The Project Gutenberg EBook of Voyages, by Théodore Aynard This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: Voyages Author: Théodore Aynard Release Date: February 11, 2007 [EBook #20562] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES *** Produced by Adrian Mastronardi, Chuck Greif, The Philatelic Digital Library Project at http://www.tpdlp.net and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
Théodore AYNARD
en poste, en diligence, en voiturin, en traineau, en esperonade,
à cheval et en patache.
De 1787 à 1844.

LYON.
IMPRIMERIE MOUGIN-RUSAND 3, Rue Stella, 3
1888
———
| Avant-Propos. | — | Épigraphes |
| Chapitre Ier. | — | Où l'on voit le roi Louis XI, la poste et les postillons |
| Chapitre II. | — | Qui contient des extraits authentiques du journal de voyage en Italie et en Sicile d'Antoine-Henri Jordan, fils et petit-fils d'échevin, en 1787 et 1788, et quelques autres choses. |
| Chapitre III. | — | Contenant des épisodes du voyage en Bretagne d'Alphée Aynard, en 1798 et du voyage à Paris de Th. Ay., en 1815 |
| Chapitre IV. | — | Où l'on verra quatre personnes parcourant la Suisse dans une grande voiture, mais à petites journées, en 1834 |
| Chapitre V. | — | Voyage en voiturin d'Allemagne en Italie, où l'on met quarante jours pour aller de Francfort-sur-le-Mein à Florence sur l'Arno, et retour en Auvergne par Gênes, Marseille et les Cévennes, en 1839 |
| Chapitre VI. | — | Souvenirs d'Angleterre et d'Écosse, en 1844 |
| Chapitre VII. | — | Service des postes et des diligences en 1790, et 1850. Comparaison des moyens de transport mis à la disposition des voyageurs, sous les rapports de la fréquence des départs, du nombre de places offertes au public, et de la durée des voyages, par les diligences et les chemins de fer en 1790, 1810, 1850 et 1888 |
| Tableau résumé du Chapitre VII. | ||
| Épilogue | ||
Et quorum pars parva fui, sed magna parentes.
(Imité de Virgile.)
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Votre mémoire est une lampe que vous
avez promenée pieusement dans les galeries du
passé, où elle rallume celles des salons, qui
ne sont plus, hélas! que celles des tombeaux.
Arthur de Gravillon.
ans cette nouvelle réminiscence que j'offre à mes amis, en prenant
pour épigraphe une phrase toute moderne de l'auteur de Peau d'âne,
petit-fils et petit-neveu des Jordan Périer, que j'ai cités dans les
Salons d'autrefois, j'ai un double motif:
D'abord, celui de témoigner ma reconnaissance à tous ceux qui ont bien voulu me remercier de mes envois, en choisissant dans cette nombreuse correspondance un des passages les plus élégants.
Ensuite, de montrer, que si quelquefois je cite les anciens et toujours j'aime à me souvenir du passé, ce n'est pas le moins du monde pour le mettre au-dessus du présent, dont j'apprécie, plus que d'autres peut-être, tous les avantages et tous les mérites.
Il est bien entendu que, dans ce moment, je ne fais pas de politique, et que je ne pense ni au pouvoir législatif, ni à l'exécutif, ni à leurs familles.
Dans les lettres trop aimables qui m'ont été adressées, on m'a fait cependant un reproche, celui d'avoir été trop court.
Les uns m'ont dit que j'aurais dû parler de salons que je n'ai pas fréquentés et de belles dames que je n'ai pas connues.—D'autres ont trouvé que je ne donnais pas assez de détails sur les personnes et les salons que j'ai cités.
Aux premiers je réponds, que j'ai pour principe d'être véridique; je ne pouvais donc raconter que des choses vues et entendues.
Aux seconds je réponds, que j'ai aussi pour principe d'être discret; lorsque j'écris sur le temps passé, c'est plus encore pour mon plaisir que pour celui des autres; car si je revois les tableaux complets d'un autre âge, tout en restant dans le vrai, ma plume ne peut en retracer qu'une partie.
Cela me rappelle une dame qui disait, qu'il ne lui serait pas difficile d'avoir de l'esprit, si comme sa voisine, elle voulait dire tout ce qui lui passait par la tête.
Moi aussi, peut-être, j'aurais pu me rendre plus intéressant et plus amusant, si j'avais raconté tout ce qui passait dans la mienne; mais je n'ai pas eu la prétention de faire douze volumes, comme les Mémoires du duc de Saint-Simon.
En racontant quelques voyages de nos pères et du temps de ma jeunesse, en outre du plaisir que j'éprouve à revivre avec ceux qui ne sont plus, et bien souvent à lire entre les lignes, comme je viens de le dire, mon but principal est d'apprendre à ceux qui l'ignorent, et ils sont nombreux, la différence énorme qui existe pour les voyages, entre jadis et aujourd'hui; et quelle contrariété ils éprouveraient, s'ils étaient obligés de revenir aux moyens de transport d'il y a un siècle, et même d'un demi-siècle.
C'est encore ma mémoire, en grande partie, que j'invoque; mais cette fois ce n'est plus une lampe de salon, car elle va me conduire sur les grandes routes, que toute ma vie j'ai beaucoup pratiquées et sur lesquelles je vous invite à me suivre, ami lecteur, s'il ne vous déplaît pas de courir le monde avec moi, assis sur un bon fauteuil et les pieds sur les chenets en cas de froidure, ou bien à l'ombre, sur le banc de votre jardin, si le soleil luit.
Ceci bien posé, que c'est de votre plein gré que je vous emmène, partons!

Où l'on voit le roi Louis XI, la poste et les postillons.
ans un de mes derniers voyages de Genève, une jeune dame assez jolie,
autant qu'il m'en souvient, occupait avec moi le même compartiment d'un
train express; le hasard seul avait fait notre rencontre, comme celle de
la petite Sonia avec Tartarin sur les Alpes.
Il me fut facile de reconnaître que ce n'était pas le moins du monde une nihiliste russe, mais tout spirituellement une parisienne pur sang, dont la société ne m'exposait pas à faire connaissance avec les gendarmes, comme cela m'était une autre fois arrivé; j'aurai peut-être l'occasion de vous le dire.
En traversant le tunnel du Credo, elle s'étonnait que partie de Genève à onze heures du matin, elle ne pouvait arriver à Paris... le même jour, qu'à onze heures du soir.
Elle n'avait aucune idée de l'état de chose antérieur aux chemins de fer; elle les avait trouvés en venant au monde, elle les supposait aussi vieux que lui. Je l'aurais étonnée, je crois, en lui disant que ce n'était pas dans un wagon de première qu'Adam et Ève avaient déménagé de l'Éden.
Plus je pense à cette rencontre, plus je pense aussi que notre génération disparue, bien des gens seront comme ma parisienne, et ne pourront se faire aucune idée des voyages au temps jadis.
Il y a donc un certain intérêt à revenir sur ce passé, dont quelques-uns encore se souviennent et pourront me contrôler, et qui pour tous sera bientôt lettre close.
Mon titre a déjà besoin d'explication: qui sait aujourd'hui ce qu'était un voyage en poste?
Pour vous, jeune lecteur, la poste se résume dans l'uniforme, assez laid et souvent crotté, d'un facteur apportant lettres et journaux, et qui jamais, au premier de l'an, n'oublie de réclamer ses étrennes; qu'entre nous soit dit, il mérite généralement mieux que beaucoup d'autres; puis encore, dans une vilaine petite boîte, chez le marchand de tabac, où vous déposez vous-même votre correspondance, quand vous voulez être sûr qu'elle ne sera pas oubliée dans la poche d'un commissionnaire; comme le faisait toujours le comte J..., ministre des travaux publics sous Louis-Philippe, tant sa confiance dans son personnel était grande. On est bien loin d'être assuré, cependant, qu'elle arrive à sa destination, car on peut la dérober en route; je le sais par une expérience ennuyeuse et récente, que je tacherai d'oublier avant le 1er janvier, en pensant que c'est mon voleur qui a été volé.
Enfin, vous connaissez peut-être aussi le bureau de la poste restante, si vous n'en connaissez pas les mystères, et le guichet, où vous êtes obligé de faire queue pour payer vos dettes lointaines et transmettre aussi quelquefois vos cadeaux à distance, comme je l'espère pour vous, et surtout pour les destinataires.
Mais qu'il y a loin de cette poste, qui n'est plus qu'un service de distribution, à la poste ancienne, qui faisait elle-même le transport des lettres et des personnes.
La poste dont je vais parler datait de l'édit de Doullens, en 1464. Elle a disparu au milieu de notre siècle; elle a donc vécu quatre cents ans. Combien voyons-nous de choses qui ne durent pas si longtemps? Sans compter celles qui n'ont que dix-huit ans et qui durent déjà beaucoup trop pour l'intérêt de la chose publique et de bien des choses particulières.
Au dire de ses contemporains, le roi Louis XI était fort curieux de nouvelles et voulait, en outre, transmettre rapidement ses ordres dans tout le royaume.
Le premier, il fit établir dans les principales directions, des relais de chevaux de selle; en 1483, l'Angleterre suivit son exemple.
Le chef de chaque dépôt où les chevaux étaient postés, c'est de là que vient le nom, s'appelait d'abord maître coureur; ce n'est que plus tard qu'il prit le nom de maître du poste, et enfin, celui de maître de poste.
Ce n'était pas alors une institution précisément démocratique, car il était formellement défendu de monter sur ces chevaux sans mandement du Roi, sous peine de la vie.
Ce grand roi n'y allait pas de main morte. Comme M. Thiers, interrompu par les clameurs de l'extrême gauche, disait à la Chambre: «J'ai l'habitude d'appeler Monseigneur les princes dont les familles ont régné sur la France.» De même, j'ai l'habitude d'appeler grands les rois qui l'ont agrandie.
Le règne de Louis XI nous a donné le Maine, l'Anjou, la Bourgogne et la Provence!
Ce grand prince donc, n'y allait pas de main morte; aussi les mauvaises langues de son temps, et même du nôtre, lui reprochent, à tort ou à raison (adhuc sub judice lis est), d'avoir fait pendre haut et court, sans autre forme de procès, ceux qu'il soupçonnait de tramer complots contre l'État et contre lui surtout.
Ce fait paraît certain, cependant, non seulement par les peintures un peu chargées de Walter Scott, dans Quantin Durward (à qui dirait-on la vérité si ce n'est à ses amis!) mais par l'ensemble des traditions historiques qui prouvent qu'il gouvernait plus par la crainte que par tout autre moyen; que, fils sans cœur, il fut aussi roi sans pitié, et que s'il abaissait les grands, il ne ménageait pas les petits; car il accablait, dit-on, le peuple d'impôts, beaucoup moins qu'aujourd'hui cependant.
Bien des gens sont portés, non pas à l'absoudre, mais à lui pardonner un peu, à cause de son amour pour le principe d'autorité, dont le besoin se fait plus que jamais sentir; il est bien entendu que je parle de celle qui mérite ce nom.
Si l'on n'avait pas alors la liberté de la tribune et de la presse, il paraît que les moines ne se gênaient guère pour dire dans leurs sermons ce qu'ils pensaient de sa justice sommaire, de son prévôt Tristan et de ses exécuteurs, qui supprimaient la prison préventive autrement que voulait le faire Napoléon III, quand il envoyait en Angleterre M. Valentin-Smith, pour étudier cette question.
Le roi ayant appris que le cordelier Maillard s'était permis de l'attaquer indirectement en chaire, il l'envoya prévenir que s'il recommençait, il le ferait jeter à la rivière.
Sans s'intimider, le disciple de Saint-François répondit à l'envoyé: «Va dire à ton maître que je ne crains rien; malgré la protection de Notre-Dame d'Embrun, dont il porte la médaille à son bonnet, je suis plus sûr d'arriver au paradis par la voie d'eau, que lui avec tous ses chevaux de poste.»
Louis XI se le tint pour dit, eut le bon esprit d'en rire, et laissa les moines tranquilles.
De notre temps, on s'empresserait de laïciser le couvent, après un siège en règle en cas de résistance; puis quelque agence interlope de Limoges et de Tours proposerait aux Cordeliers de changer leur corde contre le cordon de la Légion d'honneur, moyennant finances bien entendu.
C'est deux cents ans plus tard, sous Louis XIV, en 1664, que le marquis de Crénan, chargé de ce service, fit construire les premières chaises roulantes dans lesquelles il fut défendu, par arrêt de 1680, de courre la poste à deux personnes dans la même chaise.
L'invention se perfectionna plus tard. À la fin du siècle dernier la chaise de poste à deux roues pouvait contenir deux personnes et même trois. Le public fut autorisé à faire traîner ses voitures par les chevaux du roi.
En même temps, les lettres n'étaient plus transportées dans la sacoche ou le porte-manteau d'un courrier à cheval; on les mettait dans une malle chargée sur les voitures du gouvernement, qui partaient régulièrement et à heure fixe dans les principales directions.
C'est de là qu'est venu le nom de Malle de poste donné à l'ensemble du système qui sert au transport de la correspondance.
S'il n'y a plus aujourd'hui de malles de poste proprement dites, on appelle encore malle des Indes, le train rapide qui porte les dépêches d'Angleterre aux Indes, ainsi que les navires à vapeur qui se trouvent sur leur parcours.
La première malle de poste que j'ai vue, consistait en un briska, voiture à quatre roues, d'origine russe, ne contenant que deux places: une pour le courrier, responsable des dépêches et l'autre pour un voyageur payant sa place.
Plus tard, de 1825 à 1850, sur les principales directions, le briska fut remplacé par un grand et confortable coupé à trois places; un quatrième voyageur pouvait encore se placer dans le cabriolet de devant avec le courrier; ce qui l'obligeait à l'aider dans la distribution sur la route des paquets de correspondance, et à supporter pendant tout le voyage l'odeur de la marée dont ces agents faisaient un petit commerce à leur profit, toléré dans l'intérêt de quelques gourmets de province; car les turbots, les soles et les homards n'avaient aucun autre moyen rapide d'arriver sur les tables de l'intérieur de la France.
Le service des malles étant régulier et obligatoire, les chevaux étaient toujours prêts et choisis; elles allaient donc plus vite que les chaises particulières.
Dans toutes les plus petites villes, et souvent dans des hameaux situés sur les routes impériales, royales ou nationales suivant le temps, il y avait des maîtres de poste; ils n'étaient pas fonctionnaires publics, mais souvent ils étaient subventionnés par l'État et jouissaient de certains privilèges; en compensation, ils étaient obligés d'entretenir un certain nombre de chevaux déterminé par l'importance de la circulation et au moins une voiture légère, qui devaient toujours être à la disposition du public, d'un relai à l'autre dans les deux sens.
Quand arrivés au relai, les chevaux n'avaient pas la chance de trouver une voiture de retour, ils revenaient haut le pied à leur résidence.
Lorsque deux chaises marchant en sens inverse se rencontraient vers le milieu d'un relai, on faisait un échange de chevaux et de postillons.
Le tarif de la poste était fixé par cheval et par postillon pour la distance d'une poste, qui correspondait à deux lieues soit 8 kilomètres. Les relais étaient espacés de 16 à 20 kilomètres, soit deux postes à deux postes et demie.
Tous ceux qui voyageaient de cette manière avaient chez eux le livre de poste, comme nous avons le livret Chaix. Le livre de poste était bien moins répandu; car de tous les livres de notre littérature moderne et même de l'ancienne, le livret Chaix est certainement celui qui, chaque année, a le plus fort tirage; beaucoup de gens ne lisent pas d'autre livre que celui-là!
Dans le livre de poste, on trouvait toutes les routes de France, avec l'indication des relais et des prix, dans les circonstances diverses qui pouvaient se présenter. Il en était de même dans tous les pays d'Europe, où le service de la poste aux chevaux était établi.
Une chaise de poste était une espèce de cabriolet à deux grandes roues, avec de forts brancards, dont la caisse était très bien suspendue et qui demandait deux chevaux.
Le cheval placé entre les brancards ou limons, se nommait le limonier, l'autre sur lequel montait le postillon, se plaçait à gauche et se nommait le porteur; on l'attelait avec un palonnier. Tous les harnais étaient à bricole.
Le cheval de droite portait aussi le nom de sous-verge, parce qu'il se trouvait sous le fouet (ou verge), placé dans la main droite du postillon.
Il y a encore de vieux cochers, qui distinguent les deux chevaux d'une voiture à timon, par les noms de porteur et sous-verge.
Les anciennes traditions ont quelquefois la vie si dure, qu'après plusieurs siècles il y a des mariniers qui distinguent encore les rives du Rhône et de la Saône, par ces dénominations: côté de l'Empire, rive gauche; côté du Royaume, rive droite. Autre exemple:
À Rome, le Ier janvier 1888, les Italiens qui se pressaient pour assister dans l'église de Saint-Pierre, à la messe jubilaire du pape Léon XIII, pour exprimer leur impatience, criaient encore: per Bacco! (par Bacchus.)
Les voitures à quatre roues exigeaient un plus grand nombre de chevaux; quatre chevaux obligeaient à deux postillons.
Le nombre de personnes dans une voiture, au-dessus de deux, influait sur le nombre de chevaux obligatoires.
Le prix était I fr. 50 par poste et par cheval, et 75 centimes par postillon. On pouvait quelquefois éviter les chevaux supplémentaires en les payant I franc par poste, bien qu'on ne les mît pas.
C'est ce qui faisait dire à Balzac, dans un de ses romans, à propos d'une certaine dame: «Son mari était un personnage tout à fait fantastique; il ressemblait au troisième cheval qu'on paie toujours quand on court la poste et qu'on ne voit jamais.» De nos jours c'est encore de même, il en est plus d'un et plus d'une que je pourrais citer: et vous?
On appelait poste royale, une poste qui se payait double, à l'entrée et à la sortie de quelques grandes villes, et de celles où résidait la Cour.
Quand on voulait être bien mené, il suffisait de dire aux postillons ces mots magiques: En avant et doubles guides. Cela voulait dire que si l'on était content, on payerait I fr. 50 au lieu de 75 centimes par poste et par postillon; alors les chevaux ne quittaient pas le galop de tout le relai.
Lorsqu'on était pressé, et qu'on ne regardait pas à la dépense pour voyager en prince, on envoyait un courrier en avant. Un postillon à cheval partait à franc-étrier, arrivait au premier relai avant vous, et faisait préparer le nombre de chevaux dont vous aviez besoin; cela se répétait à chaque changement de chevaux. De cette manière on ne perdait point de temps aux relais.
Il paraît que dans tout pays la poste était chère, il y a un proverbe italien qui dit: La posta e spesa di principe ed un mestière di facchino. La poste dépense de prince est métier d'homme de peine.
On peut se rendre compte de ce que coûtait un voyage de Lyon à Paris et réciproquement, pour une ou deux personnes.
Quand on avait sa chaise, la traction seule s'élevait à 400 francs environ, plus ou moins, suivant l'état des chemins et la saison.
Si l'on n'avait pas de chaise il fallait en louer une, ce qui coûtait une centaine de francs en moyenne, ce prix était variable suivant les circonstances. C'était donc une dépense d'environ 500 francs, sans compter les frais des hôtels qui l'augmentaient beaucoup, si l'on ne marchait pas jour et nuit.
Ce chiffre peut être considéré comme exact. Au moment de la première invasion du choléra à Paris en 1832, qui débuta d'une manière foudroyante, emportant Casimir Périer, alors président du conseil des ministres, mes parents furent très inquiets, et se décidèrent à venir me chercher. On était si terrifié qu'ils arrivèrent seuls à Paris dans une grande diligence à vingt places; celles qu'ils rencontraient en sens inverse étaient au contraire toutes pleines de fuyards.
M'ayant trouvé bien portant et pas effrayé du tout, ils durent repartir tout de suite, par l'ordre des médecins; mais toutes les voitures publiques, malles et diligences étant encombrées, ils ne purent partir qu'en poste, en louant une calèche à Paris.
Ils me laissèrent 500 francs pour prendre aussi la poste et revenir à Lyon au galop, si le choléra arrivait à l'Ecole polytechnique.
Quoique fortement menacée au milieu du quartier Mouffetard, où les habitants étaient décimés, grâce à Dieu l'Ecole fut préservée, fort heureusement pour moi, pour mes 500 francs et pour beaucoup d'autres.
Le prix du voyage par la malle était beaucoup moins cher, 92 francs par personne; mais il était fort difficile d'avoir des places sans les retenir longtemps d'avance.
Pour ceux qui n'en avaient pas l'habitude, le règlement avec les postillons était ennuyeux et souvent compliqué. Mon père, fort expert dans cette manière de voyager, m'y avait initié de bonne heure.
Nous allions souvent à Sury, près de Montbrison; pour faire la course en une journée, il n'y avait que la poste. Longtemps avant que j'eusse barbe au menton, on m'avait confié ce service, qui n'était pas toujours commode.
Un jour nous partîmes de Lyon dans une petite calèche avec un seul cheval, le nôtre; à la poste de Brignais, naturellement, on en mit deux; à Rive-de-Gier on en mit encore deux, mais on en fit payer trois; à Saint-Chamond on voulait en mettre trois et nous en faire payer quatre.
Exaspéré de cette progression croissante, je fis mettre les quatre chevaux et deux postillons. C'est ainsi que nous fîmes une entrée triomphante à Saint-Etienne, sur la place Chavannel, dans la cour de la manufacture d'armes, qu'habitait mon oncle.
Les officiers d'artillerie se mettaient aux fenêtres, croyant à une inspection imprévue du ministre de la guerre; ce n'était qu'un écolier en vacances qui avait voulu faire claquer son fouet tout comme un autre.
Lorsque mon grand-père conduisait sa famille à Sury, avec sa voiture et ses chevaux, il couchait toujours en route.
Les chemins étaient si mauvais avant 1820, qu'il était tout à fait extraordinaire si, pendant le trajet, on ne versait qu'une fois.
Fâcheuses conséquences des guerres de Napoléon Ier, qui avait supprimé l'entretien des routes pour mieux assurer l'entretien de ses armées.
C'était une belle institution, la poste aux chevaux, surtout dans le moment de sa grande activité. Rien n'était plus vivant, et ne donnait plus envie de voyager, que de voir une grande berline avec siège devant et derrière, attelée de quatre beaux chevaux conduits par des postillons alertes, en habits bleus, bordés de rouge et galonnés, avec leurs grosses bottes, assez dures pour les préserver du contact des brancards et des timons.
De loin on entendait le claquement des fouets se mêlant au bruit joyeux des grelots, pour faire écarter les autres voitures; car c'était un privilège de la poste royale. On devait lui laisser le haut du pavé, ou le milieu de la chaussée.
C'était ordinairement de cette manière que faisaient leurs voyages de noces les jeunes mariés de bonne maison.
Mais quelques-uns partant à la nuit tombante, n'allaient que jusqu'au premier relai, revenaient en ville à la nuit close, et rentraient discrètement à pied dans leur maison, où personne ne venait les voir pendant quinze jours.
Sur les lettres d'invitation au mariage, on imprimait régulièrement en post-scriptum: On part pour la campagne, cela voulait dire: nous n'avons pas besoin de vous, ce n'est donc pas la peine de vous déranger. Ce n'était point un mensonge; on partait bien, en effet, pour le pays de Tendre; car alors, si l'on ne lisait déjà plus l'Astrée d'Honoré d'Urfé et les romans de Mlle de Scudéri, on en conservait encore les traditions.
Comme beaucoup de choses de ce monde, hélas! le postillon a disparu; ce n'est plus sur son cheval, mais seulement sur la scène, qu'on pourra voir encore le Postillon de Lonjumeau, quand l'Opéra-Comique sera reconstruit, car lui aussi vient de disparaître dans un affreux désastre, sans emporter cependant nos anciens souvenirs.
Les maîtres de poste ont fait comme le postillon; j'ai connu les deux derniers de Paris et de Lyon, MM. Dailly et Mottard; tous deux aimaient tant leurs chevaux qu'ils n'ont pas voulu s'en séparer.
C'est une affection que je comprends; car, si quelquefois ces rudes serviteurs ont des caprices, et qui n'en a pas! souvent ils montrent leur reconnaissance, en léchant la main qui les nourrit; et surtout jamais ils ne disent du mal de vous. Il y a cependant des savants qui ne connaissent ces nobles bêtes que sous le nom de moteurs animés.
Avez-vous jamais, lecteur, conduit à grandes guides un quadrige de superbes normands ou de vigoureux Percherons?
Je pourrais, je crois, parier cent contre un, que cela ne vous est jamais arrivé.
Avez-vous jamais dirigé une véritable locomotive?
Il y a encore moins de chances pour que vous me donniez une réponse affirmative.
Eh bien! par extraordinaire et volontairement, je me suis trouvé dans des circonstances qui m'ont permis de me livrer à ces deux exercices.
De 1841 à 1845, avant l'ouverture du chemin de fer du Nord, pour le service de la navigation, j'allais plusieurs fois la semaine à Pontoise, par la berline qui, en partant de Paris, traversait les Champs-Elysées.
Du conducteur je m'étais fait un ami, pour que cette liaison me mît en rapport direct avec ses magnifiques gris-pommelés.
J'avais obtenu la faveur de me placer à côté de lui sur son siège, et tout naturellement ses guides passaient souvent de ses mains dans les miennes; car les hommes de travail perdent rarement une bonne occasion qui se présente de se reposer.
Quelques années plus tard, en 1848, allant tous les jours de Paris à Versailles, pour le chemin de fer de Rennes, je montais très souvent sur la locomotive à côté du mécanicien, alors sans aucun abri, afin de m'initier aux détails pratiques de son métier (car dans cette année d'effervescence générale, les ingénieurs furent obligés plusieurs fois d'assurer eux-mêmes le service). Souvent ma main novice maniait sous ses yeux le régulateur, et la machine docile m'obéissait comme à son véritable maître.
Vous me croirez sans peine si je vous dis que j'avais infiniment plus de plaisir et d'émotions à contenir, exciter, entendre hennir et voir piaffer les coursiers de mon Four in hand, qu'à entendre souffler, siffler et grincer sous ma main la locomotive de Versailles R. G.
Pour conserver ce qu'ils appelaient leur cavalerie, en échange de leurs brevets aristocratiques de Maîtres de Poste, MM. Dailly et Mottard, ont obtenu à Paris et à Lyon des concessions d'omnibus qui sont remplacés déjà par les tramways plus démocratiques encore.
Sic transit gloria mundi, qu'on peut traduire ainsi en s'inspirant de Lamartine:
Tout ce que je viens de dire pourrait s'intituler: Exposé théorique de la poste aux chevaux; la pratique souvent n'était pas aussi brillante.
Le mauvais état général des routes, surtout en hiver, leurs lacunes nombreuses et le manque de ponts sur le plus grand nombre des rivières, rendaient les voyages très difficiles.
Pour vous donner une idée vraie sur ce point des mœurs et usages du vieux temps, je me propose de faire passer sous vos yeux, si mon livre y est encore, quelques épisodes de mes voyages et de ceux de ma famille, que j'ai retrouvés, partie dans mes souvenirs, partie dans des manuscrits authentiques que j'ai eu la chance heureuse de rencontrer.
Cela fera l'objet des chapitres suivants.

Qui contient des extraits authentiques du Journal de voyage en Italie et Sicile d'Antoine-Henri Jordan, fils et petit-fils d'échevin, en 1787 et 1788, et quelques autres choses.
u commencement du XVIIIe siècle vivait à Lyon Henri Jordan, fils
d'Abraham et petit-fils de Lantelme dont le testament est de 1611; ce
Jordan, premier du nom de Henri, était marié à Jeanne de Gérando.
Son fils, Henri Jordan l'aîné, qui fut échevin en 1779 et 1780, avait épousé Magdeleine Briasson, fille de Charles-Claude Briasson, échevin lui-même en 1757 et 1758.
M. Briasson était fabricant d'étoffes de soie; c'est une tradition de famille qu'il avait mis quelques années pour faire sa fortune, toujours avec les deux mêmes dessins: ses robes à l'éclipse et ses robes à la comète avaient brillé d'un vif éclat sur les paniers des grandes dames, dans les salons de Versailles.
Que les temps sont changés! combien aujourd'hui faut-il d'années, et combien de dessins par année, à un fabricant pour faire sa fortune, quand il y arrive?
Une autre fille de M. Briasson avait été mariée au père du baron Rambaud, qui fut maire de Lyon de 1818 à 1826.
Henri Jordan, l'échevin, n'eut qu'un fils, Antoine-Henri, et trois filles, Mmes Vionnet, Coste et Bergasse.
Pierre Jordan, frère de l'échevin, marié à Élisabeth Périer de Grenoble (tante du célèbre Casimir), eut cinq fils qui furent des hommes distingués, ainsi que leurs descendants:
Alexandre Jordan, receveur des finances, père d'Alexandre Jordan, ingénieur en chef des ponts et chaussées, grand-père de Camille Jordan, ingénieur des mines, membre de l'Institut, et de Mme Giraud-Jordan, fille de Camille Jordan, magistrat;
Camille Jordan, célèbre député aux Cinq Cents en 1795, puis à la Chambre sous la Restauration, père d'Auguste Jordan, ingénieur en chef des ponts et chaussées, grand-père d'Arthur de Gravillon et de Mme Boubée-Jordan;
Augustin Jordan, secrétaire d'ambassade, grand-père d'Omer Despatys, ancien magistrat, membre du Conseil municipal de Paris;
Noël Jordan qui fut longtemps le vénérable curé de Saint-Bonaventure à Lyon;
César Jordan, père d'Alexis Jordan, le savant botaniste.
À la fin du siècle dernier, Henri Jordan l'aîné était banquier et marchand de soie à Lyon dans la rue Lafont et plus tard dans sa maison à l'angle de la rue Puits-Gaillot et du port Saint-Clair.
En l'année 1787 il avait dans son commerce comme associé son fils unique, Antoine-Henri, troisième du nom et Barthélemy-Gabriel Magneval, fort jeune alors, qui depuis est devenu député du Rhône de 1815 à 1822.
À cette époque la Chine et le Japon n'étaient pas encore inventés comme pays de production des fils de soie; nous n'en tirions que des porcelaines et des foulards.
La fabrique lyonnaise faisait venir toutes ses soies du Dauphiné, du midi de la France, de l'Italie et de la Sicile.
La maison Jordan avait fait d'assez fortes avances à une maison Cajoli, de Turin, qui venait de suspendre ses payements; il y avait intérêt à suivre de près cette affaire. La traiter par correspondance n'était pas chose très facile; les lettres pour une grande partie de l'Italie ne partaient qu'une fois par semaine et réciproquement. Quant au télégraphe électrique, Ampère était bien né, mais il n'avait pas encore mérité une statue avec des sirènes à ses pieds, qui semblent à Lyon, je ne sais pas pourquoi, l'accessoire obligé de nos grands hommes.
On décida qu'Antoine-Henri Jordan fils irait à Turin pour recouvrer le plus qu'il pourrait de la créance Cajoli; qu'il profiterait de ce voyage pour voir tous les correspondants de la maison, en visitant l'Italie pour en augmenter le nombre et compléter son éducation.
Il y a quelques années, ayant hérité de la bibliothèque d'une de mes tantes, j'ai trouvé, sur un des derniers rayons, un manuscrit séculaire assez bien conservé. Comme il était hérissé de renseignements commerciaux d'un autre âge, je n'y avais pas fait d'abord très grande attention. Plus tard, ayant quelques loisirs je me suis appliqué à la lecture de ce volume, qui m'a vivement intéressé, les renseignements qu'il me donnait rentrant tout à fait dans le cadre que je m'étais tracé, c'est-à-dire la comparaison des voyages de jadis et de ceux d'aujourd'hui.
Ce voyage de mon grand-père était pour lui un voyage d'agrément autant qu'un voyage d'affaires; l'emploi de son temps est résumé dans des notes écrites jour par jour, depuis son départ, le 11 août 1787, jusqu'à son retour à Marseille, le 22 juillet 1788, et quelques jours après à Lyon; cela fait une année complète.
Elles forment deux parties distinctes: l'une contient ses impressions de touriste et les faits matériels du voyage; l'autre s'applique aux affaires de la soie, et longuement aux questions de change et de monnaie, alors très importantes à cause de leur diversité, chaque principauté d'Italie ayant la sienne propre.
Je ne m'occuperai que de la première partie de ces notes, par la bonne raison que je ne comprends rien à la seconde, dont presque tous les termes, écrits en abréviations, sont pour moi des hiéroglyphes pour lesquels il me faudrait un nouveau Champollion.
Même dans la première partie, je passerai beaucoup de descriptions de monuments que tout le monde connaît. Je dis tout le monde, comme les journalistes disent Tout-Paris, quand ils le font tenir dans une salle de spectacle, ou la chambre des députés.
Je me bornerai donc aux citations qui font connaître le voyage proprement dit, et les mœurs de l'époque dans les pays parcourus.
Bien qu'elles soient du siècle dernier, je peux les appeler des notes télégraphiques et photographiques; à cause de leur concision et de leur précision véridique, deux qualités qui ont caractérisé mon grand-père pendant toute sa vie.
Antoine-Henri Jordan, fils et petit-fils d'échevin était fort jeune alors, il n'avait que vingt-quatre ans; sa famille était dans une bonne position de fortune et d'honorabilité, l'avenir lui souriait; il n'était pas encore marié; il partait l'esprit content, libre de toute préoccupation.
On était à deux années de la convocation des États généraux; rien ne pouvait faire prévoir les tristes événements qui devaient les suivre.
Dans ce temps-là, il n'y avait aucune voiture publique allant de Lyon en Italie; il partait donc en poste dans la chaise de son père, accompagné d'un fidèle domestique (Laforest), convenablement muni de lettres de recommandation et de crédit.
Notes de voyage d'Antoine-Henri Jordan en Italie et en Sicile. J'ouvre le cahier de notes et je copie:
10 août 1787.—Parti de Lyon, à six heures du soir, je suis arrivé le lendemain au Pont-de-Beauvoisin à six heures du matin. Beau temps, sans retard extraordinaire. (Il avait mis douze heures, il faut aujourd'hui deux heures par le train omnibus.)
11 août 1787.—Passé au Pont, sans être visité à la douane sarde, si ce n'est pour la forme; malle détachée et rattachée sans autre cérémonie.
Entré dans les États de Savoie, passage à la montée de la Chaille dont la vue est magnifique; arrivé à la montée de la Grotte, ouverte en 1670 par Charles-Emmanuel II, suivant l'inscription qu'on peut lire; une des beautés de la Savoie.
Entre Saint-Jean-de-Cou et Chambéry, cascade de 200 toises de hauteur. Vu Chambéry... J'ai été obligé d'y rester deux heures pour faire remettre des clous à la chaise. Route continuée sans accident jusqu'à Lanslebourg.
(Arrivé là, le voyage se compliquait; non seulement le tunnel du mont Cenis n'existait pas, mais la route à voiture pour traverser les Alpes n'était pas construite; on ne pouvait donc franchir la montagne qu'à pied ou à cheval. La route n'a été faite que sous Napoléon Ier.
Il fallait démonter la voiture et faire transporter à dos d'homme séparément la caisse, les roues et les brancards.)
12 août—Il faut faire marché avec les muletiers pour le transport des bagages, avec les porteurs pour sa chaise, avec le maître de poste pour les chevaux de selle, avec l'aubergiste; cela n'en finit pas.
Après dîner, c'est-à-dire à deux heures, je suis monté à cheval, arrivé sain et sauf à Novalèse, n'ayant pas souffert de la chaleur sur la montagne, grâce au brouillard qui cachait le soleil.
Couché à Novalèse, après avoir reçu les équipages en bon état, fait remonter la voiture, dont le trajet a été fort heureux et tout préparé pour le départ du lendemain qui s'est fait à deux heures du matin.
13 août.—Arrivé à Turin, à dix heures et demie du matin. Je n'ai pas été visité là, plus qu'ailleurs. Logé à l'hôtel d'Angleterre.
(Parti de Lyon, le 10 août à six heures du soir, il était arrivé le 13 à dix heures et demie du matin, il avait donc mis cinquante-deux heures pour un trajet qu'on peut faire aujourd'hui en neuf heures.
Il n'est reparti de Turin que le 8 octobre, il y est resté près de deux mois.
Ses notes contiennent, jour par jour, un résumé de toute sa correspondance au sujet de l'affaire Cajoli, des renseignements sur les nombreux correspondants de la maison, le prix des soies, la valeur du change, etc., en outre, il résume l'emploi de son temps en dehors des affaires.)
14 août.—Je suis allé voir M. de Bianchi, qui m'a engagé à venir loger dans son appartement; me voici transporté armes et bagages dans le canton de Saint-Frédéric, près de la rue Neuve maison Vigna.
Description de la ville de Turin....
17 août.—Partie de campagne chez M. Ferraris....
19 août.—Autre partie chez M. Negri....
22 août.—Il y a trois salles de spectacle à Turin: le théâtre du roi qui touche à son palais; on y joue l'opéra, ouvert seulement en carnaval; le théâtre du prince de Carignan, sur la place du même nom; on y joue la comédie, la tragédie, des arlequinades et l'opéra-comique.
Un troisième théâtre chez le marquis d'Anglesne est petit, mais bien décoré.
23 août 1787.—Partie de campagne chez M. Negri... visite à Moncalieri chez Mme Nasi, à M. Bianchi au château. De là, dîner à Castel-Nuovo; on me garde à coucher. Nous partons à six heures pour aller à la comédie à Moncalieri; acteurs meilleurs que ceux de Turin...
24 août.—Retour à Turin à six heures du soir, partie à pied, partie en carrosse, aussi gai que la venue.
25 août.—Visite à M. de Choiseul (notre ambassadeur à Turin) qui m'a reçu avec son air leste, à sa toilette, et m'a congédié ensuite, sans cérémonie, quand elle a été faite.
26 août.—Partie de campagne chez M. Brouzet à la Colline, où nous avons dîné en très bonne compagnie; maison fort agréable et très champêtre.
Nous partons de Turin, le 28, à cinq heures du soir, avec M. Negri, pour sa maison de campagne, pour être à portée de Moncalieri.
29 août.—À six heures du matin, nous descendons dans la plaine, où était rangée la légion d'accompagnement qui devait manœuvrer sous les yeux du roi.
(Description des manœuvres... traversée du Pô... Dressement des tentes... etc.)
Nous nous embarquons sur le Pô, avec Mme Aignon, ses filles, Mme Nasi, Mme Nasi Maggia et ses quatre sœurs, MM. Aignon et Nasi fils; nous descendons à Moncalieri, nous dînons chez M. Nasi, et le soir, nous retournons coucher chez M. Negri.
2 septembre.—Dîné à la campagne Saint-Ange-Morel avec Barberis, Ballor, Jouben et autres, au nombre de douze, sur le chemin de la Superga à un mille de Turin.
8 septembre.—Procession de la fête de la Vierge où vont les communautés religieuses, le chapitre de la cathédrale, l'archevêque, le sénat, la chambre des comptes, le consulat, les conseillers de ville et les corps nombreux de pénitents et pénitentes; concours très considérable de toute la population.
9 septembre.—Dîné à la vigne de Doxa, presque à la porte de la ville, avec M. Leclerc de Nice, Tollo père et ses deux fils, Haldimand, etc.
Ces deux jours, le spectacle du Théâtre de Carignan était magnifique; toutes les loges étaient pleines, chose rare pour la saison.
(On voit par ses notes de correspondance que pendant la fin de septembre, il s'est beaucoup occupé de l'affaire Cajoli et autres.)
8 octobre.—Il part de Turin pour Bologne, toujours dans sa chaise de poste, en passant par Casale, Alexandrie, Tortone, Plaisance, Parme, Reggio et Modène.
(Dans chaque ville il fait une description sommaire des pays traversés, qu'il serait trop long de transcrire ici, nous nous bornerons à quelques extraits.)
8 octobre 1787.—On traverse cinq rivières pour aller de Turin à Casal: la Stura, le Mollon, l'Eau-d'Or, la Dora-Baltéa et le Pô à Casal même, sur lesquelles il n'y avait point de ponts.
10 octobre.—Le théâtre d'Alexandrie est grand, mais le parterre est bas. L'opéra est bon; la première chanteuse excellente; le ballet fort joli. Après le spectacle il y a bal, où tout le monde peut entrer en payant, mais il n'y a que les nobles qui peuvent danser!
On voit à Alexandrie un beau pont couvert sur le Tanaro qui a 620 pieds de long.
14 octobre.—Voyage à Novi; on a rajusté le chemin qui était impraticable. On traverse Pozzalo, village dangereux à cause des voleurs; il est prudent de ne pas y passer la nuit.
16 octobre.—Départ d'Alexandrie pour aller à Tortone; on passe la Scrivia; cette rivière est tantôt guéable, tantôt d'une grande force; de sorte qu'il n'y a point de prix fixe pour le passage en bateau. Le mien a duré deux minutes. J'ai offert 5 sous; on m'a demandé 3 livres, et l'on s'est contenté de 10 sous, sur la menace d'informer le commandant.
Description de Plaisance... l'église du Dôme est grande, belle; beaucoup de peintures.
17 octobre.—Parti de Plaisance à trois heures et demie, j'arrive à cinq heures à Fiorenzuola, petite ville où je ne trouve point de chevaux, à cause de la foire; il faut se décider à coucher.
Il y a grand monde à l'auberge; je suis engagé à aller à un bal que donnent quelques seigneurs des environs; j'y reste jusqu'à deux heures du matin, puis je vais me coucher; en partant à six heures et demie je rencontre quelques dames qui en sortaient. Description de Parme, Reggio et Modène.
21 octobre.—La grande tour de Modène, une des sept merveilles de l'Italie: il y a quatre cents marches à monter.
23 octobre.—Arrivé à Bologne. Je me loge hôtel de la Paix. Description de Bologne. L'église métropolitaine de Saint-Pierre et la collégiale de San-Pétronio sont l'une et l'autre très vastes et d'une très grande hauteur.
24 octobre.—Partie de campagne chez le marquis de Rata, où j'ai vu le cardinal-légat. Le soir, vu Mme Bianchi la mère qui m'a fait beaucoup d'amitiés.
25 octobre.—Vu le doyen de Bianchi dont j'ai reçu toutes les offres de service. Dîné chez M. de Merendoni, avec le doyen qui ne m'a pas quitté de toute la journée; nous sommes allés ensemble à San-Giovani-in-Monte, où se sont chantés en grande cérémonie la messe et les vêpres en l'honneur de saint Antoine de Padoue, par une société philharmonique composée de nobles.
26 octobre.—Le doyen m'a prêté son domestique, qui m'a accompagné à l'Institut, etc... Je suis allé voir le marquis de Tauraro qui a de beaux tableaux de maîtres.
Après le dîner le doyen m'a conduit chez sa sœur, la comtesse de Pepoli, à la campagne à 3 milles de la ville, sur la route de Ferrare. J'y suis invité pour dimanche.
28 octobre 1787.—Vu la fameuse madone de Saint-Luc. Grande chapelle de la Vierge ou pour mieux dire grande église située sur la hauteur, à 3 milles de Bologne; on y arrive par six cent vingts portiques tous couverts. Le chemin pour les carrosses est à côté, et dans la montée les portiques passent trois fois par dessus. (Suit une grande description.)
La chapelle est fondée et entretenue par souscriptions particulières des Bolognais; la première pierre fut posée en 1733.
1er novembre.—Installation solennelle du gonfalonnier chef du Sénat, premier magistrat de la ville de Bologne, qui n'a plus que l'ombre de son ancien pouvoir; depuis que Bologne s'est donnée au Pape, l'autorité réside toute entière dans la personne du cardinal-légat; ce qui n'empêche pas qu'aujourd'hui on suive les mêmes usages qu'autrefois.
Le gonfalonnier change tous les deux mois; pendant quatre jours tous les deux mois, ce sont les mêmes fêtes et processions qui se renouvellent.
2 novembre.—Départ de Bologne pour Florence à neuf heures du matin; passage des Apennins par un vent violent.
Je m'arrête trois heures à Lojano, méchant village, pour faire raccommoder ma voiture à laquelle trois boulons ont cassé.
Florence.—J'arrive à Florence à dix heures du soir.
En entrant en Toscane, il faut se faire visiter, ou consigner deux sequins (le sequin valait 12 livres) qui sont rendus à Florence, quand on a visité la malle. Pour cela il faut aller à la douane où j'ai perdu une matinée.
3 novembre.—Sur la recommandation de Mme Spinosa, je me suis logé à l'Aigle Noir près du Dôme chez Pio Lombardi. La ville compte 95,000 habitants.
(Ici grande description de la ville, de ses monuments, de ses palais, des églises et des musées; il visite le palais Capponi, berceau de Laurent Capponi qui s'est rendu célèbre à Lyon par sa générosité au XVIe siècle. Arrivé le 2 novembre, il en est reparti le 7; ce n'était pas trop pour voir toutes les merveilles de cette ville magnifique dans laquelle il devait s'arrêter à son retour.)
7 novembre.—Départ de Florence pour Lucques, à six heures et demie du matin. Attendu près d'une demi-heure à la porte pour laisser entrer les voitures des maraîchers; enfin nous sortons.
Je m'arrête à Cojano pour voir le palais Poggio au grand-duc, qu'on vante beaucoup, je ne sais pas pourquoi.
À Buggiano, je me suis disputé avec le maître de poste qui voulait me mettre trois chevaux à cause du mauvais chemin et de la pluie; par amiable composition, il a été convenu qu'au lieu de 4 pauls par cheval et par poste, je n'en donnerais que 3 ce qui a été exécuté.
7 novembre.—En arrivant à Lucques, à six heures du soir, il a fallu faire le tour de la ville le long des remparts, parce qu'à la nuit les portes sont fermées à l'exception d'une seule; pour entrer on paye 6 sous par voiture et 2 sous par personne pour se faire ouvrir.
Lucques, république aristocratique, comme Bologne l'était autrefois, est gouvernée par un gonfalonnier et huit anziani (anciens) qui changent tous les deux mois; il y a un grand conseil composé de cent cinquante nobles qui décide de toutes les affaires.
Logé à la Croix-de-Malte; payé le plus haut prix qu'on ait exigé de moi jusqu'à présent 16 pauls par jour; mais il faut observer que je suis seul dans l'hôtel, et que je paye pour ceux qui n'y sont pas.
9 novembre 1787.—Arrivé à Pise le soir, logé au Trois-Donzelles. (Description de Pise.)
10 novembre.—Parti après dîner; arrivé à Livourne avant la nuit.
11 novembre.—Visité en mer deux bâtiments suédois avec Mme Redi et M. Ulric.
Livourne ne brille pas par ses églises; les deux plus belles sont le Dôme et les Dominicains. Par contre, le théâtre est fort joli; il est grand, bien éclairé, avec cinq rangs de loges superposées; mais l'opéra y est très mauvais.
17 novembre.—Départ de Livourne à sept heures du matin pour retourner à Florence.
La ville de Livourne est un port franc, où tout peut entrer et sortir par mer; mais du côté de la terre, les douanes du grand-duc sont très rigides.
Avant de partir il faut faire visiter et plomber ses malles; sans cela on est visité à la porte de Pise, de Florence, en un mot, dans toutes les villes de la Toscane.
J'avais fait plomber ma malle à Florence, pour aller jusqu'à Rome sans la défaire; arrivé à Florence à neuf heures du soir, on a prétendu qu'il fallait visiter cette malle, parce qu'elle venait de Livourne ou bien aller à la douane.
Il a fallu consigner encore une fois ma voiture à la douane pour la retirer le lendemain matin. J'ai eu la mauvaise chance d'être pris pour un marchand d'échantillons, ce qui m'a fait traiter avec rigueur.
19 novembre.—Revu Florence. (Nouvelle description de la ville.)
Revu la galerie du Grand-Duc degli uffici avec un nouveau plaisir. (Le sentiment qu'il éprouve de revoir Florence est partagé par tous ceux qui ont eu la chance heureuse d'y aller et d'y retourner.)
20 novembre.—Dîné chez M. Redi; après le spectacle et le souper je me suis mis en chaise à onze heures et demie du soir pour me rendre à Bologne où j'arrive aujourd'hui mardi à cinq heures du soir.
J'ai eu sur l'Apennin un vent très froid, les chemins étaient très mauvais à cause de la pluie.
La première fois étant parti de Bologne la nuit, je n'avais pas vu les environs; il y a des palais superbes; entre autres celui du marquis Aldrovandi Marescotti et celui du prince Hercolani encore plus beau.
À Parme, à Modène et Bologne les étrangers payent au spectacle le double du prix payé par les gens du pays.
23 novembre.—Parti de Bologne pour Ancône à huit heures du matin; passé par Imola, petite ville où il y a beaucoup de noblesse.
À Faenza il y a une fabrique de faïence considérable (c'est de là que vient son nom). J'y ai vu des ouvrages très curieux imitant la porcelaine. (Il passe à Cesena, Rimini et Pesaro.)
25 novembre 1787.—Parti de Pesaro à une heure après midi, arrivé à Fossonbrone à six heures avec de la pluie et de très mauvais chemins.
En arrivant j'ai trouvé Pierre Moci, qui a voulu absolument me loger chez lui, ce à quoi j'ai consenti, pour jouer un tour au maître de poste, qui avait le front de me demander 15 pauls pour une nuit.
26 novembre.—Séjour à Fossonbrone à cause de la neige.
27 novembre.—Je pars à quatre heures du matin; beau clair de lune, temps froid; passé à Sinigalia, très joli petit port de mer sur l'Adriatique.
Arrivé à trois heures à Ancône, ville très commerçante, qui augmente tous les jours.
28 novembre.—Parti d'Ancône à huit heures j'arrive à Lorette à midi.
Je vois l'église et la Sainte-Chapelle, Santa Casa, qui suivant une ancienne tradition est la maison où Notre-Seigneur Jésus-Christ s'est incarné. C'est-à-dire la maison de la sainte Vierge. On a laissé les murs dans leur état naturel, on s'est borné à orner les lambris d'une grande quantité de lampes d'argent massif d'un poids considérable.
Le trésor renferme des richesses incroyables, diamants, perles, rubis, etc., provenant des largesses des plus grands princes de l'Europe.
Arrivé à Macerata à quatre heures et demie je suis obligé de m'arrêter pour faire remettre des vis à ma chaise et parce qu'on m'annonce qu'il y a du danger sur le chemin.
29 novembre.—Parti de Macerata avant jour; arrivé à Tolentino, j'apprends que le passage du col Fiorito (Apennins) est intercepté par les neiges et l'on me fait attendre trois heures.
Je pars pourtant sur de nouveaux renseignements, qui annoncent qu'on a fait le passage; je trouve beaucoup de neige qui rend le chemin difficile; j'arrive non sans peine à Serravalle au pied des Apennins.
Le maître de poste de Ponte-della-Trava, voulant me faire coucher chez lui, m'avait annoncé que je trouverais grand monde à Serravalle, et que je ne pourrais pas me loger. Je ne me laisse pas faire et voyant surtout qu'il veut m'étrangler pour le prix, je demande des chevaux; il me les refuse sous prétexte qu'il n'en a pas.
Cependant il en arrive et me les fait payer un prix exorbitant, que je suis obligé de subir parce qu'il n'y a point de juge dans cet endroit.
Me voici donc à Serravalle, j'y soupe et j'y couche au prix assez fort de 10 pauls (5 fr. 60 environ), pour un mauvais souper et un mauvais lit; après avoir passé la soirée avec la duchesse de Sampiari, de Naples, qui venait de traverser la montagne et se rendait à petites journées à Lorette.
30 novembre.—J'avais donné mes ordres pour partir au point du jour; je me lève à sept heures, je fais chercher mes gens; tous à la messe pour fêter saint André! au retour il faut bien déjeuner; au lieu de partir à sept heures nous ne partons qu'à huit heures et demie avec quatre chevaux et deux hommes pour soutenir la chaise dans les mauvais pas!
Comme le ciel était serein je fis le voyage très heureusement, et j'arrivais à deux heures et demie à Foligno, ville d'Ombrie assez peuplée; on y compte 22,000 habitants.
1er décembre 1787.—Les maîtres de poste de la Romagne sont les plus grandes canailles qu'il y ait au monde; ils font aux voyageurs toutes les insolences dont ils peuvent s'aviser et cherchent toujours à les duper s'ils n'ont aucun moyen de se faire rendre justice.
Au col de la montagne Fiorito, la marquise Ghilini, d'Alexandrie, qui l'a traversé la veille de mon passage, avait avec elle vingt hommes pour faire le chemin; elle a vu cinq de ces malheureux, les couteaux à la main, contre elle et son domestique, parce que ce dernier leur faisait le reproche, bien mérité, d'avoir exposé par leur faute la marquise à tomber dans le précipice.
Avec cette race, on est obligé de les remercier de ce qu'ils veulent bien prendre l'argent qu'ils vous forcent de donner.
Le ruspone, soit la pièce de 3 sequins de Florence, est tarifée à 65 pauls et 1 bayoque romains, dans les États du Pape. Dans la route de Lorette à Rome, les maîtres de poste ne veulent le prendre que pour 63 pauls, quelques-uns même pour 62. Les pauvres voyageurs, qui, sur la foi du tarif, n'ont dans leur poche que des triples sequins toscans, sont réduits, dans la route, à perdre 2 ou 3 pauls par ruspone.
Avis aux voyageurs d'avoir toujours dans leur escarcelle de l'argent du pays.
Pressé d'arriver à Rome pour y trouver les lettres qui m'y attendaient, je me décide à voyager jour et nuit; j'avais un beau clair de lune, j'y voyais comme en plein jour.
J'ai traversé, sans m'y arrêter, Spolette, Terni, Narni, Otricolli, Castellana; toutes ces villes sont en pays de montagne.
Avant d'arriver à Rome à quatre lieues de distance, on distingue le dôme de Saint-Pierre.
J'arrive à Rome à trois heures et demie par la porta et la piazza del Popolo. Je me loge chez Damon, hôtel des Français, via della Croce, allant du Corso à la place d'Espagne.
2 décembre.—Le matin, toilette faite, je suis allé à la chapelle du Saint-Père, où il chantait une messe solennelle pour l'ouverture de l'Avent, assisté de tous les cardinaux, avec un monde considérable.
Après la messe, tout le cortège ecclésiastique a fait la procession de la chapelle Sixtine à la chapelle Paolina, pour célébrer l'ouverture des quarante heures.
Après l'exposition du Saint-Sacrement, la procession est retournée d'où était venue, et tout a été dit.
Ces deux chapelles sont très belles et méritent d'être revues avec moins de foule. L'église de Saint-Pierre, à côté du Vatican, jouit avec raison de la réputation d'être la première église du monde. Elle frappe au premier coup d'œil par sa grandeur. (Description de Saint-Pierre.)
L'après-dîner s'est employé à rendre les lettres de recommandation ainsi que la matinée du lendemain; je n'ai vu que les rues et les places en courant en voiture.
3 décembre 1787.—Le pont Saint-Ange... Le château Saint-Ange, c'est là qu'on a trouvé dans le tombeau d'Adrien des œuvres de Phidias... Castor et Pollux avec leurs chevaux, dont le plus grand mérite est leur antiquité.
L'entrée de Rome par la place del Popolo est majestueuse.
Les carrosses font tous les soirs le cours dans la rue du milieu (il corso), surtout le dimanche quand il fait beau (depuis cent ans c'est toujours de même).
La villa Borghèse, que nous avons visitée cet après-dîner, est fort intéressante. J'y suis allé avec M. et Mme Schulteis et Mme Veraci, Florentine, qui leur était recommandée.
Arrivé à Rome le 1er décembre 1787, Henri Jordan y est resté plus d'un mois, jusqu'au 5 janvier 1788; il y a passé quelques jours encore à son retour de Sicile.
Ceux qui ne connaissent pas Rome feront bien de passer rapidement les pages suivantes; ceux, au contraire, qui l'ont vue, retrouveront avec intérêt les noms de toutes les choses qu'ils connaissent et qui depuis un siècle ont peu changé.
Il serait trop long, et en dehors du cadre de cet écrit, de copier en entier les descriptions qui se trouvent dans le manuscrit, je me bornerai donc, en général, à une simple nomenclature.
4 décembre.—Le matin Saint-Pierre... La fontaine Trévi...
5 décembre.—Campo Vaccino ou Forum Romanum... Arc de Constantin... Arc de Septime Sévère, temples de la Paix et de la Concorde, de Jupiter Tonnant, du Soleil et de la Lune, arc de Titus, amphithéâtre Flavien (Colisée), les dehors du Capitole.
6 décembre.—Sorti de la rue de la Croix, où je loge, suivi le Corso jusqu'au Capitole; vu Saint-Paul-hors-les-Murs.
Sur la route, tombeau de Caius Sextius, et le mont Aventin.
Église Sainte-Sabine, églises de Sainte-Marie-de-Lorette, in Cosmedin, Égyptienne.
Restes du temple de Vesta, où l'on a bâti Sainte-Marie-du-Soleil.
Traces du pont Sublicius, défendu par Horatius Coclès.
L'Arc de Saint-Lazare, le pont Palatin ou ponte Rotto.
Églises Saint-Nicolas-in-Carcere, restes du portique d'Octavie.
Église Saint-Ange-in-Pescheria, théâtre de Marcellus, où est le palais Orsini.
L'Arc de Janus, l'Arc de Septime-Sévère-in-Velabro.
L'ouverture de la Cloaca Maxima, la fontaine de Saturne.
La colonne Trajane, port de Rippa-Grande.
7 décembre.—Sorti à dix heures par la place d'Espagne. Trinité du Mont.
Église de la Conception, Capucins; fontaine Barberini.
Église Saint-Nicolas-de-Tolentin; église Sainte-Marie-de-la-Victoire.
Fontaine dei Termini, dite de Moïse, Sainte-Marie-Majeure.
Église Sainte-Prudentienne, église Saint-François-de-Paule.
8 décembre 1787.—Églises Saint-Charles, Sainte-Agnès, Saint-Jacques-des-Espagnols.
Ces deux dernières place Navone; Trois-Fontaines et Obélisques.
Églises Saint-Jean-de-Latran, Baptistère de Constantin.
Saint-André-di-Monte-Cavallo et la place.
9 décembre.—Église des Chartreux, dite Sainte-Marie-des-Anges, le Panthéon ou la Rotonde. La villa Médicis. L'église de la Minerve.
10 décembre.—Église Saint-Jacques-des-Incurables, église Jésus et Marie, palais Rondini.
Église Sainte-Marie-di-Monte-Santo, des Miracles, del Popolo, sur la place.
Palais Capponi, restes du mausolée d'Auguste, église Saint-Roch.
Églises Saint-André, Saint-Ignace, Saint-Sauveur-in-Lauro.
11 décembre.—Églises Saint-Luc, Saint-Yves-des-Bretons, place et collège Clémentin.
L'Obélisque solaire d'Auguste, dans la cour du palais della Vignaccia.
Église de la Trinité, prêtres des Missions, église Sainte-Marie-in-Campitelli.
Églises du Jésus, Sainte-Marie-d'Ara-Coeli; Sainte-Marie-Libératrice, les trois colonnes des Cornices, revu le Colisée, monté au deuxième étage.
12 décembre.—Église Saint-Jean-Baptiste-des-Florentins, la rue Julia, église Sainte-Catherine-de-Sienne.
Place et palais Farnèse. Palais du cardinal, duc d'York.
13 décembre.—Autre visite à Saint-Pierre, monté sur le Dôme avec un jeune Anglais, Higginthon, fort aimable compagnon (grands détails sur l'église de Saint-Pierre).
14 décembre.—Vu le palais et la galerie Borghèse; après-dîner visité le palais Doria, nous en avons admiré rapidement les beautés, parce que nous étions chassés par la nuit qui s'avançait à grands pas, et nous avons promis de ne plus aller voir des peintures après-dîner, parce qu'ici on dîne à plus de deux heures et que la nuit vient trop tôt.
14 décembre.—Le soir s'arrange une partie pour aller à Tivoli à pied, entre M. Higginthon, deux autres Anglais et un Piémontais, ancien secrétaire de M. de Bianchi, à Bologne. J'arrive, on me la propose, je me laisse entraîner et j'accepte; j'écris le soir même quelques lignes à la hâte à Mme Vionnet (sa sœur), par voie de Turin, pour lui annoncer ce voyage, et que je donnerai de mes nouvelles par le courrier suivant (c'est-à-dire dans huit jours).
15 décembre.—Je suis réveillé à sept heures du matin par un garçon cafetier, qui m'apporte de la part de mes compagnons de voyage une tasse de chocolat pour me donner du courage; je l'avale et je m'habille; cela fait, nous nous mettons en route comme des pèlerins. Nous partons à sept heures et demie et nous arrivons, avec beau temps, à Tivoli, à une heure après midi. La distance est de 18 milles de la porte dite Saint-Laurent et 3 milles pour la gagner de notre auberge. (Le mille romain est de 1,500 mètres.)
Au milieu du chemin nous nous arrêtons pour déjeuner, nous trouvons pour tout potage un plat de petits poissons frits de la veille, du pain et du vin médiocres; avec ça nous déjeunons gaîment et nous nous remettons en route.
À 13 milles de Rome, nous trouvons la Solfatare de Tivoli, canal qui conduit une eau bleue et sulfureuse, d'une odeur très forte; nous nous lavons les mains et le visage avec cette eau fort claire et fort limpide.
À 15 milles de Rome, nous passons une seconde fois sur le pont Lucano, le Tévérone, autrefois l'Arno, chanté par Horace; au-delà du pont est le tombeau de la famille Plautia, qui a servi de forteresse aux Goths lors de leur invasion.
Nous laissons la villa Adriana sur la droite; un quart d'heure avant Tivoli, nous trouvons l'ancien temple de Latone transformé en chapelle dédiée à la Vierge.
Tivoli autrefois Tibur, lieu de délices d'Horace et de Mécène, plus ancienne que Rome de 462 ans, est une ville mal pavée et mal bâtie, avec des rues étroites où il faut sans cesse monter et descendre, où l'on ne peut pas marcher, quand il pleut, tant le sol est glissant, comme nous l'éprouvons en arrivant avec la pluie.
Nous cherchons une auberge, on nous en indique une à droite, où l'on nous reçoit avec empressement; on nous montre nos lits, nous les trouvons mauvais et nos chambres pitoyables, nous nous empressons de sortir et nous finissons par tomber sur un gîte passable, qui nous paraît un palais.
Nous demandons à dîner, nous nous reposons, attendant pendant trois heures les provisions qu'on avait été obligé d'aller chercher ailleurs.
Quand nous sortîmes de table il était presque nuit, nous pûmes voir seulement la cascade et les forges que les eaux mettent en mouvement.
À côté de la cascade se trouvent le temple de Vesta très bien conservé et celui de la Sibylle qu'on dit fondé par Numa, second roi de Rome, pour la nymphe Egérie.
Nous rentrons et nous nous couchons de bonne heure.
16 décembre 1787.—Le matin du dimanche je vais à la messe avant jour, puis je vais réveiller mes compagnons qui me font perdre une heure parce qu'ils ont mal dormi. Après le déjeuner nous retournons voir la cascade, le temple de Vesta et la villa d'Est. Bâtie il y a deux cent trente ans par un cardinal d'Est, elle est aujourd'hui plus dégradée que beaucoup d'édifices romains. La vue est fort étendue et très belle; elle appartient au duc de Modène.
De là nous allons dans les débris de l'ancienne villa de Mécène, dont on ne voit plus que les murs et la grandeur des chambres, qui ont des voûtes d'une hardiesse étonnante; ces murs subsistent depuis dix-sept cents ans et paraissent devoir subsister longtemps encore.
On nous montre les ruines de la maison d'Horace et d'un temple d'Hercule; puis nous allons dîner pour repartir à midi.
Au lieu de retourner à Rome directement, on nous propose de voir Frascati; nous visitons la villa Adriana, par des chemins boueux et mauvais. Nous nous en tirons cependant parce que le temps s'était remis au beau.
Dans cette maison de plaisance de l'empereur Adrien, il n'y a plus que des ruines, mais de superbes ruines: un ancien amphithéâtre, un temple du dieu Canope (divinité égyptienne dont les prêtres passaient pour magiciens), le temple d'Apollon et la salle des Gardes fixèrent notre attention.
Nous cherchons le chemin de Frascati; en voulant couper court, contre mon avis, nous nous trompons de route, et nous sommes obligés de rejoindre le vrai chemin en passant à travers champs et fossés. Enfin nous arrivons à Frascati à six heures du soir en pleine nuit; ayant traversé la villa Braciani.
Nous cherchons une hôtellerie; on nous conduit d'abord dans un cabaret, ensuite dans une étable; enfin nous trouvons la bonne auberge où l'on nous offre trois lits pour six.
Nous nous arrangeons cependant, en faisant mettre des matelas par terre; nous nous couchons, mais nous dormons mal.
17 décembre 1787.—La villa Conti où je suis allé ce matin m'a fait grand plaisir; il y a de beaux jardins et des jeux d'eau fort agréables; mais ceux de la villa Aldobrandini dite Belvédère, appartenant au prince Paul Borghèse, sont encore supérieurs. On les fait jouer particulièrement pour les visiteurs étrangers; ils forment des effets merveilleux et des surprises de toute espèce.
Ce palais jouit d'une très belle vue; il est orné de belles peintures du cavalier d'Arpin.
Après dîner nous passons à Grotta-Ferrata, abbaye où nous admirons des fresques du Dominiquin.
En rentrant nous trouvons à 3 milles de Rome la fontaine d'Acquafelice, dont les eaux sont conduites dans la ville par des aqueducs magnifiques et très bien conservés.
19 décembre.—Revu Saint-Pierre avec un nouveau plaisir.
20 décembre.—Consistoire public au Vatican pour la réception d'un cardinal, cérémonie qui n'a d'intéressant que l'importance des gens qui la font, et les compliments qui se récitent en latin, que l'on n'entend guère.
Il y a cependant beaucoup d'étrangers, pour voir le Pape et les cardinaux en costume de gala.
La fonction ne consiste, autant que j'ai pu le voir, qu'à présenter le nouveau cardinal au Pape, auquel il baise les mains, la poitrine et le front; il va donner ensuite une accolade à ses confrères, et reçoit exhortation du Saint-Père sur ses devoirs et tout est dit.
21 décembre.—Vu le Capitole et la villa Albani; pour les détails je renvoie au livre de Vasi qui en parle assez bien; je dirai seulement que les tableaux du Capitole qui m'ont plu davantage sont la Fortune, du Guido, et celui de Moïse faisant sortir l'eau du rocher, de Luc Giordano.
La villa Albani passe pour la plus agréable des environs de Rome. (Aujourd'hui cette villa appartient à la famille Torlonia.)
22 décembre.—Nouvelle visite à Saint-Pierre, remonté dans la coupole pour jouir du magnifique coup d'œil intérieur et extérieur.
De là, visite, avec M. Emery (Suisse), du musée du Vatican. Vu les premiers chefs-d'œuvre de sculpture, l'Apollon du Belvédère, le Laocoon, l'Antinoüs et beaucoup d'autres... Vu le jardin du Belvédère, où se trouve la pomme de pin du mausolée d'Adrien, et le bassin où l'on voit un vaisseau dont les agrès sont formés par des jets d'eau.
23 décembre 1787.—Pluie le dimanche. Je suis allé, avec le signor Agostino, voir le chef-d'œuvre de Raphaël, le premier tableau de l'Univers: la Transfiguration de Notre-Seigneur qui se trouve à Saint-Pierre-in-Montorio sur le Janicule (aujourd'hui au Vatican, avec la Communion de saint Jérôme et la Vierge, de Foligno).
Je n'ai pas regretté ma course faite par le mauvais temps pour admirer avec le plus grand plaisir ce bel ouvrage.
J'ai vu en même temps au sommet de la montagne (le Janicule), la fontaine Pauline, aqua Paola, remarquable par l'abondance de ses eaux, qui viennent de 12 lieues, et la simple architecture de la façade.
De ce point, on a une des plus belles vues de Rome.
Passé à Sainte-Marie-in-Transtevere dans l'île du Tibre; monté au Quirinal, traversé la rue Pia pour arriver à la place dei Termini, où j'ai revu l'église de Sainte-Marie-de-la-Victoire.
24 décembre.—Vu la galerie Colonna, à laquelle on donne ici le premier rang pour la richesse et la beauté, comme on le donne à la galerie Borghèse pour le nombre et le prix des tableaux.
25 décembre, Noël.—Auguste cérémonie dans la basilique de Saint-Pierre, au Vatican. Le pape (Pie VI) chante une grand'messe solennelle, assisté du prince Doria, en qualité de diacre, et d'une grande quantité de cardinaux, prélats, etc.; belle et grande cérémonie où il y a beaucoup d'étrangers... J'ai été très content de cette majestueuse fonction où il y avait un concours immense.
Le temps était beau, le cours très brillant, le plus nombreux que j'eusse encore vu.
26 décembre.—Vu l'église de Saint-Jerôme-de-la-Charité (S. Geralomo della Carita), où se trouve le fameux tableau de la Communion de saint Jerôme, du Dominiquin, regardé comme un des quatre premiers de Rome (aujourd'hui au Vatican).
Le soir, ouverture du théâtre Alemberti, où il y a grande foule, le parterre et six rangs de loges étaient pleins. L'opéra et les ballets n'ont pas enlevé le suffrage du public. Ce théâtre, comme tous ceux de Rome, est en bois; l'entrée est désagréable, mais l'intérieur est beau.
Il n'y a point de femmes sur la scène, mais de jeunes éphèbes en costumes féminins, remplissant leurs rôles, après avoir été préparés dès l'enfance par une éducation physique appropriée, et quelques-uns font presque illusion. Les danseurs et danseuses fictives ont plu médiocrement.
27 décembre.—L'opéra d'Argentine a été supérieur, les ballets étaient assez bons.
5 janvier 1788.—Départ de Rome pour Naples avec M. Febvre, de la maison veuve Poujol et ses fils, d'Amiens, à qui, sur la recommandation de Torlonia (premier banquier de Rome, correspondant de la maison), j'ai donné une place dans ma chaise. (Ce Torlonia était probablement le grand-père du Maire de Rome, qui vient d'être destitué par Crispi pour sa lettre de félicitation au Pape Léon XIII à propos des fêtes jubilaires de 1888.)
Nous partons à dix heures par un temps médiocre, à la suite de trois jours de pluie, nous trouvons le chemin très mauvais pendant trois postes. La route étant devenue meilleure, la pluie revient. Le temps s'étant mis au beau, nous marchons toute la nuit et nous arrivons à Naples le 6 janvier à cinq heures du soir. (Durée du voyage trente-deux heures, on met aujourd'hui six heures.)
Mon domestique, Laforest, a couru la poste la plus grande partie du chemin (M. Febvre ayant pris sa place dans la chaise); il a été fatigué par les bottes qui sont trop fortes et trop dures, et particulièrement par les étriers qui étaient trop étroits. Il a eu, dans la route, de mauvais chevaux qui l'ont jeté par terre.
M. Febvre a fait quelques postes à cheval, ce que je n'ai pas pu faire, les bottes étant beaucoup trop grandes pour moi.
6 janvier 1788.—Nous voici à Naples; nous descendons chez Mme Gaze, où j'avais chargé Détournes de nous arrêter deux chambres, il n'y en a point; nous allons chez M. Menricoffre pour le prier de nous renseigner; trois hôtels qu'il nous indique sont pleins, nous trouvons un appartement dont on nous demande 60 ducats qui valent 255 livres tournois! Enfin, nous revenons chez Mme Gaze, où l'on nous loge, l'un dans la chambre du maître de la maison, l'autre dans celle d'un compatriote, en attendant mieux.
Mme Gaze est une femme très obligeante, dont je suis fort content; elle a d'assez mauvais logements, c'est vrai; mais elle traite bien les étrangers, avec beaucoup d'attentions.
8 janvier.—Mardi soir, à l'Académie des Amis, société où l'on se réunit tous les jours pour la conversation et la partie, plus particulièrement, une fois par semaine, où il y a musique et bal. Ce jour-là, il y avait bal; les femmes du monde y vont, ainsi que les étrangers, avec des billets qu'on se procure facilement.
9 janvier.—Je change d'appartements; Mme Gaze me transporte dans sa maison, sise à la Marinella, à l'extrémité de la ville, où elle me donne trois chambres très agréablement situées, où l'on jouit d'une vue magnifique.
11 janvier.—Parti pour Portici avec des Anglais; disposés à monter au Vésuve, qui était fort tranquille, mais empêchés par un vent violent.
Belle vue de Naples... Théâtre souterrain d'Herculanum... Le soir, Académie des Nobles dans le genre de celle des amis... musique. (Le 8 janvier, il avait écrit à Magneval une longue lettre pour lui annoncer son arrivée à Naples et ses impressions.)
12 janvier.—Lettre de Naples à son père, où il rend compte de sa réception par le duc de Pragnito, Rossi, Lignola et autres personnes auxquelles il est recommandé.
12 janvier.—Vu le tombeau de Virgile, c'est-à-dire l'inscription et les quatre murs, tout ce qui en reste. Très belle vue.
Vu le tombeau du fameux Sannazar, poète italien et latin, né à Naples, en 1458, d'origine éthiopienne, dans l'église.
13 Janvier.—Course à Portici, nous allons voir la lave de 1767, qui forme une montagne.
14 janvier 1788.—Vu la chapelle de la maison de Sangro, où sont les mausolées de la famille depuis 150 ans; on y admire des chefs-d'œuvre de sculpture.
15 janvier.—Voyage à Caserte avec un officier russe! grande et belle description de la villa royale. Aimable réception par le chevalier de Montalto, qui les conduit pour voir le nouveau pont qui amène les eaux à Caserte; mais au tiers du chemin, les chevaux loués ne veulent plus marcher; course remise à un autre jour.
14 janvier.—Lettre à son père pour le remercier de ce qu'il le laisse libre de faire le voyage de Sicile; il cherche une occasion et des compagnons convenables s'il y a lieu.
18 janvier.—Vu le musée de Portici et la ville de Pompéia, une journée. On voit au musée tout ce qui a été trouvé; non seulement à Pompéia, mais encore à Stabia et Herculanum; les premières, détruites par les cendres du Vésuve comme Pompéia, et la seconde, par la lave.
En examinant ce musée, on retrouve les usages des anciens Romains, par la nature des meubles dont ils se servaient... leurs balances sont tout à fait semblables aux nôtres... tous ces objets fort instructifs sont bien faits pour intéresser les connaisseurs et même ceux qui ne le sont pas.
Ce qui étonne le plus, ce sont leurs livres manuscrits, qui consistent en rouleaux de feuilles de papier. On en a trouvé des quantités considérables; avec une grande patience on parvient à les dérouler et à les mettre en état d'être lus; ils sont en grec pour la plupart.
La ville de Pompéia, dont il reste peut-être les trois quarts à découvrir, montre au naturel les habitations des anciens Romains; on voit la distribution de leurs appartements; jamais leurs fenêtres ne sont sur la rue, mais sur des cours intérieures, et même très élevées au-dessus du sol; ce qui dénote, dit-on, leur penchant à la jalousie.
(Description des ruines du temple d'Isis et de deux théâtres.)
19 janvier.—Voyage au Vésuve avec M. de Zybin et nos domestiques; nous allons en calèche suivant l'usage, jusqu'à Portici, à 5 milles de Naples. De là, on va d'ordinaire sur des mulets jusqu'au pied de la montagne, l'espace de 4 milles, et l'on fait à pied la montée rapide qui est environ d'un mille.
Nous faisons tout à pied pour ne pas être dupes des muletiers, qui ont l'impertinence de nous demander le triple du tarif ordinaire.
Le chemin n'est pas fort agréable; il est alternativement sablonneux et pierreux, peu cultivé; c'est pourtant ce qui produit le fameux vin de Lacryma Christi, dont il se fait très peu, et dont, cependant, il se vend beaucoup.
La plus grande partie du sol est recouverte par les laves de différentes époques, qu'il est impossible de travailler à cause de leur dureté.
Nous arrivons au pied du Vésuve, là où les mulets s'arrêtent; nous jouissons du superbe aspect de Naples et de tous ses environs qu'on domine en cet endroit, à peu près au tiers de la hauteur totale de la montagne.
Nous sommes désagréablement surpris par le brouillard, dans un chemin de pierres noires, qui roulent sous nos pieds; enfin, au bout de beaucoup de peine, nous arrivons au but de notre course, c'est-à-dire au bord du cratère.
Le brouillard nous empêche de voir le fond; nous sommes forcés de nous contenter de l'aspect des bords garnis de soufre et de bitume. Encore nous ne nous arrêtons guère, parce que le froid du brouillard et du vent faisait un contraste trop grand avec la chaleur gagnée en montant, et celle que nous avions sous nos pieds.
Nous redescendons par le même chemin, mais avec une facilité bien différente. Après avoir dîné au pied de la montagne, nous retournons à Portici et nous rentrons à Naples dans notre calèche.
Partis de Naples à onze heures du matin, de Portici à midi, nous avons mis une heure et demie pour arriver au pied de la montagne, une heure vingt-cinq pour y monter, vingt-cinq minutes pour redescendre, une demi-heure pour dîner, une heure dix pour retourner à Portici. Total quatre heures trois quarts pour aller de Portici au sommet du Vésuve et revenir. De Naples à Portici trois quarts d'heure.
20 janvier 1788.—Vu l'église du Dôme, à Naples, consacrée à l'Assomption de la Vierge... l'église des Prêtres de l'Oratoire dits Geronimini...
22 janvier.—Vu l'église des Chartreux ainsi que les fameux tableaux de Guido Reni, Spagnoletto, etc. Joui de la plus belle vue qui existe.
23 janvier.—Second voyage à Caserte; admiré le pont, aqueduc magnifique construit en sept années par le roi Charles; trois rangs d'arcades superposées joignant deux montagnes et conduisant les eaux qui abreuvent Caserte et Naples. Au dire des connaisseurs c'est un des plus beaux monuments de l'architecture moderne.
24 janvier.—Vu la grotte de Pausilippe; c'est un grand chemin creusé dans la montagne qui mène du côté de Pouzzoles; ce souterrain est assez large pour le passage de deux voitures. Il a plus d'un demi-mille sans compter les tranchées découvertes aux abords.
26 janvier.—Vu les églises de Sainte-Claire couvent des dames nobles... celle de Saint-Paul sur les ruines du temple de Castor et Pollux... celle des Pères Théâtins qui est superbe...
27 janvier.—Le cours de l'avenue de Tolède est très brillant (aujourd'hui rue de Rome). Cet après-midi, il était rempli de voitures de toute espèce; mais il y avait peu de canestres, ce sont des cabriolets découverts, où les seigneurs ou autres, se mettent cinq ou six pour aller au cours, masqués, et jeter des dragées dans les carrosses, aux fenêtres et sur les passants.
De là on va au festin à Saint-Charles, dont je me suis trouvé fort content; il y avait beaucoup de monde, on y danse peu, mais on se promène beaucoup; le théâtre est entièrement illuminé; la platée (le parterre) est élevée à la hauteur de la scène et à portée du premier rang de loges; on ne peut y entrer qu'en masque et en domino. (C'est tout à fait ce qui se passait à Paris aux bals de l'Opéra de 1830 à 1848.)
28 janvier.—Musique à l'église de Girolamini des Prêtres de Saint-Philippe-de-Néri toute illuminée; elle a lieu dans plusieurs églises de la ville où les religieux sont nobles; c'est ce qu'ils appellent le Carnovaletto.
29 janvier 1788.—Vu le lac d'Agnano et la grotte du Chien, dont j'ai fait faire l'expérience; de là à Pausilippe.
2 février.—Course à Pouzzoles; nous nous mettons quatre dans un biroche à deux chevaux pour aller dans cette ville ancienne, fort peu de chose maintenant; nous passons la grotte de Pausilippe; le chemin très beau sur le bord de la mer; on prend ordinairement un cicérone, qui se charge de payer la barque pour traverser le golfe de Baïa, et de toutes les étrennes qu'il faut donner, c'est le moyen le plus économique et le plus sûr de n'être pas dupé par les habitants de Pouzzoles qui sont d'assez mauvais drôles.
Ce qu'il y a de plus beau à Pouzzoles; c'est le temple de Sérapis dont on voit encore le plan et l'architecture; c'est un des plus beaux qui existent encore. L'autel où l'on égorgeait les victimes subsiste presque en entier; il était environné de petites chambres pour les prêtres; on voit encore les conduits de l'eau lustrale, l'endroit où ils mettaient la portion des victimes qui leur était destinée, un tiers pour eux, un tiers pour les assistants et un tiers pour la divinité, que l'on brûlait.
Nous nous embarquons et nous voyons les restes d'un pont que Caligula avait commencé pour joindre Pouzzoles à Baïa.
Débarqués au pied du Monte-Nuovo, ainsi nommé parce qu'il a été formé en une nuit par un tremblement de terre.
Nous avons vu le lac Lucrin célébré par Horace à cause de ses belles huîtres; puis le lac d'Averne, au-dessus duquel les oiseaux ne pouvaient pas voler par suite de ses exhalaisons sulfureuses. Aujourd'hui tout est changé, c'est un des plus riants de la province. Au bord de ce lac, est la grotte de la Sybille, assez bien conservée.
Presque au bout de cette grotte, une porte s'ouvre sur un long passage, au bout duquel on est obligé de se faire porter par des hommes du pays qui vont dans une eau boueuse qui leur monte jusqu'aux genoux; au-delà, se trouve une grande caverne dont l'obscurité et la noirceur des murs, à peine éclairés par la lueur des torches, fait croire qu'on est aux enfers.
Nous revenons au lac Lucrin; nous montons en barque en côtoyant le rivage; nous voyons la maison de campagne de Néron, nous descendons dans un grand bâtiment divisé en beaucoup de chambres, qu'on appelle ses bains, en assez mauvais état. Le souterrain qui conduit à la source minérale est bien conservé. Il y fait si chaud, qu'on est obligé de se déshabiller; sur-le-champ on est mouillé par la vapeur, l'eau est brûlante; on peut y faire cuire des œufs.
Pour la troisième fois, nous nous embarquons et nous arrivons à une bettola (cabaret) où nous mangeons du pain, du fromage et des harengs secs, mais nous y buvons du vin de Falerne, qui nous rappelle encore Horace. Cela fait, nous nous préparons à traverser l'Achéron dans la barque à Caron; nous passons dans un canal tranché dans le roc depuis deux ans, pour faire communiquer la mer avec le lac Acherontin, dit aujourd'hui Fusaro.
Le roi a fait élever au milieu, un petit casino pour rendez-vous de chasse; nous voyons le temple de Mercure avec son étonnant écho; les temples de Vénus et de Diane, avec leurs grands souterrains, armés de bas-reliefs médiocrement conservés. Pour la quatrième fois, nous nous embarquons pour revenir à Pouzzoles; la mer, calme le matin, était excessivement agitée, nous arrivons cependant sains et saufs et reprenons notre voiture pour Naples.
3 février 1788.—Grand cours de voitures dans la rue de Tolède avec peu de masques; à la nuit, festin très brillant où il y avait beaucoup de monde attiré par la mascarade de la princesse d'Avelline; la seule de cette année.
5 février.—Cours encore plus nombreux que celui de dimanche.
À Naples, il existe un usage pour les loyers, qui n'est pas ailleurs; les baux se passent pour une année seulement, le locataire peut quitter au bout de l'année, mais il peut rester si cela lui convient, sans augmentation de prix; le propriétaire ne peut le renvoyer qu'en cas de vente, ou s'il veut habiter lui-même son appartement.
À Naples la justice est désastreuse plus que partout ailleurs; les procès n'en finissent plus, et les dettes les plus claires ne sont pas payées s'il faut plaider. Si un débiteur vous dit ici: Je vous dois, mais je ne veux pas vous payer, il vaut mieux lui remettre la moitié de sa dette que de le faire assigner.
Qui veut se faire une idée de l'enfer doit aller à la Vicaria, lieux où sont réunis tous les tribunaux. Les jours d'audience les salles sont remplies de procureurs, et d'avocats dits paillettes; ils sont dix mille; ils ressemblent à des squelettes ambulants; on se presse, on se pousse, on se heurte pour solliciter les juges et les paillettes; on n'avance qu'à force de distribuer de l'argent à pleines mains.
On crie chez nous contre la justice, que dirait-on, si c'était comme à Naples.
Le musée dit Capo-di-Monte, renferme une des plus belles collections de tableaux que j'aie vue, etc.
6 février.—Il écrit de Naples à son ami Magneval pour le féliciter de son mariage. Lettre à son père en réponse à ses lettres du 18 et du 25 janvier reçues par le même courrier. J'ai vu M. Lalo, directeur de la poste aux chevaux, et le chevalier Ruscelli qui me donne une lettre pour son frère à Palerme; la princesse di Ferolito m'en donne aussi; je pars demain matin; je donnerai de mes nouvelles de Palerme, et je resterai quinze jours sans en avoir.
Laforest, mon domestique, prétend être convenu expressément de 50 sous de gage par jour pour le voyage, sans autre explication, c'est aussi comme cela qu'il me paraissait que c'était convenu.
Ci-joint une lettre pour la femme de Laforest.
Rossi et Cie m'ont compté 240 ducats sans règlement de change, parce qu'ils nous doivent en solde. Le change est bien favorable dans ce moment; ce serait peut-être une spéculation de faire tirer sur Lyon, aux rois, pour remettre un peu plus tard les fonds en soie à la récolte.—Envoi de mon certificat de vie.
9 février.—Je prépare mon départ, comptant m'embarquer le lendemain pour la Sicile, et je fais mes adieux à tout mon monde.
10 février.—Le lendemain, autre affaire: le vent a changé, il est au scirocco (vent du midi), il n'y a plus moyen de mettre à la voile; je vais me promener au-dessus des Chartreux, pour jouir de la belle vue de ce canton.
11 février 1788.—Je vais voir le magasin des porcelaines de la fabrique royale de Naples; il contient des figures de toutes sortes; on y conserve plusieurs antiquités, et particulièrement une Vénus alle belle chiappe, qui par plusieurs est mise au-dessus de la Vénus de Médicis de la galerie de Florence.
12 février.—Toujours même vent et même impatience. Écrit à Mme Vionnet (sa sœur) une lettre que Lefévre a dû porter à Rome pour le prochain courrier; j'y annonce mon départ pour la Sicile.
13 février.—Enfin le vent change, je m'embarque à huit heures et demie; avant que les autres passagers soient arrivés, que le capitaine soit allé prendre les derniers ordres du major et autres retards, nous n'avons levé l'ancre et nous ne sommes partis qu'à onze heures du matin.
Nous sommes sortis très promptement du golfe, et à neuf heures du soir nous avions fait la moitié du chemin, tant le vent était fort et favorable; mais tout à coup il nous a manqué complètement, alors nous avons cheminé très lentement.
Au lieu d'arriver le quatorze comme nous comptions, nous ne nous sommes trouvés en vue de Palerme que le quinze, à la pointe du jour; avec le vent contraire nous avons été forcés de louvoyer.
Sur les neuf heures, l'air a fraîchi et nous a facilité l'entrée du golfe, et enfin du port, où nous avons jeté l'ancre à midi, après le voyage le plus agréable.
J'ai supporté passablement la mer; je n'ai souffert que le soir du premier jour; le second jour et surtout la matinée du troisième, je me suis très bien porté.
Notre capitaine Raty, gênois de nation, est un fort aimable homme, M. Lieutaut, mon compagnon de chambre, un fort bon garçon; nous avons eu pendant toute la traversée un temps doux et serein.
(Pour faire la traversée de Naples à Palerme ils avaient mis plus de cinquante heures par un beau temps. Aujourd'hui les bateaux à vapeur mettent quinze à seize heures par tous les temps.)
15 février.—Palerme est une belle ville, en plaine, environnée de très près par de hautes montagnes; elle se présente très bien quand on y arrive par mer et qu'on est près du môle.
Il y a deux superbes rues qui se croisent; et de la croisée de ces rues, qu'on appelle la place, on aperçoit les quatre portes de la ville.
Le climat de Palerme est très doux, parce que les montagnes le préservent des vents; mais pour la même raison, il est humide l'hiver.
Les choses les plus curieuses à voir sont: la promenade la Marina, sur le bord de la mer, rendez-vous de la société élégante; elle se termine par la Flora ou jardin public; le couvent de Saint-Martin; Sainte-Rosalie, et Bagheria où sont beaucoup de belles maisons de campagne.
Le Campo-Santo commencé par M. de Carraccoli, s'il est achevé suivant le projet, sera le plus beau d'Italie, il surpasserait de beaucoup celui de Pise.
Les plus belles églises sont Saint-Joseph, Saint-Dominique et la cathédrale (ou le Dôme) dédiée à Sainte-Rosalie, patronne des Palermitains, que l'on rebâtit actuellement sur un plan du chevalier Fuga.
Il laisse subsister dans la nouvelle église tout ce qui peut être conservé de la partie supérieure gothique, et fait rebâtir à neuf la partie inférieure à la moderne ce qui fait un très bel effet.
Il y a deux théâtres à Palerme; dans l'un on joue des opéras en temps ordinaire, et des oratorios pendant le carême.
L'autre théâtre est pour les farces.
La noblesse palermitaine est extrêmement affable, et reçoit très bien les étrangers; il y a beaucoup de très jolies femmes qui sont assez agréables, quoiqu'elles ne soient pas très spirituelles.
Les Capucins ont leur église et leur couvent à une distance d'un mille de la ville, en belle situation, avec un magnifique jardin où sont des citronniers et des orangers. Au-dessous de l'église est le cimetière où les corps sont conservés après avoir été desséchés; beaucoup de nobles s'y font enterrer.
23 février 1788.—Parti pour Saint-Martin, couvent de Bénédictins. Ces religieux sont fort riches et reçoivent très bien les étrangers qui viennent les visiter dans leur solitude. On dit qu'ils y sont obligés par les règles de leur fondation; dans tous les cas, ils s'acquittent de leur obligation d'une manière honorable. Ils leur donnent à dîner splendidement, et reçoivent à coucher tous ceux qui sont dans ce cas; les femmes ne sont pas admises. Ils ont fait bâtir dans un endroit très sauvage, un superbe palais au lieu même où était leur ancienne habitation.
La façade n'est qu'ébauchée, ainsi que les cours et les jardins; jusqu'à présent ils n'ont pensé qu'à l'intérieur le plus urgent.
On trouve en entrant un grand péristyle avec vingt-quatre colonnes et douze pilastres, un bassin de fontaine en marbre de Sicile fort beau, ainsi que le pavé en mosaïque.
Au fond, est une statue équestre de saint Martin, donnant à un pauvre la moitié de son manteau. Cette œuvre capitale, tout en marbre blanc, est considérée comme le chef-d'œuvre d'un sculpteur palermitain dont le nom m'est inconnu.
Un escalier à double rampe, tout en marbre, est véritablement étonnant; il ne cède en magnificence qu'à celui de Caserte; les plafonds sont peut-être plus beaux. Il s'élève jusqu'au second étage, à un autre vestibule, également revêtu de marbre avec colonne, etc... Au premier on trouve d'un côté le salon de l'abbé, vaste pièce très bien décorée, qui communique avec ses appartements, où sont des tableaux de prix entre autres un Raphaël, etc....
De l'autre côté se trouve le dortoir au fond duquel on aperçoit une belle fontaine de marbre....
Ces moines ont de l'eau en abondance dans tous les coins de leur maison. L'église est grande et d'une noble simplicité; on y voit six tableaux de Raphaël et une madone du Titien.
L'orgue est un des trois fameux d'Italie pour la force la justesse et la diversité des sons; nous l'avons entendu avec le plus grand plaisir; les deux autres sont à Catane et à Mantoue. Ils ont une bibliothèque bien choisie de 34,000 volumes, dans une salle qui peut en contenir 50,000. Il y a beaucoup d'anciens manuscrits et des éditions des premières épreuves de l'imprimerie.
Ils ont aussi beaucoup de médailles siciliennes.
En revenant nous avons vu beaucoup de belles maisons de campagne dans des situations magnifiques en vue de la ville et de la mer.
Je suis logé à Palerme chez Barotti, plus connu sous le nom de sa femme la Montagna; c'est la seule auberge passable et c'est beaucoup dire. On y est médiocrement, ou plutôt mal servi, et si mal nourri que des gens officieux nous engagent et nous obligent à dîner chez eux tous les jours, plutôt que de nous laisser manger à l'auberge. Pendant mon séjour à Palerme, je n'ai pas pu y dîner une fois.
Monsieur Vella m'a fait promettre, à mon arrivée, d'aller chez lui toutes les fois que je ne serais pas prié ailleurs, comme faisaient mes compatriotes Lieutaud et Pondrel, je n'ai pu y aller que deux fois.
25 février 1788.—Je suis allé ce matin me promener à Montréal, petite ville à 3 milles de Palerme; il n'y a de curieux que la vue qui est superbe et l'église des Bénédictins, très ancienne, du style gothique, aussi belle que les plus belles de Palerme; on y voit d'antiques mosaïques, dont une surtout est très renommée; elle représente le Père Éternel.
(Grande description de l'église et du monastère.)
26 février.—Je suis allé ce matin à cheval, avec le secrétaire de M. Gamelin, à la Bagheria; c'est un quartier à 10 milles de Palerme, où la plus grande partie des seigneurs ont leur maison de plaisance; on en distingue particulièrement deux:
Celle du prince de Palangonia, remarquable par le mauvais goût qui règne partout; le propriétaire s'est étudié à y placer ce qu'il y a de plus original et de plus bizarre en tout genre; il n'y a peut-être pas de palais où il y ait autant de statues, mais elles sont épouvantables: ce sont autant de monstres plus hideux les uns que les autres. Le susdit prince y a placé un argent prodigieux, qui aurait pu servir à décorer richement et raisonnablement trois ou quatre palais plus grands que le sien.
En sortant de cette villa, on est bien dédommagé, quand on entre dans celle du prince Valguamera, qui brille par sa noble simplicité. Une entrée majestueuse conduit dans une cour décorée de portiques dans le genre de la place Saint-Pierre de Rome; l'intérieur n'est pas chargé d'ornements, mais fort bien orné de peintures champêtres. La maison est entourée de belles terrasses, d'où l'on jouit d'une jolie vue qui s'embellit encore lorsqu'on monte à un pavillon construit sur une éminence en forme de pain de sucre, dominant tout le panorama des environs, qui comprend Palerme, la mer, Sainte-Rosalie et les montagnes.
Toute cette région est très vivante au mois de mai, temps où les nobles sont en villégiature.
27 février.—Parti de Palerme à une heure du matin, dans une esperonnade maltaise, conduite par sept braves marins, qui, aidés d'un très beau temps, m'ont amené à Messine en trente-quatre heures sans perdre de vue les côtes de Sicile par une mer presque toujours calme ou légèrement agitée par un vent favorable.
Le mont Etna, ou Gibel, montre sa tête au-dessus de toutes les autres montagnes; il est couvert de neige et la saison n'est pas bonne pour y monter; il ne jette point de feu, chose rare.
À gauche, j'ai laissé les îles Lipari, dont la dernière, Stromboli, vomit continuellement des flammes.
Le détroit de Messine, si fameux dans la poésie des anciens, ne m'a rien présenté d'effrayant; j'ai passé sous le phare et doublé le cap sans que la mer fût en courroux.
Si le village de Scylla n'existait pas sur la rive de Calabre, il n'y aurait plus aucune trace des vieux Charybde et Scylla.
En entrant dans le détroit, on aperçoit Messine qui, de loin, présente un aspect imposant, beaux restes de son ancienne grandeur; de près le spectacle change.
Le fort est considérable, mais la Marina, qui était autrefois bordée de magnifiques constructions à trois étages, ne présente plus qu'un triste tableau, résultat des tremblements de terre de 1783.
On démolit ce qui reste encore debout, de peur que les murs lézardés ne tombent eux-mêmes et ne causent de nouveaux accidents.
Dans l'intérieur de la ville, c'est encore plus affreux; on ne voit que des maisons à moitié détruites, qui rendent ce séjour encore plus horrible que je ne m'y attendais. La tristesse de cette ville dépasse les descriptions que j'avais entendues; à peine quelques bâtiments ont été épargnés ou reconstruits.
Le plus grand nombre des Messinois se sont établis dans des cabanes de bois, qui annoncent la misère et la crainte. En marchant dans les nouveaux quartiers, on se croirait dans un village de Savoie des plus tristes et des plus sauvages.
À toutes les portes de la ville on voit de ces constructions misérables, dans lesquelles se sont réfugiés les habitants de cette fameuse Messine, qui comptait plus de 30,000 âmes.
M. de Chapeau-Rouge m'a dit qu'il avait péri plus de 900 personnes dans ce dernier cataclysme.
(Cette déclaration est bien différente de celle du guide Joanne (1879), où l'on trouve cette phrase: «Messine a été ravagée plusieurs fois par les tremblements de terre, celui de 1783 fit périr 40,000 personnes.» Cela s'applique probablement à toute la région.)
1er mars 1788.—Je suis resté trois jours à Messine, et je ne vois rien autre chose à signaler que le port, un des plus sûrs et des plus vastes de la Méditerranée, la situation qui est charmante et le fort qui peut contenir 1,000 pièces de canon.
Il n'y a pas d'autre spectacle qu'un théâtre de marionnettes assez plaisant; on dit qu'en carnaval on s'y est fort amusé!
Dans ce moment, la société y manque entièrement; l'éloignement des habitations empêche les Messinois de se voir; ils sont séparés par la ville entière qui est en ruine. Ils habitent, comme je l'ai dit, des baraques en dehors des portes, et ne peuvent pas les élever au-dessus du rez-de-chaussée, l'intention du gouvernement étant qu'on rebâtisse Messine dans ses anciens murs.
Autrefois la Marina ou le port était le rendez-vous des voitures, il y en avait à peine vingt dimanche et le temps était beau. (Aujourd'hui Messine est reconstruite entièrement à neuf.)
4 mars.—Ayant été content de mes sept marins maltais, je les ai arrêtés de nouveau pour me ramener à Naples dans leur esperonnade, en passant par Reggio.
Nous partons à neuf heures du matin et nous traversons le détroit en deux heures. Cette ancienne ville a été si complètement détruite par le tremblement de terre de 1783, que l'on s'est décidé à tout raser pour faire une ville neuve sur le plan de Turin, mais ce plan ne s'exécutera pas de sitôt, faute d'argent.
En attendant, les riches habitants se sont retirés dans leur terre, et d'autres ont bâti de fort jolies baraques en dehors de la ville.
Les pauvres se sont logés comme ils ont pu, c'est-à-dire fort mal, car la misère est encore plus grande à Reggio qu'à Messine.
On y compte 12,000 habitants. (On en compte 35,000 aujourd'hui dans la nouvelle ville, 1888.)
Le pays produit des soies, des limons et de l'essence de bergamotte.
Après avoir dîné chez M. Cimino, je voulais partir, mais le temps était orageux; il n'était pas prudent de passer le Phare pendant la nuit. (Le Phare est un des noms du détroit de Messine.)
Il fallut donc rester, ce qui m'a permis de bien voir la ville qu'on commence à rebâtir, ainsi que les environs.
La situation de Reggio est des plus agréables, la vue est charmante.
Elle s'étend sur le Phare, Messine, le mont Gibel et une grande partie de la Sicile. Sans les tremblements de terre, ce serait un délicieux séjour. La chaleur de l'été est tempérée par les courants d'air du détroit.
Deux légers tremblements de terre, le 29 janvier et avant-hier 2 mars, ont été ressentis de même qu'à Messine; étant à la campagne, je ne m'en suis pas aperçu.
5 mars 1788.—Nous quittons Reggio à cinq heures du matin, par un temps couvert, nous passons en vue de Messine, nous traversons le Phare, nous étions en dehors du détroit à dix heures.
Comme il faisait du vent et que la mer était grosse, j'ai pu observer les courants qui rendent ce passage difficile dans les gros temps; mais pourtant pas autant qu'on le dit, il n'y a rien à craindre pour de bons pilotes.
Nous avons passé devant Scylla, ville