriez ce M. Harrisson, alors, ma chère Liliane, pourquoi avez-vous divorcé?

La belle Liliane avait eu dans les yeux l'éclair rapide d'une colère passée. Puis, haussant les épaules:

—Pourquoi?... Pour une raison bien simple, il me trompait!... Un peintre!... Des modèles! Il prétendait qu'il ne pouvait me faire poser éternellement devant lui. Moi! Cela aurait donné une ennuyeuse uniformité à sa peinture! Toutes ses figures de femmes se ressemblaient. Les clients se plaignaient. C'était malsain pour son talent.... Il fallait changer. «La nécessité... l'amour de l'art....» Je n'ai pas compris.... Jalousie.... Scènes.... Appel à la loi.... Un an de procès.... Plaidoiries!... Et le tout terminé, adieu Mme Harrisson! Et vive Mme Montgomery!... Mme Montgomery... de là-bas! ajoutait Liliane avec un soupir qui faisait sourire Mme Norton.

—Plaignez-vous donc! disait alors Sylvia, M. Montgomery est très aimable....

L'ami le plus dévoué... le cœur le plus loyal!... répétait Mme Montgomery imitant le ton de Mme Norton.

Et comme Sylvia en parut tout à coup un peu attristée:

—Je vous demande pardon, fit Liliane, ce que je vous dis là est méchant. D'autant plus que mes ennuis à moi ne tirent pas à conséquence.... Une peu folle, votre amie Liliane, vous savez.... Tandis que vous, si vous êtes mélancolique, c'est que vous souffrez.... Non?... Je me trompe?... Voyons, disait-elle, en prenant les mains de son amie avec une tendresse vraie, un de ces mouvements de confiance absolue qu'ont les femmes.... Un peu, beaucoup, passionnément?

—Pas du tout.

Mme de Montgomery hochait la tête:

—Voyez, Sylvia, comme je suis peu physionomiste!... Vous rappelez-vous qu'il y a cinq ans... chez votre père... à New-York.... J'étais alors Mme Harrisson—ah! le misérable, cet Harrisson—un jeune homme venait souvent, souvent.... Un Français que nous trouvions tout à fait... comment dirai-je? tout à fait convenable!

—M. de Solis!

—Le marquis de Solis! Oui.... Ah! vous n'avez pas oublié le nom... ni moi.... Marquise!... Cela m'eût assez souri d'être marquise: «Madame la marquise de Montgomery!» Joli coup de clairon pour l'entrée dans un salon.... Eh bien, ce marquis de Solis.... Georges de Solis—tiens, même le prénom qui me revient!—j'aurais cru....

—Vous auriez cru?

—Rien! Une de mes idées folles! Vous savez que j'en ai beaucoup!

Mme Montgomery souriait toujours pendant que Sylvia essayait de paraître indifférente à ce babil dont le grelot léger sonnait pourtant le glas d'un cher passé disparu.

Mais Liliane revenait à cet autrefois avec une fébrile curiosité de femme.

—Il était absolument épris de vous, M. de Solis....

—Oh! épris!

—Une Parisienne dirait qu'il était toqué de vous!

—Liliane!

Et la voix de Mme Norton, un peu étouffée, se faisait sévère.

—C'est le mot qui vous choque? Toqué! Ah! vous en entendrez bien d'autres, sur le boulevard! Vrai, j'aurais parié, moi, que M. de Solis....

—M'aurait demandée en mariage, n'est-ce pas? Eh bien! vous auriez perdu, ma chère Liliane! fit Sylvia d'un ton bref, presque souffrant. Et d'ailleurs mon père....

—Votre père n'aurait pas consenti. Mais fort heureusement en Amérique nous nous marions nous-mêmes, de notre propre volonté, et nous disposons de notre main sauf à nous en mordre les doigts.... Ah! oui, à nous les mordre jusqu'au sang.... Et comment votre père, qui n'était pas un parvenu comme tant d'autres ou un philosophe dédaigneux comme le mien, mais un pur Américain, n'aurait-il pas été enchanté de vous voir marquise?

L'entretien, en dépit de sa légèreté, du ton plaisant de Mme Montgomery, semblait devenir pénible à Sylvia qui, essayant de n'attacher aucune importance à toutes ces paroles, dit cependant d'un ton ferme:

—Laissez, laissez tout cela, je vous en prie! Le passé est passé. J'ai pu, dans mes confidences de jeune fille, vous faire deviner un peu de mes rêves. Mais il y a longtemps qu'ils ont pris leur volée.

—Oui, mais s'ils sont bien apprivoisés, les oiseaux reviennent! Vous n'avez jamais entendu reparler de M. de Solis?

—Jamais! Et je vous saurais même gré de ne plus m'en entretenir.

—Sylvia! faisait Liliane. Ne dites pas cela, ma chère Sylvia, cela me fait croire que la petite blessure n'est pas tout à fait cicatrisée. Pensez donc, on dirait que vous avez peur de ce monsieur! Mais si votre mari vous entendait, cela le rendrait jaloux, et si M. de Solis était là, cela le rendrait fat! Heureusement il est loin, M. de Solis!

—Ah?

Et il y avait comme du regret dans l'exclamation de Sylvia.

—Très loin!

Liliane ajoutait, curieuse:

—Vous ne lisez donc pas les journaux?

—Peu!

—Moi, comme toute bonne Yankee, j'en reçois des ballots et je les dévore. D'abord, parce qu'ils parlent de moi. C'est amusant: «La belle Mme Montgomery!... La dernière toilette de Mme Montgomery!... Déplacements et villégiatures de Mme Montgomery!...» Il y en a qui risquent le «de»... de Montgomery! Ça me fait soupirer... oh! oui, soupirer... et sourire. Et puis ils me tiennent au courant de mes amis... d'Amérique. Oh! il ne se donne pas un souper chez Delmonico—notre Café Anglais à nous—que je n'en connaisse le menu. C'est très amusant, très amusant. Eh bien! M. de Solis—je ne sais pas où j'ai lu ça—M. de Solis voyage. Il risque sa vie je ne sais où pour je ne sais quoi. Mais il a failli être assassiné et un peu décapité par les Pavillons-Noirs... ou Jaunes... on ne sait pas au juste la couleur.

—Ah? avait fait encore Sylvia d'un ton qu'elle voulait rendre indifférent.

—Aussi, quoi!... On ne va pas chez les Pavillons-Noirs! On va à Paris quand on n'y est pas né et on y reste quand on est Parisien. C'est bien votre avis, Sylvia?

—Certainement. Mais....

—Mais quoi?

—M. de Solis?

—Ah! ah!... il vous intéresse encore? Eh bien! mais il est sain et sauf, M. de Solis!... Il a joué du revolver, M. de Solis! Ce pauvre cher revolver américain dont on dit tant de mal, il s'en est servi, ce pionnier de la civilisation! Et alors les pirates.... Chinois ou autres... envolés! Pft!... comme vos rêves! Ne vous inquiétez pas du marquis! Plus aucun danger! Aucun!

—J'en suis bien heureuse! Très heureuse!

Elle souriait maintenant à Mme Montgomery qui la regardait.

—Mais, ma pauvre Sylvia, vous êtes toute troublée! Ce n'est pas mon histoire au moins!

—Non, mais cette... nervosité maladive, dont me guérira difficilement le docteur, me cause à tout instant de petites secousses. Je suis vraiment trop impressionnable.

—Bah! avait dit en riant Mme Montgomery, je ne compte pas sur le docteur Fargeas pour vous guérir, je compte sur le «docteur Paris». Ah! chère, Paris! quel médecin! Il en a sauvé bien d'autres!

Et, toujours gaie, heureuse, toujours en l'air:

—Il est vrai qu'il en a tant perdu, tant perdu! Mais les Américains, eux, s'y retrouvent toujours.


Il y avait deux mois, deux mois passés, que les deux amies avaient échangé ces confidences, à Paris, dans la rue Rembrandt, et de cette causerie avec Liliane, Sylvia avait gardé un souvenir troublé, une sorte d'inquiétude, repensant à ce Georges de Solis qui lui était apparu là-bas, chez son père, et qu'elle avait pu croire le fiancé, l'époux, l'être choisi et aimé! Un passant, ce marquis de Solis. Il était venu et il était reparti, après avoir deviné pourtant que Sylvia se sentait attirée vers lui! Et lui-même, n'avait-il pas laissé la jeune fille lire en lui? Ne s'étaient-ils point dit, l'un à l'autre, de ces mots qu'on n'oublie jamais, jamais plus?

Georges de Solis!... Pourquoi était-il parti presque subitement, laissant Sylvia attristée, Sylvia qui était résolue à demander à M. Harley, son père, de l'unir à ce gentilhomme français? Il le lui avait murmuré, pourtant, il le lui avait involontairement laissé soupçonner, l'aveu d'un amour qui, tout à coup, s'était comme effacé, envolé! Pourquoi? Elle l'avait deviné, depuis. Mais, au premier moment, la douleur avait été cruelle chez Sylvia. Oui, elle l'avait deviné. M. de Solis s'éloignait parce qu'il la croyait riche, disparaissait pour n'être pas accusé, lui étranger, de viser par le mariage la fille d'un des plus riches banquiers de New-York. S'il avait su que la ruine était si proche!

Et, en songeant à ce passé, en revivant ces journées enfouies que le babillage de Liliane lui avait rappelées, toutes vivantes encore et bourdonnantes, comme un essaim d'abeilles accourt au bruit du cuivre, Sylvia se revoyait dans sa chambre de jeune fille, accablée et triste, pensant à M. de Solis qui n'était plus là! Il avait emporté une de ses illusions, une de ses confiances! Elle s'était cru aimée! Puis, dans le logis paternel, entrait, timide, avec sa loyauté d'homme et sa naïveté d'enfant, Richard Norton qui, poussé par le père, demandait à Sylvia si elle consentirait à unir sa vie à la sienne, et, devant les prières de M. Harley, la jeune fille faiblissait, consentait. Il lui semblait—puisque M. de Solis ne donnait plus de ses nouvelles, puisqu'il n'aimait plus sans doute celle qu'il avait paru aimer—il lui semblait qu'il valait mieux se sacrifier sans réflexion, sans hésitation, puisque, pour elle, ce mariage qui apportait une joie